SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II (French)

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luy qui en manioyt les ressorts, que nous ne pouuons faire.

La Philosophie m'a faict plaisir de iuger, qu'vne si belle action eust esté indecemment logée en toute autre vie qu'en celle de Caton: et qu'à la sienne seule il appartenoit de finir ainsi. Pourtant ordonna-il selon raison et à son fils et aux Senateurs qui l'accompagnoyent, de prouuoir autrement à leur faict. _Catoni, quum incredibilem natura tribuisset grauitatem, eámque ipse perpetua constantia roborauisset, sempérque in proposito consilio permansisset, moriendum potius, quàm tyranni vultus aspiciendus erat._ Toute mort doit estre de mesmes sa vie. Nous ne deuenons pas autres pour mourir. I'interprete tousiours la mort par la vie. Et si on m'en recite quelqu'vne forte par apparence, attachée à vne vie foible: ie tiens qu'ell' est produitte de cause foible et sortable à sa vie. L'aisance donc de cette mort, et cette facilité qu'il auoit acquise par la force de son ame, dirons nous qu'elle doiue rabattre quelque chose du lustre de sa vertu? Et qui de ceux qui ont la ceruelle tant soit peu teinte de la vraye Philosophie, peut se contenter d'imaginer Socrates, seulement franc de crainte et de passion, en l'accident de sa prison, de ses fers, et de sa condemnation? Et qui ne recognoist en luy, non seulement de la fermeté et de la constance, c'estoit son assiette ordinaire que celle-là, mais encore ie ne sçay quel contentement nouueau, et vne allegresse enioüée en ses propos et façons dernieres? A ce tressaillir, du plaisir qu'il sent à gratter sa iambe, apres que les fers en furent hors: accuse-il pas vne pareille douceur et ioye en son ame, pour estre desenforgée des incommodités passées, et à mesme d'entrer en cognoissance des choses aduenir?

Caton me pardonnera, s'il luy plaist; sa mort est plus tragique, et plus tendue, mais cette-cy est encore, ie ne sçay comment, plus belle. Aristippus à ceux qui la plaignoyent, Les Dieux m'en enuoyent vne telle, fit-il. On voit aux ames de ces deux personnages, et de leurs imitateurs (car de semblables, ie fay grand doubte qu'il y en ait eu) vne si parfaicte habitude à la vertu, qu'elle leur est passée en complexion. Ce n'est plus vertu penible, ny des ordonnances de la raison, pour lesquelles maintenir il faille que leur ame se roidisse: c'est l'essence mesme de leur ame, c'est son train naturel et ordinaire. Ils l'ont renduë telle, par vn long exercice des preceptes de la Philosophie, ayans rencontré vne belle et riche nature.

Les passions vitieuses, qui naissent en nous, ne trouuent plus par où faire entrée en eux. La force et roideur de leur ame, estouffe et esteint les concupiscences, aussi tost qu'elles commencent à s'esbranler. Or qu'il ne soit plus beau, par vne haulte et diuine resolution, d'empescher la naissance des tentations; et de s'estre formé à la vertu, de maniere que les semences mesmes des vices en soient desracinées: que d'empescher à viue force leur progrez; et s'estant laissé surprendre aux esmotions premieres des passions, s'armer et se bander pour arrester leur course, et les vaincre: et que ce second effect ne soit encore plus beau, que d'estre simplement garny d'vne nature facile et debonnaire, et desgoustée par soy mesme de la desbauche et du vice, ie ne pense point qu'il y ait doubte. Car cette tierce et derniere façon, il semble bien qu'elle rende vn homme innocent, mais non pas vertueux: exempt de mal faire, mais non assez apte à bien faire. Ioint que cette condition est si voisine à l'imperfection et à la foiblesse, que ie ne sçay pas bien comment en demesler les confins et les distinguer. Les noms mesmes de bonté et d'innocence, sont à cette cause aucunement noms de mespris. Ie voy que plusieurs vertus, comme la chasteté, sobrieté, et temperance, peuuent arriuer à nous, par deffaillance corporelle. La fermeté aux dangers, si fermeté il la faut appeller, le mespris de la mort, la patience aux infortunes, peut venir et se treuue souuent aux hommes, par faute de bien iuger de tels accidens, et ne les conceuoir tels qu'ils sont. La faute d'apprehension et la bestise, contrefont ainsi par fois les effects vertueux. Comme i'ay veu souuent aduenir, qu'on a loué des hommes, de ce, dequoy ils meritoyent du blasme. Vn Seigneur Italien tenoit vne fois ce propos en ma presence, au des-auantage de sa nation: Que la subtilité des Italiens et la viuacité de leurs conceptions estoit si grande, qu'ils preuoyoient les dangers et accidens qui leur pouuoyent aduenir, de si loing, qu'il ne falloit pas trouuer estrange, si on les voyoit souuent à la guerre prouuoir à leur seurté, voire auant que d'auoir recognu le peril: que nous et les Espagnols, qui n'estions pas si fins, allions plus outre; et qu'il nous falloit faire voir à l'œil et toucher à la main, le danger auant que de nous en effrayer; et que lors aussi nous n'auions plus de tenue: mais que les Allemans et les Souysses, plus grossiers et plus lourds, n'auoyent le sens de se rauiser, à peine lors mesmes qu'ils estoyent accablez soubs les coups. Ce n'estoit à l'aduenture que pour rire. Si est-il bien vray qu'au mestier de la guerre, les apprentis se iettent bien souuent aux hazards, d'autre inconsideration qu'ils ne font apres y auoir esté eschauldez.

_Haud ignarus, quantùm noua gloria in armis, Et prædulce decus, primo certamine, possit._ Voyla pourquoy quand on iuge d'vne action particuliere, il faut considerer plusieurs circonstances, et l'homme tout entier qui l'a produicte, auant la baptizer. Pour dire vn mot de moy-mesme: I'ay veu quelque fois mes amis appeller prudence en moy, ce qui estoit fortune; et estimer aduantage de courage et de patience, ce qui estoit aduantage de iugement et opinion; et m'attribuer vn tiltre pour autre; tantost à mon gain, tantost à ma perte. Au demeurant, il s'en faut tant que ie sois arriué à ce premier et plus parfaict degré d'excellence, où de la vertu il se faict vne habitude; que du second mesme, ie n'en ay faict guere de preuue. Ie ne me suis mis en grand effort, pour brider les desirs dequoy ie me suis trouué pressé. Ma vertu, c'est vne vertu, ou innocence, pour mieux dire, accidentale et fortuite. Si ie fusse nay d'vne complexion plus desreglée, ie crains qu'il fust allé piteusement de mon faict: car ie n'ay essayé guere de fermeté en mon ame, pour soustenir des passions, si elles eussent esté tant soit peu vehementes. Ie ne sçay point nourrir des querelles, et du debat chez moy. Ainsi, ie ne me puis dire nul grand-mercy, dequoy ie me trouue exempt de plusieurs vices: _Si vitiis mediocribus, et mea paucis Mendosa est natura, alioqui recta, velut si Egregio inspersos reprehendas corpore næuos._ Ie le doy plus à ma fortune qu'à ma raison. Elle m'a faict naistre d'vne race fameuse en preud'hommie, et d'vn tres-bon pere: ie ne sçay s'il a escoulé en moy partie de ses humeurs, ou bien si les exemples domestiques, et la bonne institution de mon enfance, y ont insensiblement aydé; ou si ie suis autrement ainsi nay, _Seu Libra, seu me Scorpius adspicit Formidolosus, pars violentior Natalis horæ, seu tyrannus Hesperiæ Capricornus vndæ._ Mais tant y a que la pluspart des vices ie les ay de moy mesmes en horreur. La responce d'Antisthenes à celuy, qui luy demandoit le meilleur apprentissage: Desapprendre le mal: semble s'arrester à cette image. Ie les ay, dis-ie, en horreur, d'vne opinion si naturelle et si mienne, que ce mesme instinct et impression, que i'en ay apporté de la nourrice, ie l'ay conserué, sans qu'aucunes occasions me l'ayent sçeu faire alterer. Voire non pas mes discours propres, qui pour s'estre desbandez en aucunes choses de la route commune, me licentieroyent aisément à des actions, que cette naturelle inclination me fait haïr. Ie diray vn monstre: mais ie le diray pourtant.

Ie trouue par là en plusieurs choses plus d'arrest et de regle en mes mœurs qu'en mon opinion: et ma concupiscence moins desbauchée que ma raison. Aristippus establit des opinions si hardies en faueur de la volupté et des richesses, qu'il mit en rumeur toute la philosophie à l'encontre de luy. Mais quant à ses mœurs, Dionysius le tyran luy ayant presenté trois belles garses, afin qu'il en fist le chois: il respondit, qu'il les choisissoit toutes trois, et qu'il auoit mal prins à Paris d'en preferer vne à ses compaignes. Mais les ayant conduittes à son logis, il les renuoya, sans en taster. Son vallet se trouuant surchargé en chemin de l'argent qu'il portoit apres luy: il luy ordonna qu'il en versast et iettast là, ce qui luy faschoit. Et Epicurus, duquel les dogmes sont irreligieux et delicats, se porta en sa vie tres-deuotieusement et laborieusement. Il escrit à vn sien amy, qu'il ne vit que de pain bis et d'eaue; le prie de luy enuoyer vu peu de formage, pour quand il voudra faire quelque somptueux repas. Seroit-il vray, que pour estre bon tout à faict, il nous le faille estre par occulte, naturelle et vniuerselle proprieté, sans loy, sans raison, sans exemple? Les desbordemens, ausquels ie me suis trouué engagé, ne sont pas Dieu mercy des pires. Ie les ay bien condamnez chez moy, selon qu'ils le valent: car mon iugement ne s'est pas trouué infecté par eux. Au rebours, ie les accuse plus rigoureusement en moy, qu'en vn autre. Mais c'est tout: car au demeurant i'y apporte trop peu de resistance, et me laisse trop aisément pancher à l'autre part de la balance, sauf pour les regler, et empescher du meslange d'autres vices, lesquels s'entretiennent et s'entre-enchainent pour la plus part les vns aux autres, qui ne s'en prend garde. Les miens, ie les ay retranchez et contrains les plus seuls, et les plus simples que i'ay peu: _nec vltra Errorem foueo._ Car quant à l'opinion des Stoiciens, qui disent, le sage œuurer quand il œuure par toutes les vertus ensemble, quoy qu'il y en ait vne plus apparente selon la nature de l'action: (et à cela leur pourroit seruir aucunement la similitude du corps humain; car l'action de la colere ne se peut exercer, que toutes les humeurs ne nous y aydent, quoy que la colere predomine) si de là ils veulent tirer pareille consequence; que quand le fautier faut, il faut par tous les vices ensemble, ie ne les en croy pas ainsi simplement; ou ie ne les entend pas: car ie sens par effect le contraire. Ce sont subtilitez aiguës, insubstantielles, ausquelles la Philosophie s'arreste par fois.

Ie suy quelques vices: mais i'en fuy d'autres, autant que sçauroit faire vn sainct. Aussi desaduoüent les Peripateticiens, cette connexité et cousture indissoluble: et tient Aristote, qu'vn homme prudent et iuste, peut estre et intemperant et incontinant. Socrates aduoüoit à ceux qui recognoissoient en sa physionomie quelque inclination au vice, que c'estoit à la verité sa propension naturelle, mais qu'il l'auoit corrigée par discipline. Et les familiers du philosophe Stilpo disoient, qu'estant nay subject au vin et aux femmes, il s'estoit rendu par estude tresabstinent de l'vn et de l'autre. Ce que i'ay de bien, ie l'ay au rebours, par le sort de ma naissance: ie ne le tiens ny de loy ny de precepte ou autre apprentissage. L'innocence qui est en moy, est vne innocence niaise; peu de vigueur, et point d'art. Ie hay entre autres vices, cruellement la cruauté, et par nature et par iugement, comme l'extreme de tous les vices.

Mais c'est iusques à telle mollesse, que ie ne voy pas esgorger vn poulet sans desplaisir, et ois impatiemment gemir vn lieure sous les dents de mes chiens: quoy que ce soit vn plaisir violent que la chasse. Ceux qui ont à combattre la volupté, vsent volontiers de cet argument, pour montrer qu'elle est toute vitieuse et des-raisonnable, que lors qu'elle est en son plus grand effort, elle nous maistrise de façon, que la raison n'y peut auoir accez: et alleguent l'experience que nous en sentons en l'accointance des femmes, _Cùm iam præsagit gaudia corpus, Atque in eo est Venus, vt muliebria conserat arua._ où il leur semble que le plaisir nous transporte si fort hors de nous, que nostre discours ne sçauroit lors faire son office tout perclus et raui en la volupté. Ie sçay qu'il en peut aller autrement; et qu'on arriuera par fois, si on veut, à reietter l'ame sur ce mesme instant, à autres pensemens: mais il la faut tendre et roidir d'aguet.

Ie sçay qu'on peut gourmander l'effort de ce plaisir, et m'y cognoy bien, et n'ay point trouué Venus si imperieuse Deesse, que plusieurs et plus reformez que moy, la tesmoignent. Ie ne prens pour miracle, comme faict la Royne de Nauarre, en l'vn des comptes de son Heptameron, qui est vn gentil liure pour son estoffe, ny pour chose d'extreme difficulté, de passer des nuicts entieres, en toute commodité et liberté, auec vne maistresse de long temps desirée, maintenant la foy qu'on luy aura engagée de se contenter des baisers et simples attouchemens. Ie croy que l'exemple du plaisir de la chasse y seroit plus propre: comme il y a moins de plaisir, il y a plus de rauissement, et de surprinse, par où nostre raison estonnée perd ce loisir de se preparer à l'encontre: lors qu'apres vne longue queste, la beste vient en sursaut à se presenter, en lieu où à l'aduenture, nous l'esperions le moins. Cette secousse, et l'ardeur de ces huées, nous frappe, si qu'il seroit malaisé à ceux qui ayment cette sorte de petite chasse, de retirer sur ce point la pensée ailleurs.

Et les poëtes font Diane victorieuse du brandon et des flesches de Cupidon.

_Quis non malarum, quas amor curas habet, Hæc inter obliuiscitur?_ Pour reuenir à mon propos, ie me compassionne fort tendrement des afflictions d'autruy, et pleurerois aisément par compagnie, si pour occasion que ce soit, ie sçauois pleurer. Il n'est rien qui tente mes larmes que les larmes: non vrayes seulement, mais comment que ce soit, ou feintes, ou peintes. Les morts ie ne les plains guere, et les enuierois plustost; mais ie plains bien fort les mourans. Les Sauuages ne m'offensent pas tant, de rostir et manger les corps des trespassez, que ceux qui les tourmentent et persecutent viuans. Les executions mesme de la iustice, pour raisonnables qu'elles soient, ie ne les puis voir d'vne veuë ferme. Quelqu'vn ayant à tesmoigner la clemence de Iulius Cæsar: Il estoit, dit-il, doux en ses vengeances: ayant forcé les pyrates de se rendre à luy, qui l'auoient auparauant pris prisonnier et mis à rançon; d'autant qu'il les auoit menassez de les faire mettre en croix, il les y condamna; mais ce fut apres les auoir faict estrangler. Philomon son secretaire, qui l'auoit voulu empoisonner, il ne le punit pas plus aigrement que d'vne mort simple. Sans dire qui est cet autheur Latin, qui ose alleguer pour tesmoignage de clemence, de seulement tuer ceux, desquels on a esté offencé, il est aisé à deuiner qu'il est frappé des vilains et horribles exemples de cruauté, que les tyrans Romains mirent en vsage. Quant à moy, en la iustice mesme, tout ce qui est au delà de la mort simple, me semble pure cruauté. Et notamment à nous, qui deurions auoir respect d'en enuoyer les ames en bon estat; ce qui ne se peut, les ayant agitées et desesperées par tourmens insupportables.

Ces iours passés, vn soldat prisonnier, ayant apperceu d'vne tour où il estoit, que le peuple s'assembloit en la place, et que des charpantiers y dressoient leurs ouurages, creut que c'estoit pour luy: et entré en la resolution de se tuer, ne trouua qui l'y peust secourir, qu'vn vieux clou de charrette, rouillé, que la Fortune luy offrit. Dequoy il se donna premierement deux grands coups autour de la gorge: mais voyant que ce auoit esté sans effect: bien tost apres, il s'en donna vn tiers, dans le ventre, où il laissa le clou fiché. Le premier de ses gardes, qui entra où il estoit, le trouua en cet estat, viuant encores: mais couché et tout affoibly de ses coups. Pour emploier le temps auant qu'il deffaillist, on se hasta de luy prononcer sa sentence. Laquelle ouïe, et qu'il n'estoit condamné qu'à auoir la teste tranchée, il sembla reprendre vn nouueau courage: accepta du vin, qu'il auoit refusé: remercia ses iuges de la douceur inesperée de leur condemnation. Qu'il auoit prins party, d'appeller la mort, pour la crainte d'vne mort plus aspre et insupportable: ayant conceu opinion par les apprests qu'il auoit veu faire en la place, qu'on le vousist tourmenter de quelque horrible supplice: et sembla estre deliuré de la mort, pour l'auoir changée. Ie conseillerois que ces exemples de rigueur, par le moyen desquels on veut tenir le peuple en office, s'exerçassent contre les corps des criminels. Car de les voir priuer de sepulture, de les voir bouillir, et mettre à quartiers, cela toucheroit quasi autant le vulgaire, que les peines, qu'on fait souffrir aux viuans; quoy que par effect, ce soit peu ou rien, comme Dieu dit, _Qui corpus occidunt, et postea non habent quod faciant_. Et les poëtes font singulierement valoir l'horreur de cette peinture, et au dessus de la mort, _Heu! reliquias semiassi regis, denudatis ossibus, Per terram sanie delibutas fœdè diuexarier._ Ie me rencontray vn iour à Rome, sur le point qu'on deffaisoit Catena, vn voleur insigne: on l'estrangla sans aucune emotion de l'assistance, mais quand on vint à le mettre à quartiers, le bourreau ne donnoit coup, que le peuple ne suiuist d'vne voix pleintiue, et d'vne exclamation, comme si chacun eust presté son sentiment à cette charongne. Il faut exercer ces inhumains excez contre l'escorce, non contre le vif. Ainsin amollit, en cas aucunement pareil, Artaxerxes, l'aspreté des loix anciennes de Perse; ordonnant que les Seigneurs qui auoyent failly en leur estat, au lieu qu'on les souloit foüetter, fussent despouillés, et leurs vestemens foüettez pour eux; et au lieu qu'on leur souloit arracher les cheueux, qu'on leur ostast leur hault chappeau seulement. Les Ægyptiens si deuotieux, estimoyent bien satisfaire à la iustice diuine, luy sacrifians des pourceaux en figure, et representez. Inuention hardie, de vouloir payer en peinture et en ombrage Dieu, substance si essentielle. Ie vy en vne saison en laquelle nous abondons en exemples incroyables de ce vice, par la licence de noz guerres ciuiles: et ne voit on rien aux histoires anciennes, de plus extreme,que ce que nous en essayons tous les iours. Mais cela ne m'y a nullement appriuoisé. A peine me pouuoy-ie persuader, auant que ie l'eusse veu, qu'il se fust trouué des ames si farouches, qui pour le seul plaisir du meurtre, le voulussent commettre; hacher et destrancher les membres d'autruy; aiguiser leur esprit à inuenter des tourmens inusitez, et des morts nouuelles, sans inimitié, sans proufit, et pour cette seule fin, de iouir du plaisant spectacle, des gestes, et mouuemens pitoyables, des gemissemens, et voix lamentables, d'vn homme mourant en angoisse. Car voyla l'extreme poinct, où la cruauté puisse atteindre.

_Vt homo hominem, non iratus, non timens, tantum spectaturus occidat._ De moy, ie n'ay pas sçeu voir seulement sans desplaisir, poursuiure et tuer vne beste innocente, qui est sans deffence, et de qui nous ne receuons aucune offence. Et comme il aduient communement que le cerf se sentant hors d'haleine et de force, n'ayant plus autre remede, se reiette et rend à nous mesmes qui le poursuiuons, nous demandant mercy par ses larmes, _quæstuque cruentus, Atque imploranti similis,_ ce m'a tousiours semblé vn spectacle tres-deplaisant. Ie ne prens guere beste en vie, à qui ie ne redonne les champs. Pythagoras les achetoit des pescheurs et des oyseleurs, pour en faire autant.

_Primóque à cæde ferarum Incaluisse puto maculatum sanguine ferrum._ Les naturels sanguinaires à l'endroit des bestes, tesmoignent vne propension naturelle à la cruauté. Apres qu'on se fut appriuoisé à Rome aux spectacles des meurtres des animaux, on vint aux hommes et aux gladiateurs. Nature a, ce crains-ie, elle mesme attaché à l'homme quelque instinct à l'inhumanité. Nul ne prent son esbat à voir des bestes s'entreiouer et caresser; et nul ne faut de le prendre à les voir s'entredeschirer et desmembrer. Et afin qu'on ne se moque de cette sympathie que i'ay auec elles, la theologie mesme nous ordonne quelque faueur en leur endroit. Et considerant, qu'vn mesme maistre nous a logez en ce palais pour son seruice, et qu'elles sont, comme nous, de sa famille; elle a raison de nous enjoindre quelque respect et affection enuers elles. Pythagoras emprunta la metempsychose, des Ægyptiens, mais depuis elle a esté receuë par plusieurs nations, et notamment par nos Druides: _Morte carent animæ; sempérque priore relicta Sede, nouis domibus viuunt, habitántque receptæ._ La religion de noz anciens Gaulois, portoit que les ames estans eternelles, ne cessoyent de se remuer et changer de place d'vn corps à vn autre: meslant en outre à cette fantasie, quelque consideration de la iustice diuine. Car selon les desportemens de l'ame, pendant qu'elle auoit esté chez Alexandre, ils disoient que Dieu luy ordonnoit vn autre corps à habiter, plus ou moins penible, et rapportant à sa condition: _Muta ferarum Cogit vincla pati: truculentos ingerit vrsis, Prædonésque lupis, fallaces vulpibus addit.

Atque vbi per varios annos, per mille figuras Egit, Lethæo purgatos flumine, tandem Rursus ad humanæ reuocat primordia formæ._ Si elle auoit esté vaillante, la logeoient au corps d'vn lyon; si voluptueuse, en celuy d'vn pourceau; si lasche, en celuy d'vn cerf ou d'vn lieure; si malitieuse, en celuy d'vn renard; ainsi du reste; iusques à ce que purifiée par ce chastiement, elle reprenoit le corps de quelque autre homme; _Ipse ego, nam memini, Troiani tempore belli, Panthoïdes Euphorbus eram._ Quant à ce cousinage là d'entre nous et les bestes, ie n'en fay pas grande recepte: ny de ce aussi que plusieurs nations, et notamment des plus anciennes et plus nobles, ont non seulement receu des bestes à leur société et compagnie, mais leur ont donné vn rang bien loing au dessus d'eux; les estimans tantost familieres, et fauories de leurs Dieux, et les ayans en respect et reuerence plus qu'humaine; et d'autres ne recognoissans autre Dieu, ny autre diuinité _Crocodilon adorat Pars hæc, illa pauet saturam serpentibus ibin, Effigies sacri hic nitet aurea cercopitheci; hic piscem fluminis, illic Oppida tota canem venerantur._ Et l'interpretation mesme que Plutarque donne à cet erreur, qui est tresbien prise, leur est encores honorable. Car il dit, que ce n'estoit le chat, ou le bœuf, pour exemple, que les Ægyptiens adoroyent; mais qu'ils adoroyent en ces bestes là, quelque image des facultez diuines. En cette-cy la patience et l'vtilité: en cette-là, la viuacité, ou comme noz voisins les Bourguignons auec toute l'Allemaigne, l'impatience de se voir enfermez: par où ils representoyent la liberté, qu'ils aymoient et adoroient au delà de toute autre faculté diuine, et ainsi des autres. Mais quand ie rencontre parmy les opinions plus moderées, les discours qui essayent à montrer la prochaine ressemblance de nous aux animaux: et combien ils ont de part à nos plus grands priuileges; et auec combien de vray-semblance on nous les apparie; certes i'en rabats beaucoup de nostre presomption, et me demets volontiers de cette royauté imaginaire, qu'on nous donne sur les autres creatures. Quand tout cela en seroit à dire, si y a-il vn certain respect, qui nous attache, et vn general deuoir d'humanité, non aux bestes seulement, qui ont vie et sentiment, mais aux arbres mesmes et aux plantes. Nous deuons la iustice aux hommes, et la grace et la benignité aux autres creatures, qui en peuuent estre capables. Il y a quelque commerce entre elles et nous, et quelque obligation mutuelle. Ie ne crains point à dire la tendresse de ma nature si puerile, que ie ne puis pas bien refuser à mon chien la feste, qu'il m'offre hors de saison, ou qu'il me demande. Les Turcs ont des aumosnes et des hospitaux pour les bestes: les Romains auoient vn soing public de la nourriture des oyes, par la vigilance desquelles leur Capitole auoit esté sauué: les Atheniens ordonnerent que les mules et mulets, qui auoyent seruy au bastiment du temple appellé Hecatompedon, fussent libres, et qu'on les laissast paistre par tout sans empeschement.

Les Agrigentins auoyent en vsage commun, d'enterrer serieusement les bestes, qu'ils auoient eu cheres: comme les cheuaux de quelque rare merite, les chiens et les oyseaux vtiles: ou mesme qui auoyent seruy de passe-temps à leurs enfans. Et la magnificence, qui leur estoit ordinaire en toutes autres choses, paroissoit aussi singulierement, à la sumptuosité et nombre des monuments esleuez à cette fin: qui ont duré en parade, plusieurs siecles depuis. Les Ægyptiens enterroyent les loups, les ours, les crocodiles, les chiens, et les chats, en lieux sacrés: embausmoyent leurs corps, et portoyent le deuil à leurs trespas. Cimon fit vne sepulture honorable aux iuments, auec lesquelles il auoit gaigné par trois fois le prix de la course aux ieux Olympiques. L'ancien Xanthippus fit enterrer son chien sur vn chef, en la coste de la mer, qui en a depuis retenu le nom. Et Plutarque faisoit, dit-il, conscience, de vendre et enuoyer à la boucherie, pour vn leger profit, vn bœuf qui l'auoit long temps seruy.

CHAPITRE XII.

_Apologie de Raimond de Sebonde._ C'EST à la verité vne tres-vtile et grande partie que la science: ceux qui la mesprisent tesmoignent assez leur bestise: mais ie n'estime pas pourtant sa valeur iusques à cette mesure extreme qu'aucuns luy attribuent. Comme Herillus le philosophe, qui logeoit en elle le souuerain bien, et tenoit qu'il fust en elle de nous rendre sages et contens: ce que ie ne croy pas: ny ce que d'autres ont dict, que la science est mere de toute vertu, et que tout vice est produit par l'ignorance. Si cela est vray, il est subiect à vne longue interpretation. Ma maison a esté dés long temps ouuerte aux gens de sçauoir, et en est fort cogneuë; car mon pere qui l'a commandée cinquante ans, et plus, eschauffé de cette ardeur nouuelle, dequoy le Roy François premier embrassa les lettres et les mit en credit, rechercha auec grand soin et despence l'accointance des hommes doctes, les receuant chez luy, comme personnes sainctes, et ayans quelque particuliere inspiration de sagesse diuine, recueillant leurs sentences, et leurs discours comme des oracles, et auec d'autant plus de reuerence, et de religion, qu'il auoit moins de loy d'en iuger: car il n'auoit aucune cognoissance des lettres, non plus que ses predecesseurs. Moy ie les ayme bien, mais ie ne les adore pas. Entre autres, Pierre Bunel, homme de grande reputation de sçauoir en son temps, ayant arresté quelques iours à Montaigne en la compagnie de mon pere, auec d'autres hommes de sa sorte, luy fit present au desloger d'vn liure qui s'intitule _Theologia naturalis; siue Liber creaturarum, magistri Raimondi de Sebonde_.

Et par ce que la langue Italienne et Espagnolle estoient familieres à mon pere, et que ce liure est basty d'vn Espagnol barragouiné en terminaisons Latines, il esperoit qu'auec bien peu d'ayde, il en pourroit faire son profit, et le luy recommanda, comme liure tres-vtile et propre à la saison, en laquelle il le luy donna: ce fut lors que les nouuelletez de Luther commençoient d'entrer en credit, et esbranler en beaucoup de lieux nostre ancienne creance.

En quoy il auoit vn tresbon aduis; preuoyant bien par discours de raison, que ce commencement de maladie declineroit aisément en vn execrable atheisme. Car le vulgaire n'ayant pas la faculté de iuger des choses par elles mesmes, se laissant emporter à la Fortune et aux apparences, apres qu'on luy a mis en main la hardiesse de mespriser et contreroller les opinions qu'il auoit euës en extreme reuerence, comme sont celles où il va de son salut, et qu'on a mis aucuns articles de sa religion en doubte et à la balance, il iette tantost apres aisément en pareille incertitude toutes les autres pieces de sa creance, qui n'auoient pas chez luy plus d'authorité ny de fondement, que celles qu'on luy a esbranlées: et secoue comme vn ioug tyrannique toutes les impressions, qu'il auoit receues par l'authorité des loix, ou reuerence de l'ancien vsage, _Nam cupidè conculcatur nimis antè metutum;_ entreprenant deslors en auant, de ne receuoir rien, à quoy il n'ait interposé son decret, et presté particulier consentement. Or quelques iours auant sa mort, mon pere ayant de fortune rencontré ce liure soubs vn tas d'autres papiers abandonnez, me commanda de le luy mettre en François. Il faict bon traduire les autheurs, comme celuy-là, où il n'y a guere que la matiere à representer: mais ceux qui ont donné beaucoup à la grace, et à l'elegance du langage, ils sont dangereux à entreprendre, nommément pour les rapporter à vn idiome plus foible. C'estoit vne occupation bien estrange et nouuelle pour moy: mais estant de fortune pour lors de loisir, et ne pouuant rien refuser au commandement du meilleur pere qui fut onques, i'en vins à bout, comme ie peuz: à quoy il print vn singulier plaisir, et donna charge qu'on le fist imprimer: ce qui fut executé apres sa mort. Ie trouuay belles les imaginations de cet autheur, la contexture de son ouurage bien suyuie; et son dessein plein de pieté. Par ce que beaucoup de gens s'amusent à le lire, et notamment les dames, à qui nous deuons plus de seruice, ie me suis trouué souuent à mesme de les secourir, pour descharger leur liure de deux principales obiections qu'on luy faict. Sa fin est hardie et courageuse, car il entreprend par raisons humaines et naturelles, establir et verifier contre les atheistes tous les articles de la religion Chrestienne. En quoy, à dire la verité, ie le trouue si ferme et si heureux, que ie ne pense point qu'il soit possible de mieux faire en cet argument là; et croy que nul ne l'a esgalé. Cet ouurage me semblant trop riche et trop beau, pour vn autheur, duquel le nom soit si peu cogneu, et duquel tout ce que nous sçauons, c'est qu'il estoit Espagnol, faisant profession de medecine à Thoulouse, il y a enuiron deux cens ans; ie m'enquis autrefois à Adrianus Turnebus, qui sçauoit toutes choses, que ce pouuoit estre de ce liure: il me respondit, qu'il pensoit que ce fust quelque quinte essence tirée de S. Thomas d'Aquin: car de vray cet esprit là, plein d'vne erudition infinie et d'vne subtilité admirable, estoit seul capable de telles imaginations. Tant y a que quiconque en soit l'autheur et inuenteur, et ce n'est pas raison d'oster sans plus grande occasion à Sebonde ce tiltre, c'estoit vn tres-suffisant homme, et ayant plusieurs belles parties. La premiere reprehension qu'on fait de son ouurage; c'est que les Chrestiens se font tort de vouloir appuyer leur creance, par des raisons humaines, qui ne se conçoit que par foy, et par vne inspiration particuliere de la grace diuine.

En cette obiection, il semble qu'il y ait quelque zele de pieté: et à cette cause nous faut-il auec autant plus de douceur et de respect essayer de satisfaire à ceux qui la mettent en auant. Ce seroit mieux la charge d'vn homme versé en la theologie, que de moy, qui n'y sçay rien. Toutefois ie iuge ainsi, qu'à vne chose si diuine et si haultaine, et surpassant de si loing l'humaine intelligence, comme est cette verité, de laquelle il a pleu à la bonté de Dieu nous esclairer, il est bien besoin qu'il nous preste encore son secours, d'vne faueur extraordinaire et priuilegiée, pour la pouuoir conceuoir et loger en nous: et ne croy pas que les moyens purement humains en soyent aucunement capables. Et s'ils l'estoient, tant d'ames rares et excellentes, et si abondamment garnies de forces naturelles és siecles anciens, n'eussent pas failly par leur discours, d'arriuer à cette cognoissance. C'est la foy seule qui embrasse viuement et certainement les hauts mysteres de nostre religion. Mais ce n'est pas à dire, que ce soit vne tresbelle et treslouable entreprinse, d'accommoder encore au seruice de nostre foy, les vtils naturels et humains, que Dieu nous a donnez. Il ne faust pas doubter que ce ne soit l'vsage le plus honorable, que nous leur sçaurions donner: et qu'il n'est occupation ny dessein plus digne d'vn homme Chrestien, que de viser par tous ses estudes et pensemens à embellir, estendre et amplifier la verité de sa creance. Nous ne nous contentons point de seruir Dieu d'esprit et d'ame: nous luy deuons encore, et rendons vne reuerence corporelle: nous appliquons noz membres mesmes, et noz mouuements et les choses externes à l'honorer. Il en faut faire de mesme, et accompaigner nostre foy de toute la raison qui est en nous: mais tousiours auec cette reseruation, de n'estimer pas que ce soit de nous qu'elle despende, ny que nos efforts et arguments puissent atteindre à vne si supernaturelle et diuine science. Si elle n'entre chez nous par vne infusion extraordinaire: si elle y entre non seulement par discours, mais encore par moyens humains, elle n'y est pas en sa dignité ny en sa splendeur.

Et certes ie crain pourtant que nous ne la iouyssions que par cette voye. Si nous tenions à Dieu par l'entremise d'vne foy viue: si nous tenions à Dieu par luy, non par nous: si nous auions vn pied et vn fondement diuin, les occasions humaines n'auroient pas le pouuoir de nous esbranler, comme elles ont: nostre fort ne seroit pas pour se rendre à vne si foible batterie: l'amour de la nouuelleté, la contraincte des Princes, la bonne fortune d'vn party, le changement temeraire et fortuite de nos opinions, n'auroient pas la force de secouër et alterer nostre croyance: nous ne la lairrions pas troubler à la mercy d'un nouuel argument, et à la persuasion, non pas de toute la rhetorique qui fut onques: nous soustiendrions ces flots d'vne fermeté inflexible et immobile: _Illisos fluctus rupes vt vasta refundit, Et varias circùm latrantes dissipat vndas Mole sua._ Si ce rayon de la diuinité nous touchoit aucunement, il y paroistroit par tout: non seulement nos parolles, mais encore nos operations en porteroient la lueur et le lustre. Tout ce qui partiroit de nous, on le verroit illuminé de cette noble clarté. Nous deurions auoir honte, qu'és sectes humaines il ne fut iamais partisan, quelque