l'éminente prérogative de nommer les choses en Europe leur étant visiblement confiée comme repré- senlants de la nation dont ils sont les organes. Qu'ils se gardent bien de donner aux Églises photiennes les noms cVEglise grecque ou orientale: il n'y a rien de si faux que ces dénominations. Elles étaient justes avant la scission, parce que alors elles ne signifiaient que les différences géographiques de plusieurs Églises réunies dans l'unité d'une même puissance suprême; mais depuis que ces dénominations ont exprimé une existence indépendante, elles ne sont pas tolérables et ne doivent plus être mployées.
CHAPITRE V Impossibilité de donner aux Églises séparées un nom commun qui exprime l'unité. — Principes de toute la discussion et prédilection de l'auteur.
Ceci me conduit au développement d'une vérité à laquelle on ne fait pas assez d'attention, quoiqu'elle en mérite beaucoup: c'est que toutes ces Églises ayant perdu l'unité, il est devenu impossible de les réunir sous un nom commun et positil. Les appellera-t-on Eglise orienlale? Il n'y a certainement rien de moins oriental que la Paissie, qui forme cependant une por- tion assez remarquable de l'ensemble. Je dirais mêm^' que s'il fallait absolument mettre les noms et les choses en contradiction, j'aimerais mieux appeler Eglise russe tout cet assemblage d'Églises séparées. A la vérité, ce nom excluerait la Grèce et le Levant; LIVRE IV, CHAPITRE V. 347 mais la puissance et la dignité de l'Empire couvri- raient au moins le vice du langage, qui dans le fond subsistera toujours. Dira4-on, par exemple, Eglise grecque au lieu d'Eglise orientale? Le nom deviendra encore plus faux. La Grèce est en Grèce, si je ne me trompe.
Tant qu'on ne voyait dans le monde que Rome et Constantinople, la division de l'Ëglise suivait naturel- lement celle de l'Empire, et l'on disait VEglise occi- dentale et VEglise orientale, comme on disait Vempe- reur d'Occident et Yempereur d'Orient; et même alors, il faut bien le remarquer, cette dénomination eût été fausse et trompeuse si la même foi n'eût pas réuni les deux Eglises sous la suprématie d'un chef commun, puisque, dans cette supposition, elles n'au- raient point eu de nom commun, et qu'il ne s'agit précisément que de ce nom, qui doit être catholique et universel pour représenter l'unité totale.
Voilà pourquoi les Eglises séparées de Rome n'ont plus de nom commun et ne peuvent être désignées que par un nom négatif qui déclare, non ce qu'elles sont, mais ce qu'elles ne sont pas; et, sous ce dernier rap- port, le mot seul de protestante conviendra à toutes et les renfermera toutes, parce qu'il embrasse très juste- ment dans sa généralité toutes celles qui ont protesté contre l'unité.
Que si l'on descend au détail, le titre de photienne sera aussi juste que celui de luthérienne, calvi- niste, etc., tous ces noms désignant fort bien les diffé- rentes espèces de protestantisme réunies sous le genre universel; mais jamais on ne leur trouvera un nom positif et général.
On sait que ces Eglises se nomment elles-mêmes orthodoxes, et c'est par la Russie que cette épithète ambitieuse se fera lire en français dans l'Occident; car, jusqu'à nos jours, on s'est peu occupé parmi nous de ces Eglises orthodoxes, toute notre polémique religieuse ne s'étant dirigée que contre les proteslanls. Mais la Russie devenant tous les jours plus européenne, et la langue universelle se trouvant abso- lument neutralisée clans ce grand empire, il est impos- sible que quelque plume russe, déterminée par une de ces circonstances qu'on ne saurait prévoir, ne dirige quelque attaque française sur l'Eglise romaine, ce qui est fort à désirer, nul Russe ne pouvant écrire contre cette Église sans prouver qu'il est protestant.
Alors, pour la première fois, nous entendrons parler dans nos langues de ïEglise orthodoxe! On demandera de tout côté: Ou'est-ce que l'Église ortho- doxe? Et chaque chrétien de l'Occident, en disant: C'est la mienne apparemment, se permettra de tourner en ridicule l'erreur qui s'adresse à elle-même un compliment qu'elle prend pour un nom.
Chacun étant libre de se donner le nom qui lui con- vient, Laïs en personne serait bien la maîtresse d'écrire sur sa porte: Hôtel d'Artémise. Le grand point est de forcer les autres à nous donner tel ou tel nom, ce qui n'est pas tout à fait aussi aisé que de nous en parer de notre propre autorité; et cependant il n'y a de vrai nom que le nom reconnu.
Ici se présente une observation importante. Comme il est impossible de se donner un nom faux, il l'est également de le donner à d'autres. Le parti protestant n'a t-il pas fait les plus grands efforts pour nous donner celui de papistes? Jamais, cependant, il n'a pu y réussir, comme les Églises photiennes n'ont cessé de se nommer orthodoxes, sans qu'un seul chrétien étranger au schisme ait jamais consenti à les nommer ainsi. Ce nom d'orthodoxe est demeuré ce qu'il sera toujours, un compliment éminemment ridicule, puis- qu'il n'est prononcé que par ceux qui se l'adressent à eux-mêmes; et celui de papiste est encore ce qu'il fut toujours, une pure insulte, et une insulte de mauvais ton, qui, chez les protestants mêmes, ne sort plus d'une bouche distinguée.
Mais, pour terminer sur ce mot orthodoxe, quelle LIVRE IV, CHAPITRE V. 349 Église ne se croit pas orlhodoxe, et quelle Église accorde ce titre aux autres qui ne sont pas en com- munion avec elle? Une grande et magnifique cité d'Europe se prête à une expérience intéressante que je propose à tous les penseurs. Un espace assez res- serré y réunit des Églises de toutes les communions chrétiennes. On y voit une Église catholique, une Église russe, une Église arménienne, une Église cal- viniste, une Église luthérienne; un peu plus loin se trouve l'Église anglicane; il n'y manque, je crois, qu'une Église grecque. Dites donc au premier homme que vous rencontrerez sur votre route: Montrez-moi l'Eglise orthodoxe, chaque chrétien vous montrera la sienne, grande preuve déjà d'une orthodoxie com- mune. Mais si vous dites: Montrez-moi VEglise ca- tholique, tous répondront: La voilà! et tous mon- treront la même. Grand et profond sujet de médita- tion! Elle seule a un nom dont toLit le monde con- vient, parce que ce nom devant exprimer l'unité qui ne se trouve qLie dans l'Église catholique, cette imité ne peut être ni méconnue où elle est, ni supposée où elle n'est pas. Amis et ennemis, tout le monde est d'accord sur ce point. Personne ne dispute sur le nom, qui est aussi évident que la chose. Depuis l'origine du christianisme, VEglise a porté le nom qu'elle porte aujourd'hui, et jamais son nom n'a varié; aucime essence ne pouvant disparaître ou seulement s'altérer sans laisser échapper son nom. Si le protestantisme porte toujours le même, quoique sa foi ait immensé- ment varié, c'est que son nom étant purement négatif et ne signifiant qu'une renonciation au catholicisme, moins il croira et plus il protestera, plus il sera lui- même. Son nom devenant donc tous les jours plus vrai, il doit subsister jusqu'au moment où il périra, comme l'ulcère périt avec le dernier atome de chair vivante qu'il a dévoré.
Le nom de catliolir/ue exprime, au contraire, une essence, une réalité qui doit avoir un nom; et comme 20 hors de son cercle divin il ne peut y avoir d'unité religieuse, on pourra bien trouver hors de ce cercle des Eglises, mais point du tout I'Ëglise.
Jamais, jamais les Églises séparées ne pourront se donner un nom commun qui exprime l'unité, aucune puissance ne pouvant, j'espère, nommer le néant. Elles se donneront donc des noms nationaux ou des noms à prétention, qui ne manqueront jamais d'ex- primer précisément la qualité qui manque à ees Eglises. Elles se nommeront rélormée, évangélique, apostolique (1), anglicane, écossaise, orthodoxe, etc., tous noms évidemment faux, et de plus accusateurs, parce qu'ils sont respectivement nouveaux, particu- liers, et même ridicules pour toute oreille étrangère au parti qui se les attribue; ce qui exclut toute idée d'unité, et par conséquent de vérité.
Règle générale. Toutes les sectes ont deux noms: l'un qu'elles se donnent, et l'autre qu'on leur donne. Ainsi les Ëglises photiennes, qui s'appellent elles- mêmes orthodoxes, sont nommées hors de chez elles schismaiiques, grecques ou orientales, mots syno- nymes sans qu'on s'en doute. Les premiers réforma- teurs s'intitulèrent non moins courageusement évan- géliques, et les seconds réformés; mais tout ce qui n'est pas eux les nomme luthériens et calvinistes. Les anglicans, comme nous l'avons vu, essayent de s'ap- peler apostoliques; mais toute l'Europe en rira et même une partie de l'Angleterre. Le rascolnic russe se donne le nom de vieux croyant; mais, pour tout homme qui n'est pas rascolnic, il est rascolnic; le catholique seul est appelé comme il s'appelle, et n'a qu'un nom pour tous les hommes.
l. L'Eglise anglicane, dont le bon sens et l'orgueil répugnent également à se voiren assez mauvaise compagnie, a imaginé depuis quelque temps de soutenir qu'elle n'est pas protestante. Quelques membres du clergé ont défendu ouver- tement celte thèse; et comme, dans cette supposition, ils se trouvaient sans nom, ils ont dit qu'ils étaient apostoliques. C'est un peu tard, comme on voit, pour se donner un nom, et l'Europe est devenue trop impertinente pour croire à cet ennoblissement. Le Parlement, au reste, laisse dire les apostololiques, et ne cesse de protester qu'il e^l protestant.
LIVRE IT, CHAPITRE V. 351 Celui qui n'accorderait aucune valeur à cette obser- vation aurait peu médité le premier chapitre de la métaphysique première, celui des noms.
C'est une chose bien remarquable, que tout chrétien étant obligé de confesser, dans le Symbole, qu'il croit à rEglise calhoUque, néanmoins aucune Église dis- sidente n'a jamais osé se parer de ce titre et se nom- mer catholique, quoiqu'il n'y eût rien de si aisé que de dire: C'est nous qui sommes catholiques, et que la vérité d'ailleurs tienne évidemment à cette qualité de catholique. Mais dans cette occasion, comme dans mille autres, tous les calculs de l'ambition et de la politique cédaient à l'invincible conscience. Aucun novateur n'osa jamais usurper le nom de I'Ëglise; soit qu'aucun d'eux n'ait réfléchi qu'il se condamnait en changeant de liom, soit que tous aient senti, quoique d'une manière obscure, l'absolue impossi- bilité d'une telle usurpation. Semblable à ce livre unique dont elle est la seule dépositaire et la seule interprète légitime, l'Église catholique est revêtue d'un caractère si grand, si frappant, si parfaitement inimitable (1), que personne ne songera jamais à lui disputer son nom, contre la conscience de l'univers.
Si donc un homme appartenant à l'une de ces Églises dissidentes prend la plume contre I'Église, il doit être arrêté au titre même de son ouvrage. Il faut lui dire: Qui êles-vous? comment vous appelez-vous? (Voit venez-vous? pour qui parlez-vous? — Pour l'Eglise, direz-vous. — Quelle Eglise? celle de Cons- lanlinople, de Smyrne, de Bukharest, de Corfou, etc.? Aucune Eglise ne peut être entendue contre /'Église, pas plus que le représentant d'une province particu- lière contre une assemblée nationale présidée par le souverain. Vous êtes iustement condamné avant d'être entendu: vous avez tort sans aucun examen, parce que vous êtes isolé. — « Je parle, dira-t-il peut- (( être, pour toutes les Églises que vous nommez, et i. On connaît ces expressions de Rousseau, à propos de l'Evangile.
352 DU PAPE.
« pour toutes celles qui suivent la même foi. » — Dans ce cas, montrez vos mandats. Si vous nen avez que de spéciaux, la même diUicullé subsiste; vous représentez bien plusieurs Eglises, mais non TËglise. Vous parlez pour des provinces: /'État ne peut vous entendre. Si vous prétendez agir sur toutes en vertu d'un mandat d'unité, nommez cette unité; faites-nous connaître le point central qui la constitue, et dites son nom, qui doit être tel que Voreille du genre humain le reconnaisse sans balancer. Si vous ne pouvez nom- mer ce point central, il ne vous reste pas même le refuge de vous appeler république chrétienne; car il n'y a point de république qui nait un conseil commun, un sénat, des chefs quelconques qui représentent et gouvernent Vassociation (1). Rien de tout cela ne se trouve chez vous, et par conséquent vous ne possédez aucune espèce d'unité, de hiérarchie et d'association commune; aucun de vous n'a le droit de prendre la parole au nom de tous. Vous croyez être un édifice, vous n'êtes que des pierres.
Nous sommes un peu loin, comme on voit, d'agiter ensemble des questions de dogme ou de discipline. Il s'agit avant tout, de la part de nos plus anciens adver- saires, de se légilimer, et de nous dire ce qu'ils sont. Tant qu'ils ne nous ont pas prouvé qu'ils sont I'Église, ils ont tort avant d'avoir parlé; et pour nous prouver qu'ils sont I'Église, il faut qu'ils montrent un centre d'unité visible pour tous les yeux, et portant un nom à la fois positif et exclusif, admis par toutes les oreilles et par tous les partis.
1. Ceci est de la plus haute importance. Mille fois on a pu entendre deman- der en certains pays: Pourquoi V Eglise ne pourrait-fille pas être presbytérienne ou collégiale? J'accorde qu'elle puisse l'être, quoique le contraire «oit démontn^; il faut, au moins, nous la montrer telle avant de demander si elle est légitime sous cette forme. Toute république possède l'unité souveraine, comme toute autre forme de gouvernement. Que les Eglises pliotiennes soient donc ce qu'elles voudront, pourvu qu'elles soient quelque cliose. Qu'elles nous indiquent une hiérarchie générale, un synode, un conseil, un sénat, comme elles voudront, dont elles déclarent relever tontes; alors nous traiterons la question de savoir si l'Eglise universelle peut être une république ou un collège. Jusqu'à cette époque, elles sont nulles dans le sens universel.
LIVRE IV, CHAPITRE V.,353 Je résiste au mouvement qui m'entraînerait dans la polémique: les principes me suffisent; les voici: P Le Souverain Pontife est la base nécessaire, unique et exclusive du christianisme. A lui appar- tiennent les promesses, avec lui disparaît l'unité, c'est-à-dire l'Ëglise.
2^ Toute Église qui n'est pas catholique est protes- tante. Le principe étant le même de tout côté, c'est-à- dire une insurrection contre Vunité souveraine, toutes les Églises dissidentes ne peuvent différer que par le nombre des dogmes rejetés.
3** La suprématie du Pape étant le dogme capital sans lequel le christianisme ne peut subsister, toutes les Églises qui rejettent ce dogme, dont elles se cachent l'importance, sont d'accord, même sans le savoir: tout le reste n'est qu'accessoire, et de là vient leur affinité, dont elles ignorent la cause.
^° Le premier symptôme de la nullité qui frappe ces Églises, c'est celui de perdre subitement et à la fois le pouvoir et le vouloir de convertir les hommes et d'avancer l'œuvre divine. Elles ne font plus de con- quêtes, et mêmes elles affectent de les dédaigner. Elles sont stériles, et rien n'est plus juste: elles ont rejeté Vépoux (1).
o"" Aucune d'elles ne peut maintenir dans son inté- grité le Symbole qu'elle possédait au moment de la scission. La {oi ne leur appartient plus. L'habitude, l'orgueil, l'obstination, peuvent se mettre à sa place et tromper des yeux inexpérimentés; le despotisme d'une puissance hétérogène qui préserve ces Églises de tout contact étranger, l'ignorance et la barbarie qui en sont la suite, peuvent encore pour quelque temps les maintenir dans un état de roideur qui repré- sente au moins quelques formes de la vie; mais, enfin, nos langues et nos sciences les pénétreront, et nous les verrons parcourir, avec un mouvement accéléré, toutes les phases de dissolution que le protestantisme 1. Nom les avons même entendues se vanter de cette stérilité.
354 DU PAPE.
calviniste et luthérien a déjà mises sous nos yeux (1).
6^ Dans toute ces Églises, les grands changements c[ue j'annonce commenceront par le clergé; et celle ([ui sera la première à donner ce grand et intéressant spectacle, c'est l'Église russe, parce qu'elle est la plus exposée au vent européen (2).
Je n'écris point pour disputer; je respecte tout ce f[ui est respectable, les souverains surtout et les na- tions. Je ne hais que la haine. Mais je dis ce qui est, je dis ce qui sera, je dis ce qui doit être; et si les événe- ments contrarient ce que j'avance, j'appelle de tout mon cœur sur ma mémoire les mépris et les risées de la postérité.
CHAPITRE VI Faux raisonnement des Églises séparées, et réflexions sur les préjugés religieux et nationaux.
Les Églises séparées sentent bien que l'unité leur manque, qu'elles n'ont plus de gouvernement, de con- seil, ni de lien commun. Une objection surtout se pré- sente en première ligne et frappe tous les esprits. S'il s'élevait des difficultés dans l'Église, si quelque dogme était attaqué, où serait le tribunal qui déci- derait la question, n'y ayant plus de chef commun pour ces Églises, ni de concile œcuménique possible, puisqu'il ne peut être convoqué, que je sache, ni par le sultan, ni par aucun évêque particulier? On a pris, dans les pays soumis au schisme, le parti le plus 1. Tout ceci est dit sans prétendre affirmer que l'ouvrage n'est pas com- mencé, et même fort avancé. Je veux Tignorer, et peu m'importe. Il me suffit de savoir que la chose ne peut aller autrement.
2. Parmi les Églises photiennes, aucune ne doit nous intéresser autant que l'Eglise russe, qui est devenue enlièrement européenne depuis que la supré- matie exclusive de son auguste chef l'a très heureusement séparée pour tou- ours des faubourgs de Constant inople.
LIVHE IV, CHAPITRE VI. 355 extraordinaire qu'il soit possible d'imaginer: c'est de nier quil puisse y avoir plus de sept conciles dans VEglise; de soutenir que tout lut décidé par celles de ces assemblées générales gui précédèrent la scis- sion, et qu'on ne doit plus en convoquer de non velles (1).
Si on leur objecte les maximes les plus évidentes de tout gouvernement imaginable; si on leur de- mande quelle idée ils se forment d'une société hu- maine, d'une agrégation quelconque, sans chef, sans puissance législative commune, et sans assemblée nationale, ils divaguent pour en revenir ensuite, après quelques détours, à dire (je l'ai entendu mille fois) quil ne faut plus de concile, et que tout est décidé.
Ils citent même très sérieusement les conciles qui ont décidé que tout était décidé. Et parce que ces assemblées avaient sagement défendu de revenir sur des questions terminées, ils en concluent qu'on ne peut plus traiter ni décider d'autres, quand même le chris- tianisme serait attaqué par de nouvelles hérésies.
D'où il suit qu'on eut tort dans l'Ëglise de s'assem- bler pour condamner Macédonius, parce qu'on s'était assemblé auparavant pour condamner Arius, et qu'on eut tort encore de s'assembler à Trente pour con- damner Luther et Calvin, parce que tout était décidé par les premiers conciles.
Ceci pourrait fort bien avoir l'air, auprès de plu- sieurs lecteurs, d'une relation faite à plaisir; mais rien n'est plus rigoureusement vrai. Dans toutes les discussions qui intéressent l'orgueil, mais surtout l'orgueil national, s'il se trouve poussé à bout par les plus invincibles raisonnements, il dévorera les plus épouvantables absurdités plutôt que de reculer.
On nous dira très sérieusement que le concile de 1. Il va sans dire que le huitième concile est nul, parce qu'il condamna Pho tius; s'il y en avait eu dix dans l'Eglise avant cette époque, il serait démontré que l'Eglise ne peut se passer de dix conciles. En généra), l'Eglise est infaillible pour tout novateur jusqu'au moment où elle le condamne.
Trente est nul et ne prouve rien, parce que les évêques grecs n'y assistèrent pas (1).
Beau raisonnement! comme on voit, d'où il suit que tout concile grec étant par la même raison nul pour nous, parce que nous n'y serions pas appelés, et les décisions d'un chef commun n'étant pas d'ailleurs re- connues en Grèce, ou dans les pays qu'on appelle de ce nom, l'Ëglise n'a plus de gouvernement, plus d'as- semblées générales, même possibles, plus de moyen de traiter en corps de ses propres intérêts, en un mot^ plus d'unité morale.
Le principe étant une fois adopté par l'orgueil, les conséquences les plus monstrueuses ne Teffrayent point; je viens de le dire, rien ne l'arrête.
Ce mot d'orgueil me rappelle deux vérités d'un genre bien différent: l'une est triste, et l'autre est con- solante.
L'un des plus habiles médecins d'Europe dans l'art de traiter la plus humiliante de nos maladies, M. le docteur Willis, a dit (ce que je ne répète cependant que sur la foi de l'homme respectable de qui je le tiens), qu'il avait trouvé deux genres de folie cons- tamment rebelles à tous les efforts de son art, la lotie d'orgueil et celle de religion.
Hélas! les préjugés, qui sont bien aussi une espèce de démence, présentent précisément le même phéno- mène. Ceux qui tiennent à la religion sont terribles, et tout observateur qui les a étudiés en est justement effrayé. Un théologien anglais a posé, comme une vérité générale, que iamais homme n avait été chassé de sa religion par des arguments (2). Il y a certaine- ment des exceptions à cette règle fatale; mais elles 1. Pourquoi donc les Grecs? Il faudrait dire tous les évêques photiens, autre- ment on ne sait plus de qui on parle. Il est bon d'ailleurs d'observer en passant qu'il n'a tenu qu'à ces évêques d'assister au concile de Trente.
"1. Never a man was reasoned out of his religion. Ce texte, également re- marquable par sa valeur intrinsèque et par un très heureux idiotisme de la lan- gue anglaise, repose depuis longtemps dans ma mémoire. II appartient, je crois, à Sherlock.
LIVRE IV, CHAPITRE VII. 357 ne sont qu'en faveur de la simplicité, du bon sens, de la pureté, de la prière surtout. Dieu ne fait rien pour l'orgueil, ni même pour la science, qui est aussi l'orgueil quand elle marche seule. Mais si la folie de l'orgueil vient se joindre encore à celle de la religion; si l'erreur théologique se greffe sur un orgueil furieux, antique, national, immense et toujours hu- milié; les deux anathèmes signalés par le médecin anglais venant alors à se réunir, toute puissance hu- maine est nulle pour ramener le malade. Que dis-je? un tel changement serait le plus grand des miracles, car celui qu'on appelle conversion les surpasse tous, quand il s'agit des nations. Dieu l'opéra solennelle- ment il y a dix-huit siècles, et quelquefois encore il l'a opéré depuis en faveur des nations qui n'avaient jamais connu la vérité; mais en faveur de celles qui l'avaient abjurée, il n'a rien fait encore. Qui sait ce qu'il a décrété? « Créer ce n'est que le ieu; convertir ((, c'est Veflort de sa puissance (1); » car le mal lui résiste plus que le néant.
CHAPITRE VII De la Grèce et de son caractère. — Arts, sciences et puissance militaire.
Je crois qu'on peut dire de la Grèce en général ce que l'un des plus graves historiens de l'antiquité a dit d'Athènes en particulier, que « ses actions sont « grandes, à la vérité, mais cependant inférieures à « ce que la renommée nous en raconte (2) ».
1. Deus qui humanse substant/'x dignitatem mirAhiliier constituisti et mirabi- lins reformasti. (Liturgie de la messe,) — ûeus qui mirabililer creasti hominem et mirabilius redemisii. (Liturgie du Samedi saint, avant la messe.)
2. Atheniensium res gestae, sicut ego existimo, satis amplas magnificseqne fuerte; verum aliquanto minores quam fama /erunfwr. (Sallust., Cat., VIIL) 3o8 DU PAPE.
Un autre historien, et, si je ne me trompe, le pre- mier de tous, a dit ce mot en parlant des Thermo- pyles: « Lieu célèbre par la mort plutôt que par la (( résistance des Lacédémoniens (1). » Ce mot extrê- mement fin se rapporte à l'observation générale que j'ai faite.
La réputation militaire des Grecs proprement dits fut acquise surtout aux dépens des peuples de l'Asie, que les premiers ont déprimés dans les écrits qu'ils nous ont laissés, au point de se déprimer eux-mêmes. En lisant le détail de ces grandes victoires qui ont tant exercé le pinceau des historiens grecs, on se rappelle involontairement cette famicuse exclamation de César sur le champ de bataille où le fils de Mithridate venait de succomber: « 0 heureux Pompée! quels ennemis (( tu as eu à combattre! » Dès que la Grèce rencontra le génie de Rome, elle se mit à genoux pour ne plus se relever.
Les Grecs d'ailleurs célébraient les Grecs: aucune nation contemporaine n'eut l'occasion, les moyens, ni la volonté de les contredire; mais lorsque les Ro- mains prirent la plume, ils ne manquèrent pas de tourner en ridicule « ce que les Grecs menteurs (( osèrent dans l'histoire (2) ».
Les Macédoniens seuls, parmi les familles grec- ques, purent s'honorer par une courte résistance à l'ascendant de Rome. C'était une peuple à part, un peuple monarchique ayant un dialecte à lui (que nulle Muse n'a parlé); étranger à l'élégance, aux arts, au génie poétique des Grecs proprement dits, et qui finit par les soumettre, parce qu'il était fait autrement qu'eux. Ce peuple cependant céda comme les autres. Jamais il ne fut avantageux aux Grecs, en général, de se mesurer militairement avec les nations occiden- tales. Dans un moment où l'empire grec jeta un cer- 1. Lacedsemoniorum morte magis memorabilis quam pugna (Liv. XXXVI.)
2. Et quidquid Grœcia mendax Audet in historia, (Juvén.)
LIVRE IV, CHAPITRE VII. 3-)9 laiii éclat et possédait au moins un grand homme, il en coûta cher cependant à l'empereur Justinien pour avoir pris la liberté de s'intituler Francique. Les Français, sous la conduite de Théodoret, vinrent en Italie lui demander compte de cette vaniteuse licence; et si la mort ne l'eût heureusement débarrassé de Théodebert, le véritable Franc serait probablement rentré en France avec le surnom légitime de By- zantin.
Il faut ajouter que la gloire militaire des Grecs ne fut qu'un éclair. Iphicrate, Chabrias et Timothée fer- ment la liste de leurs grands capitaines, ouverte par Miltiade (1). De la bataille de Marathon à celle de Leucade, on ne compte que cent quatorze ans. Qu'est- ce qu'une telle nation, comparée à ces Romains qui ne cessèrent de vaincre pendant mille ans, et qui pos- sédèrent le monde connu? Qu'est-elle même si on la compare aux nations modernes qui ont gagné les ba- tailles de Soissons et de Fontenoy, de Crécy et de Waterloo, etc., et qui sont encore en possession de leurs noms et de leurs territoires primitifs, sans avoir jamais cessé de grandir en force, en lumières et en renommée?
Les lettres et les arts furent le triomphe de la Grèce. Dans l'un et l'autre genre, elle a découvert le beau; elle en a fixé les caractères; elle nous en a transmis des modèles qui ne nous ont guère laissé que le mérite de les imiter: il faut toujours faire comme elle sous peine de mal faire.
Dans la philosophie, les Grecs ont déployé d'assez grands talents; cependant ce ne sont plus les mêmes hommes, et il n'est plus permis de les louer sans me- sure. Leur véritable mérite dans ce genre est d'avoir été, s'il est permis de s'exprimer ainsi, les courtiers de la science entre l'Asie et l'Europe. Je ne dis pas 1. Neque \post illorum obitum quisquam dux in îlla urbe fuit digmis me- moria. (Corn. Nep. In Timoth., IV.) Le reste de la Grèce ne fournit pas de dif- férence.
que ce mérite ne soit grand; mais il n'a rien de com- mun avec le génie de l'invention, qui manqua totale- ment aux Grecs. Ils furent incontestablement le dernier peuple instruit; et, comme l'a très bien dit Clément d'Alexandrie, « la philosophie ne parvint aux Grecs qu'après avoir fait le tour ce l'uni- vers (1). )) Jamais ils n'ont su que ce qu'ils tenaient de leurs devanciers; mais avec leur style, leur grâce et l'art de se faire valoir, ils ont occupé nos oreilles, pour employer un latinisme fort à propos.
Le docteur Long a remarqué que l'astronomie ne doit rien aux académiciens et aux péripatéticiens (2). C'est que ces deux sectes étaient exclusivement grecques, ou plutôt attiques; en sorte qu'elles ne s'étaient nullement approchées, des sources orien- tales, où l'on savait sans disputer sur rien, au lieu de disputer sans rien savoir, comme en Grèce.
La philosophie antique est directement opposée à celle des Grecs, qui n'était au fond qu'une dispute éternelle. La Grèce était la patrie du syllogisme et de la déraison. On y passait le temps à produire de faux raisonnements, tout en montrant comment il fallait raisonner.
Le même Père grec que je viens de citer a dit encore avec beaucoup de vérité et de sagesse: « Le caractère « des premiers philosophes n'était pas d'ergoter ou de « douter, comme ces philosophes grecs qui ne cessent « d'argumenter et de disputer par une vanité vaine et « stérile; qui ne s'occupent enfin que d'inutiles fa- ce daises (3). » C'est précisément ce que disait longtemps aupa- ravant un philosophe indien: « Nous ne ressemblons « point du tout aux philosophes grecs, qui débitent <( de grands discours sur les petites choses; notre « coutume, à nous, est d'annoncer les grandes choses 1. Strom. I.