« Il n’y eut jamais un labour d’octobre comme celui de 91, celui où le laboureur, sérieusement averti par Varennes et par Pillnitz, songea pour la première fois, roula en esprit ses périls, et toutes les conquêtes de la Révolution qu’on voulait lui arracher. Son travail, animé d’une indignation guerrière, était déjà pour lui une campagne en esprit. Il labourait en soldat, imprimait à la charrue le pas militaire, et, touchant ses bêtes d’un plus sévère aiguillon, criait à l’une: « Hue! la Prusse! » à l’autre: « Va donc, Autriche! » Le bœuf marchait comme un cheval, le soc allait âpre et rapide, le noir sillon fumait, plein de souffle et plein de vie.
« C’est que cet homme ne supportait pas patiemment de se voir ainsi troublé dans sa possession récente, dans ce premier moment où la dignité humaine s’était réveillée en lui. Libre et foulant un champ libre, s’il frappait du pied, il sentait sous lui une terre sans droit ni dîme, qui déjà était à lui ou serait à lui demain… Plus de seigneurs! |43 Tous seigneurs! Tous rois, chacun sur sa terre, le vieux dicton réalisé: Pauvre homme, en sa maison, Roi est.
« En sa maison, et dehors. Est-ce que la France entière n’est pas sa maison maintenant? » Et plus loin, en parlant de l’effet produit sur les paysans par l’invasion de Brunswick: « Brunswick, entré dans Verdun, s’y trouva si commodément qu’il y resta une semaine. Là, déjà, les émigrés qui entouraient le roi de Prusse commencèrent à lui rappeler les promesses qu’il avait faites. Ce prince avait dit, au départ, ces étranges paroles (Hardenberg les entendit): « Qu’il ne se mêlerait pas du gouvernement de la France, que seulement il rendrait au roi l’autorité absolue ». Rendre au roi la royauté, les églises aux prêtres, les propriétés aux propriétaires, c’était toute son ambition. Et pour tous ces bienfaits, que demandait-il à la France? Nulle cession de territoire, rien que les frais d’une guerre entreprise pour la sauver.
« Ce petit mot: rendre les propriétés, contenait beaucoup. Le grand propriétaire était le clergé, il s’agissait de lui restituer un bien de quatre milliards, d’annuler les ventes qui s’en étaient faites pour un milliard dès janvier 92, et qui depuis, en neuf mois, s’étaient énormément accrues. Que devenaient une infinité de contrats dont cette opération avait été l’occasion directe ou indirecte? Ce n’étaient pas seulement les acquéreurs qui étaient lésés, mais ceux qui leur prêtaient de l’argent, |44 mais les sous-acquéreurs auxquels ils avaient vendu, une foule d’autres personnes…, un grand peuple, et véritablement attaché à la Révolution par un intérêt respectable. Ces propriétés, détournées depuis plusieurs siècles du but des pieux fondateurs, la Révolution les avait rappelées à leur destination véritable, la vie et l’entretien du pauvre. Elles avaient passé de la main morte à la vivante, des paresseux aux travailleurs, des abbés libertins, des chanoines ventrus, des évêques fastueux, à l’honnête laboureur. Une France nouvelle s’était faite dans ce court espace de temps. Et ces ignorants (les émigrés) qui amenaient l’étranger ne s’en doutaient pas… « À ces mots significatifs de restauration des prêtres, de restitution, etc., le paysan dressa l’oreille et comprit que | c’était toute la contre-révolution qui entrait en France, qu’une mutation immense et des choses et des personnes allait arriver. Tous n’avaient pas de fusils, mais ceux qui en eurent en prirent; qui avait une fourche prit la fourche, et qui une faux, une faux. Un phénomène eut lieu sur la terre de France. Elle parut changée tout à coup au passage de l’étranger. Elle devint un désert. Les grains disparurent, et, comme si un tourbillon les eût emportés, ils s’en allèrent à l’ouest. Il ne resta sur la route qu’une chose pour l’ennemi, les raisins verts, la maladie et la mort. » Et encore plus loin, Michelet trace ce tableau du soulèvement des paysans de la France: « La population courait au combat d’un tel élan que l’autorité commençait à s’en effrayer et la retenait en arrière. Des masses |45 confuses, à peu près sans armes, se précipitaient vers un même point; on ne savait comment les loger ni les nourrir. Dans l’Est, spécialement en Lorraine, les collines, tous les postes dominants étaient devenus des camps grossièrement fortifiés d’arbres abattus, à la manière de nos vieux camps du temps de César. Vercingétorix se serait cru, à cette vue, en pleine Gaule. Les Allemands avaient fort à songer, quand ils dépassaient, laissaient derrière eux ces camps populaires. Quel serait pour eux le retour? Qu’aurait été une déroute à travers ces masses hostiles qui, de toutes parts, comme les eaux, dans une grande fonte de neige, seraient descendues sur eux?… Ils devaient s’en apercevoir: ce n’était pas à une armée qu’ils avaient affaire, mais bien à la France. » Hélas! n’est-ce pas tout le contraire de ce que nous voyons aujourd’hui? Mais pourquoi cette même France qui, en 1792, s’était levée tout entière pour repousser l’invasion étrangère, pourquoi ne se lève-t-elle pas aujourd’hui qu’elle est menacée par un danger bien plus terrible que celui de 1792? Ah! c’est qu’en 1792 elle a été électrisée par la Révolution, et qu’aujourd’hui elle est paralysée par la Réaction, protégée et représentée par son gouvernement de la soi-disant Défense nationale.
Pourquoi les paysans s’étaient-ils soulevés en masse contre les Prussiens de 1792, et pourquoi |46 restent-ils non-seulement inertes, mais plutôt favorables à ces mêmes Prussiens contre cette même République, aujourd’hui? Ah! c’est que, pour eux, ce n’est plus la même République. La République fondée par la Convention nationale, le 22 septembre 1792, était une République éminemment populaire et révolutionnaire. Elle avait offert au peuple un intérêt immense, ou, comme dit Michelet, respectable. Par la confiscation en masse des biens de l’Église d’abord, et plus tard de la noblesse émigrée ou révoltée, ou soupçonnée et décapitée, elle lui avait donné la terre, et pour rendre la restitution de cette terre à ses anciens propriétaires impossible, le peuple s’était levé en masse. — Tandis que la République actuelle, nullement populaire, mais au contraire pleine d’hostilité et de défiance contre le peuple, République d’avocats, d’impertinents doctrinaires, et bourgeoise s’il en fut, ne lui offre rien que des phrases, un surcroît d’impôts et des risques, sans la moindre compensation matérielle.
Le paysan, lui aussi, ne croit pas en cette république, mais par une autre raison que les bourgeois. Il n’y croit pas précisément parce qu’il la trouve trop bourgeoise, trop favorable aux intérêts de la bourgeoisie, et il nourrit au fond de son cœur contre les bourgeois une haine sournoise, qui, pour se manifester sous une forme différente, n’est pas moins intense que la haine des ouvriers des villes contre cette classe devenue aujourd’hui si peu respectable.
Les paysans, l’immense majorité des paysans au moins, ne l’oublions jamais, quoique devenus propriétaires en France, n’en vivent pas moins du travail de leurs bras. C’est là ce qui les sépare foncièrement de la classe bourgeoise, dont la plus grande majorité vit de l’exploitation lucrative du travail des masses populaires; et ce qui l’unit, d’un autre côté, aux travailleurs des villes, malgré la différence de leurs positions, toute au désavantage |47 de ces derniers, et la différence d’idées, les malentendus dans les principes qui en résultent malheureusement trop souvent.
Ce qui éloigne surtout les paysans des ouvriers des villes, | c’est une certaine aristocratie d’intelligence, d’ailleurs très mal fondée, que les ouvriers ont le tort d’afficher souvent devant eux. Les ouvriers sont sans contredit plus lettrés, leur intelligence, leur savoir, leurs idées sont plus développés. Au nom de cette petite supériorité scientifique, il leur arrive quelquefois de traiter les paysans d’en haut, de leur marquer leur dédain. Et, comme je l’ai déjà fait observer dans un autre écrit, les ouvriers ont grand tort, car à ce même titre, et avec beaucoup plus de raison apparente, les bourgeois, qui sont beaucoup plus savants et beaucoup plus développés que les ouvriers, auraient encore plus le droit de mépriser ces derniers. Et les bourgeois, comme on sait, ne manquent pas de s’en prévaloir.
Permettez-moi, cher ami, de répéter ici quelques pages de l’écrit que je viens de citer: « Les paysans, ai-je dit dans cette brochure, considèrent les ouvriers des villes comme des partageux, et craignent que les socialistes ne viennent confisquer leur terre qu’ils aiment au-dessus de toute chose. — Que doivent donc faire les ouvriers pour vaincre cette défiance et cette animosité des paysans contre eux? D’abord, cesser de leur témoigner leur mépris, cesser de les mépriser. Cela est nécessaire pour le salut de la révolution, car la haine des paysans constitue un immense danger. S’il n’y avait pas cette défiance et cette haine, la révolution aurait été faite depuis longtemps, car l’animosité qui existe malheureusement dans les campagnes contre les villes constitue, non-seulement en France, mais dans tous les pays, la base et la force principale |48 de la réaction. Donc, dans l’intérêt de la révolution qui doit les émanciper, les ouvriers doivent cesser au plus vite de témoigner ce mépris aux paysans. Ils le doivent par justice, car vraiment ils n’ont aucune raison pour les mépriser et pour les détester. Les paysans ne sont pas des fainéants, ce sont de rudes travailleurs comme eux-mêmes, seulement ils travaillent dans des conditions différentes. Voilà tout. En présence du bourgeois exploiteur, l’ouvrier doit se sentir le frère du paysan.
« Les paysans marcheront avec les ouvriers des villes pour le salut de la patrie aussitôt qu’ils seront convaincus que les ouvriers des villes ne prétendent pas leur imposer leur volonté ni un ordre politique et social quelconque inventé par les villes pour la plus grande félicité des campagnes; aussitôt qu’ils auront acquis l’assurance que les ouvriers n’ont aucunement l’intention de leur prendre leur terre.
« Eh bien, il est de toute nécessité aujourd’hui que les ouvriers renoncent réellement à cette prétention et à cette intention, et qu’ils y renoncent de manière à ce que les paysans le sachent et en demeurent réellement convaincus. Les ouvriers doivent y renoncer, car alors même que des prétentions pareilles seraient réalisables, elles seraient souverainement injustes et réactionnaires; et maintenant que leur réalisation est devenue absolument impossible, elles ne constitueraient qu’une criminelle folie.
« De quel droit les ouvriers imposeraient-ils aux paysans une forme de gouvernement ou d’organisation quelconque? Du droit de la révolution, dit-on. Mais la révolution n’est plus révolution, lorsqu’au lieu de provoquer la liberté dans les masses, elle suscite la réaction dans leur sein. Le moyen et la condition, sinon le but principal |49 de la révolution, c’est l’anéantissement du principe de l’autorité dans toutes ses manifestations possibles, c’est l’abolition complète de l’État politique et juridique, parce que l’État, frère cadet de l’Église, comme l’a fort bien démontré Proudhon, est la consécration historique de tous les despotismes, de tous les privilèges, la raison politique de tous les asservissements économiques et sociaux, l’essence même et le centre de toute réaction. Lorsque, au nom de la révolution, on veut faire de l’État, ne fût-ce que de l’État provisoire, on fait de la réaction et on travaille pour le despotisme, non pour la liberté; pour l’institution du privilège contre l’égalité.
« C’est clair comme le jour. Mais les ouvriers socialistes de la France, élevés dans les traditions politiques des Jacobins, n’ont jamais voulu le comprendre. Maintenant ils seront forcés de le comprendre, par bonheur pour la révolution et pour eux-mêmes. D’où leur est venue cette prétention aussi | ridicule qu’arrogante, aussi injuste que funeste, d’imposer leur idéal politique et social à dix millions de paysans qui n’en veulent pas? C’est évidemment encore un héritage bourgeois, un legs politique du révolutionnarisme bourgeois. Quel est le fondement, l’explication, la théorie de cette prétention? C’est la supériorité prétendue ou réelle de l’intelligence, de l’instruction, en un mot de la civilisation ouvrière, sur la civilisation des campagnes. Mais savez-vous qu’avec un tel principe on peut légitimer toutes les conquêtes, consacrer toutes les oppressions? Les bourgeois n’en ont jamais eu d’autre pour prouver leur mission de gouverner, ou, ce qui veut dire la même chose, d’exploiter le monde ouvrier. De nation à nation, aussi bien que d’une classe à une autre, ce principe fatal, et qui n’est autre que celui de l’autorité, explique et pose comme un droit tous les envahissements et toutes les conquêtes. Les Allemands ne s’en sont-ils pas toujours servis pour excuser tous leurs attentats |50 contre la liberté et contre l’indépendance des peuples slaves et pour en légitimer la germanisation violente et forcée? C’est, disent-ils, la conquête de la civilisation sur la barbarie. Prenez garde; les Allemands commencent à s’apercevoir aussi que la civilisation germanique, protestante, est bien supérieure à la civilisation catholique représentée, en général, par les peuples de race latine, et à la civilisation française en particulier. Prenez garde qu’ils ne s’imaginent bientôt qu’ils ont la mission de vous civiliser et de vous rendre heureux, comme vous vous imaginez, vous, avoir la mission de civiliser et d’émanciper vos compatriotes, vos frères, les paysans de la France. Pour moi, l’une et l’autre prétention sont également odieuses, et je vous déclare que, tant dans les rapports internationaux que dans les rapports d’une classe à une autre, je serai toujours du côté de ceux qu’on voudra civiliser par ce procédé. Je me révolterai avec eux contre tous ces civilisateurs arrogants, qu’ils s’appellent les ouvriers ou les Allemands, et, en me révoltant contre eux, je servirai la révolution contre la réaction.
« Mais s’il en est ainsi, dira-t-on, faut-il abandonner les paysans ignorants et superstitieux à toutes les influences et | à toutes les intrigues de la réaction? Point du tout. Il faut écraser la réaction dans les campagnes aussi bien que dans les villes; mais il faut pour cela l’atteindre dans les faits, et ne pas lui faire la guerre à coups de décrets. Je l’ai déjà dit, on n’extirpe rien avec les décrets. Au contraire, les décrets et tous les actes de l’autorité consolident ce qu’ils veulent détruire.
« Au lieu de vouloir prendre aux paysans les terres qu’ils possèdent aujourd’hui, laissez-les suivre leur instinct naturel, et savez-vous ce qui arrivera alors? |51 Le paysan veut avoir à lui toute la terre; il regarde le grand seigneur et le riche bourgeois, dont les vastes domaines, cultivés par des bras salariés, amoindrissent son champ, comme des étrangers et des usurpateurs. La révolution de 1789 a donné aux paysans les terres de l’Église; ils voudront profiter d’une autre révolution pour gagner celles de la noblesse et de la bourgeoisie.
« Mais si cela arrivait, si les paysans mettaient la main sur toute la portion du sol qui ne leur appartient pas encore, n’aurait-on pas laissé renforcer par là d’une manière fâcheuse le principe de la propriété individuelle, et les paysans ne se trouveraient-ils pas plus que jamais hostiles aux ouvriers socialistes des villes?
« Pas du tout, car, une fois l’État aboli, la consécration juridique et politique, la garantie de la propriété par l’État, leur manquera. La propriété ne sera plus un droit, elle sera réduite à l’état d’un simple fait.
« Alors ce sera la guerre civile, direz-vous. La propriété individuelle n’étant plus garantie par aucune autorité supérieure, politique, administrative, judiciaire et policière, et n’étant plus défendue que par la seule énergie du propriétaire, chacun voudra s’emparer du bien d’autrui, les plus forts pilleront les plus faibles.
« Il est certain que, d’abord, les choses ne se passeront pas d’une manière absolument pacifique; il y aura des luttes; l’ordre public, cette arche sainte des bourgeois, sera troublé, et les premiers faits qui résulteront d’un état de choses pareil pourront constituer ce qu’on est convenu | d’appeler une guerre civile. Mais aimez-vous mieux livrer la France aux Prussiens?… 52 « D’ailleurs, ne craignez pas que les paysans s’entredévorent; s’ils voulaient même essayer de le faire dans le commencement, ils ne tarderaient pas à se convaincre de l’impossibilité matérielle de persister dans cette voie, et alors on peut être certain qu’ils tâcheront de s’entendre, de transiger et de s’organiser entre eux. Le besoin de manger et de nourrir leurs familles, et par conséquent la nécessité de continuer les travaux de la campagne, la nécessité de garantir leurs maisons, leurs familles et leur propre vie contre des attaques imprévues, tout cela les forcera indubitablement à entrer bientôt dans la voie des arrangements mutuels.
Et ne croyez pas non plus que dans ces arrangements amenés en dehors de toute tutelle officielle, par la seule force des choses, les plus forts, les plus riches exercent une influence prédominante. La richesse des riches, n’étant plus garantie par les institutions juridiques, cessera d’être une puissance. Les riches ne sont si influents aujourd’hui que parce que, courtisés par les fonctionnaires de l’État, ils sont spécialement protégés par l’État. Cet appui venant à leur manquer, leur puissance disparaîtra du même coup. Quant aux plus madrés, aux plus forts, ils seront annulés par la puissance collective de la masse des petits et des très petits paysans, ainsi que des prolétaires des campagnes, masse aujourd’hui réduite à la souffrance muette, mais que le mouvement révolutionnaire armera d’une irrésistible puissance.
« Je ne prétends pas, notez-le bien, que les campagnes qui se réorganiseront ainsi, de bas en haut, créeront du premier coup une organisation idéale, conforme dans tous les points à celle que nous rêvons. Ce dont je suis convaincu, c’est que ce sera une organisation vivante, et, comme telle, supérieure mille fois à ce qui existe maintenant. D’ailleurs, cette organisation nouvelle, |53 restant toujours ouverte à la propagande des villes, et ne pouvant plus être fixée et pour ainsi dire pétrifiée par la sanction juridique de l’État, pro | gressera librement, se développant et se perfectionnant d’une manière indéfinie, mais toujours vivante et libre, jamais décrétée ni légalisée, jusqu’à arriver à un point aussi raisonnable qu’on peut l’espérer de nos jours.
« Comme la vie et l’action spontanées, suspendues pendant des siècles par l’action absorbante de l’État, seront rendues aux communes, il est naturel que chaque commune prendra pour point de départ de son développement nouveau, non l’état intellectuel et moral dans lequel la fiction officielle la suppose, mais l’état réel de sa civilisation; et comme le degré de civilisation réelle est très différent entre les communes de France, aussi bien qu’entre celles de l’Europe en général, il en résultera nécessairement une grande différence de développement; mais l’entente mutuelle, l’harmonie, l’équilibre établi d’un commun accord, remplaceront l’unité artificielle et violente des États. Il y aura une vie nouvelle et un monde nouveau… « Vous me direz: « Mais cette agitation révolutionnaire, cette lutte intérieure qui doit naître nécessairement de la destruction des institutions politiques et juridiques, ne paralyseront-elles pas la défense nationale, et, au lieu de repousser les Prussiens, n’aura-t-on pas au contraire livré la France à l’invasion? » « Point du tout. L’histoire nous prouve que jamais les nations ne se montrèrent aussi puissantes au dehors, que lorsqu’elles se sentirent profondément agitées et troublées à l’intérieur, et qu’au contraire elles ne furent jamais aussi faibles que lorsqu’elles apparaissaient unies et tranquilles sous une autorité quelconque. Au fond, rien de plus naturel: la lutte, c’est la pensée active, c’est la vie, |54 et cette pensée active et vivante, c’est la force. Pour vous en convaincre, comparez entre elles quelques époques de votre propre histoire. Mettez en regard la France sortie de la Fronde, développée, aguerrie par les luttes de la Fronde, sous la jeunesse de Louis XIV, et la France de sa vieillesse, la monarchie fortement établie, unifiée, pacifiée par le grand roi: la première toute resplendissante de victoires, la seconde marchant de défaite en défaite à la ruine. Comparez | de même la France de 1792 avec la France d’aujourd’hui. Si jamais la France a été déchirée par la guerre civile, c’est bien en 1792 et 1793; le mouvement, la lutte, une lutte à vie et à mort se produisait sur tous les points de la République; et pourtant la France a repoussé victorieusement l’invasion de l’Europe presque tout entière coalisée contre elle. En 1870, la France unie et pacifiée de l’empire est battue par les armées de l’Allemagne, et se montre démoralisée au point qu’on doit trembler pour son existence. » Ici se présente une question: La révolution de 1792 et de 1793 a pu donner aux paysans, non gratis, mais à un prix très bas, les biens nationaux, c’est-à-dire les terres de l’Église et de la noblesse émigrée, confisquées par l’État. Mais, objecte-t-on, elle n’a plus rien à donner aujourd’hui. Oh! que si; l’Église, les ordres religieux des deux sexes, grâce à la connivence criminelle de la monarchie légitime et du second empire surtout, ne sont-ils pas redevenus fort riches? Il est vrai que la plus grande partie de leurs richesses a été fort prudemment mobilisée, en prévision de |55 révolutions possibles. L’Église, qui, à côté de ses préoccupations célestes, n’a jamais négligé ses intérêts matériels et s’est toujours distinguée par l’habile profondeur de ses spéculations économiques, a placé sans doute la majeure quantité de ses biens terrestres, qu’elle continue d’accroître chaque jour pour le plus grand bien des malheureux et des pauvres, dans toutes sortes d’entreprises commerciales, industrielles et banquières, tant privées que publiques, et dans les rentes de tous les pays, de sorte qu’il ne faudrait rien de moins qu’une banqueroute universelle, qui serait la conséquence inévitable d’une révolution sociale universelle, pour la priver de cette richesse qui constitue aujourd’hui le principal instrument de sa puissance, hélas! encore par trop formidable. Mais il n’en reste pas moins vrai qu’elle possède aujourd’hui, surtout dans le Midi de la France, d’immenses propriétés en terres et en bâtiments, aussi bien qu’en ornements et ustensiles du culte, de véritables trésors en argent, | en or et en pierres précieuses. — Eh bien! tout cela peut et doit être confisqué, non au profit de l’État, mais par les communes.
Il y a ensuite les biens de ces milliers de propriétaires bonapartistes qui, pendant les vingt années du régime impérial, se sont distingués par leur zèle et qui ont été ostensiblement protégés par l’empire. Confisquer ces biens n’était pas seulement un droit, c’était et cela reste encore un devoir. Car le parti bonapartiste n’est point un parti ordinaire, historique, sorti organiquement et d’une manière régulière des développements successifs, religieux, politiques et économiques du pays, et fondé sur un principe national quelconque, vrai ou faux. C’est une bande de |56 se brigands, d’assassins, de voleurs, qui, s’appuyant d’un côté sur la lâcheté réactionnaire d’une bourgeoisie tremblante devant le spectre rouge, et encore rouge elle-même du sang des ouvriers de Paris qu’elle avait versé de ses mains, et de l’autre sur la bénédiction des prêtres et sur l’ambition criminelle des officiers supérieurs de l’armée, s’était nuitamment emparée de la France: « Une douzaine de Robert Macaires de la vie élégante, rendus solidaires par le vice et par une détresse commune, ruinés, perdus de réputation et de dettes, pour se refaire une position et une fortune, n’ont pas reculé devant un des plus affreux attentats connus dans l’histoire. Voilà en peu de mots toute la vérité sur le coup d’État de décembre. Les brigands ont triomphé. Ils règnent depuis dix-huit ans sans partage sur le plus beau pays de l’Europe, et que l’Europe considère avec beaucoup de raison comme le centre du monde civilisé. Ils ont créé une France officielle à leur image. Ils ont gardé à peu près intacte l’apparence des institutions et des choses, mais ils en ont bouleversé le fond en le ravalant au niveau de leurs mœurs et de leur propre esprit. Tous les anciens mots sont restés. On y parle comme toujours de liberté, de justice, de dignité, de droit, de civilisation et d’humanité; mais le sens de ces mots s’est complètement transformé dans leur bouche, chaque parole signi | fiant en réalité tout le contraire de ce qu’elle semble vouloir exprimer: on dirait une société de bandits qui, par une ironie sanglante, ferait usage des plus honnêtes expressions pour discuter les desseins et les actes les plus pervers. N’est-ce pas encore aujourd’hui le caractère de la France impériale? — Y a-t-il quelque chose |57 de plus dégoûtant, de plus vil, par exemple, que le Sénat impérial, composé, aux termes de la constitution, de toutes les illustrations du pays? N’est-ce pas, à la connaissance de tout le monde, la maison des invalides de tous les complices du crime, de tous les décembristes repus? Sait-on quelque chose de plus déshonoré que la justice de l’empire, que tous ces tribunaux et ces magistrats qui ne connaissent d’autre devoir que de soutenir dans toutes les occasions et quand même l’iniquité des créatures de l’empire? » Voilà ce qu’au mois de mars, alors que l’empire était encore florissant, écrivait un de mes plus intimes amis. Ce qu’il disait des sénateurs et des juges était également applicable à toute la gent officielle et officieuse, aux fonctionnaires militaires et civils, communaux, et départementaux, à tous les électeurs dévoués ainsi qu’à tous les députés bonapartistes. La bande de brigands, d’abord pas trop nombreuse, mais grossissant chaque année davantage, attirant dans son sein, par le lucre, tous les éléments pervertis et pourris, puis les y retenant par la solidarité de l’infamie et du crime, avait fini par couvrir toute la France, l’enlaçant de ses anneaux, comme un immense reptile.
Voilà ce qu’on appelle le parti bonapartiste. S’il y eut jamais un parti criminel et fatal à la France, ce fut celui-là. Il n’a pas seulement violé sa liberté, |58 dégradé son caractère, corrompu sa conscience, avili son intelligence, déshonoré son nom; il a détruit, par un pillage effréné, exercé pendant dix-huit ans de suite, sa fortune et ses forces, puis l’a livrée, désorganisée, à la conquête des Prussiens. Au | jourd’hui encore, alors qu’on aurait dû le croire déchiré de remords, mort de honte, anéanti sous le poids de son infamie, écrasé par le mépris universel, après quelques jours d’inaction apparente et de silence, il relève la tête, il ose parler de nouveau, et il conspire ouvertement contre la France, en faveur de l’infâme Bonaparte, désormais l’allié et le protégé des Prussiens.
Ce silence et cette inaction de courte durée avaient été causés non par le repentir, mais uniquement par la peur atroce que lui avait causée la première explosion de l’indignation populaire. Dans les premiers jours de septembre, les bonapartistes avaient cru à une révolution, et, sachant fort bien qu’il n’y a point de punition qu’ils n’eussent méritée, ils s’enfuirent et se cachèrent comme des lâches, tremblant devant la juste colère du peuple. Ils savaient que la révolution, elle, n’aime pas les phrases, et qu’une fois qu’elle se réveille et agit, elle n’y va jamais de main morte. Les bonapartistes se crurent donc politiquement anéantis, et, pendant les premiers jours qui suivirent la proclamation de la République, ils ne songèrent qu’à mettre en lieu sûr leurs richesses accumulées par le vol et leurs chères personnes.
Ils furent agréablement surpris de voir qu’ils pouvaient effectuer l’un et l’autre sans la moindre difficulté et sans le moindre danger. Comme en février et mars 1848, les doctrinaires bourgeois et les avocats qui se trouvent aujourd’hui à la tête du nouveau gouvernemement provisoire de la République, au lieu de prendre des mesures de salut, firent des phrases. Ignorants de la pratique révolutionnaire et de la situation réelle de la France, tout aussi bien que leurs prédécesseurs, ayant comme eux la Révolution en horreur, MM. Gambetta |59 et Cie voulurent étonner le monde par une générosité chevaleresque et qui fut non seulement intempestive, mais criminelle; qui constitua une vraie trahison contre la France, puisqu’elle rendit la confiance et les armes à son ennemi le plus dangereux, à la bande des bonapartistes.
Animé par ce désir vaniteux, par cette phrase, le gouvernement de la Défense nationale prit donc toutes les mesures | nécessaires, et, cette fois, même les plus énergiques, pour que MM. les brigands, les pillards et les voleurs bonapartistes pussent tranquillement quitter Paris et la France, emportant avec eux toute leur fortune mobilisable et laissant sous sa protection toute spéciale leurs maisons et leurs terres qu’ils ne pouvaient emporter avec eux. Il poussa même sa sollicitude étonnante pour cette bande d’assassins de la France au point de risquer toute sa popularité en les protégeant contre la trop légitime indignation et la défiance populaires. Notamment, dans plusieurs villes de province, le peuple, qui n’entend rien à cette exhibition ridicule d’une générosité si mal placée, et qui, lorsqu’il se lève pour agir, marche toujours droit à son but, avait arrêté quelques hauts fonctionnaires de l’empire qui s’étaient spécialement distingués par l’infamie et par la cruauté de leurs actes tant officiels que privés. À peine le gouvernement de la Défense nationale, et principalement M. Gambetta comme ministre de l’intérieur, en eut-il connaissance, que — se prévalant de ce pouvoir dictatorial qu’il croit avoir reçu du peuple de Paris, et dont, par une contradiction singulière, il ne croit devoir faire usage que contre le peuple des provinces, mais non dans ses rapports diplomatiques avec l’envahisseur étranger — il s’empressa d’ordonner de la manière la plus hautaine et la plus péremptoire de remettre immédiatement tous ces coquins en pleine liberté.
Vous vous rappelez sans doute, cher ami, les |60 scènes qui se sont passées dans la seconde moitié de septembre, à Lyon, par suite de la mise en liberté de l’ancien préfet, du procureur général et des sergents de ville de l’empire. Cette mesure, ordonnée directement par M. Gambetta, et exécutée avec zèle et bonheur par M. Andrieux, procureur de la République, assisté par le conseil municipal, avait d’autant plus révolté le peuple de Lyon, qu’à cette heure même se trouvaient, dans les forts de cette ville, beaucoup de soldats emprisonnés, mis aux fers, pour le seul crime d’avoir manifesté hautement leur sympathie pour la République, et dont le peuple, depuis plusieurs jours, réclamait vainement la délivrance.