communications nocturnes comme un fait incontestable, mais il déclare de plus, en propres termes, en avoir été l'objet. Que dites-vous sur cela, messieurs? Auriez-vous par hasard quelque envie de soutenir que toute l'antiquité sacrée et profane a radoté? que l'homme n'a jamais pu voir que ce qu'il voit, éprouver que ce qu'il éprouve? que les grands hommes que je vous cite étaient des esprits faibles? que LE CHEVALIER.
Pour moi, je ne crois point encore avoir acquis le droit d'être impertinent.
LE SÉNATEUR.
Et moi, je crois de plus que personne ne peut acquérir ce droit, qui, Dieu merci, n'existe pas.
LE COMTE.
Dites-moi, mon cher ami, pourquoi vous ne rassembleriez pas une foule de pensées, d'un genre très élevé et très peu commun, qui vous arrivent constamment lorsque nous parlons métaphysique ou religion? Vous pour- riez intituler ce recueil: Elans philosophi- 80 LES SOIRÉES ques. Il existe bien un ouvrage éciit en latin sous le même titre; mais ce sont des élans à se casser le cou: les vôtres, ce me semble, pourraient soulever l'homme sans danger.
LE CHEVALIER.
Je \ ous y exhorte aussi, mon cher séna- teur; en attendant, messieurs, il va m'arriver, par votre grâce, une chose qui certainement ne m'est arrivée de ma vie: c'est de m'en- dormir en pensant au Prophète-Roi. A vous Thonneur l FIN DU SEPT1S5IK ENTRETIEN.
NOTES DU SEPTIEME ENTRETIEN.
(Page 2. Celte grande extravagance humaine avec l'énergie que vous lai connaissez.)
« Si l'on vous disait que tous les chats d'un grand pays se sont as- Bemhlés par milliers dans une plaine, et qu'après avoir miaulé toulleur saoul, ils se sont jetés avec fureur les uns sur les autres, et ont joué en- semble de la dent et delagnfle; que de celte mêlée il est demeuré de part et d'autre neuf à dix mille chats sur la place, qui ont infecté l'air à dix lieues de là par leur puanteur, ne diriez-vous pas: «Voilà le plus «abominable sabbat dont on ait jamais entendu parler?» et si les loups en faisaient de même, quels hurlements I quelle boucherie I et si les uns et les autres vous disaient qu'ils aiment la gloire, ne ririez- vous pas de tout votre cœur de l'ingénuité de ces pauvres bêtes ï » ( La Bruyère.)
IL ( P.ige 15. C'est un de ces points où les hommes ont été constam- ment d'accord et le seront toujours.)
Lycurgue prit des Egyptiens sou idée de séparer les gens de guerre du reste des citojens, et de mettre à part les marchands, artisans et gens de métier; au moyen de quoi il établit une chose publique véri- tablement noble, nette et gentille. (Plut, in Lyc, cap. VI de la tra- duction d'Âmi/ot.)
Et parmi nous encore, une famille qui n'a jamais porlé les armes, quelque mérite qu'elle ait accpiis d'ailleurs dans toutes les fonction* 82 NOTES civiles les plus honorables, ne sera jamais véritable ncnl nobh, nette et gentille. Toujours il lui manquera quelque chose.
III.
(Page 15. Je ne vois rien d'aussi clair pour ïebon sens qui ne veut pas sophistiquer.)
L'erreur, pendant tout le dernier siècle, fut une espèce de religion que les philosophes professèrent et prêchèrent hautement comme les apôtres avaient professé et prêché la vérité. Ce n'est pas que ces philo- sophes aient jamais été de bonne foi: c'est au contraire ce qui leur a toujours et visiblement manqué. Cependant ils étaienteonvenus, comme les anciens augures, de ne jamais rire en se regardant, et ils mettaient, aussi bien que la chose est possible, l'audace à la place de la persua- sion. Voici un passage de Montesquieu bien propre à faire sentir!a force de cet esprit général qui commandait à tous les écrivains.
Les lois de la nature, dit-il. so?u celles qui dérivent uniquement de let constitution de notre être; pour les connaître bien, il faut considérer un homme avant U établissement des sociétés: les lois de la nature seraient celles qu'il recevrait dans un état pareil. (Espr. des lois, li?. II.)
Ainsi les lois naturelles, pour l'animalpolin'qué et religieux ( comme a dit Aristote), dérivent d'un état antérieur à toute association civile et religieuse l Je suis, toutes les fois qu'il ne s'agit pas de style, admira- rateur assez tranquille de Montesquieu; cependant, jamais je ne me persuaderai qu'il ait écrit sérieusement ce qu'on vient de lire. Je crois tout simplement qu'il récitait son Credo, comme tant d'autres, du bout des lèvres, pour èlre fêté par les frères, et peut-être aussi pour ne pas se brouiller avec les inquisiteurs, car ceux de l'erreur ne badi- naient pas de son temps.
IV.
(Page 20. Jamais il n'assistait à la messe dans le camp, sans y voi.' quelque mousquetaire communier avec la plus grande édification.)
« Je vous ai parlé du lieutenant de la compagnie des grenadiers « qui fut tué. Vous ne serez peut-être pas fâché de savoir qu'on lui • trouva un ciliée sur le corps. Il était d'une piété singulière, et avait DU SEPTIÈME ENTRETIEN. 83 « même fait ses dévotions le jour d'auparavant. On dit que, dans celta « compagnie, il y a des gens fort réglés. Pour moi je n'entends guère « de messes dans le camp qui ne soit servie par quelque mousque- « taire, et où il n'y en ait quelqu'un qui communie de la manière du « monde la plus édifiante.» {Racine â Boilean, au camp devant Namur, 1 692. OEuvres, édit. de Geoffroi, Paris, 1 808, tom. VII, pag. 275,• lettre XXII.)
V.
(Page 21. Une croix amère, toute propre à le détacher du monde.)
« J'ai été affligé de ce que vous ne serviez pas; mais c'est un dessei* « de pure miséricorde pour vous_détaclter du monde et pour vous ra- « mener à une vie de pure foi, qui est une mort sans relâche.» ( OEu < VI.
( Page 21. Et que dirons-nous de cet officier à qui madame Guyon, etc.)
« Il ne faut pas vous rendre singulier; ainsi ne vous faites pas une « affaire de perdre quelquefois la messe les jours ouvriers, surtout al «l'armée. Tout ce qui est ôc votre état est ordre de Dieu pour vous. » (OEuvres de madame Gv/jon, tom. XXXIV; tom. XI des Lettres chnl- tienneset spirit., lettre XVIe, pag. 54, Londres, 1768, in-12.)
VII.
(Page 27. Le titre de Dieu desau-uées brille à toutes les pages d'à l'Ecriture Sainte.)
Mascaron a dit dans l'oraison funèbre de Turenne, au commence- meD, de la première partie: « Presque tous les peuples de la terre, ;<« quelque différents d'humeur et d'inclination qu'ils aient pu être, /« sont convenus en ce point d'attacher le premier degré de la gloire à [« la profession des armes. Cependant si ce sentiment n'était appuyé « que sur, l'opinion des hommes, on pourrait le regarder comme une [<* erreur qui a fasciné tous les esprits. Mais quelque chose de plus réel «et de plus solide me détermine là-dessus j et si nous sommes tronv» G.
84 NOTES G.
84 NOTES « pés dons la noble idée que nous nous formons de la gloire des con- « quémnts, grand Dieu! j'ose presque dire que c'est vous qui noiw « avez trompés. Le plus auguste des titres que Dieu se donne à lui- « même, n'est-ce pas celui de Dieu des armées? etc., etc.»
Mais qui n'admirerait la sagesse d'Homère, qui faisait dire à son Ju- piter, il y a près de trois mille ans: Ah! que les hommes accusent les dieux injustement! Ils disent que les mau.v leur viennent de nous, tandis que c'est uniquement par leurs crimes qitils se rendent malheureux vins qitils ne devraient l'Clre. — Disons-nous mieux? Je prie qu'on lasse attention à IWs^j [xopav ( Odyss. 1, 32.)
vm.
(Page 34. La terre, avide de sang, ouvre la bouche pour le rece- voir et le retenir dans son sein jusqu'au moment où elle devra le rendre.)
Isale, XXVI, 21. Gen. IV, 11. Dans la tragédie grecque d'Oreste, Apollon déclare i « Qu'il ne faut point s'en prendre à Hélène de la « guerre de Troie, qui a coûté si cher aux Grecs; que la beauté de «cette femme ne fut que le moyen dont les dieux se servirent pour « allumer la guerre entre deux peuples, et faire couler le sarig qui « devait purifier la terre, souillée par le débordement de tous les crimes.» ( Mot à mot, pour pomper les souillures.) Eurip., Orest. V, 1677-80.
Peu d'auteurs anciens se montrent plus versés qu'Euripide dans tous les dogmes de la théologie antique. Il a parlé comme Isaïe, et Mahomet a parlé comme l'un et l'autre: Si Dieu, dit-il, n'élevait pat nation contre nation, la terre serait entièrement corrompue. ( Alcoran, cité par le chev. Will. Jones; hist. de Thomas-Kouli-Khan. Works, in-4°, tom. V, pag. 8.) Fas est et ab hoste doceri.
IX.
(Page 38. C'estle cri qu'on entendit aux beaux jours d^ Louis XIV.)
Voici ce qu'écrivait Bolingbroke au sujet de la guerre terminée par la paix de Nimègue, en 1C79: « La misérable conduite de l'Autriche, « la pauvreté de quelques princes de l'empire, la désunion et, pour « parler clair, la politique mercenaire de tous ces princes; en un mot DU SEPTIÈME ENTRETIEN. 85 «les vues étroites, les fausses notions, et, pour m'exprimer encore « aussi franchement sur ma nation que sur les autres, la scélératesse du « cabinet anglais, n'empêchèrent pas seulement qu'on ne mit des bor» « nés à cette puissance, mais relevèrent à une force presqu'insurmon- « table à toute coalition future. » ( Bolingbroktfs Lctters on the study anduseofhistory, Bàle, 1788, in-8°, Lettre VIII, pag. 184. ) En écrivant ces lignes, Bolingbroke se doutait peu qu'en un clin d'oeil les Hollandais fouleraient aux pieds Louis XIV à Gcrlruidenberg, et qu'ils seraient le nœud d'une coalition formidable qui serait brisée à son tour par une puissance du second ordre: Un gant et un verre tfeau.
X (Page 39. Sous l'empereur Arnoulf, Rome fut prise par un lièvre.
L'empereur Arnoulf faisait le siège de Rome: un lièvre qui s'était if té dans le camp de ce prince s'échappe en courant du côté de la *-jlle; les soldats le poursuivant avec de grands cris, les assiégés, qui te crurent au moment d'un assaut général, perdirent la tête et prirent a fuite, ou se précipitèrent du haut des remparts. Arnoulf, profitant Recette terreur panique, s'empara de la ville. ( Luitpr., Iiist., liv. I, chap. 8.) Muratori ne croit pas trop à ce fait, quoiqu'il nous ait été ra- conté par un auteur contemporain. (Muratori Ânn. d'ilalia ad ann. DCCCXCV1, in-4°, tom. V, pag. 215. ) Je le crois < pendant aussi certain que celui des oies.
XI.
(Page 72. Le poète que vous avez cité rappelle lui-même cette loi « *tc, etc.)
Mue leslicuti libi coaxiui unJe fugit mus nbi velari piclurajubeli • Qutnwijt.r ullcîtif idMj inatata jigiuam aU S G NOTES XII.
(Page 72. Le Christianisme s'est emparé a son tour do la mût. etc.)
Tour chanter ici tes louanges v Notre zèle, Seigneur, a devancé le jour; Fais qu'ainsi nous chantions un jour avec les anges Le bien qu'à tes élus réserve ton amour.
Lève-toi, soleil adorable. Qui de l'éternité ne fois qu'un heureux jour; Fais briller à nos yeux ta clarté sccourable. Et répands dans nos coeurs le feu de ton amour.
Fuyez, songes, troupe menteuse, Dangereux ennemis parla nuit enfantés; Et que fuie avec vous la mémoire honteuse Des objets qu'à nos sent vous aviez présentés.
Que ce jour se passe sans crime, Que nos langues, nos mains, nos yeux 6oicnt innocenta; Que tout soit chaste en nous, et qu'un frein légitime Au joug;'<:- la raison asservisse nos sens...;..
Chantons l'auteur de la lumière Jusqu'au jour où son ordre a marqué notre fin; Et qu'en le bénissant nuire aurore dernière Se perde en un midi sans soir et sans matin, etc., eto; ( Voyez les hymnes du Bréviaire romain, traduites par Racine, dans le» œuvres mêlées de ce grand poète. ) Celui qui voudra sans vocation essayer quelque chose dans ce genre, en apparence si simple et si fa- cile, apprendra deux choses en jetant la plume: ce que c'est que la prière, et ce que c'est que le talent de Racine.
XIII.
(Page 77. Les voyageurs modernes ont trouvé en Amérique les ves- tales, le feu nouveau, la circoncision, le baptême, la confession, et enfin la présence rtclle 60us les espèces dapain et du vin.)
Rien n'est plus vrai que cette assertion. Voy. les Lettres américaine! de Carli-Rubbi, in-8°, tom. I, lettres, 4, b, 6, 9.
DU SEPTIÈME ENTRETIEN. 87 Au Pérou, le sacrifice consistait dans le Cancu ou pain consacré, et dans YAca ou liqueur sacrée, dont les prêtres et les Incas buvaient une portion après la cérémonie. (lbid„ I. 9.)
« Les Mexicains formaient une image de leur idole en pâte de maïs « qu'ils faisaient cuire comme un pain. Après l'avoir portée en pro- « cession et rapportée dans le temple, le prêtre la rompait etladistri- « buait aux assistants. Chacun mangeait son morceau, et se croyait « sanctifié après avoir mangé son Dieu.» (Raynal, Hist. phil. et pol., etc.,liv. VI.) Carli a tort de citer ce trait sans le moindre signe de désapprobation. (Ibid., I. 9.) On peut observer ici en passant que les mécréants du dernier siècle, Voltaire, Hume, Frédéric II, Raynal, etc., se sont extrêmement amusés à nous faire dire: Que nous mangeons notre Dieu après l'avoir fait; qu'une oublie devient Dieu, etc. Ils ont trouvé un moyen infaillible de nous rendre ridicules, c'est de nous prêter leurs propres pensées; mais cette proposition, le pain est Dieu, tombe d'elle-même par sa propre absurdité. (Bossuet, Hist. des Variât., II, 5.) Ainsi tous les bouffons possibles sont bien les maîtres de battre l'air tant qu'ils voudront.
XIV.
XIV.
(Page 78. Hippocrate n'a-t-il pas composé un traité exprès sur les songes, etc. etc.)
Hippocrate dit dans ce traité: Que tout homme qui juge bien des signes donnés par les songes en sentira l'extrême importance; et il dé- cide ensuite d'une manière plus générale que la mémoire de l'interlo- cuteur ne lui rappelait: Que l'intelligence des songes est une grande partie de la sagesse. G<jtis oûv inisrc-ai xptve.iv tuvtx opôûç, ftiyn fj.ipov eTtiorarat aofiriç. (Hipp. de Somn. pp. Edit Van der Linden. Tom. I, cap. 2, in fin. p. 655. ) Je ne connais aucun autre texte d'Hippocrate qui se rapporte plus directement au sujet.
(Note de l'Editeur.)
XV.
(Page 78. Enfin, Marc-Aurèle a regardé ces communications noc- turnes comme un fait incontestable; mais, etc.
On lit en effet ceci lans les tablettes de ce grand personnage: Le» C 8 NOTES dicta ont la bonté de donner aux hommes, par tes songes et par le» oracles, les secours dont ils ont besoin. Une grande marque du soindes- dicux pour moi, c'est que, dans mes songes, ils m'ont enseigné des re- mèdes pour mes maux, particulièrement pour mes vertiges et mon crache- ment de sana, comme il m'nrriva ù GaP'.e et à Chryse. (Peusées d« Harc-Aoréte,!iv. I, îu fin.; lnr. IX, § 27.)
HUITIÈME ENTRETIEN.
LE CHEVALIER.
Trouvez bon, messieurs, qu'avant de pour- suivre nos entretiens je vous présente le pro- cès-verbal des séances précédentes.
LE SENATEUR.
Qu'est-ce donc que vous voulez dire, mon- sieur le chevalier?
LE CHEVALIER.
Le plaisir que je prends à nos conversa- tions m'a fait naître l'idée de les écrire. Tout ce que nous disons ici se grave pro- fondément dans ma mémoire. Vous savez que cette faculté est très forte chez moi: c'est un mérite assez léger pour qu'il me soit permis de m'en parer; d'ailleurs je ne donne point aux idées le temps de s'échapper. Cha- 90 LES SOIRÉES 90 LES SOIRÉES que soir avant de me coucher, et dans le moment où elles me sont encore très pré- sentes, j'arrête sur le papier les trails princi- paux, et pour ainsi dire la trame de la con- versation; le lendemain je me mets au travail de bonne heure et j'achève le tissu, m'appli- quant surtout à suivre le fil du discours et la filia- tion des idées. Vous savez d'ailleurs que je ne manque pas de temps, car il s'en faut que nous puissions nous réunir exactement tous les j ours; je regarde même comme une chose impossible que trois personnes indépendantes puissent, pendant deux ou trois semaines seulement, faire chaque jour la même chose, à la même heure. Elles auront beau s'accorder, se pro- mettre, se donner parole expressément, et toute affaire cessante, toujours il y aura de temps à autre quelque empêchement insur- montable, et souvent ce ne sera qu'une baga- telle. Les hommes ne peuvent être réunis pour un but quelconque sans une loi ou une régie qui les prive de leur volonté: il faut êlre religieux ou soldat. J'ai donc eu plus de temps qu'il ne fallait, et je crois que peu d'i- dées essentielles me sont échappées. Vous ne me refuserez pas d'ailleurs le plaisir d'enten- dre la lecture de mon ouvrage: et vous comprendrez, à la largeur des marges, que j'ai compté sur de nombreuses corrections. Je me suis promis une véritable jouissance dans ce travail commun; mais je vous avoue qu'en m'imposant cette tâche pénible, j'ai pensé aux autres plus qu'à moi. Je connais beaucoup d'hommes dans le monde, beaucoup de jeunes gens surtout, extrêmement dégoûtés des doctrines modernes. D'autres flottent et ne demandent qu'à se fixer. Je voudrais leur communiquer ces mêmes idées qui ont oc- cupé nos soirées, persuadé que je serais utile à quelques-uns et agréable au moins à beau- coup d'autres. Tout homme est une espèce de foi pour un autre, et rien ne l'enchante, lorsqu'il est pénétré d'une croyance et à me- sure qu'il en est pénétré, comme de la trou- ver chez l'homme qu'il estime. S'il vous sem- blait même que ma plume, aidée par une mémoire heureuse et par une révision sévère, eût rendu fidèlement nos conversations, en vérité je pourrais fort bien faire la folie de les porter chez l'imprimeur.
LE COMTE.
Je puis me tromper, mais je ne crois pas qu'un tel ouvrage réussît.
92 LES SOIRÉES LE CHEVALIER.
Pourquoi donc, je vous en prie? Vous me disiez cependant, il y a peu de temps: qiCune conversation valait mieux qu'un livre* LE COMTE.
Elle vaut mieux sans doute pour s'in- struire, puisqu'elle admet l'interruption, l'in- terrogation et l'explication; mais il ne s'en- suit pas qu'elle soit faite pour être impri- mée.
LE CHEVALIER.
Ne confondons pas les termes: ceux de conversation, de dialogue et ^entretien ne sont pas synonymes. La conversation diva- gue de sa nature: elle n'a jamais de but an- térieur; elle dépend des circonstances; elle admet un nombre illimité d'interlocuteurs. Je conviendrai donc si vous voulez qu'elle ne serait pas faite pour être imprimée, quand même la chose serait possible, à cause d'un certain pêle-mêle de pensées, fruit des transi- tions les plus bizarres, qui nous mènent sou- vent à parler, dans le même quart d'heure, de l'existence de Dieu et de l'opéra-comique.
Mais Y entretien est beaucoup plus sage; il suppose un sujet, et si ce sujet est grave, il me semble que l'entretien est subordonné aux régies de l'art dramatique, qui n'admettent point un quatrième interlocuteur (1). Cette régie est dans la nature. Si nous avions ici un quatrième, il nous gênerait fort.
Quant au dialogue, ce mot ne représente qu'une fiction; car il suppose une conversa- tion qui n'a jamais existé. C'est une œuvre purement artificielle: ainsi on peut en écrire autant qu'on voudra; c'est une composition comme une autre, qui part toute formée, comme Minerve, du cerveau de l'écrivain; et les dialogues des morts, qui ont illustré plus d'une plume, sont aussi réels, et même aussi probables, que ceux des vivants publiés par d'autres auteurs. Ce genre nous est donc ab- solument étranger.
Depuis que vous m'avez jeté l'un et l'autre dans les lectures sérieuses, j'ai lu les Tuscu- lanes de Cicéron, traduites en français par le président Bouhier et par l'abbé d'Olivet. Voilà encore une œuvre de pure imagination, et qui ne donne pas seulement l'idée d'un (1) Nec quurta Ivqui persona labvret. (lloi.)
04 LES SOffiÉES enlretien réel. Cicéron introduit un auditeur qu'il désigne tout simplement par la lettre A: il se fait faire une question par cet auditeur imaginaire, et lui répond tout d'une haleine par une dissertation régulière: ce genre ne peut être le nôtre. Nous ne sommes point, des lettres majuscules; nous sommes des êtres très réels, très palpables: nous parlons pour nous instruire et pour nous consoler. Il n'y a entre nous aucune subordination; et, mal- gré la supériorité d'âge et de lumières, vous in accordez une égalité que je ne demande point. Je persiste donc à croire que si nos entretiens étaient publiés fidèlement, c'est-à dire avec toute cette exactitude qui est pos sible...Vous riez, M. le sénateur?
LE SÉNATEUR.
Je ris en effet, parce qu'il me semble que, sans vous en apercevoir vous argumentez puis- samment contre votre projet. Comment pour- riez-vous convenir plus clairement des in- convénients qu'il entraînerait qu'en nous en- traînant nous-mêmes dans une conversation sur les conversations? Ne voudriez-vous pas aussi récrire, par hasard?
LE CHEVALIER.
Je n'y manquerais pas, je vous assure, si je publiais le livre; et je suis persuadé que personne ne s'en fâcherait. Quant aux autres digressions inévitables dans tout entretien réel, j'y vois plus d'avantages que d'inconvé- nients, pourvu qu'elles naissent du sujet et sans aucune violence. Il me semble que tou- tes les vérités ne peuvent se tenir debout par leurs propres forces: il en est qui ont besoin d'être, pour ainsi dire, flanquées par d'autres vérités, et de là vient cette maxime très vraie que j'ai lue je ne sais où: Que pour savoir bien une chose, il fallait en savoir un peu mille. Je crois donc que cette facilité que donne la conversation, d'assurer sa route en étayant une proposition par d'autres lorsqu'elle en a besoin; que cette facilité, dis-je, trans- portée dans un livre, pourrait avoir son prix et mettre de l'art dans la négligence.
LE SÉNATEUR.
Ecoutez, M. le chevalier, je le mets sur votre conscience, et je crois que notre ami en fait autant. Je crains peu, au reste, que la responsabilité puisse jamais vous ôter le 96 IES SOIRÉES sommeil, le livre ne pouvant faire beaucoup de mal, ce rne semble. Tout ce que nous vous demandons en commun, c'est de vous garder sur toutes choses, quand même vous ne publieriez l'ouvrage qu'après notre mort, de lire dans la préface: J'espère que le lec- teur ne regrettera pas son argent (1), autre- ment vous nous verriez apparaître comme deux ombres furieuses, et malheur à vous!
1E CHEVALIER.
N'ayez pas peur: je ne crois pas qu'on me surprenne jamais à piller Locke, après la peur que vous m'en avez faite.
Quoi qu'il en puisse arriver dans l'avenir, voyons, je vous en prie, où nous en sommes aujourd'hui. Nos entretiens ont commencé par l'examen de la grande et éter- nelle plainte qu'on ne cesse d'élever sur le succès du crime et les malheurs de la vertu; et nous avons acquis l'entière conviction qu'il n'y a rien au monde de moins fondé que cette plainte, et que pour celui même qui ne croi- rait pas à une autre vie, le parti de la vertu serait toujours le plus sûr pour obtenir la plus haute chance de bonheur temporel. Ce qui a été dit sur les supplices, sur les maladies et sur les remords ne laisse pas subsister le moindre doute sur ce point. J'ai Surtout fait une attention particulière à ces deux axiomes fondamentaux: savoir, en premier lieu, que, / nul homme n'est puni comme juste, mais toujours comme homme, en sorte qu'il est faux que la vertu souffre dans ce monde: c'est la nature humaine qui souffre, et tou- jours elle le mérite; et secondement, que le plus grand bonheur temporel rfest nullement promis, et ne saurait F être, à Vhomme ver- tueux mais à la vertu. Il suffit en effet, pour que Tordre soit visible et irréprochable, même dans ce monde, que la plus grande masse de bonheur soit dévolue à la pins grande masse de vertus en général; et l'homme étant donné tel qu'il est, il n'est pas même possible à notre raison d'imaginer un autre ordre de choses qui ait seulement une appa- rence de raison et de justice. Mais comme il n'y a point d'homme juste, il n'y en a point qui ait droit de se refuser à porter de bonne grâce sa part des misères humaines, puisqu'il est nécessairement criminel ou de sang cri- minel; ce qui nous a conduits à examiner à 98 LES SOIRÉES 98 LES SOIRÉES fond toute la théorie du péché originel, qui est malheureusement celle de la nature hu- maine. Nous avons vu dans les nations sau- vages une image affaiblie du crime primitif; et rhomine n'étant qu'une parole animée, la dégradation de la parole s'est présentée à nous, non comme le signe de la dégradation humaine, mais comme cette dégradation même; ce qui nous a valu plusieurs ré- flexions sur les langues et sur l'origine de le parole et des idées. Ces points éclaircis, la prière se présentait naturellement à nous comme un supplément à tout ce qui avait été dit, puisqu'elle est un remède accordé à l'homme pour restreindre l'empire du mal en se perfectionnant lui-même, et qu'il ne doit s'en prendre qu'à ces propres vices, s'il refuse d'employer ce remède. A ce mot de prière nous avons vu s'élever la grande objection d'une philosophie aveugle ou cou- pable, qui, ne voyant dans le mal physique qu'un résultat inévitable des lois éternelles de la nature, s'obstine à soutenir que par là même il échappe entièrement à l'action de la prière. Ce sophisme mortel a été discuté et combattu dans le plus grand détail. Les fléaux dont nous sommes frappés, et qu'on nomme très justement fléaux du ciel, nous ont paru les lois de la nature précisément comme les supplices sont des lois de la so- ciété, et par conséquent d'une nécessité pu- rement secondaire qui doit enflammer notre prière, loin de la décourager. Nous pouvions sans doute nous contenter à cet égard des idées générales, et n'envisager toutes ces sortes de calamités qu'en masse: cependant nous avons permis à la conversation de ser- penter un peu dans ce triste champ, et la guerre surtout nous a beaucoup occupés. C'est, je vous l'assure, celle de toutes nos excur- sions qui m'a le plus attaché; car vous m'a- vez fait envisager ce fléau de la guerre sous un point de vue tout nouveau pour moi, et je compte y réfléchir encore de toutes mes forces.
LE SÉNATEUR.
Pardon si je vous interromps, M. le che- valier; mais avant d'abandonner tout à fait l'intéressante discussion sur les souffrances du juste, je veux encore soumettre à votre examen quelques pensées que je crois fondées et qui peuvent, à mon avis, faire considérer les peines temporelles de cette vie comme 7.
100 LES SOIRÉES 7.
100 LES SOIRÉES Tune des plus grandes et des plus naturelles solutions de toutes les objections élevées sur ce point contre la justice divine. Le juste, en sa qualité d'homme, serait néanmoins sujet à tous les maux qui menacent l'humanité; et comme il n'y serait soumis précisément qu'en cette qualité d'homme, il n'aurait nul droit de se plaindre; vous l'avez remarqué, et rien n'est plus clair; mais vous avez remarqué de plus, ce qui malheureusement n'a pas [besoin de preuve, qu'il n'y a point de juste dans la rigueur du terme: d'oii il suit que tout homme a quelque chose à expier. Or, si le juste ( tel qu'il peut exister ) accepte les souffrances dues à sa qualité d'homme, et si la justice divine à son tour accepte cette ac- ceptation, je ne vois rien de si heureux pour lui, ni de si évidemment juste.
Je crois de plus en mon âme et conscience que si l'homme pouvait vivre dans ce monde exempt de toute espèce de malheurs, il fini- rait par s'abrutir au point d'oublier complè- tement toutes les choses célestes et Dieu même. Comment pourrait-il, dans cette sup- position, s'occuper d'un ordre supérieur, puisque dans celui même où nous vivons, les misères qui nous accablent ne peuvent nous désenchanter des charmes trompeurs de cette malheureuse vie?
LE CHEVALIER.
Je ne sais si je suis dans Terreur, mais il me semble qu'il n'y aurait rien de si infortuné qu'un homme qui n'aurait jamais éprouvé l'infortune: car jamais un tel homme ne pour- rait être sûr de lui-même, m savoir ce qu'il! vaut. Les souffrances sont pour l'homme ver- tueux ce que les combats sont pour le mili- taire: elles le perfectionnent et accumulent ses mérites. Le brave s'est-il jamais plaint à l'ar- mée d'être toujours choisi pour les expédi- tions les plus hasardeuses? Il les recherche au contraire et s'en fait gloire: pour lui, les souffrances sont une occupation, et la. mort une aventure. Que le poltron s'amuse à vivre tant qu'il voudra, c'est son métier; mais quïl ne vienne point nous étourdir de ses imper- tinences sur le malheur de ceux qui ne lui ressemblent pas. La comparaison me semble tout à fait juste: si le brave remercie le géné- ral qui l'envoie à l'assaut, pourquoi ne remer- cierait-il pas de même Dieu qui le fait souffrir? Je ne sais comment cela se fait, mais il est cependant sûr que l'homme gagne à souffrir 1 02 LES SOIRÉES 1 02 LES SOIRÉES volontairement, et que l'opinion même l'en estime davantage. J'ai souvent observé, à l'é- gard des austérités religieuses, que le vice même qui s'en moque ne peut s'empêcher de leur rendre hommage. Quel libertin a ja- mais trouvé l'opulente courtisane, qui dort à minuit sur Fédredon plus heureuse que l'austère carmélite, qui veille et qui prie pour nous à la même heure? Mais j'en reviens toujours à ce que vous avez observé avec tant de raison: qu'il îi'y a point de juste. C'est donc par un trait particulier de bonté que Dieu châtie dans ce monde, au lieu de châ- tier beaucoup plus sévèrement dans l'autre. Vous saurez, messieurs, qu'il n'y a rien que je croie plus fermement que le purgatoire. Comment les peines ne seraient-elles pas tou- jours proportionnées aux crimes? Je trouve surtout que les nouveaux raisonneurs qui ont nié les peines éternelles sont d'une sottise étrange, s'ils n'admettent pas expressément le purgatoire: car, je vous prie, à qui ces gens-là feront-ils croire que l'âme de Robes- pierre s'élança de l'échafaud dans le.sein de Dieu comme celle de Louis XVI? Cette opinion n'est cependant pas aussi rare qu'on pourrait l'imaginer: j'ai passé quelques années, depuis mon hégire, dans certaines contrées de TÂllemagne où les docteurs de la loi ne veulent plus ni enfer ni purgatoire: il n'y a rien de si extravagant. Qui jamais a imaginé de faire fusiller un soldat pour une pipe de faïence volée dans la chambrée? cependant il ne faut pas que cette pipe soit volée impunément; il faut que le voleur soit purgé de ce vol avant de pouvoir se placer en ligne avec les braves gens.
LE SÉNATEUR.
Il faut avouer, M. le chevalier, que si jamais nous avons une Somme théologiqae écrite de ce style, elle ne manquera pas de réussir beaucoup dans le monde.
LE CHEVALIER.
Il ne s'agit nullement de style; chacun a le sien: il s'agit des choses. Or, je dis que le purgatoire est le dogme du bon sens; et puis- que tout péché doit être expié dans ce mondo ou dans Vautre, il s'ensuit que les afflictions envoyées aux hommes par la justice divine sont un véritable bienfait, puisque ces peines, lorsque nous avons la sagesse de les accepter, nous sont, pour ainsi dire, décomptées sur 104 LES SOIRÉES