SigPhi · Joseph de Maistre

Les Soirées de Saint-Pétersbourg

Page 10 of 18

224 LES SOIRÉES comme d'elle-même d'un dogme chrétien, n'est et ne peut être qu'une coupable extra- vagance. Voilà qui nous suffit pour la pra- tique: qu'importe tout le reste? Je vous ai suivi avec un extrême intérêt dans tout ce que vous nous avez dit sur celte incompré- hensible unité, base nécessaire de la réversi- bilité qui expliquerait tout, si on pouvait l'ex- pliquer. J'applaudis à vos connaissances et à la manière dont vous savez les faire conver- ger: cependant quel avantage vous donnent- elles sur moi? Cette réversibilité, je la crois tout comme vous, comme je crois à l'exis- tence de la ville de Pékin aussi bien que ce missionnaire qui en revient, avec qui nous dînâmes l'autre jour. Quand vous pé- nétreriez la raison de ce dogme, vous per- driez le mérite de la foi, non - seulement sans aucun profit, mais de plus avec un très grand danger pour vous; car vous ne pourriez, dans ce cas, répondre de votre tête. Vous i appelez-vous ce que nous lisions ensemble, il y a quelque temps, dans un livre de saint Martin? Que le chimiste imprudent court risque d'adorer son ouvrage. Ce mot n'est point écrit en l'air: Mallebranche n'a-l-il pas d'il qu une fausse crojance sur l'efficacité des causes secondes pouvait mener à F idolâtrie? c'est la même idée. Nous avons perdu, iï n'y a pas bien longtemps, un ami commun éminent en science et en sainteté: vous savez bien que lorsqu'il faisait, toujours pour lui seul, certaines expériences de chimie, il croyait devoir s'environner de saintes précau- tions. On dit que la chimie pneumatique date de nos jours: mais il y a eu, il y a, et sans doute il y aura toujours une chimie trop pneumatique. Les ignorants rient de ces sortes de choses, parce qu'il n'y comprennent rien, et c'est tant mieux pour eux. Plus l'intelli- gence connaît, et plus elle peut être cou- pable. Nous parlons souvent avec un étonne- ment niais de l'absurdité de l'idolâtrie; mais je puis bien vous assurer que si nous avions les connaissances qui égarèrent les premiers idolâtres, nous le serions tous, ou que du moins Dieu pourrait à peine marquer pouf lui douze mille hommes dans chaque tribu. Nous partons toujours de l'hypothèse banale que l'homme s'est élevé graduellement de la barbarie à la science et à la civilisation. C'est le rêve favori, c'est l' erreur-mère, et, comme dit l'école, le protopseudès de notre siècle. Mais si les philoso^ lies de ce malheu- £26 LES SOIRÉES £26 LES SOIRÉES reux siècle, avec l'horrible perversité que nous leur avons connue, et qui s'obstinent encore malgré les avertissements qu'ils ont reçus, avaient possédé de plus quelques-unes de ces connaissances qui ont dû nécessairement ap- partenir aux premiers hommes, malheur à l'u- nivers! ils auraient amené sur le genre humain quelque calamité d'un ordre surnaturel. Voyez ce qu'ils ont fait et ce qu'ils nous ont attiré, malgré leur profonde stupidité dans les sciences spirituelles.

Je m'oppose donc, autant qu'il est en moi, à toute recherche curieuse qui sort de la sphère temporelle de l'homme. La religion est V aromate qui empêche la science de se corrompre. c'est un excellent mot de Bacon, et, pour cette fois, je n'ai pas envie de le critiquer. Je serais seulement un peu tenté de croire qu'il n'a pas lui-même assez réflé- chi sur sa propre maxime, puisqu'il a tra- vaillé formellement à séparer Yaromate de la science.

Observez encore que la religion est le plus grand véhicule de la science. Elle ne peut, sans doute, créer le talent qui n'existe pas: mais elle l'exalte sans mesure partout où elle le trouve, surtout le talent des découvertes, tandis que l'irréligion le comprime toujours et l'étouffé souvent. Que voulons- nous de plus? Il n'est pas permis de pénétrer l'instrument qui nous a été donné pour pé- nétrer. Il est trop aisé de le briser, ou, ce qui est pire peut-être, de le fausser. Je re- mercie Dieu de mon ignorance encore plus que de ma science; car ma science est moi, du moins en partie, et par conséquent je ne puis être sur qu'elle est bonne: mon ignorance au contraire, du moins celle dont je parle, est de lui; partant, j'ai toute la confiance possible en elle. Je n'irai point tenter follement d'escalader l'enceinte salu- taire dont la sagesse divine nous a environ- nés; je suis sûr d'être de ce côté sur les terres de la vérité: qui m'assure qu'au delà (pour ne point faire de supposition plus triste) je ne me trouverai pas sur les domaines de la superstition?

LE CHEVALIER.

LE CHEVALIER.

Entre deux puissances supérieures qui se battent, une troisième, quoique très faible, peut bien se proposer pour médiatrice, pourvu qu'elle leur soit agréable et qu'elle ait de la bonne foi.

228 LES SOIRÉES Il me semble d'abord, M. le sénateur, que vous avez donné un peu trop de latitude à vos idées religieuses. Vous dites que l'ex- plication des causes doit toujours être cher- chée hors du monde matériel, et vous citez Keppler, qui arriva â ses fameuses décou- vertes par je ne sais quel système d'harmonie céleste à laquelle je ne comprends rien; mais dans tout cela je ne vois pas l'ombre de reli- gion. On peut bien être musicien et calculer des accords sans avoir de la piété. Il me sem- ble que Keppler aurait fort bien pu décou- vrir ses lois sans croire en Dieu.

LE SÉNATEUR.

LE SÉNATEUR.

Vous vous êtes répondu à vous - même, M. le chevalier, en prononçant ces mots hors du monde matériel. Je n'ai point dit que chaque découverte doive sortir immédiate- ment d'un dogme comme le poulet sort de l'œuf: j'ai dit qu'il n'y a point de causes dans la matière, et que par conséquent elles ne doivent point être cherchées dans la ma- tière. Or, mon cher ami, il n'y a que les hommes religieux qui puissent et qui veuillent en sortir. Les autres ne croient qu'à la ma- tière, et se courroucent même lorsqu'on leur parle d'un autre ordre de choses. Il faut à uotre siècle une astronomie mécanique, une chimie mécanique, une pesanteur mécanique, une morale mécanique, une parole mécani- que, des remèdes mécaniques pour guérir des maladies mécaniques: que sais-je enfin? tout n'est-il pas mécanique? Or, il n'y a que l'esprit religieux qui puisse guérir cette maladie. Nous parlions de Keppler; mais Jamais Keppler n'aurait pris la route qui le conduisit si bien, s'il n'avait pas été éminem- ment religieux. Je ne voudrais pas d'autre preuve de son caractère que le titre qu'il donna à son ouvrage sur la véritable époque de la naissance de J. C. (1). Je doute que de nos jours un astronome de Londres ou de Paris en choisît un pareil.

Ainsi vous voyez, mon cher chevalier, que je n'ai pas confondu les objets, comme vous l'avez cru d'abord.

LE CHEVALIER.

Soit: je ne suis point assez fort pour dis- (1) On connaît un ouvrage de ce fameux astronome intitulé: De vero anno quo Dei Filins humanam naturam assampsit Joli. Eeppleri commeniatiuncula, in-4°. Peut-être qu'en effet un érudit protestant no s'exprimerait point ainsi de nos jours.

230 LES SOIRÉES 230 LES SOIRÉES puter avec vous; mais voici un point sur le- quel j'aurais encore envie de vous quereller: notre ami avait dit que votre goût pour les explications d'un genre extraordinaire pouvait vous conduire et en conduire d'autres peut- être à de très grands dangers, et qu'elles avaient de plus l'extrême inconvénient de nuire aux études utiles. A cela vous avez répondu que c'était précisément le contraire, et que rien ne favorisait l'avancement des sciences et des découvertes en tout genre, comme cette tournure d'esprit qui nous porte toujours hors du monde matériel. C'est en- core un point sur lequel je ne me crois pas assez fort pour disputer avec vous; mais ce qui me paraît évident, c'est que vous avez passé l'autre objection sous silence, et ce- pendant elle est grave. J'accorde que les idées mystiques et extraordinaires puissent quelque- fois mener à d'importantes découvertes: il faut aussi mettre dans l'autre bassin de la balance les inconvénients qui peuvent en ré- sulter. Accordons, par exemple, qu'elles puissent illuminer un Keppler: si elles doi- vent encore produire dix mille fous qui trou- blent le monde et le corrompent même, je me gens très disposé à sacrifier le grand homme.

Je crois donc, si vous voulez bien excu- ser mon impertinence, que vous êtes allé un peu trop loin, et que vous ne feriez pas mal de vous défier un peu plus de vos élans spiri- tuels: dumoins, je ne l'aurai jamais assez dit, autant que j'en puis juger. Mais comme le devoir d'un médiateur est d'ôter et d'accor- der quelque chose aux deux parties, il faut aussi vous dire, M. le comte, que vous me paraissez pousser la timidité à l'excès. Je vous fais mon compliment sur votre soumission religieuse. J'ai beaucoup couru le monde: en vérité, je n'ai rien trouvé de meilleur; mais je ne sais pas trop comprendre com- ment la foi vous mène à craindre la super- stition. C'est tout le contraire, ce me semble, qui devrait arriver; je suis de plus surpris que vous en vouliez autant à cette supersti- tion, qui n'est pas, ce me semble, une si mauvaise chose. Au fond qu'est-ce que la superstition? L'abbé Gérard, dans un excel- lent livre dont le titre est cependant en op- position directe avec l'ouvrage, m'enseigne qu'il n'y a point de synonymes dans les lan- gues. La superstion n'est donc ni Terreur, ni le fanatisme, ni aucun autre monstre de ce genre portant p*i autre nom. Je le répèle, 232 LES SOIRÉES 232 LES SOIRÉES qu'est-ce donc que la superstition? Super ne veut-il pas dire par delà? Ce sera donc quel- que chose qui est par delà la croyance légi- time. En vérité, il n'y a pas de quoi crier haro. J'ai souvent observé dans ce monde que ce qui suffit ne suffit pas; n'allez pas prendre ceci pour un jeu de mots: celui qui veut faire préci sèment tout ce qui est permis fera bientôt ce qui ne Test pas. Jamais nous ne sommes sûrs de nos qualités morales que lorsque nous avons su leur donner un peu d'exaltation. Dans le monde politique, les pouvoirs constitutionnels établis parmi les nations libres ne subsitent guère qu'en se heurtant. Si quelqu'un vient à vous pour vous renverser, il ne suffit pas de vous roidir à votre place: il faut le frapper lui-même, et le faire reculer si vous pouvez. Pour franchir un fossé, il faut toujours fixer son point de vue fort au delà du bord, sous peine de tomber dedans. Enfin c'est une régie générale; il serait bien singulier que la reli- gion en fût une exception. Je ne crois pas qu'un homme, et moins encore une nation, puisse croire précisément ce qu'il faut. Tou- jours il y aura du plus ou du moins. J'ima- gine, mes bons amis, que l'honneur ne vous déplaît pas? cependant qu'est-ce que l'honrieur? C'est la superstition de la vertu, ou ce n'est rien. En amour, en amitié, en fidélité, en bonne foi, etc., la superstition est ai- mable, précieuse même et souvent néces- saire; pourquoi n'en serait-il de même de la piété? je suis porté à croire que les clameurs contre les excès de la chose partent des ennemis de la chose. La raison est bonne sans doute, mais il s'en faut que tout doive se régler par la raison. — Ecoutez ce petit conte, je vous en prie: peut-être c'est une histoire.

Deux sœurs ont leur père à la guerre: elles couchent dans la même chambre; il fait froid, et le temps est mauvais: elles s'entretiennent des peines et des dangers qui environnent leur père. Peut-être, dit Tune, il bivaque dans ce moment: peut-être il est couché sur la terre, sans feu ni couverture: qui sait si ce liest pas le moment que V ennemi a choisi..,, ah!,.,.

Elle s'élance hors de son lit, court en chemise à son bureau, en tire le portrait de son père, vient le placer sous son chevet, et jette sa tête sur le bijou chéri. — Bon papa! je te garderai. — Mais, ma pauvre sœur, dit l'autre, je crois que la tête vous tourne.

23 -A LES SOIRÉES 23 -A LES SOIRÉES Croyez -vous donc qu'en vous enrhumant vous sauverez notre père, et qu'il soit beau- coup plus en sûreté parce que votre tête appuie sur son portrait? prenez garde de de le casser, et, croyez moi, dormez.

Certainement celle-ci a raison, et tout ce qu'elle dit est vrai; mais si vous deviez épou- ser Tune ou l'autre de ces deux sœurs, dites- moi, graves philosophes, choisiriez-vous la logicienne ou la superstitieuse?

Pour revenir, je crois que la superstition est un ouvrage avancé de la religion qu'il ne faut pas détruire, car il n'est pas bon qu'on puisse venir sans obstacle jusqu'au pied du mur, en mesurer la hauteur et plan- ter les échelles. Vous m'opposerez les abus; mais d'abord, croyez-vous que les abus d'une chose divine n'aient pas dans la chose même certaines limites naturelles, et que les in- convénients de ces abus puissent jamais éga- ler le danger d'ébranler la croyance? Je vous dirai d'ailleurs, en suivant ma comparaison: si un ouvrage avancé est trop avancé, ce sera aussi un grand abus; car il ne sera utile qu'à l'ennemi qui s'en servira pour se mettre à couvert et battre la place: faut-il donc ne point faire d'ouvrages avancés? Avec celle belle crainte des abus, on finirait par ne plus oser remuer.

Mais il y a des abus ridicules et des abus criminels; voilà ce qui m'intrigue. C'est un point que je n'ai pas su débrouiller dans ma tête. J'ai vu des hommes livrés à ces idées singulières dont vous parliez tout à l'heure, qui étaient bien, je vous l'assure, les plus honnêtes et les plus aimables qu'il fût pos- sible de connaître. Je veux vous faire à ce propos une petite histoire qil ne manquera pas de vous amuser. Vous savez dans quelle retraite et avec quelles personnes j'ai passé l'hiver de 1806. Parmi les personnes qui se trouvaient là, un de vos anciens amis, M. le comte, faisait les délices de notre société; c'était le vieux commandeur de M —, que vous avez beaucoup vu jadis à Lyon, et qoi vient de terminer sa longue et vertueuse car- rière. Il avait soixante et dix ans révolus lors- que nous le vîmes se mettre en colère pour la première fois de sa vie. Parmi les livres qu'on nous envoyait de la ville voisine pour occuper nos longues soirées, nous trouvâmes un jour l'ouvrage posthume de je ne sais quel échappé des petites-maisons de Genève, qui avait passé une grande partie de sa vie à 23G LES SOIRÉES 23G LES SOIRÉES chercher la cause mécanique de la pesanteur, et qui, se flattant de l'avoir trouvée, chantait modestement eurêka, tout en bétonnant néanmoins de l accueil glacé qu'on faisait à son système (1). En mourant, il avait chargé ses exécuteurs testamentaires de publier, pour le bien de l'univers, cette rare découverte ac- compagnée de plusieurs morceaux d'une mé- taphysique pestilentielle. Vous sentez bien qu'il fut obéi ponctuellement; et ce livre qui était échu au bon commandeur le mit dans une colère tout à fait divertissante.

« Le sage auteur de ce livre, nous disail- « il, a découvert que la cause de la pesanteur ce doit se trouver hors du monde, vu qu'il n'y « a dans l'univers aucune machine capable « d'exécuter ce que nous voyons. Vous me ce demanderez peut-être ce que c'est qu'une « région hors du monde? L'auteur ne le dit c< pas, mais ce doit être bien loin. Quoi qu'il ce en soit, dans ce pays hors du monde, // ce y avait une fois (on ne sait ni comment ce ni pourquoi, car ni lui ni ses amis ne se ce forment l'idée d'aucun commencement), ce il y avait, dis- je, une quantité suffisante (1) Voy. la [»ng. Ô0~ du livre en question. Genève, 1805, in- 8°.

« d'atomes en réserve. Ces atomes étaient ce faits comme des cages, dont les barreaux ce sont plusieurs millions de jois plus longs « qu'ils ne sont épais. Il appelle ces atomes ce ultra-mondains, à cause de leur pays natal, a ou gravifiques, à cause de leurs fonctions.

ce Or, il advint qu'un jour Dieu prit de ces ce atomes autant qu'il en put tenir dans ses ce deux mains, et les lança de toutes ses ce forces dans notre sphère, et voilà pourquoi « le monde tourne.

ce Mais iljaut bien observer que cette pro- c< jection d'atomes eut lieu une fois pour « toutes (1 ), car dès lors il ri y a pas dexem- « pie que Dieu se soit mêlé de la gravité.

ce Voilà où nous en sommes! voilà ce ce qu'on a pu nous dire; car on ose tout dire ce à ceux qui peuvent tout entendre. Nous ce ressemblons aujourd'hui dans nos lectures c< à ces insectes impurs qui ne sauraient vivre ce que dans la fange; nous dédaignons tout ce ce qui instruisait, tout ce qui charmait nos ce ancêtres; et, pour nous, un livre est tou- ce jours assez bon, pourvu qu'il soit mauvais. » Jusque-là tout le monde pouvait être de 238 LES SOIRÉES l'avis de l'excellent vieillard; mais nous tom- bâmes des nues lorsqu'il ajouta: « N'avez-vous jamais remarqué que, par- ce, mi les innombrables choses qu'on a dites, « surtout à l'époque des ballons, sur le vol a des oiseaux et sur les efforts que notre pe- « snnte espèce a faits à diverses époques pour « imiter ce mécanisme merveilleux, il n'est « venu dans la tête d'aucun philosophe de ce se demander si les oiseaux ne pourraient ce point donner lieu à quelques réflexions ce particulières sur la pesanteur? Cependant, ce si les hommes s'étaient rappelé que toute ce Fantiquilé s'est accordée à reconnaître dans ce les oiseaux quelque chose de divin; que ce toujours elle les a interrogés sur l'avenir; ce que suivant une tradition bizarre, elle les ce avait déclarés antérieurs aux dieux; qu'elle ce avait consacré certains oiseaux à ses divi- ct nilés principales; que les prêtres égyptiens, ce au rapport de Clément d'Alexandrie, ne ce mangeaient, pendant le temps de leurs pu- ce rifiealions légales, que des chairs de vo- ce latile, parce que les oiseaux étaient les ce plus légers de tous les animaux (1), et J) Si la ciiation est exacte, ce que je ne puis vérifier en ce moment, « que, suivant Platon dans son livre des Lois, ce V offrande la plus agréable qiCil soit pos- « sible défaire aux dieux, c'est un oiseau(\ ); ce s'ils avaient considéré de plus cette foule ce de faits surnaturels où les oiseaux sont in- cc tervenus, et surtout l'honneur insigne fait ce à la colombe, je ne doute pas qu'ils n'eus- ce sent été conduits à mettre en question ce si la loi commune de la pesanteur affecte ce les oiseaux vivants au même degré que le ce reste de la matière brute ou organisée.

« Mais pour nous élever plus haut, si for- ce gueilleux aveugle que je vous citais tout ce à l'heure, au lieu de lire Lucrèce, qu'il ce reçut à treize ans des mains d'un père as- cc sassin, avait lu les vies des saints, il aurait ce pu concevoir quelques idées justes sur la il est superflu d'observer que cette expression doit être prise dans le sens vulgaire de viande légère. ( Note de l'Editeur. ) (1) Les citations de mémoire sont rarement parfaitement exactes. Platon, dans cet endroit de ses œuvres, ne dit point que l'oiseau (seul) est l'offrande laplus agréable. Il dit que « les offrandes les plus divines «< ( Suôtcitx Sûp» ) sont les oiseaux et les figures qu'un peintre « peut exécuter en un jour. » (Opp., lom, IX, de Leg. lib. XII, pag. 206. ) Il faut mettre le second article au nombre de ceux où le bon plaisir du plus grand philosophe de l'antiquité fut d'être énignia- tique ou même bizarre, sans qu'on sache pourquoi.

{Note de l'Editeur.)

240 LES SOIRÉES « route qu'il faudrait tenir pour découvrir « la cause de la pesanteur; il aurait vu que « parmi les miracles incontestables opérés « par ces élus, ou qui s'opéraient sur leurs « personnes, et dont le plus hardi scepticisme « ne peut ébranler la certitude, il n'en est « pas de plus incontestable ni de plus fré- « quent que celui du ravissement matériel. « Lisez, par exemple, les vies et les procès « de canonisation de saint François Xavier, ce de saint Philippe de Néri, de sainte Thé- ce rèse, etc., etc., et vous verrez s'il est pos- ée sible de douter. Contesterez-vous les faits ce racontés par cette sainte elle-même, dont ce le génie et la candeur égalaient la sainte- ce té! On croit entendre saint Paul racontant ce les dons de la primitive église, et présen- ce vant des régies pour les manifester utile- ce ment, avec un naturel, un calme, un sang- ce froid mille fois plus persuasifs que les a serments les plus solennels.

« Les jeunes gens, surtout les jeunes gens « studieux, et surtout encore ceux qui ont ce eu le bonheur d'échapper à certains dan- ce gers, sont fort sujets à songer durant le ce sommeil qu'ils s'élèvent dans les airs et ce qu'ils s'y meuvent à volonté; un homme de et beaucoup d'esprit et d'un excellent carac- cc tère, que j'ai beaucoup vu jadis, mais que « je ne dois plus revoir, me disait un jour ce qu'il avait été si souvent visité dans sa jeu- ce nesse par ces sortes de rêves, qu'il s'était « mis à soupçonner que la pesanteur n'était ce pas naturelle à L'homme. Pour mon compte, ce je puis vous assurer que l'illusion chez ce moi était quelquefois si forte^, que j'étais ce éveillé depuis quelques secondes avant ce d'être bien détrompé.

ce Mais il y a quelque chose de plus grand ce que tout cela. Lorsque le divin auteur de ce notre religion eut accompli tout ce qu'il ce devait encore faire sur la terre après sa «. mort, lorsqu'il eut donné à ses disciples ce les trois dons qu'il ne leur retirera jamais, ce l'intelligence (1), la mission (2), et l'indé- cc feclibilité (3); alors, tout étant consommé ce dans un nouveau sens, en présence de ses ce disciples qui venaient de le toucher et de ce manger avec lui, l'Homme-Dieu cessa de ce peser et se perdit dans les nues.

ce II y a loin de là aux atomes gravifiques} (35) Mallli., XXVIII, 20, '242 LES SOIBEKS ce cependant il n'y a pas d'autre moyen de « savoir ou de se douter au moins de ce que « c'est que la pesanteur. » A. ces mots, un éclat de rire, parli d'un coin du salon, nous déconcerta tous. Vous croirez peut-être que le commandeur se fâ- cha: pas du tout, il se tut; mais nous vîmes sur son visage une profonde expression de tristesse mêlée de terreur. Je ne saurais vous dire combien je le trouvai intéressant. Le rieur, dont vous croirez sans doute deviner le nom, se crut obligé de lui adresser des excuses qui furent faites et reçues de fort bonne grâce. La soirée se termina très paisi- blement.

La nuit, lorsque mes quatre rideaux m'eu- rent séparé, par un double contour, des hommes, de la lumière et des affaires, tout ce discours me revint dans l'esprit. Quel mal y a-t-ildonc, me disais-je, que ce digne homme croie que Fétat de sainteté et les élans d'une piété ardente aient la puissance de suspen- dre, à Végard de thomme, les lois de la pe- santeur, et qu'on peut en tirer des conclu- sions légitimes sur la nature de cette loi? Certainement il ny a rien de plus innocent.

Mais ensuite je me rappelais certains personnages de ma connaissance qui nie parais- sent être arrivés par le même chemin à un résultat bien différent. C'est pour eux qu'a été fait le mot d? illuminé, qui est toujours pris en mauvaise part. Il y a bien quelque chose de vrai dans ce mouvement de la con- science universelle qui condamne ces hom- mes et leurs doctrines: et, en effet, j'en ai connu plusieurs d'un caractère très équivo- que, d'une probité assez problématique; et remarquables surtout par une haine plus ou moins visible pour Tordre et la hiérarchie sa- cerdotales. Que faut-il donc penser? Je m'en- dormis avec ce doute, et je le retrouve au- jourd'hui auprès de vous. Je balance entre les deux systèmes que vous m'avez exposés. L'un me paraît priver l'homme des plus grands avantages, mais au moins on peut dormir tranquille; l'autre échauffe le cœur et dis- pose l'esprit aux plus nobles et aux plus heu- reux efforts; mais aussi il y a de quoi trem- bler pour le bon sens et pour quelque chose de mieux encore. Ne pourrait-on pas trou- ver une régie qui pût me tranquilliser, et me permettre d'avoir un avis?

144 LES SOIRÉES LE COMTE.

Mon très cher chevalier, vous ressemblez à un homme plongé dans l'eau qui demande- rail à boire. Celte régie que vous demandez existe: elle vous touche, elle vous envi- ronne, elle est universelle. Je vais vous prou- ver en peu de mots que, sans elle, il est im- possible à l'homme de marcher ferme, à égale distance de l'illuminisme et du scepti- cisme; et pour cela LE SÉNATEUR.

Nous vous entendrons un autre jour, LE COMTE.

Ah! ah! vous êtes de l'aréopage. Eh bien! n'en parlons plus pour aujourd'hui; mais je vous dois des remercîments et des félicita- tions, M. le chevalier, pour votre charmante apologie de la superstition. A mesure que vous parliez, je voyais disparaître ces traits hideux et ces longues oreilles dont la pein- ture ne manque jamais de la décorer; et quand vous avez fini, elle me semblait pres- que une jolie femme. Lorsque vous aurez notre âge, hélns! nous ne vous entendrons plus; mais d'autres vous entendront, et vous leur rendrez la culture que vous tenez de nous. Car c'est bien nous, s'il vous plaît, qui avons donné le premier coup de bêche à cette bonne terre. Au surplus, messieurs, nous ne sommes pas réunis pour disputer, mais pour discuter. Cette table, quoiqu'elle ne porte que du thé et quelques livres, est aussi une en- tremetteuse de V amitié, comme dit le pro- verbe que notre ami citait tout à l'heure: ainsi nous ne contesterons plus. Je voudrais seulement vous proposer une idée qui pour- rait bien, ce me semble, passer pour un traité de paix entre nous. Il m'a toujours paru que, dans la haute métaphysique, il y a des régies de fausse position comme il y en avait jadis dans l'arithmétique. C'est ainsi que j'envisage toutes les opinions qui s'éloignent de la ré- vélation expresse, et qu'on emploie pour ex- pliquer d'une manière plus ou moins plau- sible tel ou tel point de cette même révéla- tion. Prenons, si vous voulez, pour exemple, l'opinion de la préexistence des âmes, dont on s'est servi pour expliquer le péché ori- ginel. Vous voyez d'un coup d'œil tout ce qu'on peut dire contre la création successive des âmes, et le parti qu'on peut tirer de la 246 LES SOIRÉES 246 LES SOIRÉES préexistence pour mie foule d'explications in- téressantes: je vous déclare néanmoins ex- pressément que je ne prétends point adopter ce système comme une vérité; mais je dis, et voici ma régie de fausse position: Si j1ai pu, moi chétif mortel, trouver une solution nul- lement absurde qui rend assez bien raison d1un problème embarrassant, comment puis- je douter que, si ce système n'est pas vrai, il y a une autre solution que j'ignore"1, et que Dieu a jugé à propos de refuser à notre cu- riosité? J'en dis autant de l'hypothèse ingé- nieuse de l'illustre Leibnitz, qu'il a établie sur le crime de Sextus Tarquin, et qu'il a dé- veloppée avec tant de sagacité dans sa Théo- dicée; j'en dis autant de cent autres systèmes, et des vôtres en particulier, mon digne ami. Pourvu qu'on ne les regarde point comme des démonstrations, qu'on les propose mo- destement, et qu'on ne les propose que pour se tranquilliser l'esprit, comme je viens de vous le dire, et qu'ils ne mènent surtout ni à l'orgueil ni au mépris de l'autorité, il me semble que la critique doit se taire devant ces précautions. On tâtonne dans toutes les scien- ces: pourquoi la métaphysique, la plus obs- cure de toutes, serait-elle exceptée? J'en reviens cependant toujours à dire que, pour peu qu'on se livre trop à ces sortes de recherches transcendantes, on fait preuve au inoins d'une certaine inquiétude qui expose fort le mérite de la foi et de la docilité. Ne trouvez-vous pas qu'il y a déjà hien longtemps que nous sojnmes dans les nues? En sommes-nous de- venus meilleurs? J'en doute un peu. Userait temps de redescendre sur terre. J'aime beau- coup, je vous l'avoue, les idées pratiques, et surtout ces analogies frappantes qui se trou- vent entre les dogmes du Christianisme et ces doctrines universelles que le genre hu- main a toujours professées, sans qu'il soit possible de leur assigner aucune racine hu- maine. Après le voyage que nous venons d'exé- cuter à tire-d'aile dans les plus hautes ré- gions de la métaphysique, je voudrais vous proposer quelque chose de moins sublime: parlons par exemple des indulgences.

LE SÉNATEUR.

La transition est un peu brusque, LE COMTE.

Qu'appelez-vous brusque, mon cher ami? Elle n'est ni brusque ni insensible, car il n'y 248 LES SOIRÉES 248 LES SOIRÉES en a point. Jamais nous ne nous sommes éga- rés un instant, et maintenant encore nous ne changeons point de discours. N'avons-nous pas examiné en général la grande question des souffrances du juste dans ce monde, et u' avons-nous pas reconnu clairement que tou- tes les objections fondées sur cette prétendue injustice étaient des sophismes évidents? Cette première considération nous a conduits à celle de la réversibilité, qui est le grand mystère de l'univers. Je n'ai point refusé, M. le sé- nateur, de m'arrêter un instant avec vous sur le bord de cet abime où vous avez jeté un re- gard bien perçant. Si vous n'avez pas vu, on ne vous accusera pas au moins de n'avoir pas bien regardé. Mais en nous essayant sur ce grand sujet, nous nous sommes bien gar- dés de croire que ce mystère qui explique tout eût besoin lui-même d'être expliqué. C'est un fait, c'est une croyance aussi naturelle à l'homme que la vue ou la respiration; et celte croyance jette le plus grand jour sur les voies de la providence dans le gouvernement du monde moral. Maintenant, je vous fais aper- cevoir ce dogme universel dans la doctrine de l'Eglise sur un point qui excita tant de ru- meur dans le XVI" siècle, et qui fut le premier prétexte de l'un des plus grands crimes que les hommes aient commis contre Dieu. Il n'y a cependant pas de père de famille protestant qui n'ait accordé des indulgences chez lui, qui n'ait pardonné à un enfant pu- nissable par T intercession et par les mérites d'un autre enfant dont il a Heu d'être content. Il n'y a pas de souverain protestant qui n'ait signé cinquante indulgences pendant son rè- gne, en accordant un emploi, en remettant ou commuant une peine, etc., par les mé- rites àes pères, des frères, des fils, des pa- rents, ou des ancêtres. Ce principe est si gé- néral et si naturel qu'il se montre à tout mo- ment dans les moindres actes de la justice humaine. Vous avez ri mille fois de la sotte balance qu'Homère a mise dans les mains de son Jupiter, apparemment pour le rendre ri- dicule. Le Christianisme nous montre bien une autre balance. D'un côté tous les cri- mes, de l'autre toutes les satisfactions; de ce côté, les bonnes œuvres de tous les hommes, le sang des martyrs, les sacrifices et les lar- mes de l'innocence s'accumulant sans relâ- che pour faire équilibre au mal qui, depuis l'origine des choses, verse dans l'autre bas- sin ses flots empoisonnés. 11 faut qu'à la fin 250 LES SOIKÛES 250 LES SOIKÛES le côlé du salut remporte, et pour accélérer cette œuvre universelle, dont l'attente/a/l gé- mir tous les êtres (1), il suffit que l'homme veuille. Non-seulement il jouit de ses propres mérites, mais les satisfactions étrangères lui sont imputées par la justice éternelle, pourvu qu'il Tait voulu et qu'il se soit rendu digne de cette réversibilité. Nos frères séparés nous ont contesté ce principe, comme si la rédemption qu'ils adorent avec nous était autre chose qu'une grande indulgence, accordée au genre humain par les mérites infinis de F innocence par excellence, volontairement immolée pour lui! Faites sur ce point une observation bien importante: l'homme qui est fils de la vérité est si bien fait pour la vérité, qu'il ne peut être trompé que par la vérité corrompue ou mal interprétée. Ils ont dit: V Homme-Dieu a pajé pour nous; donc nous n'avons pal besoin d'autres mérites; il fallait dire: Donc les mérites de F innocent peuvent servir au coupable. Comme la rédemption n'est qu'une grande indulgence, l'indulgence, à son tour, n'est qu'une rédemption diminuée. La dispro- portion est immense sans doute; mais le principe est le même, et l'analogie incontes- table. L'indulgence générale n'est -elle pas vaine pour celui qui ne veut pas en profiter et qui l'annulle, quant à lui, par le mauvais sage qu'il fait de sa liberté? Il en est de même de la rédemption particulière. Et Ton dirait que Terreur s'était mise en garde d'a- vance contre cette analogie évidente, en con- testant le mérite des bonnes œuvres person- nelles; mais l'épouvantable grandeur de rhomme est telle, qu'il a le pouvoir de résis- ter à Dieu et de repousser sa grâce: elle est telle, que le dominateur souverain, et le roi des vertus, ne le traite qu'AVEC respect (1). Il n'agit pour lui, qu'avec lui; il ne force point sa volonté (cette expression n'a même point de sens); il faut qu'elle acquiesce; il faut que, par une humble et courageuse coopération, l'homme s'approprie cette satisfaction, autre- ment elle lui demeurera étrangère. // doit prier sans doute comme s'il ne pouvait rien; mais il doit agir aussi comme s'il pouvait tout (2). Rien n'est accordé qu'à ses efforts, soit qu'il mérite par lui-même, soit qu'il s'ap- proprie les œuvres d'un autre.

(I) Cummagnû rcverçnliâ. (Sap.XII, la.) ^2) Luuic Racine, préface du poème de la Grâce.

252 LES SOIRÉES