SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III (French)

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selon les accidents. Mais i'enregistre celles, que i'ay plus souuent veu en train: qui ont eu plus de possession en moy iusqu'à cette heure.

Ma forme de vie, est pareille en maladie comme en santé: mesme lict, mesmes heures, mesmes viandes me seruent, et mesme breuuage. Ie n'y adiouste du tout rien, que la moderation du plus et du moins, selon ma force et appetit. Ma santé, c'est maintenir sans destourbier mon estat accoustumé. Ie voy que la maladie m'en desloge d'vn costé: si ie crois les medecins, ils m'en destourneront de l'autre: et par fortune, et par art, me voyla hors de ma routte. Ie ne crois rien plus certainement que cecy: que ie ne sçauroy estre offencé par l'vsage des choses que i'ay si long temps accoustumees.

C'est à la coustume de donner forme à nostre vie, telle qu'il luy plaist, elle peult tout en cela. C'est le breuuage de Circé, qui diuersifie nostre nature, comme bon luy semble. Combien de nations, et à trois pas de nous, estiment ridicule la craincte du serein, qui nous blesse si apparemment: et nos bateliers et nos paysans s'en moquent. Vous faites malade vn Alleman, de le coucher sur vn matelas: comme vn Italien sur la plume, et vn François sans rideau et sans feu. L'estomach d'vn Espagnol, ne dure pas à nostre forme de manger, ny le nostre à boire à la Souysse. Vn Allemand me feit plaisir à Auguste, de combattre l'incommodité de nos fouyers, par ce mesme argument, dequoy nous nous seruons ordinairement à condamner leurs poyles. Car à la verité, cette chaleur croupie, et puis la senteur de cette matiere reschauffée, dequoy ils sont composez, enteste la plus part de ceux qui n'y sont experimentez: moy non. Mais au demeurant, estant cette chaleur egale, constante et vniuerselle, sans lueur, sans fumée, sans le vent que l'ouuerture de nos cheminées nous apporte, elle a bien par ailleurs, dequoy se comparer à la nostre. Que n'imitons nous l'architecture Romaine? Car on dit, qu'anciennement, le feu ne se faisoit en leurs maisons que par le dehors, et au pied d'icelles: d'où s'inspiroit la chaleur à tout le logis, par les tuyaux practiquez dans l'espais du mur, lesquels alloient embrassant les lieux qui en deuoient estre eschauffez. Ce que i'ay veu clairement signifié, ie ne sçay où, en Seneque. Cestuy-cy, m'oyant louër les commoditez, et beautez de sa ville: qui le merite certes: commença à me plaindre, dequoy i'auois à m'en eslongner. Et des premiers inconueniens qu'il m'allega, ce fut la poisanteur de teste, que m'apporteroient les cheminées ailleurs. Il auoit ouï faire cette plainte à quelqu'vn, et nous l'attachoit, estant priué par l'vsage de l'apperceuoir chez luy.

Toute chaleur qui vient du feu, m'affoiblit et m'appesantit. Si disoit Euenus, que le meilleur condiment de la vie, estoit le feu. Ie prens plustost toute autre façon d'eschaper au froid. Nous craignons les vins au bas: en Portugal, cette fumée est en delices, et est le breuuage des Princes. En somme, chasque nation a plusieurs coustumes et vsances, qui sont non seulement incognues, mais farouches et miraculeuses à quelque autre nation. Que ferons nous à ce peuple, qui ne fait recepte que de tesmoignages imprimez, qui ne croit les hommes s'ils ne sont en liure, ny la verité, si elle n'est d'aage competant? Nous mettons en dignité nos sottises, quand nous les mettons en moule. Il y a bien pour luy, autre poix, de dire; ie l'ay leu: que si vous dictes: ie l'ay ouy dire. Mais moy, qui ne mescrois non plus la bouche, que la main des hommes: et qui sçay qu'on escript autant indiscretement qu'on parle: et qui estime ce siecle, comme vn autre passé, i'allegue aussi volontiers vn mien amy, que Aulugelle, et que Macrobe: et ce que i'ay veu, que ce qu'ils ont escrit. Et comme ils tiennent de la vertu, qu'elle n'est pas plus grande, pour estre plus longue: i'estime de mesme de la verité, que pour estre plus vieille, elle n'est pas plus sage. Ie dis souuent que c'est pure sottise, qui nous fait courir apres les exemples estrangers et scholastiques. Leur fertilité est pareille à cette heure à celle du temps d'Homere et de Platon. Mais n'est-ce pas, que nous cherchons plus l'honneur de l'allegation, que la verité du discours?

Comme si c'estoit plus d'emprunter, de la boutique de Vascosan, ou de Plantin, nos preuues, que de ce qui se voit en nostre village.

Ou bien certes, que nous n'auons pas l'esprit, d'esplucher, et faire valoir, ce qui se passe deuant nous, et le iuger assez vifuement, pour le tirer en exemple. Car si nous disons, que l'authorité nous manque, pour donner foy à nostre tesmoignage, nous le disons hors de propos. D'autant qu'à mon aduis, des plus ordinaires choses, et plus communes, et cognuës, si nous sçauons trouuer leur iour, se peuuent former les plus grands miracles de nature, et les plus merueilleux exemples, notamment sur le subiect des actions humaines. Or sur mon subiect, laissant les exemples que ie sçay par les liures: et ce que dit Aristote d'Andron Argien, qu'il trauersoit sans boire les arides sablons de la Lybie: vn Gentil-homme qui s'est acquitté dignement de plusieurs charges, disoit où i'estois qu'il estoit allé de Madrid à Lisbonne, en plain esté, sans boire. Il se porte vigoureusement pour son aage, et n'a rien d'extraordinaire en l'vsage de sa vie, que cecy, d'estre deux ou trois mois, voire vn an, ce m'a-il dit, sans boire. Il sent de l'alteration, mais il la laisse passer: et tient, que c'est vn appetit qui s'alanguit aiséement de soy-mesme: et boit plus par caprice, que pour le besoing, ou pour le plaisir. En voicy d'vn autre. Il n'y a pas long temps, que ie rencontray l'vn des plus sçauans hommes de France, entre ceux de non mediocre fortune, estudiant au coin d'vne sale, qu'on luy auoit rembarré de tapisserie: et autour de luy, vn tabut de ses valets, plain de licence. Il me dit, et Seneque quasi autant de soy, qu'il faisoit son profit de ce tintamarre: comme si battu de ce bruict, il se ramenast et reserrast plus en soy, pour la contemplation, et que cette tempeste de voix repercutast ses pensées au dedans. Estant escholier à Padoüe, il eut son estude si long temps logé à la batterie des coches, et du tumulte de la place, qu'il se forma non seulement au mespris, mais à l'vsage du bruit, pour le seruice de ses estudes. Socrates respondit à Alcibiades, s'estonnant comme il pouuoit porter le continuel tintamarre de la teste de sa femme: Comme ceux, qui sont accoustumez à l'ordinaire bruit des rouës à puiser de l'eau. Ie suis bien au contraire: i'ay l'esprit tendre et facile à prendre l'essor. Quand il est empesché à part soy, le moindre bourdonnement de mousche l'assassine. Seneque en sa ieunesse, ayant mordu chaudement, à l'exemple de Sextius, de ne manger chose, qui eust prins mort, s'en passoit dans vn an, auec plaisir, comme il dit. Et s'en deporta seulement, pour n'estre soupçonné, d'emprunter cette regle d'aucunes religions nouuelles, qui la semoyent. Il print quand et quand des preceptes d'Attalus, de ne se coucher plus sur des loudiers, qui enfondrent: et employa iusqu'à la vieillesse ceux qui ne cedent point au corps. Ce que l'vsage de son temps, luy faict compter à rudesse, le nostre, nous le faict tenir à mollesse.

Regardez la difference du viure de mes valets à bras, à la mienne: les Scythes et les Indes n'ont rien plus eslongné de ma force, et de ma forme. Ie sçay, auoir retiré de l'aumosne, des enfans pour m'en seruir, qui bien tost apres m'ont quicté et ma cuisine, et leur liurée: seulement, pour se rendre à leur premiere vie. Et en trouuay vn, amassant depuis, des moules, emmy la voirie, pour son disner, que par priere, ny par menasse, ie ne sçeu distraire de la saueur et douceur, qu'il trouuoit en l'indigence. Les gueux ont leurs magnificences, et leurs voluptez, comme les riches: et, dit-on, leurs dignitez et ordres politiques. Ce sont effects de l'accoustumance. Elle nous peut duire, non seulement à telle forme qu'il luy plaist (pourtant, disent les sages, nous faut-il planter à la meilleure, qu'elle nous facilitera incontinent) mais aussi au changement et à la variation: qui est le plus noble, et le plus vtile de ses apprentissages.

La meilleure de mes complexions corporelles, c'est d'estre flexible et peu opiniastre. I'ay des inclinations plus propres et ordinaires, et plus aggreables, que d'autres. Mais auec bien peu d'effort, ie m'en destourne, et me coule aiséement à la façon contraire. Vn ieune homme, doit troubler ses regles, pour esueiller sa vigueur: la garder de moisir et s'apoltronir. Et n'est train de vie, si sot et si debile, que celuy qui se conduict par ordonnance et discipline.

_Ad primum lapidem vectari cùm placet, hora Sumitur ex libro; si prurit frictus ocelli Angulus, inspecta genesi collyria quærit._ Il se reiettera souuent aux excez mesme, s'il m'en croit: autrement, la moindre desbauche le ruyne. Il se rend incommode et desaggreable en conuersation. La plus contraire qualité à vn honneste homme, c'est la delicatesse et obligation à certaine façon particuliere. Et elle est particuliere, si elle n'est ployable, et soupple. Il y a de la honte, de laisser à faire par impuissance, ou de n'oser, ce qu'on voit faire à ses compaignons. Que telles gens gardent leur cuisine.

Par tout ailleurs, il est indecent: mais à vn homme de guerre, il est vitieux et insupportable. Lequel, comme disoit Philopœmen, se doit accoustumer à toute diuersité, et inegalité de vie. Quoy que i'aye esté dressé autant qu'on a peu, à la liberté et à l'indifference, si est-ce que par nonchalance, m'estant en vieillissant, plus arresté sur certaines formes (mon aage est hors d'institution, et n'a desormais dequoy regarder ailleurs qu'à se maintenir) la coustume a desia sans y penser, imprimé si bien en moy son charactere, en certaines choses, que i'appelle excez de m'en despartir. Et sans m'essayer, ne puis, ny dormir sur iour, ny faire collation entre les repas, ny desieuner, ny m'aller coucher sans grand interualle, comme de trois heures, apres le soupper, ny faire des enfans, qu'auant le sommeil: ny les faire debout: ny porter ma sueur: ny m'abreuuer d'eau pure ou de vin pur: ny me tenir nud teste long temps: ny me faire tondre apres disner. Et me passerois autant mal-aisément de mes gans, que de ma chemise: et de me lauer à l'issuë de table, et à mon leuer: et de ciel et rideaux à mon lict, comme de choses bien necessaires. Ie disnerois sans nape: mais à l'Alemande sans seruiette blanche, tres-incommodéement. Ie les souïlle plus qu'eux et les Italiens ne font: et m'ayde peu de cullier, et de fourchete. Ie plains qu'on n'aye suyuy vn train, que i'ay veu commencer à l'exemple des Roys: Qu'on nous changeast de seruiette, selon les seruices, comme d'assiette. Nous tenons de ce laborieux soldat Marius, que vieillissant, il deuint delicat en son boire: et ne le prenoit qu'en vne sienne couppe particuliere. Moy ie me laisse aller de mesme à certaine forme de verres, et ne boy pas volontiers en verre commun. Non plus que d'vne main commune. Tout metail m'y desplaist au prix d'vne matiere claire et transparante. Que mes yeux y tastent aussi selon leur capacité. Ie dois plusieurs telles mollesses à l'vsage. Nature m'a aussi d'autre part apporté les siennes: comme de ne soustenir plus deux plains repas en vn iour, sans surcharger mon estomach: ny l'abstinence pure de l'vn des repas: sans me remplir de vents, assecher ma bouche, estonner mon appetit.

De m'offenser d'vn long serein. Car depuis quelques années, aux couruées de la guerre, quand toute la nuict y court, comme il aduient communément, apres cinq ou six heures, l'estomach me commence à troubler, auec vehemente douleur de teste: et n'arriue point au iour, sans vomir. Comme les autres s'en vont desieuner, ie m'en vay dormir: et au partir de là, aussi gay qu'au parauant.

I'auois tousiours appris, que le serein ne s'espandoit qu'à la naissance de la nuict: mais hantant ces années passées familierement, et long temps, vn seigneur imbu de cette creance, que le serein est plus aspre et dangereux sur l'inclination du soleil, vne heure ou deux auant son coucher: lequel il euite songneusement, et mesprise celuy de la nuict: il a cuidé m'imprimer, non tant son discours, que son sentiment. Quoy, que le doubte mesme, et l'inquisition frappe nostre imagination, et nous change? Ceux qui cedent tout à coup à ces pentes, attirent l'entiere ruine sur eux. Et plains plusieurs Gentils-hommes, qui par la sottise de leurs medecins, se sont mis en chartre tous ieunes et entiers. Encores vaudroit-il mieux souffrir vn reume, que de perdre pour iamais, par desaccoustumance, le commerce de la vie commune, en action de si grand vsage. Fascheuse science: qui nous descrie les plus douces heures du iour.

Estendons nostre possession iusques aux derniers moyens. Le plus souuent on s'y durcit, en s'opiniastrant, et corrige lon sa complexion: comme fit Cæsar le haut mal, à force de le mespriser et corrompre. On se doit adonner aux meilleures regles, mais non pas l'obligation et seruitude soit vtile. Et les Roys et les philosophes fientent, et les dames aussi. Les vies publiques se doiuent à la ceremonie: la mienne obscure et priuée, iouït de toute dispence naturelle.

Soldat et Gascon, sont qualitez aussi, vn peu subiettes à l'indiscretion. Parquoy, ie diray cecy de cette action: qu'il est besoing de la renuoyer à certaines heures, prescriptes et nocturnes, et s'y forcer par coustume, et assubiectir, comme i'ay faict. Mais non s'assuiectir, comme i'ay faict en vieillissant, au soing de particuliere commodité de lieu, et de siege, pour ce seruice: et le rendre empeschant par longueur et mollesse. Toutesfois aux plus sales offices, est-il pas aucunement excusable, de requerir plus de soing et de netteté? _Naturâ homo mundum et elegans animal est._ De toutes les actions naturelles, c'est celle, que ie souffre plus mal volontiers m'estre interrompue. I'ay veu beaucoup de gens de guerre, incommodez du desreiglement de leur ventre. Tandis que le mien et moy, ne nous faillions iamais au poinct de nostre assignation: qui est au sault du lict, si quelque violente occupation, ou maladie ne nous trouble. Ie ne iuge donc point, comme ie disois, où les malades se puissent mettre mieux en seurté, qu'en se tenant coy, dans le train de vie, où ils se sont esleuez et nourris. Le changement, quel qu'il soit, estonne et blesse. Allez croire que les chastaignes nuisent à vn Perigourdin, ou à vn Lucquois: et le laict et le fromage aux gens de la montaigne. On leur va ordonnant, vne non seulement nouuelle, mais contraire forme de vie. Mutation qu'vn sain ne pourroit souffrir. Ordonnez de l'eau à vn Breton de soixante dix ans: enfermez dans vne estuue vn homme de marine: deffendez le promener à vn laquay Basque: ils les priuent de mouuement et en fin d'air et de lumiere.

_An viuere tanti est?

Cogimur à suetis animum suspendere rebus, Atque, vt viuamus, viuere desinimus: Hos superesse reor, quibus et spirabilis aer, Et lux, qua regimur, redditur ipsa grauis._ S'ils ne font autre bien, ils font aumoins cecy, qu'ils preparent de bonne heure les patiens à la mort, leur sapant peu à peu et retranchant l'vsage de la vie. Et sain et malade, ie me suis volontiers laissé aller aux appetits qui me pressoient. Ie donne grande authorité à mes desirs et propensions. Ie n'ayme point à guarir le mal par le mal. Ie hay les remedes qui importunent plus que la maladie.

D'estre subiect à la colique, et subiect à m'abstenir du plaisir de manger des huitres, ce sont deux maux pour vn. Le mal nous pinse d'vn costé, la regle de l'autre. Puis-qu'on est au hazard de se mesconter, hasardons nous plustost à la suitte du plaisir. Le monde faict au rebours, et ne pense rien vtile, qui ne soit penible. La facilité luy est suspecte. Mon appetit en plusieurs choses, s'est assez heureusement accommodé par soy-mesme, et rangé à la santé de mon estomach. L'acrimonie et la pointe des sauces m'agréerent estant ieune: mon estomach s'en ennuyant depuis, le goust l'a incontinent suyuy. Le vin nuit aux malades: c'est la premiere chose, dequoy ma bouche se desgouste, et d'vn degoust inuincible. Quoy que ie reçoiue desagreablement, me nuyt; et rien ne me nuyt, que ie face auec faim, et allegresse. Ie n'ay iamais receu nuysance d'action, qui m'eust esté bien plaisante. Et si ay fait ceder à mon plaisir, bien largement, toute conclusion medicinalle. Et me suis ieune, _Quem circumcursans huc atque huc sæpe Cupido Fulgebat crocina splendidus in tunica,_ presté autant licentieusement et inconsidérement qu'autre, au desir qui me tenoit saisi: _Et militaui non sine gloria._ Plus toutesfois en continuation et en durée, qu'en saillie.

_Sex me vix memini sustinuisse vices._ Il y a du malheur certes, et du miracle, à confesser, en quelle foiblesse d'ans, ie me rencontray premierement en sa subiection. Ce fut bien rencontre: car ce fut long temps auant l'aage de choix et de cognoissance. Il ne me souuient point de moy de si loing. Et peut on marier ma fortune à celle de Quartilla, qui n'auoit point memoire de son fillage.

_Inde tragus celerésque pili, mirandáque matri Barba meæ._ Les medecins ployent ordinairement auec vtilité, leurs regles, à la violence des enuies aspres, qui suruiennent aux malades. Ce grand desir ne se peut imaginer, si estranger et vicieux, que Nature ne s'y applique. Et puis, combien est-ce de contenter la fantasie? A mon opinion cette piece là importe de tout: au moins, au delà de toute autre. Les plus griefs et ordinaires maux, sont ceux que la fantasie nous charge. Ce mot Espagnol me plaist à plusieurs visages: _Defienda me Dios de my._ Ie plains estant malade, dequoy ie n'ay quelque desir qui me donne ce contentement de l'assouuir: à peine m'en destourneroit la medecine. Autant en fay-ie sain. Ie ne voy guere plus qu'esperer et vouloir. C'est pitié d'estre alanguy et affoibly, iusques au souhaiter. L'art de medecine, n'est pas si resolue, que nous soyons sans authorité, quoy que nous facions. Elle change selon les climats, et selon les Lunes: selon Fernel et selon l'Escale.

Si vostre medecin ne trouue bon, que vous dormez, que vous vsez de vin, ou de telle viande: ne vous chaille: ie vous en trouueray vn autre qui ne sera pas de son aduis. La diuersité des arguments et opinions medicinales, embrasse toute sorte de formes. Ie vis vn miserable malade, creuer et se pasmer d'alteration, pour se guarir: et estre moqué depuis par vn autre medecin: condamnant ce conseil comme nuisible. Auoit-il pas bien employé sa peine? Il est mort freschement de la pierre, vn homme de ce mestier, qui s'estoit seruy d'extreme abstinence à combattre son mal: ses compagnons disent, qu'au rebours, ce ieusne l'auoit asseché, et luy auoit cuit le sable dans les rongnons. I'ay apperceu qu'aux blesseures, et aux maladies, le parler m'esmeut et me nuit, autant que desordre que ie face. La voix me couste, et me lasse: car ie l'ay haute et efforcée.

Si que, quand ie suis venu à entretenir l'oreille des grands, d'affaires de poix, ie les ay mis souuent en soing de moderer ma voix. Ce compte merite de me diuertir. Quelqu'vn, en certaine eschole Grecque, parloit haut comme moy: le maistre des ceremonies luy manda qu'il parlast plus bas: Qu'il m'enuoye, fit-il, le ton auquel il veut que ie parle. L'autre luy repliqua, qu'il prinst son ton des oreilles de celuy à qui il parloit. C'estoit bien dit, pourueu qu'il s'entende: Parlez selon ce que vous auez affaire à vostre auditeur.

Car si c'est à dire, suffise vous qu'il vous oye: ou, reglez vous par luy: ie ne trouue pas que ce fust raison. Le ton et mouuement de la voix, a quelque expression, et signification de mon sens: c'est à moy à le conduire, pour me representer. Il y a voix pour instruire, voix pour flater, ou pour tancer. Ie veux que ma voix non seulement arriue à luy, mais à l'auanture qu'elle le frappe, et qu'elle le perse. Quand ie mastine mon laquay, d'vn ton aigre et poignant: il seroit bon qu'il vinst à me dire: Mon maistre parlez plus doux, ie vous oy bien. _Est quædam vox ad auditum accommodata, non magnitudine, sed proprietate._ La parole est moitié à celuy qui parle, moitié à celuy qui l'escoute. Cestuy-cy se doibt preparer à la receuoir, selon le branle qu'elle prend. Comme entre ceux qui ioüent à la paume, celuy qui soustient, se desmarche et s'appreste, selon qu'il voit remuer celuy qui luy iette le coup, et selon la forme du coup.

L'experience m'a encores appris cecy, que nous nous perdons d'impatience. Les maux ont leur vie, et leurs bornes, leurs maladies et leur santé. La constitution des maladies, est formée au patron de la constitution des animaux. Elles ont leur fortune limitée dès leur naissance: et leurs iours. Qui essaye de les abbreger imperieusement, par force, au trauers de leur course, il les allonge et multiplie: et les harselle, au lieu de les appaiser. Ie suis de l'aduis de Crantor, qu'il ne faut ny obstinéement s'opposer aux maux, et à l'estourdi: ny leur succomber de mollesse: mais qu'il leur faut ceder naturellement, selon leur condition et la nostre. On doit donner passage aux maladies: et ie trouue qu'elles arrestent moins chez moy, qui les laisse faire. Et en ay perdu de celles qu'on estime plus opiniastres et tenaces, de leur propre decadence: sans ayde et sans art, et contre ses regles. Laissons faire vn peu à Nature: elle entend mieux ses affaires que nous. Mais vn tel en mourut. Si ferez vous: sinon de ce mal là, d'vn autre. Et combien n'ont pas laissé d'en mourir, ayants trois medecins à leur cul? L'exemple est vn miroüer vague, vniuersel et à tout sens. Si c'est vne medecine voluptueuse, acceptez la; c'est tousiours autant de bien present. Ie ne m'arresteray ny au nom ny à la couleur, si elle est delicieuse et appetissante.

Le plaisir est des principales especes du profit. I'ay laissé enuieillir et mourir en moy, de mort naturelle, des rheumes; defluxions goutteuses; relaxation; battement de cœur; micraines; et autres accidens, que i'ay perdu, quand ie m'estois à demy formé à les nourrir. On les coniure mieux par courtoisie, que par brauerie. Il faut souffrir doucement les loix de nostre condition. Nous sommes pour vieillir, pour affoiblir, pour estre malades, en despit de toute medecine. C'est la premiere leçon, que les Mexicains font à leurs enfans; quand au partir du ventre des meres, ils les vont saluant, ainsin: Enfant, tu és venu au monde pour endurer: endure, souffre, et tais toy. C'est iniustice de se douloir qu'il soit aduenu à quelqu'vn, ce qui peut aduenir à chacun. _Indignare si quid in te iniquè propriè constitutum est._ Voyez vn vieillart, qui demande à Dieu qu'il luy maintienne sa santé entiere et vigoureuse; c'est à dire qu'il le remette en ieunesse.

_Stulte, quid hæc frustra votis puerilibus optas?_ N'est-ce pas folie? Sa condition ne le porte pas. La goutte, la grauelle, l'indigestion, sont symptomes des longues années; comme des longs voyages, la chaleur, les pluyes, et les vents. Platon ne croit pas, qu'Æsculape se mist en peine, de prouuoir par regimes, à faire durer la vie, en vn corps gasté et imbecille: inutile à son pays, inutile à sa vacation: et à produire des enfants sains et robustes: et ne trouue pas ce soing conuenable à la iustice et prudence diuine, qui doit conduire toutes choses à l'vtilité. Mon bon homme, c'est faict: on ne vous sçauroit redresser: on vous plastrera pour le plus, et estançonnera vn peu, et allongera-lon de quelque heure vostre misere.

_Non secus instantem cupiens fulcire ruinam, Diuersis contrà nititur obijcibus, Donec certa dies, omni compage soluta, Ipsum cum rebus subruat auxilium._ Il faut apprendre à souffrir, ce qu'on ne peut euiter. Nostre vie est composée, comme l'harmonie du monde, de choses contraires, aussi de diuers tons, doux et aspres, aigus et plats, mols et graues. Le musicien qui n'en aymeroit que les vns, que voudroit il dire? Il faut qu'il s'en sçache seruir en commun, et les mesler. Et nous aussi, les biens et les maux, qui sont consubstantiels à nostre vie. Nostre estre ne peut sans ce meslange; et y est l'vne bande non moins necessaire que l'autre. D'essayer à regimber contre la necessité naturelle, c'est representer la folie de Ctesiphon, qui entreprenoit de faire à coups de pied auec sa mule. Ie consulte peu, des alterations, que ie sens. Car ces gens icy sont auantageux, quand ils vous tiennent à leur misericorde. Ils vous gourmandent les oreilles, de leurs prognostiques, et me surprenant autre fois affoibly du mal, m'ont iniurieusement traicté de leurs dogmes, et troigne magistrale: me menassant tantost de grandes douleurs, tantost de mort prochaine.

Ie n'en estois abbatu, ny deslogé de ma place, mais i'en estois heurté et poussé. Si mon iugement n'en est ny changé, ny troublé: au moins il en estoit empesché. C'est tousiours agitation et combat.

Or ie traicte mon imagination le plus doucement que ie puis; et la deschargerois si ie pouuois, de toute peine et contestation. Il la faut secourir, et flatter, et pipper qui peut. Mon esprit est propre à cet office. Il n'a point faute d'apparences par tout. S'il persuadoit, comme il presche, il me secourroit heureusement. Vous en plaist-il vn exemple? Il dict, que c'est pour mon mieux, que i'ay la grauele.

Que les bastimens de mon aage, ont naturellement à souffrir quelque gouttiere. Il est temps qu'ils commencent à se lascher et desmentir.

C'est vne commune necessité. Et n'eust on pas faict pour moy, vn nouueau miracle. Ie paye par là, le loyer deu à la vieillesse; et ne sçaurois en auoir meilleur comte. Que la compagnie me doit consoler; estant tombé en l'accident le plus ordinaire des hommes de mon temps. I'en vois par tout d'affligez de mesme nature de mal. Et m'en est la societé honorable, d'autant qu'il se prend plus volontiers aux grands: son essence a de la noblesse et de la dignité. Que des hommes qui en sont frappez, il en est peu de quittes à meilleure raison: et si, il leur couste la peine d'vn facheux regime, et la prise ennuieuse, et quotidienne, des drogues medecinales. Là où, ie le doy purement à ma bonne fortune. Car quelques bouillons communs de l'eringium, et herbe du Turc, que deux ou trois fois i'ay aualé, en faueur des dames, qui plus gracieusement que mon mal n'est aigre, m'en offroyent la moitié du leur, m'ont semblé egalement faciles à prendre, et inutiles en operation.

Ils ont à payer mille vœux à Æsculape, et autant d'escus à leur medecin, de la profluuion de sable aisée et abondante, que ie reçoy souuent par le benefice de Nature. La decence mesme de ma contenance en compagnie, n'en est pas troublée: et porte mon eau dix heures, et aussi long temps qu'vn sain. La crainte de ce mal, dit-il, t'effrayoit autresfois, quand il t'estoit incogneu. Les cris et le desespoir, de ceux qui l'aigrissent par leur impatience, t'en engendroient l'horreur. C'est vn mal, qui te bat les membres, par lesquels tu as le plus failly. Tu és homme de conscience: _Quæ venit indignè pæna, dolenda venit._ Regarde ce chastiement; il est bien doux au prix d'autres, et d'vne faueur paternelle. Regarde sa tardifueté: il n'incommode et occupe, que la saison de ta vie, qui ainsi comme ainsin est mes-huy perdue et sterile; ayant faict place à la licence et plaisirs de ta ieunesse, comme par composition. La crainte et pitié, que le peuple a de ce mal, te sert de matiere de gloire. Qualité, de laquelle si tu as le iugement purgé, et en as guery ton discours, tes amis pourtant en recognoissent encore quelque teinture en ta complexion. Il y a plaisir à ouyr dire de soy: Voyla bien de la force: voila bien de la patience.

On te voit suer d'ahan, pallir, rougir, trembler, vomir iusques au sang, souffrir des contractions et conuulsions estranges, degoutter par fois de grosses larmes des yeux, rendre les vrines espesses, noires, et effroyables, ou les auoir arrestées par quelque pierre espineuse et herissée qui te poinct, et escorche cruellement le col de la verge, entretenant cependant les assistans, d'vne contenance commune; bouffonant à pauses auec tes gens: tenant ta partie en vn discours tendu: excusant de parolle ta douleur, et rabbatant de ta souffrance. Te souuient-il de ces gens du temps passé, qui recherchoyent les maux auec si grand faim, pour tenir leur vertu en haleine, et en exercice? mets le cas que Nature te porte, et te pousse à cette glorieuse escole, en laquelle tu ne fusses iamais entré de ton gré. Si tu me dis, que c'est vn mal dangereux et mortel: quels autres ne le sont? Car c'est vne pipperie medecinale, d'en excepter aucuns; qu'ils disent n'aller point de droict fil à la mort. Qu'importe, s'ils y vont par accident; et s'ils glissent, et gauchissent aisément, vers la voye qui nous y meine? Mais tu ne meurs pas de ce que tu es malade: tu meurs de ce que tu es viuant.

La mort te tue bien, sans le secours de la maladie. Et à d'aucuns, les maladies ont esloigné la mort: qui ont plus vescu, de ce qu'il leur sembloit s'en aller mourants. Ioint qu'il est, comme des playes, aussi des maladies medecinales et salutaires. La colique est souuent non moins viuace que vous. Il se voit des hommes, ausquels elle a continué depuis leur enfance iusques à leur extreme vieillesse; et s'ils ne luy eussent failly de compagnie, elle estoit pour les assister plus outre. Vous la tuez plus souuent qu'elle ne vous tue.

Et quand elle te presenteroit l'image de la mort voisine, seroit-ce pas vn bon office, à vn homme de tel aage, de le ramener aux cogitations de sa fin? Et qui pis est, tu n'as plus pour quoy guerir.

Ainsi comme ainsin, au premier jour la commune necessité t'appelle.

Considere combien artificielement et doucement, elle te desgouste de la vie, et desprend du monde: non te forçant, d'vne subiection tyrannique, comme tant d'autres maux, que tu vois aux vieillards, qui les tiennent continuellement entrauez, et sans relasche de foiblesses et douleurs: mais par aduertissemens, et instructions reprises à interualles; entremeslant des longues pauses de repos, comme pour te donner moyen de mediter et repeter sa leçon à ton aise. Pour te donner moyen de iuger sainement, et prendre party en homme de cœur, elle te presente l'estat de ta condition entiere, et en bien et en mal; et en mesme iour, vne vie tres-alegre tantost, tantost insupportable. Si tu n'accoles la mort, au moins tu luy touches en paume, vne fois le mois. Par où tu as de plus à esperer, qu'elle t'attrappera vn iour sans menace. Et qu'estant si souuent conduit iusques au port: te fiant d'estre encore aux termes accoustumez, on t'aura et ta fiance, passé l'eau vn matin, inopinément.

On n'a point à se plaindre des maladies, qui partagent loyallement le temps auec la santé. Ie suis obligé à la Fortune, dequoy elle m'assaut si souuent de mesme sorte d'armes. Elle m'y façonne, et m'y dresse par vsage, m'y durcit et habitue: ie sçay à peu pres mes-huy, en quoy i'en dois estre quitte. A faute de memoire naturelle, i'en forge de papier. Et comme quelque nouueau symptome suruient à mon mal, ie l'escris: d'où il aduient, qu'à cette heure, estant quasi passé par toute sorte d'exemples: si quelque estonnement me menace: feuilletant ces petits breuets descousus, comme des feuilles Sybillines, ie ne faux plus de trouuer où me consoler, de quelque prognostique fauorable, en mon experience passée. Me sert aussi l'accoustumance, à mieux esperer pour l'aduenir.

Car la conduicte de ce vuidange, ayant continué si long temps; il est à croire, que Nature ne changera point ce train, et n'en aduiendra autre pire accident, que celuy que ie sens. En outre; la condition de cette maladie n'est point mal aduenante à ma complexion prompte et soudaine. Quand elle m'assault mollement, elle me faict peur, car c'est pour long temps. Mais naturellement, elle a des excez vigoureux et gaillarts. Elle me secouë à outrance, pour vn iour ou deux. Mes reins ont duré vn aage, sans alteration; il y en a tantost vn autre, qu'ils ont changé d'estat. Les maux ont leur periode comme les biens: à l'aduanture est cet accident à sa fin.

L'aage affoiblit la chaleur de mon estomach; sa digestion en estant moins parfaicte, il renuoye cette matiere cruë à mes reins. Pourquoy ne pourra estre à certaine reuolution, affoiblie pareillement la chaleur de mes reins; si qu'ils ne puissent plus petrifier mon flegme; et Nature s'acheminer à prendre quelque autre voye de purgation?

Les ans m'ont euidemment faict tarir aucuns rheumes. Pourquoy ces excremens, qui fournissent de matiere à la graue? Mais est-il rien doux, au prix de cette soudaine mutation; quand d'vne douleur extreme, ie viens par le vuidange de ma pierre, à recouurer, comme d'vn esclair, la belle lumiere de la santé: si libre, et si pleine: comme il aduient en noz soudaines et plus aspres coliques? Y a il rien en cette douleur soufferte, qu'on puisse contrepoiser au plaisir d'vn si prompt amendement? De combien la santé me semble plus belle apres la maladie, si voisine et si contigue, que ie les puis recognoistre en presence l'vne de l'autre, en leur plus hault appareil: où elles se mettent à l'enuy, comme pour se faire teste et contrecarre!

Tout ainsi que les Stoïciens disent, que les vices sont vtilement introduicts, pour donner prix et faire espaule à la vertu: nous pouuons dire, auec meilleure raison, et coniecture moins hardie, que Nature nous a presté la douleur, pour l'honneur et seruice de la volupté et indolence. Lors que Socrates apres qu'on l'eust deschargé de ses fers, sentit la friandise de cette demangeaison, que leur pesanteur auoit causé en ses iambes: il se resiouit, à considerer l'estroitte alliance de la douleur à la volupté: comme elles sont associées d'vne liaison necessaire: si qu'à tours, elles se suyuent, et entr'engendrent: et s'escrioit au bon Esope, qu'il deust auoir pris, de cette consideration, vn corps propre à vne belle fable. Le pis que ie voye aux autres maladies, c'est qu'elles ne sont pas si griefues en leur effect, comme elles sont en leur yssue. On est vn an à se