SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II (French)

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me semble meriter qu'on la loge entre les remerquables euenemens de mon temps. Comme aussi, la constante bonté, douceur de mœurs, et facilité consciencieuse de Monsieur de la Nouë, en vne telle iniustice de parts armées, vraye eschole de trahison, d'inhumanité, et de brigandage, où tousiours il s'est nourry, grand homme de guerre, et tres-experimenté. I'ay pris plaisir à publier en plusieurs lieux, l'esperance que i'ay de Marie de Gournay le Iars ma fille d'alliance: et certes aymée de moy beaucoup plus que paternellement, et enueloppée en ma retraitte et solitude, comme l'vne des meilleures parties de mon propre estre. Ie ne regarde plus qu'elle au monde. Si l'adolescence peut donner presage, cette ame sera quelque iour capable des plus belles choses, et entre autres de la perfection de cette tressaincte amitié, où nous ne lisons point que son sexe ait peu monter encores: la sincerité et la solidité de ses mœurs, y sont desia bastantes, son affection vers moy plus que sur-abondante: et telle en somme qu'il n'y a rien à souhaiter, sinon que l'apprehension qu'elle a de ma fin, par les cinquante et cinq ans ausquels elle m'a rencontré, la trauaillast moins cruellement. Le iugement qu'elle fit des premiers Essays, et femme, et en ce siecle, et si ieune, et seule en son quartier, et la vehemence fameuse dont elle m'ayma et me desira long temps sur la seule estime qu'elle en print de moy, auant m'auoir veu, c'est vn accident de tres-digne consideration. Les autres vertus ont eu peu, ou point de mise en cet aage: mais la vaillance, elle est deuenue populaire par noz guerres ciuiles: et en cette partie, il se trouue parmy nous, des ames fermes, iusques à la perfection, et en grand nombre, si que le triage en est impossible à faire. Voila tout ce que i'ay cognu, iusques à cette heure, d'extraordinaire grandeur et non commune.

CHAPITRE XVIII.

_Du desmentir._ VOIRE mais, on me dira, que ce dessein de se seruir de soy, pour subject à escrire, seroit excusable à des hommes rares et fameux, qui par leur reputation auroyent donné quelque desir de leur cognoissance.

Il est certain, ie l'adoüe, et sçay bien que pour voir vn homme de la commune façon, à peine qu'vn artisan leue les yeux de sa besongne: là où pour voir vn personnage grand et signalé, arriuer en vne ville, les ouuroirs et les boutiques s'abandonnent.

Il messiet à tout autre de se faire cognoistre, qu'à celuy qui a dequoy se faire imiter; et duquel la vie et les opinions peuuent seruir de patron. Cæsar et Xenophon ont eu dequoy fonder et fermir leur narration, en la grandeur de leurs faicts, comme en vne baze iuste et solide. Ainsi sont à souhaiter les papiers iournaux du grand Alexandre, les Commentaires qu'Auguste, Caton, Sylla, Brutus, et autres auoyent laissé de leurs gestes. De telles gens, on ayme et estudie les figures, en cuyure mesmes et en pierre. Cette remontrance est tres-vraye; mais elle ne me touche que bien peu.

_Non recito cuiquam, nisi amicis, idque rogatus.

Non vbiuis, corámve quibuslibet. In medio qui Scripta foro recitent sunt multi, quique lauantes._ Ie ne dresse pas icy vne statue à planter au carrefour d'vne ville, ou dans vne eglise, ou place publique: _Non equidem hoc studeo bullatis vt mihi nugis Pagina turgescat: Secreti loquimur._ C'est pour le coin d'vne librairie, et pour en amuser vn voisin, vn parent, vn amy qui aura plaisir à me racointer et repratiquer en cett' image. Les autres ont pris cœur de parler d'eux, pour y auoir trouué le subject digne et riche; moy au rebours, pour l'auoir trouué si sterile et si maigre, qu'il n'y peut eschoir soupçon d'ostentation.

Ie iuge volontiers des actions d'autruy: des miennes, ie donne peu à iuger, à cause de leur nihilité. Ie ne trouue pas tant de bien en moy, que ie ne le puisse dire sans rougir. Quel contentement me seroit-ce d'ouyr ainsi quelqu'vn, qui me recitast les mœurs, le visage, la contenance, les plus communes parolles, et les fortunes de mes ancestres, combien i'y serois attentif. Vrayement cela partiroit d'vne mauuaise nature, d'auoir à mespris les portraits mesmes de noz amis et predecesseurs, la forme de leurs vestements, et de leurs armes. I'en conserue l'escriture, le seing et vne espée peculiere: et n'ay point chassé de mon cabinet, des longues gaules, que mon pere portoit ordinairement en la main. _Paterna vestis et annulus, tanto charior est posteris, quanto ergo parentes maior affectus._ Si toutefois ma posterité est d'autre appetit, i'auray bien dequoy me reuencher: car ils ne sçauroyent faire moins de comte de moy, que i'en feray d'eux en ce temps là. Tout le commerce que i'ay en cecy auec le publicq, c'est que i'emprunte les vtils de son escriture, plus soudaine et plus aisée. En recompense, i'empescheray peut estre, que quelque coin de beurre ne se fonde au marché.

_Ne toga cordyllis, ne penula desit oliuis, Et laxas scombris sæpe dabo tunicas._ Et quand personne ne me lira, ay-ie perdu mon temps, de m'estre entretenu tant d'heures oisiues, à pensements si vtiles et aggreables? Moulant sur moy cette figure, il m'a fallu si souuent me testonner et composer, pour m'extraire, que le patron s'en est fermy, et aucunement formé soy-mesme. Me peignant pour autruy, ie me suis peint en moy, de couleurs plus nettes, que n'estoyent les miennes premieres. Ie n'ay pas plus faict mon liure, que mon liure m'a faict. Liure consubstantiel à son autheur: d'vne occupation propre: membre de ma vie: non d'vne occupation et fin, tierce et estrangere, comme tous autres liures. Ay-ie perdu mon temps, de m'estre rendu compte de moy, si continuellement, si curieusement? Car ceux qui se repassent par fantasie seulement, et par langue, quelque heure, ne s'examinent pas si primement, ny ne se penetrent, comme celuy, qui en fait son estude, son ouurage, et son mestier: qui s'engage à vn registre de durée, de toute sa foy, de toute sa force. Les plus delicieux plaisirs, si se digerent ils au dedans: fuyent à laisser trace de soy: et fuyent la veuë, non seulement du peuple, mais d'vn autre. Combien de fois m'a cette besongne diuerty de cogitations ennuieuses? Et doiuent estre comptées pour ennuyeuses toutes les friuoles. Nature nous a estrenez d'vne large faculté à nous entretenir à part: et nous y appelle souuent, pour nous apprendre, que nous nous deuons en partie à la societé, mais en la meilleure partie, à nous. Aux fins de renger ma fantasie, à resuer mesme, par quelque ordre et proiect, et la garder de se perdre et extrauaguer au vent, il n'est que de donner corps, et mettre en registre, tant de menues pensées, qui se presentent à elle. I'escoutte à mes resueries, par ce que i'ay à les enroller. Quantes-fois, estant marry de quelque action, que la ciuilité et la raison me prohiboient de reprendre à descouuert, m'en suis-ie icy desgorgé, non sans dessein de publique instruction! Et si ces verges poëtiques: _Zon sus l'œil, zon sur le groin, Zon sur le dos du Sagoin,_ s'impriment encore mieux en papier, qu'en la chair viue. Quoy si ie preste vn peu plus attentiuement l'oreille aux liures, depuis que ie guette, si i'en pourray friponner quelque chose dequoy esmailler ou estayer le mien? Ie n'ay aucunement estudié pour faire vn liure: mais i'ay aucunement estudié, pour ce que ie l'auoy faict: si c'est aucunement estudier, qu'effleurer et pincer, par la teste, ou par les pieds, tantost vn autheur, tantost vn autre: nullement pour former mes opinions: ouï, pour les assister, pieça formées, seconder et seruir. Mais à qui croirons nous parlant de soy, en vne saison si gastée? veu qu'il en est peu, ou point, à qui nous puissions croire parlants d'autruy, où il y a moins d'interest à mentir.

Le premier traict de la corruption des mœurs, c'est le bannissement de la verité; car comme disoit Pindare, l'estre veritable, est le commencement d'vne grande vertu, et le premier article que Platon demande au gouuerneur de sa republique. Nostre verité de maintenant, ce n'est pas ce qui est, mais ce qui se persuade à autruy: comme nous appellons monnoye, non celle qui est loyalle seulement, mais la fauce aussi, qui a mise. Nostre nation est de long temps reprochée de ce vice. Car Saluianus Massiliensis, qui estoit du temps de l'Empereur Valentinian, dit qu'aux François le mentir et se pariurer n'est pas vice, mais vne façon de parler. Qui voudroit encherir sur ce tesmoignage, il pourroit dire que ce leur est à present vertu. On s'y forme, on s'y façonne, comme à vn exercice d'honneur: car la dissimulation est des plus notables qualitez de ce siecle. Ainsi i'ay souuent consideré d'où pouuoit naistre cette coustume, que nous obseruons si religieusement, de nous sentir plus aigrement offencez du reproche de ce vice, qui nous est si ordinaire, que de nul autre: et que ce soit l'extreme iniure qu'on nous puisse faire de parolle, que de nous reprocher la mensonge.

Sur cela, ie treuue qu'il est naturel, de se deffendre le plus, des deffaux, dequoy nous sommes le plus entachez. Il semble qu'en nous ressentans de l'accusation, et nous en esmouuans, nous nous deschargeons aucunement de la coulpe: si nous l'auons par effect, aumoins nous la condamnons par apparence. Seroit-ce pas aussi, que ce reproche semble enuelopper la couardise et lascheté de cœur? En est-il de plus expresse, que se desdire de sa parolle?

quoy se desdire de sa propre science? C'est vn vilain vice, que le mentir; et qu'vn ancien peint bien honteusement, quand il dit, que c'est donner tesmoignage de mespriser Dieu, et quand et quand de craindre les hommes. Il n'est pas possible d'en representer plus richement l'horreur, la vilité, et le desreglement. Car que peut on imaginer plus vilain, que d'estre couart à l'endroit des hommes, et braue à l'endroit de Dieu? Nostre intelligence se conduisant par la seule voye de la parolle, celuy qui la fauce, trahit la societé publique.

C'est le seul vtil, par le moyen duquel se communiquent noz volontez et noz pensées: c'est le truchement de nostre ame: s'il nous faut, nous ne nous tenons plus, nous ne nous entrecognoissons plus. S'il nous trompe, il rompt tout nostre commerce, et dissoult toutes les liaisons de nostre police. Certaines nations des nouuelles Indes (on n'a que faire d'en remerquer les noms, ils ne sont plus; car iusques à l'entier abolissement des noms, et ancienne cognoissance des lieux, s'est estendue la desolation de cette conqueste, d'vn merueilleux exemple, et inouy) offroyent à leurs Dieux, du sang humain, mais non autre, que tiré de leur langue, et oreilles, pour expiation du peché de la mensonge, tant ouye que prononcée. Ce bon compagnon de Grece disoit, que les enfans s'amusent par les osselets, les hommes par les parolles. Quant aux diuers vsages de noz desmentirs, et les loix de nostre honneur en cela, et les changemens qu'elles ont reçeu, ie remets à vne autre-fois d'en dire ce que i'en sçay; et apprendray cependant, si ie puis, en quel temps print commencement cette coustume, de si exactement poiser et mesurer les parolles, et d'y attacher nostre honneur: car il est aisé à iuger qu'elle n'estoit pas anciennement entre les Romains et les Grecs. Et m'a semblé souuent nouueau et estrange, de les voir se dementir et s'iniurier, sans entrer pourtant en querelle. Les loix de leur deuoir, prenoient quelque autre voye que les nostres. On appelle Cæsar, tantost voleur, tantost yurongne à sa barbe. Nous voyons la liberté des inuectiues, qu'ils font les vns contre les autres; ie dy les plus grands chefs de guerre, de l'vne et l'autre nation, où les parolles se reuenchent seulement par les parolles, et ne se tirent à autre consequence.

CHAPITRE XIX.

_De la liberté de conscience._ IL est ordinaire, de voir les bonnes intentions, si elles sont conduites sans moderation, pousser les hommes à des effects tres-vitieux.

En ce desbat, par lequel la France est à present agitée de guerres ciuiles, le meilleur et le plus sain party, est sans doubte celuy, qui maintient et la religion et la police ancienne du pays.

Entre les gens de bien toutesfois, qui le suyuent (car ie ne parle point de ceux, qui s'en seruent de pretexte, pour, ou exercer leurs vengeances particulieres, ou fournir à leur auarice, ou suiure la faueur des Princes: mais de ceux qui le font par vray zele enuers leur religion, et saincte affection, à maintenir la paix et l'estat de leur patrie) de ceux-cy, dis-ie, il s'en voit plusieurs, que la passion pousse hors les bornes de la raison, et leur faict par fois prendre des conseils iniustes, violents, et encore temeraires. Il est certain, qu'en ces premiers temps, que nostre religion commença de gaigner authorité auec les loix, le zele en arma plusieurs contre toute sorte de liures payens; dequoy les gens de lettre souffrent vne merueilleuse perte. I'estime que ce desordre ait plus porté de nuysance aux lettres, que tous les feux des barbares. Cornelius Tacitus en est vn bon tesmoing: car quoy que l'Empereur Tacitus son parent, en eust peuplé par ordonnances expresses toutes les librairies du monde: toutes-fois vn seul exemplaire entier n'a peu eschapper la curieuse recherche de ceux qui desiroyent l'abolir, pour cinq ou six vaines clauses, contraires à nostre creance. Ils ont aussi eu cecy, de prester aisément des louanges fauces, à tous les Empereurs, qui faisoyent pour nous, et condamner vniuersellement toutes les actions de ceux, qui nous estoyent aduersaires, comme il est aisé à voir en l'Empereur Iulian, surnommé l'Apostat.

C'estoit à la verité vn tres-grand homme et rare; comme celuy, qui auoit son ame viuement tainte des discours de la philosophie, ausquels il faisoit profession de regler toutes ses actions: et de vray il n'est aucune sorte de vertu, dequoy il n'ait laissé de tres-notables exemples. En chasteté, de laquelle le cours de sa vie donne bien clair tesmoignage, on lit de luy vn pareil traict, à celuy d'Alexandre et de Scipion, que de plusieurs tresbelles captiues, il n'en voulut pas seulement voir vne, estant en la fleur de son aage: car il fut tué par les Parthes aagé de trente vn an seulement. Quant à la iustice, il prenoit luy-mesme la peine d'ouyr les parties: et encore que par curiosité il s'informast à ceux qui se presentoient à luy, de quelle religion ils estoient: toutes-fois l'inimitié qu'il portoit à la nostre, ne donnoit aucun contrepoix à la balance. Il fit luy mesme plusieurs bonnes loix, et retrancha vne grande partie des subsides et impositions, que leuoyent ses predecesseurs. Nous auons deux bons historiens tesmoings oculaires de ses actions: l'vn desquels, Marcellinus, reprend aigrement en diuers lieux de son histoire, cette sienne ordonnance, par laquelle il deffendit l'escole, et interdit l'enseigner à tous les rhetoriciens et grammairiens Chrestiens, et dit, qu'il souhaiteroit cette sienne action estre enseuelie soubs le silence. Il est vray-semblable, s'il eust faict quelque chose de plus aigre contre nous, qu'il ne l'eust pas oublié, estant bien affectionné à nostre party. Il nous estoit aspre à la verité, mais non pourtant cruel ennemy. Car noz gens mesmes recitent de luy cette histoire, que se promenant vn iour autour de la ville de Chalcedoine, Maris Euesque du lieu, osa bien l'appeller meschant, traistre à Christ, et qu'il n'en fit autre chose, sauf luy respondre: Va miserable, pleure la perte de tes yeux: à quoy l'Euesque encore repliqua: Ie rends graces à Iesus Christ, de m'auoir osté la veuë, pour ne voir ton visage impudent: affectant en cela, disent-ils, vne patience philosophique. Tant y a que ce faict là, ne se peut pas bien rapporter aux cruautez qu'on le dit auoir exercées contre nous.

Il estoit, dit Eutropius mon autre tesmoing, ennemy de la Chrestienté, mais sans toucher au sang. Et pour reuenir à sa iustice, il n'est rien qu'on y puisse accuser, que les rigueurs, dequoy il vsa au commencement de son empire, contre ceux qui auoyent suiuy le party de Constantius son predecesseur. Quant à sa sobrieté, il viuoit tousiours vn viure soldatesque: et se nourrissoit en pleine paix, comme celuy qui se preparoit et accoustumoit à l'austerité de la guerre. La vigilance estoit telle en luy, qu'il departoit la nuict à trois ou à quatre parties, dont la moindre estoit celle qu'il donnoit au sommeil: le reste, il l'employoit à visiter luy mesme en personne, l'estat de son armée et ses gardes, ou à estudier: car entre autres siennes rares qualitez, il estoit tres-excellent en toute sorte de literature. On dit d'Alexandre le grand, qu'estant couché, de peur que le sommeil ne le desbauchast de ses pensemens, et de ses estudes, il faisoit mettre vn bassin ioignant son lict, et tenoit l'vne de ses mains au dehors, auec vne boulette de cuiure: affin que le dormir le surprenant, et relaschant les prises de ses doigts, cette boullette par le bruit de sa cheutte dans le bassin, le reueillast. Cettuy-cy auoit l'ame si tendue à ce qu'il vouloit, et si peu empeschée de fumées, par sa singuliere abstinence, qu'il se passoit bien de cet artifice. Quant à la suffisance militaire, il fut admirable en toutes les parties d'vn grand Capitaine: aussi fut-il quasi toute sa vie en continuel exercice de guerre: et la pluspart, auec nous, en France contre les Allemans et Francons. Nous n'auons guere memoire d'homme, qui ait veu plus de hazards, ny qui ait plus souuent faict preuue de sa personne. Sa mort a quelque chose de pareil à celle d'Epaminondas: car il fut frappé d'vn traict, et essaya de l'arracher, et l'eust fait, sans ce que le traict estant tranchant, il se couppa et affoiblit la main. Il demandoit incessamment qu'on le repportast en ce mesme estat, en la meslée, pour y encourager ses soldats; lesquels contesterent cette battaille sans luy, trescourageusement, iusques à ce que la nuict separa les armées. Il deuoit à la philosophie, vn singulier mespris, en quoy il auoit sa vie, et les choses humaines. Il auoit ferme creance de l'eternité des ames. En matiere de religion, il estoit vicieux par tout; on l'a surnommé l'Apostat, pour auoir abandonné la nostre: toutesfois cette opinion me semble plus vray-semblable, qu'il ne l'auoit iamais euë à cœur, mais que pour l'obeïssance des loix il s'estoit feint iusques à ce qu'il tinst l'empire en sa main. Il fut si superstitieux en la sienne, que ceux mesmes qui en estoyent de son temps, s'en mocquoient: et disoit-on, s'il eust gaigné la victoire contre les Parthes, qu'il eust fait tarir la race des bœufs au monde, pour satisfaire à ses sacrifices.

Il estoit aussi embabouyné de la science diuinatrice, et donnoit authorité à toute façon de prognostics. Il dit entre autres choses, en mourant, qu'il sçauoit bon gré aux Dieux et les remercioit, dequoy ils ne l'auoyent pas voulu tuer par surprise, l'ayant de long temps aduerty du lieu et heure de sa fin, ny d'vne mort molle ou lasche, mieux conuenable aux personnes oysiues et delicates, ny languissante, longue et douloureuse: et qu'ils l'auoyent trouué digne de mourir de cette noble façon, sur le cours de ses victoires, et en la fleur de sa gloire. Il auoit eu vne pareille vision à celle de Marcus Brutus, qui premierement le menassa en Gaule, et depuis se representa à luy en Perse, sur le point de sa mort. Ce langage qu'on luy fait tenir, quand il se sentit frappé: Tu as veincu, Nazareen: ou, comme d'autres, Contente toy, Nazareen; à peine eust il esté oublié, s'il eust esté creu par mes tesmoings: qui estants presens en l'armée ont remarqué iusques aux moindres mouuements et parolles de sa fin: non plus que certains autres miracles, qu'on y attache. Et pour venir au propos de mon theme: il couuoit, dit Marcellinus, de long temps en son cœur, le paganisme; mais par ce que toute son armée estoit de Chrestiens, il ne l'osoit descouurir.

En fin, quand il se vit assez fort pour oser publier sa volonté, il fit ouurir les temples des Dieux, et s'essaya par tous moyens de mettre sus l'idolatrie. Pour paruenir à son effect, ayant rencontré en Constantinople, le peuple descousu, auec les prelats de l'Eglise Chrestienne diuisez, les ayant faict venir à luy au palais, les admonesta instamment d'assoupir ces dissentions ciuiles, et que chacun sans empeschement et sans crainte seruist à la religion. Ce qu'il sollicitoit auec grand soing, pour l'esperance que cette licence augmenteroit les parts et les brigues de la diuision, et empescheroit le peuple de se reünir, et de se fortifier par consequent, contre luy, par leur concorde, et vnanime intelligence: ayant essayé par la cruauté d'aucuns Chrestiens, qu'il n'y a point de beste au monde tant à craindre à l'homme, que l'homme. Voyla ses mots à peu pres: en quoy cela est digne de consideration, que l'Empereur Iulian se sert pour attiser le trouble de la dissention ciuile, de cette mesme recepte de liberté de conscience, que noz Roys viennent d'employer pour l'estaindre. On peut dire d'vn costé, que de lascher la bride aux pars d'entretenir leur opinion, c'est espandre et semer la diuision, c'est prester quasi la main à l'augmenter, n'y ayant aucune barriere ny coërction des loix, qui bride et empesche sa course. Mais d'autre costé, on diroit aussi, que de lascher la bride aux pars d'entretenir leur opinion, c'est les amollir et relascher par la facilité, et par l'aisance, et que c'est esmousser l'eguillon qui s'affine par la rareté, la nouuelleté, et la difficulté. Et si croy mieux, pour l'honneur de la deuotion de noz Roys; c'est, que n'ayans peu ce qu'ils vouloient, ils ont fait semblant de vouloir ce qu'ils pouuoient.

CHAPITRE XX.

_Nous ne goustons rien de pur._ LA foiblesse de nostre condition, fait que les choses en leur simplicité et pureté naturelle ne puissent pas tomber en nostre vsage. Les elemens que nous iouyssons, sont alterez: et les metaux de mesme, et l'or, il le faut empirer par quelque autre matiere, pour l'accommoder à nostre seruice. Ny la vertu ainsi simple, qu'Ariston et Pyrrho, et encore les Stoiciens faisoient fin de la vie, ny a peu seruir sans composition: ny la volupté Cyrenaique et Aristippique.

Des plaisirs, et biens que nous auons, il n'en est aucun exempt de quelque meslange de mal et d'incommodité: _Medio de fonte leporum Surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angat._ Nostre extreme volupté a quelque air de gemissement, et de plainte.

Diriez vous pas qu'elle se meurt d'angoisse? Voire quand nous en forgeons l'image en son excellence, nous la fardons d'epithetes et qualitez maladifues, et douloureuses: langueur, mollesse, foiblesse, deffaillance, _morbidezza_, grand tesmoignage de leur consanguinité, et consubstantialité. La profonde ioye a plus de seuerité, que de gayeté. L'extreme et plein contentement, plus de rassis que d'enioué.

_Ipsa felicitas, se nisi temperat, premit._ L'aise nous masche.

C'est ce que dit vn verset Grec ancien, de tel sens: Les Dieux nous vendent tous les biens qu'ils nous donnent: c'est à dire, ils ne nous en donnent aucun pur et parfaict, et que nous n'achetions au prix de quelque mal. Le trauail et le plaisir, tres-dissemblables de nature, s'associent pourtant de ie ne sçay quelle ioincture naturelle.

Socrates dit, que quelque Dieu essaya de mettre en masse, et confondre la douleur et la volupté: mais, que n'en pouuant sortir, il s'aduisa de les accouppler au moins par la queuë. Metrodorus disoit qu'en la tristesse, il y a quelque alliage de plaisir. Ie ne sçay s'il vouloit dire autre chose; mais moy, i'imagine bien, qu'il y a du dessein, du consentement, et de la complaisance, à se nourrir en la melancholie. Ie dis outre l'ambition, qui s'y peut encore mesler: il y a quelque ombre de friandise et delicatesse, qui nous rit et qui nous flatte, au giron mesme de la melancholie. Y a-il pas des complexions qui en font leur aliment?

_Est quædam flere voluptas._ Et dit vn Attalus en Seneque, que la memoire de noz amis perdus nous aggrée comme l'amer au vin trop vieil: _Minister veteris, puer, falerni Ingere mi calices amariores:_ et comme des pommes doucement aigres. Nature nous descouure cette confusion. Les peintres tiennent, que les mouuemens et plis du visage, qui seruent au pleurer, seruent aussi au rire. De vray, auant que l'vn ou l'autre soyent acheuez d'exprimer, regardez à la conduitte de la peinture, vous estes en doubte, vers lequel c'est qu'on va. Et l'extremité du rire se mesle aux larmes. _Nullum sine auctoramento malum est._ Quand i'imagine l'homme assiegé de commoditez desirables: mettons le cas, que touts ses membres fussent saisis pour tousiours, d'vn plaisir pareil à celuy de la generation en son poinct plus excessif: ie le sens fondre soubs la charge de son aise: et le voy du tout incapable de porter vne si pure, si constante volupté, et si vniuerselle. De vray il fuit, quand il y est, et se haste naturellement d'en eschapper, comme d'vn pas, où il ne se peut fermir, où il craind d'enfondrer. Quand ie me confesse à moy religieusement, ie trouue que la meilleure bonté que i'aye, a quelque teinture vicieuse. Et crains que Platon en sa plus nette vertu (moy qui en suis autant sincere et loyal estimateur, et des vertus de semblable marque, qu'autre puisse estre) s'il y eust escouté de pres (et il y escoutoit de pres) il y eust senty quelque ton gauche, de mixtion humaine: mais ton obscur, et sensible seulement à soy. L'homme en tout et par tout, n'est que rappiessement et bigarrure. Les loix mesmes de la iustice, ne peuuent subsister sans quelque meslange d'iniustice. Et dit Platon, que ceux-là entreprennent de couper la teste de Hydra, qui pretendent oster des loix toutes incommoditez et inconueniens. _Omne magnum exemplum habet aliquid ex iniquo, quod contra singulos vtilitate publica rependitur_, dit Tacitus. Il est pareillement vray, que pour l'vsage de la vie, et seruice du commerce public, il y peut auoir de l'excez en la pureté et perspicacité de noz esprits. Cette clarté penetrante, a trop de subtilité et de curiosité. Il les faut appesantir et esmousser, pour les rendre plus obeissans à l'exemple et à la pratique; et les espessir et obscurcir, pour les proportionner à cette vie tenebreuse et terrestre. Pourtant se trouuent les esprits communs et moins tendus, plus propres et plus heureux à conduire affaires.

Et les opinions de la philosophie esleuées et exquises, se trouuent ineptes à l'exercice. Cette pointue viuacité d'ame, et cette volubilité soupple et inquiete, trouble nos negotiations. Il faut manier les entreprises humaines, plus grossierement et superficiellement; et en laisser bonne et grande part, pour les droits de la Fortune.

Il n'est pas besoin d'esclairer les affaires si profondement et si subtilement. On s'y perd à la consideration de tant de lustres contraires et formes diuerses, _volutantibus res inter se pugnantes, obtorpuerant animi_. C'est ce que les anciens disent de Simonides: par ce que son imagination luy presentoit sur la demande que luy auoit faict le Roy Hieron, pour à laquelle satisfaire il auoit eu plusieurs iours de pensement, diuerses considerations, aiguës et subtiles: doubtant laquelle estoit la plus vray-semblable, il desespera du tout de la verité. Qui en recherche et embrasse toutes les circonstances, et consequences, il empesche son eslection. Vn engin moyen, conduit esgallement, et suffit aux executions, de grand, et de petit poix. Regardez que les meilleurs mesnagers, sont ceux qui nous sçauent moins dire comme ils le sont; et que ces suffisans conteurs, n'y font le plus souuent rien qui vaille. Ie sçay vn grand diseur, et tres excellent peintre de toute sorte de mesnage, qui a laissé bien piteusement, couler par ses mains, cent mille liures de rente. I'en sçay vn autre, qui dit, qu'il consulte mieux qu'homme de son conseil, et n'est point au monde vne plus belle montre d'ame, et de suffisance, toutesfois aux effects, ses seruiteurs trouuent, qu'il est tout autre; ie dy sans mettre le malheur en conte.

CHAPITRE XXI.

L'EMPEREVR Vespasien estant malade de la maladie, dont il mourut, ne laissoit pas de vouloir entendre l'estat de l'Empire: et dans son lict mesme, despeschoit sans cesse plusieurs affaires de consequence: et son medecin l'en tançant, comme de chose nuisible à sa santé: Il faut, disoit-il, qu'vn Empereur meure debout.

Voilà vn beau mot, à mon gré, et digne d'vn grand Prince. Adrian l'Empereur s'en seruit depuis à ce mesme propos: et le deuroit on souuent ramenteuoir aux Roys, pour leur faire sentir, que cette grande charge, qu'on leur donne du commandement de tant d'hommes, n'est pas vne charge oisiue; et qu'il n'est rien qui puisse si iustement desgouster vn subject, de se mettre en peine et en hasard pour le seruice de son Prince, que de le voir appoltronny cependant luy-mesme, à des occupations lasches et vaines: et d'auoir soing de sa conseruation, le voyant si nonchalant de la nostre.

Quand quelqu'vn voudra maintenir, qu'il vaut mieux que le Prince conduise ses guerres par autre que par soy: la Fortune luy fournira assez d'exemples de ceux, à qui leurs lieutenans ont mis à chef des grandes entreprises: et de ceux encore desquels la presence y eust esté plus nuisible, qu'vtile. Mais nul Prince vertueux et courageux pourra souffrir, qu'on l'entretienne de si honteuses instructions. Soubs couleur de conseruer sa teste, comme la statue d'vn sainct, à la bonne fortune de son estat, ils le degradent de son office, qui est tout en action militaire, et l'en declarent incapable.

I'en sçay vn, qui aymeroit bien mieux estre battu, que de dormir, pendant qu'on se battroit pour luy: et qui ne vid iamais sans ialousie, ses gents mesmes, faire quelque chose de grand en son absence. Et Selym premier disoit auec raison, ce me semble, que les victoires, qui se gaignent sans le maistre, ne sont pas completes. De tant plus volontiers eust-il dit, que ce maistre deuroit rougir de honte, d'y pretendre part pour son nom, n'y ayant embesongné que sa voix et sa pensée. Ny cela mesme, veu qu'en telle besongne, les aduis et commandemens, qui apportent l'honneur, sont ceux-là seulement, qui se donnent sur le champ, et au propre de l'affaire. Nul pilote n'exerce son office de pied ferme. Les Princes de la race Hottomane, la premiere race du monde en fortune guerriere, ont chauldement embrassé cette opinion. Et Baiazet second auec son filz, qui s'en despartirent, s'amusants aux sciences et autres occupations casanieres, donnerent aussi de bien grands soufflets à leur Empire: et celuy qui regne à present, Ammurath troisiesme, à leur exemple, commence assez bien de s'en trouuer de mesme. Fust-ce pas le Roy d'Angleterre, Edouard troisiesme, qui dit de nostre Roy Charles cinquiesme, ce mot? Il n'y eut onques Roy, qui moins s'armast, et si n'y eut onques Roy, qui tant me donnast à faire. Il auoit raison de le trouuer estrange, comme vn effect du sort, plus que de la raison. Et cherchent autre adherent, que moy, ceux qui veulent nombrer entre les belliqueux et magnanimes conquerants, les Roys de Castille et de Portugal, de ce qu'à douze cents lieuës de leur oisiue demeure, par l'escorte de leurs facteurs, ils se sont rendus maistres des Indes d'vne et d'autre part: desquelles c'est à sçauoir, s'ils auroyent seulement le courage d'aller iouyr en presence. L'Empereur Iulian disoit encore plus, qu'vn philosophe et vn galant homme, ne deuoient pas seulement respirer: c'est à dire, ne donner aux necessitez corporelles, que ce qu'on ne leur peut refuser; tenant tousiours l'ame et le corps embesongnez à choses belles, grandes et vertueuses.

Il auoit honte si en public on le voyoit cracher ou suer (ce qu'on dit aussi de la ieunesse Lacedemonienne, et Xenophon de la Persienne) par ce qu'il estimoit que l'exercice, le trauail continuel, et la sobrieté, deuoient auoir cuit et asseché toutes ces superfluitez. Ce que dit Seneque ne ioindra pas mal en cet endroict, que les anciens Romains maintenoient leur ieunesse droite: ils n'apprenoient, dit-il, rien à leurs enfans, qu'ils deussent apprendre assis. C'est vne genereuse enuie, de vouloir mourir mesme vtilement et virilement: mais l'effect n'en gist pas tant en nostre bonne resolution, qu'en nostre bonne fortune. Mille ont proposé de vaincre, ou de mourir en combattant, qui ont failli à l'vn et à l'autre: les blesseures, les prisons, leur trauersant ce dessein, et leur prestant vne vie forcée. Il y a des maladies, qui atterrent iusques à noz desirs, et nostre cognoissance. Fortune ne deuoit pas seconder la vanité des legions Romaines, qui s'obligerent par serment, de mourir ou de vaincre. _Victor, Marce Fabi, reuertar ex acie: si fallo, Iouem patrem Gradiuúmque Martem aliósque iratos inuoco Deos._ Les Portugais disent, qu'en certain endroit de leur conqueste des Indes ils rencontrerent des soldats, qui s'estoyent condamnez auec horribles execrations, de n'entrer en aucune composition, que de se faire tuer, ou demeurer victorieux: et pour marque de ce vœu, portoyent la teste et la barbe rase. Nous auons beau nous hazarder et obstiner. Il semble que les coups fuyent ceux, qui s'y presentent trop alaigrement: et n'arriuent volontiers à qui s'y presente trop volontiers, et corrompt leur fin. Tel ne pouuant obtenir de perdre sa vie, par les forces aduersaires, apres auoir tout essayé, a esté contraint, pour fournir à sa resolution, d'en r'apporter l'honneur, ou de n'en rapporter pas la vie: se donner soy mesme la mort, en la chaleur propre du combat. Il en est d'autres exemples. Mais en voicy vn.

Philistus, chef de l'armée de mer du ieune Dionysius contre les Syracusains, leur presenta la battaille, qui fut asprement contestée, les forces estants pareilles. En icelle il eut du meilleur au commencement, par sa prouësse. Mais les Syracusains se rengeans autour de sa galere, pour l'inuestir, ayant faict grands faicts d'armes de sa personne, pour se desuelopper, n'y esperant plus de ressource, s'osta de sa main la vie, qu'il auoit si liberalement abandonnée, et frustratoirement, aux mains ennemies. Moley Moluch, Roy de Fais, qui vient de gaigner contre Sebastian Roy de Portugal, cette iournée, fameuse par la mort de trois Roys, et par la transmission de cette grande couronne, à celle de Castille: se trouua grieuement malade dés lors que les Portugalois