On peut observer que les docteurs français qui se sont crus obligés de soutenir l'insoutenable session du concile de Constance ne manquent jamais de se retrancher scrupuleusement dans l'assertion générale de la supériorité du concile universel sur le Pape, sans jamais expliquer ce qu'ils entendent par le con- cile universel; il n'en faudrait pas davantage pour montrer à quel point ils se sentent embarrassés. Fleury va parler pour tous: « Le concile de Constance, dit-il, établit la maxime « de tout temps enseignée en France (1), que tout « Pape est soumis au jugement de tout concile uni- ce verset en ce qui concerne la foi (2). » Pitoyable rélicence, et bien digne d'un homme tel que Fleiiry! Il ne s'agit pas de savoir si le concile universel est au-dessus du Pape, mais de savoir s'il peut y avoir un concile universel scuis Pape, ou indé- pendant du Pape. Voilà la question. Allez dire à Rome que le Souverain Pontife n'a pas droit d'abro- ger les canons du concile de Trente, sûrement on ne vous fera pas brûler. La question dont il s'agit ici est complexe. On demande: 1° quelle est Vessence d'un concile universel, et quels sont les caractères dont la moindre altércdion anéantit cette essence? On de- mande: 2° si le concile ainsi institué est au-dessus du Pape? Iraiter la deuxième question en laissant l'autre dans l'ombre; faire sonner haut la supério- rité du concile sur le Souverain Pontife, sans savoir, sans vouloir, sans oser dire ce que c'est qu'un con- cile œcuménique: il faut le déclarer franchement, ce n'est pas seulement une erreur de simple dialectique, c'est un péché contre la probité.
1. Après tout ce qu'on a lu, et surtout après la déclaration de 6:20, quel nom donner à cette assertion?
2. Fleury, Nouv. Opusc, p. 44.
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CHAPITRE XIII Des Canons en général, et de Tappel à leur autorité.
Il ne s'ensuit pas, au reste, de ce que l'autorité du Pape est souveraine, qu'elle soit au-dessus des lois, et qu'elle puisse s'en jouer; mais ces hommes qui ne cessent d'en appeler aux canons ont un secret qu'ils ont soin de cacher, quoique sous des voiles assez transparents. Ce mot de canons doit s'entendre, sui- vant leur théorie, des canons qu'ils ont faits, ou de ceux qui leur plaisent. Ils n'osent pas dire tout à fait que si le Pape jugeait à propos de faire de nouveaux canons, ils auraient, eux, le droit de les rejeter; mais qu'on ne s'y trompe pas, Si ce ne sont leurs paroles expresses, C'en est le sens...
Toute cette dispute sur l'observation des canons fait pitié. Demandez au Pape s'il entend gouverner sans règle et se jouer des canons; vous lui ferez horreur. Demandez à tous les évêques du monde catholique s'ils entendent que des circonstances extraordinaires ne puissent légitimer des abroga- tions, des exceptions, des dérogations, et que la sou- veraineté, dans l'Église, soit devenue stérile comme une vieille femme, de manière qu'elle ait perdu le droit, inhérent à toute puisance, de produire de nou- velles lois à mesure que de nouveaux besoins les demandent; ils croiront que vous plaisantez.
Nul homme sensé ne pouvant donc contester à nulle souveraineté quelconque le pouvoir de faire des lois, de les faire exécuter, de les abroger et d'en dis- penser lorsque les circonstances V exigent; et nulle souveraineté ne s'arrogeant le droit d'user de ce pou- voir hors de ces circonstances; je le demande, sur LIVRE I, CHAPITRE XlII. 93 quoi clispute-t-on? Que veulent dire certains théolo- giens français avec leurs canons? Et que veut dire, en particulier, Bossuet, avec sa grande restriction, qu'il nous déclare à demi-voix comme un mystère délicat du gouvernement ecclésiastique? La pléni- iade de la puissance appartient à la chaire de Saint- Pierre; MAIS nous demandons que Vexercice en soit réglé par les canons.
Quand est-ce que les Papes ont prétendu le con- traire? Lorsqu'on est arrivé, en fait de gouverne- ment, à ce point de perfection qui n'admet plus que les défauts inséparables de la nature humaine, il faut savoir s'arrêter et ne pas chercher, dans de vaines suppositions, des semences éternelles de défiance et de révolte. Mais, comme je l'ai dit, Bossuet voulait absolument contenter sa conscience et ses auditeurs; et, sous ce point de vue, le sermon Sur Vunité est un des plus grands tours de force dont on ait connais- sance. Chaque ligne est un travail; chaque mot est pesé; un article même, comme nous l'avons vu, peut être le résultat d'une profonde délibération. La gêne extrême où se trouvait l'illustre orateur l'empêche souvent d'employer les termes avec cette rigueur qui nous aurait contentés, s'il n'avait pas craint d'en mécontenter d'autres, lorsqu'il dit, par exemple: Dans la chaire de Saint-Pierre réside la plénitude de la puissance apostolique, mais Vexercice doit en être réglé par les canons, de peur que, s'élevant au-dessus de tout, elle ne détruise elle-même ses propres décrets; ainsi le mystère est entendu (1). J'en demande bien pardon encore à l'ombre fameuse de ce grand homme, mais pour moi le voile s'épaissit, et, loin d'entendre le mystère, je le comprends moins qu'auparavant. Nous ne demandons point une déci- sion de morale; nous savons déjà depuis quelque 1. Un peu plus bas, il s'écrie: La comprenes-voua maintenant cutte immor- telle beauté de l'ÉQlise catholique? — Non, monseigneur, point du tout, à moins que vous ne daigniez ajouter quelques mots.
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temps qu'an souverain ne saurait mieux faire que de bien gouverner. Ce mystère n'est pas un grand mys- tère; il s'agit de savoir si le Souverain Pontife, étant une puissance suprême (1), est, par là même, légis- lateur dans toute la force du terme; si, dans la cons- cience de l'illustre Bossuet, cette puissance était capable de s'élever au-dessus de tout; si le Pape n'a droit, dans aucun cas, d'abroger ou de modifier un de ses décrets; s'il y a une puissance dans l'Église qui ait droit de juger si le Pape a bien jugé, et quelle est cette puissance; enfin, si une Église particulière peut avoir, à son égard, d'autre droit que celui de la représentation.
Il est vrai que, vingt pages plus bas, Bossuet cite, sans le désapprouver, cette parole de Charlemagne, que, quand même l'Eglise romaine imposerait un joug à peine supportable, il faudrait souflrir plutôt que de rompre la communion avec elle (2). Mais Bossuet avait tant d'égards pour les princes, qu'on ne saurait rien conclure de l'espèce d'approbation tacite qu'il donne à ce passage.
Ce qui demeure incontestable, c'est que si les évo- ques réunis sans le pape peuvent s'appeler l'Eglise, et s'attribuer une autre puissance que celle de certi- fier la personne du Pape dans les moments infini- ment rares où elle pourrait être douteuse, il n'y a plus d'unité, et l'Église visible disparaît.
Au reste, malgré les artifices infinis d'une savante et catholique condescendance, remercions Bossuet d'avoir dit, dans ce fameux discours, que la puis- sance du Pape est une puissance suprême (3); que l'Eglise est {ondée sur son autorité (4), que dans la chaire de Saint-Pierre réside la plénitude de la puis- sance apostolique (5); que lorsque le Pape est atta- 1. Les puissances suprêmes (en parlant du Pape) veulent être instruites. (Sermon sur l'unité, II1« point.)
2. II« point.
3. Sermon sur l'unité de l'Eglise, Œuvres de Bossuet, t. VIII, p. 41.
LIVRE I, CHAPITRE XllI. 95 que, Vépiscopat tout entier (c'est-à-dire l'Ëgiise) est en péril (6); quil y a toujours quelque chose de paternel dans le Saint-Siège (1); quil peut tout, quoi- que tout ne soit pas convenable (2); que, dès V origine du christianisme, les papes ont toujours fait projes- sion, en luisant observer les lois, de les observer les premiers (3); qu'ils entretiennent Vunité dans tout le corps, tantôt par d'injlexibles décrets, et tantôt par de sages tempéraments (4); que les évêques n'ont tous ensemble quune même chaire, par le rapport essentiel qu'ils ont tous avec la chaire unique où saint Pierre et ses successeurs sont assis; et qu'ils doivent en conséquence de cette doctrine, agir tous dans l'esprit de Vunité catholique,en sorte que chaque évêque ne dise rien, ne fasse rien, ne pense rien que VÉglise universelle ne puisse avouer (5); que la puis- sance donnée à plusieurs porte sa restriction dans son partage; au lieu que la puissance donnée à un seul, et sur tous, et sans exception, emporte la pléni- tude (6); que la chcdre éternelle ne connaît point d'hé- résie (7); que la foi romaine est touiours la foi de l'Eglise; que l'Eglise romaine est toujours vierge; et que toutes les hérésies ont reçu d'elle ou le premier coup, ou le coup mortel (8); que la marque la plus évidente de l'assistance que le Saint-Esprit donne à cette mère des Églises, c'est de la rendre si luste et si modérée, que jamais elle n'eut mis les excès parmi les dogmes (9).
Remercions Bossuet de ce qu'il a dit, et tenons-lui compte, surtout, de ce qu'il a empêché, mais sans oublier, que, tandis que nous ne parlerons pas plus clair qu'il ne s'est permis de le faire dans ce discours, l'unité qu'il a si éloquemment recommandée et célé- brée se perd dans le vague, et ne fixe plus la croyance.
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Leibnitz, le plus grand des protestants, et peut-être le plus grand des hommes dans l'ordre des sciences, objectait à ce même Bossuet, en 1690, qu'on n'avait pu convenir encore dans V Eglise romaine du vrai suiet ou siège radical de V inlaiUihilité; les uns la plaçant dans le Pape, les autres dans le concile, quoi- que sans Pape, etc. (1).
Tel est le résultat du système fatal adopté par quel- ques théologiens au sujet des conciles, et fondé prin- cipalement sur un fait unique, mal entendu et mal expliqué, précisément parce qu'il est unique. Ils exposent le dogme capital de l'infaillibilité, en cachant le foyer où il faut la chercher., CHAPITRE XIV Examen d'une difficulté particulière qu'on élève contre les décisions des Papes.
Les décisions doctrinales des Papes ont toujours fait loi dans l'Église. Les adversaires de la supré- matie pontificale, ne pouvant nier ce grand fait, ont cherché du moins à l'expliquer dans leur sens, en soutenant que ces décisions n'ont tiré leur force que du consentement de l'Église; et pour l'établir, ils observent que souvent, avant d'être reçues, elles ont été examinées dans les conciles avec connaissance de cause. Bossuet, surtout, a fait un effort de raisonne- ment et d'érudition pour tirer de cette considération tout le parti possible.
Et en effet, c'est un paralogisme assez plausible que celui-ci: Puisque le concile a ordonné un examen préalable d'une constitution du Pape, c'est une 1. Voyez sa correspondance avec Bossuet.
LIVRE I, CHAPITRE XIV. 97 preuve quil ne la regardail pas comme décisive. Il est donc utile d'éclaircir cette difficulté.
La plupart des écrivains français, depuis le temps surtout où la manie des constitutions s'est emparée des esprits, partent tous, même sans s'en apercevoir, de la supposition d'une loi imaginaire, antérieure à tous les faits et qui les a dirigés; de manière que si le Pape, par exemple, est souverain dans l'Église, tous les actes de l'histoire ecclésiastique doivent l'attester en se pliant uniformément et sans effort à cette suppo- sition, et que, dans la supposition contraire, tous les faits de même doivent contredire la souveraineté.
Or, il n'y a rien de si faux que cette supposition, et ce n'est point ainsi que vont les choses: jamais aucune institution importante n'a résulté d'une loi, et plus elle est grande, moins elle écrit. Elle se forme elle-même par la conspiration de mille agents, qui presque toujours ignorent ce qu'ils font; en sorte que souvent ils ont l'air de ne pas s'apercevoir du droit qu'ils établissent eux-mêmes. L'institution végète ainsi insensiblement à travers les siècles: Crescit occulto velut arbor sevo; c'est la devise éternelle de toute grande création politique ou religieuse. Saint Pierre avait-il une connaissance distincte de l'étendue de sa prérogative et des questions qu'elle ferait naître dans l'avenir? Je l'ignore. Lorsque, après une sage discussion, accordée à l'examen d'une question importante à cette époque, il prenait le premier la parole au concile de Jérusalem, et que toute la multi- tude se tut (1), saint Jacques même n'ayant parlé à son tour, du haut de son siège patriarcal, que pour confirmer ce que le chef des apôtres venait de déci- der, saint Pierre agissait-il avec ou en vertu d'une connaissance claire et distincte de sa prérogative; ou bien, en créant à son caractère ce magnifique témoi- gnage, n'agissait-il que par un mouvement intérieur 98 DU PAPE.
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séparé de toute contemplation rationnelle? Je l'ignore encore.
On pourrait, en théorie générale, élever des ques- tions curieuses; mais j'aurais peur de me jeter dans les susceptibilités, et d'être nouveau au lieu d'être neuf, ce qui me fâcherait beaucoup: il vaut mieux s'en tenir aux idées simples et purement pratiques.
L'autorité du Pape dans l'Ëglise, relativement aux questions dogmatiques, a toujours été marquée au coin d'une extrême sagesse; jamais elle ne s'est montrée précipitée, hautaine, insultante, despotique. Elle a constamment entendu tout le monde, même les révoltés, lorsqu'ils ont voulu se défendre. Pourquoi donc se serait-elle opposée à l'examen d'une de ses décisions dans un concile général? Cet examen repose uniquement sur la condescendance des Papes, et toujours ils l'ont entendu ainsi. Jamais on ne prou- vera que les conciles aient pris connaissance, comme juges proprement dits, des décisions dogmatiques des Papes, et qu'ils se soient ainsi arrogé le droit de les accepter ou de les rejeter.
Un exemple frappant de cette théorie se tire du concile de Chalcédoine, si souvent cité. Le Pape y permit bien que sa lettre fût examinée, et cependant jamais il ne maintint d'une manière solennelle Virré- formahilité de ses jugements dogmatiques.
Pour que les faits fussent contraires à cette théorie, c'est-à-dire à la supposition de pure condescendance, il faudrait, comme le savent surtout les juris- consultes, qu'il y eût à la fois contradiction de la part des Papes, et jugement de la part des conciles, ce qui n'a jamais eu lieu.
Mais ce qu'il faut bien remarquer, c'est que les théologiens français sont les hommes du monde auxquels il conviendrait le moins de rejeter cette dis- tinction.
Personne n'a plus fait valoir qu'eux le droit des évêques de recevoir les décisions dogmatiques du LIVRE I, CHAPITRE XIV. 99 Saint-Siège avec connaissance de cause, et comme juges de la {ai (1). Cependant aucun évêque- gallican ne s'arrogerait le droit de déclarer fausse et de reje- ter comme telle une décision dogmatique du Saint- Père. Il sait que ce jugement serait un crime et même un ridicule.
Il y a donc quelque chose entre l'obéissance pure- ment passive, qui enregistre une loi en silence, et la supériorité qui l'examine avec pouvoir de la rejeter. Or, c'est dans ce milieu que les écrivains gallicans trouveront la solution d'une difficulté qui a fait grand bruit, mais qui se réduit cependant à rien lorsqu'on l'envisage de près. Les conciles généraux peuvent examiner les décrets dogmatiques des Papes, sans doute, pour en pénétrer le sens, pour en rendre compte à eux-mêmes et aux autres, pour les con- fronter à l'Écriture, à la tradition et aux conciles pré- cédents; pour répondre aux objections; pour rendre ces décisions agréables, plausibles, évidentes à l'obstination qui les repousse; pour en iuger, en un mot, comme l'Église gallicane juge une constitution dogmaticrue du Pape avant de l'accepter.
A-t-eiie le droit de iuger un de ses décrets dans toute la force du terme, c'est-à-dire de l'accepter ou de le rejeter, de le déclarer même hérétique, s'il y échoit? Elle répondra non; car enfin le premier de SCS attributs, c'est le bon sens (2).
1. Ce droit fut exercé dans l'afi'aire de Fénelon avec une pompe tout à fait amusante.
2. Bercastel, dans son Histoire ecclésiastique, a cependant trouvé un moyen 1res ingénieux de mettre les évéques à l'aise, et de leur conférer le pouvoir de juger le Pape. Le jugement dles évéques, dil-il, 7ie s'exerce point sur le juge- ment du Pape, mais sur les ynatières qu'il a jugées. De manière que, si le Sou- verain Pontife a décidé, par exemple, qu'une telle proposition est scandaleuse et hérétique, les évéques français ne peuveat dire qu'il s'est trompé [nefas]: ils peuvent seulement décider que la proposition est édifiante et ortliodoxe. « I.es évéques, continue le même écrivain, consultent les mêmes règles que le << l'ape, l'Ecriture, la tradition, et spécialement la tradition de leurs propres « ÈuUses, afin d'examiner et de prononcer, selon la mesure d'autorité qu'ils ont « reçue de Jésus-Christ, si la doctrine proposée lui est conforme ou contiaire. » Mais, puisqu'elle n'a pas droit de juger, pourquoi discuter? Ne vaut-il pas mieux accepter humblement et sans examen préalable une détermination qu'elle n'a pas droit de contredire? Elle répondra encore NON, et toujours elle voudra examiner.
Eh bien! qu'elle ne nous dise plus que les décisions dogmatiques des Souverains Pontifes, prononcées ex calhecira, ne sont pas sans appel, puisque certains conciles en ont examiné quelques-unes avant de les changer en canons.
Lorsqu'au commencement du siècle dernier, Leibnitz, correspondant avec Bossuet sur la grande question de la réunion des Églises, demandait, comme un préliminaire indispensable, que le concile de Trente fût déclaré non œcuménique, Bossuet, jus- tement inflexible sur ce point, lui déclare cependant que tout ce qu'on peut faire pour faciliter le grand œuvre, c'est de revenir sur le concile par voie d'expli- cation. Qu'il ne s'étonne donc plus si les Papes ont permis quelquefois qu'on revînt sur leurs décisions par voie d'explication.
Le cardinal Orsi lui adresse sur ce sujet un argu- ment qui me paraît sans réplique: « Les Grecs nous accusaient, dit-il, en commençant (( par l'exposition des faits, d'avoir décidé la ques- « tion sans eux, et ils en appelaient à un concile « général. Sur cela le Pape Eugène leur disait: Je « vous propose le choix entre quatre partis: 1° Etes- (( vous convaincus, par toutes les autorités que nous (( avons citées, que le Saint-Esprit procède du Père « et du Fils? la question est terminée. 2° Si vous « nêtes pas convaincus, dites-nous de quel côté la « preuve vous parait {aihle, afin que nous puissions « ajouter à nos preuves, et porter celles de ce dogme (Hist. de l'Éfflise, t. XXIV, p. 93, citée par M. de Barrai, n» 31, p. 305.) Cette théorie de Bercastel prêterait le flanc à des réflexions sévères, si l'on ne savait pns qu'elle n'était, de la part de l'estimable auteur, qu'un innocent artifice pour échapper aux parlements et faire passer le reste.
LIVRE I, CHAPITRE XV. 101 « iusquà Vévidence. 3° Si vous avez de votre côté des « textes (avorables à votre sentiment, citez-les. Si (( tout cela ne vous suit pas, venons-en à un concile « général. Jurons tous, Grecs et Latins, de dire libre- ce ment la vérité, et de nous en tenir à ce qui paraîtra « vrai au plus grand nombre (1). » Orsi dit donc à Bossuet: Ou convenez que le con- cile de Lyon (le plus général de tous les conciles généraux) ne fut pas œcuménique, ou convenez que V examen fait des lettres des Papes dans un concile ne prouve rien contre V infaillibilité, puisqu'on consentit à ramener, et qu'en e//ef on ramena sur le tapis, dans le concile de Florence, la question décidée dans celui de Lyon (2).
Je ne sais ce que la bonne foi pourrait répondre à ce qu'on vient de lire; quant à l'esprit de contention, aucun raisonnement ne saurait l'atteindre: attendons qu'il lui plaise de penser sur les conciles comme les conciles.
CHAPITRE XV Infaillibilité de fait.
Si du droit nous passons aux faits, qui sont la pierre de louche du droit, nous ne pouvons nous empêcher de convenir que la chaire de Saint-Pierre, considérée dans la certitude de ses décisions, est un phénomène naturellement incompréhensible. Réponi. Jusjurandum demus, Latini pariter ac Grxci...Proferatur libère Veritas per juramentum, et quod pluribus videbitur, hoc amplectemur, et nos et vos.
2. Jes Angusf. Orsi De Irreform. Rom. Pontifie, in definiendis fidei con, trovemiis Judieio. (Romae, 1772, 3 vol. in-4, t. I, lib. I, cap. xxxvii, arl. I. p. 81.) On a vu même très souvent, dans l'Eglise, les évèques d'une Eglise na- tionale, et môme encore des évêques particuliers, confirmer les décrets des conciles généraux. Oi-si en cite des exemples tirés des quatrième, cinquième et sixième conciles généraux. {Ibid., lib. II, cap. I, art. civ., p. 104.)
6.
daiit à toute la terre depuis dix-huit siècles, combien de fois les Papes se sont-ils tromi^és incontestable- ment? Jamais. On leur fait des chicanes, mais sans pouvoir jamais alléguer rien de décisif.
Parmi les protestants et en France même, comme je l'ai observé souvent, on a amplifié l'idée de l'in- faillibilité, au point d'en faire un épouvantail ridi- cule; il est donc bien essentiel de s'en former une idée nette et parfaitement circonscrite.
Les défenseurs de ce grand privilège disent donc et ne disent rien de plus, que le Souverain Pontife parlant à VEglise librement (1), et, comme dit l'école, ex cathedra, ne s'est jamais trompé et ne se trompera iamais sur la foi.
Par ce qui s'est passé jusqu'à présent, je ne vois pas qu'on ait réfuté cette proposition. Tout ce qu'on a dit contre les Papes pour établir qu'ils se sont trompés, ou n'a point de fondement solide, ou sort é\ idemment du cercle que je viens de tracer.
La critique qui s'est amusée à compter les fautes des Papes ne perd pas une minute dans l'histoire ecclésiaslique, puisqu'elle remonte jusqu'à saint Pierre. C'est par lui qu'elle commence son catalogue; et quoique la faute du Prince des apôtres soit un fait parfaitement étranger à la question, elle n'est pas moins citée dans tous les livres de V opposition comme la première preuve de la faillivilité du Souverain Pontife. Je citerai sur ce point un écrivain, le dernier en date, si je ne me trompe, parmi les Français de Tordre épiscopal qui ont écrit contre la grande préro- gative du Saint-Siège (2).
Il avait à repousser le témoignage solennel et embarrassant du clergé de France, déclarant en 1626 1. Par ce mot librement, j'entends que ni les tourments, ni la persécution, ni a violence enfin, snus toutes les formes, n'aura i)u priver le Souverain Pontife de la liberté d'esprit nui doit présider à ses décisions.
-2. Défense des libertés de l'Église (/allicane et de l'assemblée du clergé de Finance, tenue en 1682. Paris, 1817, in-4, par feu M. Louis-Mathias de Barrai, archevêque de Tours. Pages 327, 328 et 329.
LIVRE I, CHAPITRE XV. i03 que Vinlaillibilité est iouiours demeurée ferme et inébranlable dans les successeurs de saint Pierre, Pour se débarrasser de cette difficulté, voici com- ment le savant prélat s'y est pris: « L'indélectibilité, <( dit-il, oit V inlaillibUité qui est restée iusquà ce iour (( ferme et inébranlable dans les successeurs de saint (( Pierre, n'est pas sans doute d'une autre nature que « celle qui fut octroyée au chef des apôtres en vertu de « la prière de Jésus-Christ. Or, l'événement a prouvé (( que l'indéfectibilité ou l'infaillibilité de la foi ne le « mettait pas à l'abri d'une chute; donc, etc. » Et plus bas il ajoute: « On exagère faussement les effets « de l'intercession de Jésus-Christ, qui fut le gage de « la stabilité de la foi de Pierre, sans néanmoins « empêcher sa chute humiliante et prévenue. » Ainsi, voilà des théologiens, des évêques même (je n'en cite qu'un, instar omnium), avançant ou suppo- sant du moins, sans le moindre doute, que l'Église catholique était établie, et que saint Pierre était Sou- verain Pontife avant la mort du Sauveur.
Ils avaient cependant lu, tout comme nous, que là où il y a un testament, il est nécessaire que la mort du testateur intervienne, parce que le testament na lieu que par la mort, ncajant point de force tant que le testateur est encore en vie (1).
ils ne pouvaient se dispenser de savoir que l'Église naquit dans le cénacle, et qu'avant l'effusion du Saint-Esprit, il n'y avait point d'Église.
Ils avaient lu le grand oracle: // vous est utile que fe m'en aille; car si je ne m'en vais pas, le Consola- teur ne viendra point à vous; mais si fe m'en vais, fe vous l'enverrai. Lorsque cet Esprit de vérité sera venu, il rendra témoignage de moi, et vous me ren- drez témoignage vous-mêmes (2).
A\'ant cette mission solennelle, il n'y avait donc point d'Église, ni de Souverain Pontife, ni même 2. Joan.XVI,7; XVI, 26 et il.
d'apostolat proprement dit; tout était en germe, en puissance, en expectative, et dans cet état les hérauts mêmes de la vérité ne montraient encore qu'igno- rance et que faiblesse.
Nicole a rappelé cette vérité dans son catéchisme raisonné: « Avant d'avoir reçu le Saint-Esprit, dit-il, (( le jour de la Pentecôte, les apôtres paraissaient « faibles dans la foi, timides à l'égard des « hommes, etc Mais depuis la Pentecôte, on ne « voit plus en eux que confiance, que joie dans les (( souffrances, etc. (1). » On vient d'entendre la vérité qui parle; mainte- nant elle va tonner: « Ne fut-ce pas un prodige bien « étonnant de voir les apôtres, au moment où ils « reçurent le SaintEsprit, aussi pénétrés des lumières (( de Dieu...qu'ils avaient été jusque-là ignorants et « remplis d'erreurs..., tandis qu'ils n'avaient eu pour « maître que Jésus-Christ? 0 mystère adorable et « impénétrable! Vous le savez: Jésus-Christ, tout (( Dieu qu'il était, n'avait pas suffi, ce semble, pour « leur faire entendre cette doctrine céleste, qu'il était « venu établir sur la terre..., et ipsi nihil horum in- (( tellexerunt (2). Pourquoi? parce qu'ils n'avaient (( point encore reçu l'Esprit de Dieu, et que toutes « ces vérités étaient de celles que le seul Esprit de (( Dieu peut enseigner. Mais dans l'instant même que (( le Saint-Esprit leur est donné, ces vérités qui leur (( avaient paru si incroyables se développent à (( eux, etc. (3). » C'est-à-dire le testament est ouvert et l'Église commence.
Si j'ai insisté sur cette misérable objection, c'est parce qu'elle se présente la première, et parce qu'elle sert merveilleusement à mettre dans tout son jour 1. Nicole, Instruct. théol. et mor. sur les sacrements. Paris, 1723, t. ]. De la Confess., ch. ii, p. 87.
3. Bourdaloue, Serm. sur la Pentecôte,!>•• partie, sur le texte: Repleti sunt omnes Spiritu Sancto. (MysU, t. I.)
LIVRE I, CHAPITRE XV. 105 l'esprit qui a présidé à cette discussion de la part des adversaires de la grande prérogative. C'est un esprit de chicane qui meurt d'envie d'avoir raison; senti- ment bien naturel à tout dissident, mais tout à fait inexplicable de la part du catholique.
Le plan de mon ouvrage ne me permet point de discuter une à une les prétendues erreurs reprochées aux Papes, d'autant plus que tout a été dit sur ce sujet: je toucherai seulement les deux points qui ont été discutés avec le plus de chaleur, et qui me parais- sent susceptibles de quelques nouveaux éclaircisse- ments; le reste ne vaut pas Vhonneur d'être cité.