SigPhi · Nicolas Malebranche

De la recherche de la vérité

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Mais il faut remarquer que toutes ces raifons qui montrent que les enfans du Roi Jaques d'Angleterre ne pouvoient participer à la foiblefîe de leur l'ère ne font rien contre l'explication du péché originel, ou de cette inclination dominante pour les choies fènfibles, nidecegrandéloignement de Dieu que nous tenons de nos parens: parce que les traces, que les objets fèn- fibles ont imprimées dans le cerveau des premiers hommes, ont été très-profondes: qu'elles ont été ac- compagnées, & augmentées par des partions vioIen> tçs: qu'elles ont été fortifiées par l'ufàge continuel deschofès (ènfibles iScnéceflairesàlaconfervation de la vie, non feulement dans Adam & dans Evé^i mais même, ce qu'il faut bien remarquer, dans ks plus grands Saints, dans tous les hommes Se dans toutes les femmes de qui nous defcendons; de forte qu'il n'y â rien, qui ait pu arrêter cette corruption de la nature. Ainfi tant s'en faut que ces traces de nos premiers pè- res fe doivent effacer peu à peu, qu'au contraire elles doivent s'augmenter dejour en jour 3 & fans la grâce de Jesus-Christ, qui s'oppofè continuelle- ment à ce torrent, il fèroit abfolument vrai de dire ce qu'a dit un Poète Payen.

^y£tasparentum pejor avis tulit 'N'as ncqtiiores, mox daturos Progemem'vitiofiorem, Car il faut bien prendre garde que les vefligcs qui réveillent des fentimens de piété dans les plus làintes mères ne communiquent point de piété aux enfàns qu'elles ont dans leur jfein, & que les traces au contrai- DE LA VERITE'. Livjie II. 1^7 re qui réveillent les idées fies chofès fènfibles, Se qui Chap. lôni: fuiries de pafîîons, ne manquent point de com- yn, muniquer aux enfans le /èntiment & l'amour des chofèslènribles.

Une mère par exemple qui tft excite'e à l'amour de Dieu par le mouvement des elprits qui accompagne la trace de l'image d'un ve'nérable vieillard 5 à caufe que cette mère a attache l'idée de Dieu à cette trace de vieil'' lard: car comme nous verrons bien-tôt dans le Chapi ' tre de la îiaifbn.des idées, cela Cq peut facilement faire> quoi qu'il n'y ait point de rapport entre Dieu & l'ima- ge d'un vieillard; cette meredis-je ne peut produire dans le cerveau de fon enfant que la trace d'un vieil- lard, & que de l'inclination pour les vieillards, ce qui n'eil: point l'amour de Dieu dont elle écoit touchée. Car enfin il n'y a point de traces dans le cerveau qui puiiïènt par elles-mêmes réveiller d'autres idées que celles des chofcs iènfîbles; parce que le corps n'eft pas fait pour inftruire l'elprit, & qu'il ne parle al'ame que pour lui même.

Ainii une mère, dont le cerveau tu rempli de traces qui par leur nature ont rapport aux choies fènfibles, & qu'elle ne peut effacer à cauiè que laconcupifcence de- meure en dk Se que fon corps ne lui eft point fbûmis, les communiquant nécefïàircment à fbn enfant, l'en- gendre pécheur quoi qu'elle foi: jude. Cette mereeft jafie, parce qu'aimant aduellementou qu'ayant aimé Dieu par un amour de choix, cette concupifcence ne la rend point criminelle, quoi qu'elle en lliive les moU' vemiens danslefommeil. Mais l'enfant qu'elle engen- dre n'ayant point aimé Dieu par un amour de choir, & ion cœur n'ayant point été tourné vers Dieu; il eft évident qu'il eft dans le defordre & dans le déreglé- ment,& qu'il n*y a rien dans lui qui ne ibit digne de la colère de Dieu.

Mais lors qu'ils ont été régénérez par le baptême, & qu'ils ont été jufliiiez ou par une difpoiîtion de cœur femblable à celle qui demeure dans les juftes du- rant les illufions delà nuit: ou peut-être par un aâ:e libre 1^8 DE LA RECHERCHE Chap. ^^^^^ d'amour de Dieu cju'ils ont fait étant délivrez VII ' po'Jr quelques momens de la domination du corps par la force du Sacrement: ( car comme Dieu le s a faits pourl'aimer, on ne peut concevoir qu'ils fbient ac- tuellement dans la jufrice & dans l'ordre de Dieu, s'ils ne l'aiment ou s'ils ne l'ont aimé j ou pour le moins fi leur cœur n'eft difpofe' de la même manie're qu'il ièroic s'ils i'avoientaâiuellement aimé: ) Alors quoi qu'ils obéilfent à la concupifcence pendant leur enfance, leur concupifcence n'eft plus péché: elle ne les rend plus coupables & dignes de colère: ils nelailTent pas d'être juftes & agréables à Dieu,par la même raifbn que l'on ne perd point la grâce, quoi que l'on fui ve en dor- mant les mouvemens de la concupifcence: car les en- fans ont le cerveau fi mou, & ils reçoivent de fî vives &defîfortesimprefïîons des objets les plus foibles, qu'ils n'ont pas allez de liberté d'eiprit pour y refifter* Mais je me fuis arrêté trop long-tems a des chofès qui ne font pas tout à fait du iujet que je traite. C'ell aflèz que je puifTe conclure ici de ce que je viens d'expliquer dans ce Chapitre cjue toutes ces faufTès traces, que les mères impriment dans le cerveau de leurs enfans, leur ydye:^les rendent l'efprit faux, & leur corrompent l'imaginacclair- tion:& qu'ainfi la plupart des hommes font fujets à ctjfemens» imaginer les chofès autrement qu'elles ne font, en donnant quelque fauffe couleur, & quelque trait irré» gulicr aux idées des chofès qu'ils apperçoivenr* CHAPITRE VIII.

Chap.

YIII» I. Chi^ngemens qui arrivent à l'imagination d'un enfant, qui fort dujein de fa mère, par la converfation qu'il a avec fa nourrice, fa mère i& d'autres perfonnes. II, t^vispour les bien élever.

D Ans le chapitre précédent nous avons conWéré le cerveau d'un enfant dans le fein de ià mère, cxam-^ons maintenant ce qui lui arrive dés qu'il en eft ^ fora.

DE LA VERITE'. Livre II. ri^ fbrti. En même tems qu'il quitte les ténèbres & qu'il ChatI voit pour la première fois la lumière, le froid de l'air YIIL extérieur le faifit: les embraflèmens les plus carefïàns de la femme qui le reçoit ofFeniènt Ces membres de'li- cats: tous les objets exte'rieurs le furprennenti ils lui ibnt tous des fujets de crainte, parce qu'il ne connok pas encore, & qu'il n'a de lui-même aucune force pourfèdelFendreoupoHrfuïr. Les larmes & les cris ^ar lefquels il fè confble, font des marques infaillibles de les peines & de fes frayeurs i car ce font en effet des prières que la nature fait pour lui aux alfiftans, afin ■qu'ils le deffendent des maux qu'il foulFre & de ceux tju'il appréhende.

Pour bien concevoir l'embarras, où fè trouve fbn cfprit en cet e'tat, il faut fe fouvenir que les fibres de ion cerveau font tres-mollcs & tres-délicates, & par -confèquent que tous les objets de dehors font fiir elles des impreffions très-profondes. Car > puifque les plus petites chofès fe trouvent quelquefois capables de bleiP. fer une imagination fbible, un lî grand nombre d'ob- jets furprenans ne peut manquer de blefTer, & de broiiilJer celle d'un enfant.

Mais afin d'imaginer encore plus vivement les agita- tions & les peines, ou font les enfans dans le temps qu'iis^ viennent au monde,& les blelTurcs que leur ima- gination doit recevoir: Reprefèntons-nous quel feroit rétonnement des hommes > s'ils voïoient devant leurs yeux des géants cinq ou lix fois plus hauts qu'eux, qui s'approcheroientfàns rien faire connoître de leur deC- fêin; ou s'ils voïoient quelque nouvelle elpece d'ani- maux, qui n'euifent aucun rapport avec ceux qu'ils ont déjà veus, ou feulement (î un cheval ailé, ou quel' qu'autre chimère de nos Poètes defcendoit fubitement des nues fur la terre. Que ces prodiges feroientdc profondes traces dans les efprits, & que de cervelles fè broiiilkroient pour les avoir vus feulement une fois?

Tous les jours il arrive qu'un e'vénem.ent inopiné & qui a quelque chofe de terrible, fait perdre Peiprir à H des 170 DE LA RECHERCHE Chap. des hommes faits } dont le cerveau n'eft pas fort (u{- YIII. ccptible de nouvelles impreflîons, qui ont de l'expé- rience, qui peuvent fè deffendre, ou au moins qui peu* vent prendre quelque refolution. Les enfans en venant SLU monde fbufFrent quelque chofc de tous les objets qui frappent leurs fèns, aufquels ils ne font pas accoû- eumez. Tous les animaux qu'ils voyent, font des ani- maux d'une nouvelle elpece pour euXjpuifqu'ils n'ont rien vCiau dehors de tout ce qu'ils voyent pour lors: ils n'ont ni force, ni expe'rience -, les fibres de leur cerveau font très -délicates & tres-fle'xibles. Comment donc (c pourroit-il faire, que leur imagination ne demeurât point blcflee par tant d'objets differens?

Ileftvrai, que les mères ont déjà un peu accoutu- mé leurs ei^fans aux impreflîons des objets, puifqu'el- les les ont déjà tracez dans les fibres de leur cerveau, quand ils étoientencore dans leur foin; & qu'ainfî ils en font beaucoup moins bleflcz, lorfqu'ils voyent de Jeurs propres yeux, ce qu'ils avoient déjaapperceu en quelque manière par ceux de leurs mercs» Il elt en- core v rai que les faulîès traces & les blcflures que leur imagination a rellenties à la vue de tant d'objets terri- bles peur eux, fè ferment & fe gueriflent avec le tems j parce que n'étant jpas nanurelles, tout le corpsycil contraire, & les efface comme nous avons vu dans le chapitre précèdent: & c'efl: ce qui,em|?éche que géné^ ralementtous les hommes ne foient fous dés leur en- fance. Mais cela n'empêche pas qu'il n'y ait toujours quelques traces fi fortes & fi profondes, qu'elles ne fo puilTent éiFacer, de forte qu'elles durent autant que la vie.

Si les hommes faifoient de fortes réflexions fiircc qui fe paffe au dedans d'eux mêmes & fur leurs pro^ près pcnfces, ils ne manqueroient pas d'expériences qui prouvent ce que l'on vient de dire. Ils reconnoîtroienr ordniairement en eux-mêmes des inclinations ^desavcrfionsfocrettes, que les autres n'ont pas, defquelles il femble qu'on ne puifie donner d'autre caulp, cj'ie ces traces de nos premiers jouïs» Car puifque les L'jf cauiès DE LA VERITF. Livre II. 171 caufêsdeces inclinations &averfions nous font parti- Ch a p. culiéres, elle ne font point fonde'es dans la nature de YI1I« l'homme: & puifqu'elles nous (ont inconnues, il faut qu'elles ayenr agi en un tems, où nôtre mémoire n'é- toit pas encore capable de retenir lescirconftances des choies, qui auroient pCi nous en faire fouvenir: & ce tems ne peut être que celui de nôtre plus tendre én- once.

Monsieur Defcartes a écrit dans une de fès lettres ^ qu'il avoit une amitié particulière pour toutes les per- sonnes louches i & qu'en ayant recherche' lacaulè avec foin, il avoit enfin reconnu que ce défaut ferencon- troit en une jeune fille qu'il aimoit, loi'fqu'il étoit en- core enfant, rafFeâ:ion qu'il avoit pour elle fe répan- dant à toutes les perfbnues qui lui re0èmbloient en quelque chofe.

Mais ce ne font pas ces petits déreglemens de nos inchnations, lefquels nous jettent le plus dans l'er- reur: c'eft que nous ayons tous, ou prcfque tous l'eC- prit faux en quelque chofè j & que nous fommes prc^ que tous fujecs à quelque efpéce de folie, quoi que nous ne le pen fions pas. Quand on examine avec (oin le génie de ceux avec Ie(quels on converfe, on (è per- fuade facilement de ceci,- & quoi qu'on foit peut-être original foi même, & que les autres en jugent ainfî 5 on trouve que tous les autres (ont aufïi des originaux, & qu'il n'y a de différence entr'eux que du plus & du moins.

Or une des caufes des difFérens caraâieres d'efprits, & fans doute la différence des imprelllons qu'on re- çoit à la (ortie du lein de fa mère, ain fi qu'on vient de le faire voir par les inclinations particulières & extra- ordinaires: parce que ces efpeces de folie étant con- fiantes & durables pour l'ordinaire, elles ne peuvent pas dépendre de la conflitution des cfprits animaux, laquelle change fort facilement. Et par conféquent il eft nécefîaire qu'elles viennent des faufTes impref^ fions jqui fè font faites dans les fibres ducerveau,Iorf^ que nôtre mémoice n'étoit pas capable d'en conf^rver 171 DE LA RECHERCHE 171 DE LA RECHERCHE Chap. lefouvenir, c'eft-à dire > dés le commencement de VIII. nôtre vie. Voilà donc une fource aiîez ordinaire des erreurs âQS hommes, que ce bouleverfement de leur cerveau caufe par l'imprefllon des objets extérieurs dans le tems (ju'ils viennent au monde.-mais cette cau- fe. ne celle pas fî-tôt, qu'on pourroit s'imaginer.

La converfàtion ordinaire que hs enfans font obli- gez d'avoir avecleurs nourrices, ou même avec leurs mères, lesquelles n'ont fouvent aucune éducation, achevé de leur perdre & de leur corrompre entière- ment l'eiprit. Ces femmes ne les entretiennent que deniaifoics, que de contes ridicules, ou capables de leur fa.repear. Illes ne leur parlent que déchoies fen- fibles, & d'une manière propre à les confirmer dans hs faux jugemens des lèns. £n un mot, elles jettent dans leurs efprits ks lèmences de toutes les foiblelîes qu'elles ont elles-mêmes, comme de leurs apprehen- iions extravagantes, de leurs fuperltitions ridicules ôc d'autres femblables foiblelles. Ce qui fait que n'é- tant pas accoutumez à rechercher la vérité, ni la goû- ter, ils deviennent enfin incapables de la difcerner, & de faire quelque ufage de leur railon. Delà leur vient une certaine timidité & baflefle d'efprit, qui leur de- •n-ieureiort long-tems j car il y en a beaucoup, qui à Vsig<£ de qumze & de vingt ans, ont encore tout i'et- ptit de leur nourrice.

H eft vrai que les en fans ne paroidènt pas fort pro- pres pour la méditation delà vérité, & pour les (cien- ces abltraites & relevées: parce que les fibres de leur cerveau étant tres-délicates, elles font très-facilement •agitées parles objets mêmes les plus foibles, &: les. moins fènfîbles; & leur ame ayant néce-rairement des Xenfàcions proportionnées à l'agitation de ces fibres, die laifïe là Iqs penlées Métaphyiiques, & de pure in- telle<^ion, pojr s'appliquer uniquement à (es fenlà- tions. Ainlî il femble que les enfans ne peuvent pas coa(ide;er avec aiïêz d'attention les idées putes delà- yçrité, étant fi Ibu vent & fi facikmenc diftraits par les idées coufufes dçs feas, DE LA VERITE; LivRt IL if^ Cependant on peut répondre, premiéremcntjqu'il Chap» cftplus facile à un enfant de fcpt ans de fè délivrer des YIIL erreurs, où les fens le portent, qu'aune perfbnne de Ibixante, qui a fùivi toute û vie les pre'jugez de l'en. fance. Secondement, que fi un enfant n'eft pas capa- ble des idées claires & diftindles de la vérité, il eft du 'moins capable d'être averti, que (es fens le trompent en toutes fortes d'occafîonsi & fi on ne lui apprend pas la vérité > on ne doit pas au moins l'entretenir ni le fortifier dans fes erreurs. Fnfin les plus jeûnes enfàns tout accablez qu 'ils font de fèntimens agréables & pé- nibles, ne laiflent pas d'apprendre en peu de tems ce <jue des perfbnnes avancées en âge ne peuvent faire eii beaucoup davantage; comme laconnoifiâncedel'ôr" dre & dés rapports, qui iè trouvent entre tous les mots & toutes lès chofes qu'ils voyent & qu'ils en- tendent. Car quel que ces cnofès ne dépendent guéfes que de la mémoire, cependant il paroît allez qu'ils font beaucoup d'ulâge de leur raifon dans la manière dont ils apprennent leur langue.

Mais puilque la hcàité, qu'ont les fîbrôî du ccî- 17^ ytzu des enfàns pour recevoir les impf efîîons touchan- ^Vis tes des objets fênfibles, eft la caulè pour laquelle on les four bien- juge incapables des fcietices abllraites, il eft facile d'y élever remédier. Car il faut qu'on avoue, que fi on tenoit les en-- les enfàns fans crainte, fans defirs, & fans efpérancesj fans, fi on ne leur faifoit point fbufFrir de douleur ^ fi oh lés éloignoit autant qu'il fe peut de leurs petits plaifirs;. on pourroit leur apprendre, dés qu'ils fçàuroient par- ler, les chofes les plus dijEficiles & les plus abftraités, ou tout au moins les Mathématiques fênfibles, la Mé- canique, & d'autres chofes femblables, qui font né- ceiïàires dans la fuite de la vie. Mais ils n'ont garde d'appliquer leur efprit à des fcîcnces abftraites, lors qu'on les agite par des defirs, & qu'on les trouble par des frayeurs, ce qu'il eft tres-nécelTaire de bien confi- dérer.

Car comme un homme ambitieux, mii viendrois deperdre fon bien &fbn honneur, ou «Jû aiiroitétié ékre 9 i 174^ DE LA RECHERCHE clevé tout d'un coup à une grande dignité' qu*il n'ef- peroitpas, ne fèroit point en état de refbudre ^des que- ftionsMetaphyfiqueSîOU des équations d'Algebre^mais feulement de faire les choies que (à pafïîon prefènte lui infpireroit. Ainfi les enfans, dans le cerveau defquels une pomme & des dragées font des imprelîions auflî profondes, que les charges & les grandeurs en font dans celui d'un homme de quarante ans, ne font pas en e'tat d'e'couter des véritez abftraites, qu'on leur en- feigne. De forte qu'on peut dire, qu'il n'y a rien qui fbit fi contraire à l'avancement des enfans dans les jfciences, que les divertilTemens continuels dont on les re'compenfe, & que les peines dont on les menace (ans «elle.

Mais ce qui eft infiniment plus confiderablcjC'eft que ces craintes deschaftimens, & ces defirs de re'compen- ics (ènfiblcs, dont on remplit l'efprit des enfans,les éloigne entie'rement delà piete'. La dévotion eO: enco- re plus abflraite que la (cience, elle eft encore moins du goût de la nature corrompue. L'efprit de l'homme eft aiïèz porté à i'e'tude, mais il n'eft point porté à la pic- té. Si donc les grandes agitations ne nous permettent pas d'étudier, quoi ^u'il y aitnarurellemenr du plaifirj comment Ce pourroit-il faire, que des enfans, qui font tout occupez des plaifîrs fènfibles dont on les récom- penfè, & des peines dont on les effraye, le confervaflènt encore allez de liberté d'efprit pour goûter les chofès de pieté?

La capacité de l'elprit eft fort limitée, il ne faut pas beaucoup de chofès pour la remplir, & dans le tems que l'efprit eft plein, il eft incapable de nouvelles pen- lées, s'il ne fè vuidc auparavant, Mai s lorfque l'efprit cftremplides chofès knfibles, il nefèvuide pas com- me il lui plaît. Pour concevoir ceci, il faut confiderer, que nous fommes tous incefîàmment portez vers le bien par les inclinations de la nature; & que le plaifir étant le carad:ere, par lequel nous le diftinguons du mal, il eft nécellaire que le plaifir nous touche, & nous pccupc plus que tout le refte. Le plailir étant , f donc DE LA VERITE'. Livre IL 175 doncatraché à J'ufàge des chofes fenfibles, parce cju'el- Ch a p. les font le bien du corps de l'homme, il y a une e(pece YIII» dene'ce/Iite',queces biens remplilTent la capacité de nô- tre c/prit, julqu'à ce que Dieu répande fur eux une amertume, qui nous en donne du aégoùt& de Thor- reur,ennousfaiiantfèntir par fà grâce cette douceur du ciel, qui efface toutes les douceurs de la terre: Dando menti celejlem deleÛationem quâ omnis terrcna ^- zj4> ^ deleBatiofu^eretur.

Mais, parce que nous fbmmes autant portez à fuïr le mal qu'à aimer le bien, & que la douleur ell le cara- élere que la nature a attaché au mal, tout ce que nous venons de dire du plaifîr fe doit, dans un f eus contrai- re, entendre de la douleur.

Puis donc que les chofès, qui nous font fèntir du plaifîr & de la douleur, rempliffent la capacité de l'ef- prit,&: qu'il n'cft pas en nôtre pouvoir de les quitter & de n'en être pas touchez, quand nous le voulons; il cfl vifible, qu'on ne peut faire goûter la pieté aux en- fans, non plus qu'au refte des hommes, fî on ne com- mence félon les préceptes de l'Evangile par la priva- tion de routes les choies qui touchent les fens, & qui excitent de grands defîrs & de grandes craintes j puif- que toutes les pallions olïùiquent & éteignent la grâce, & cette délégation intérieure, que Dieu nous fait fèn- tir dans nôtre devoir.

Les plus petits enfans ont de la raifbn aulïî bien que les hommes faits, quoi qu'ils n'ayent pas d'expérien- ce: ils ont aufîiles mêmes inclinations naturelles, quoi qu'ils fèpertent à des objets bien différcns. Il faut donc les accoutumer à fe conduire par la raifbn, puif^ qu'ils en ont 5 il faut les exciter à leur devoir en ména- geant adroictement leurs bonnes inclinations. C'eft éteindre leur raifbn, & corrompre leurs meilleures in- clinations, que de hs tenir dans leur devoir par des im- prelfionsfènfîbles. Ils paroifTent alors être dans leiy: devoir jinais ils n'y font qu'en apparence. La vertu n'efi pas dans le fond de leur efprit, ni dans le fond de leur cœur 3 ils ne la connoiHent prefquepas, & ils l'ai- H 4 ment 17^ DE LA RECHERCHE Chap. ment encore beaucoup moins. Leur efprit n'efl: plein yiIL que de frayeurs & de defirs, d'averfîons & d'amitiez fènfibles, defquelles il ne Ce peut dégager pour fe met- tre en liberté, & pour faire ufàge de fa raifbn. Ainfî les enfans, qui font élevez de cette manière bafTe & ltrvile,s 'accoutument peu-à-peu à une certaine infcn. iîbilitc pour tous les fentimens d'un honnête homme & d'un Chrétien, laquelle leur demeure toute leur vie: '&quand ils efpérent le mcttte à couvert des châtimens par Ieurautorité,ou par leur adrefle,ils s'abandonnent a tout cequi flatte la concupiscence & les fens, parce qu'en effet ils ne connoifîent point d'autres biens qge les biens fènfibles.

Il eft vrai qu'il y à des rencontres, où il efl néceffaircd'inftruire les enfans par leurs fèns, mais il ne le iàut faire que lorfque la raifon ne fuffit pas. Il faut d'abord les perfuader par la raifbn de ce qu'ils doivent faire, & s'ils n'ont pas affez de lumière pour reconnoître leuLS obligations, il fèmbie qu'il faille les lailTer . en repos pour quelque tems. Car ce ne fèroit pas les infèruire, que de les forcer de faire extérieurement ce c[u'ils ne croient pas devoir faire, puifque c'eft l'efprit ^u*ii iàut inftruire, & non pas le corps. Mais s'ils tenifent de feire ce que la raifon leur montre qu'ils doi- Quî par- ^^^^ faire, il ne le faut jamais fouffrir, & il faut plutôt cit virZ£ ^" v^nir à quelque forte d'excezt car en ces rencontres oàit fifiu celui qui épargne fon fils a pour lui félon le Sage, plus fùum. ^^ haine que d'amour.

Prov.* 13. ^^ ^^ châtimens n'inflruifènt pas l'efprit, & s.'ils ne z^, font point airrier la vertu, ils inftruifent au moins en.

quelque manière le corps, & ils empêchent que l'on ne goûte le vice, & par conféquent, que l'on ne s'en rende efclave. Mais ce qu'il faut principalement re- marquer, c'eft que les peines ne remplirent pas la ca- pacité de l'efprit, comme les plaifîrs. On celle facile- ment d'y penfèr, dés qu'on ceffe de les fouffrir 6c qu'il n'y a plus de fujet de les craindre. Car alors elles «e follicitent point l'imagination j elles n'excitent point les paUions > elles n'irritent point la concu- »* piften- DE LA VERITE'. Livre ÎÎ. 177 piicencci enfin elles laifTent à l'efprit toute îa liber- Chap. né de penfèr à ce qu'il lui plaît. Ainfï on peut s'en fer- VIIL vit envers les enfans pour les retenir dans leur devoir ou dans l'apparence de leur devoir.

Mais, s'il eft quelquefois utile d'effirayer & de punir les enfans par des châtimensfcnfîbles, il ne faut pas conclure qu'on doive les attirer par àts recompenfes fènfibles. Il ne faut fe fervir de ce qui touche les fèns avec quelque force, que dans la dernie're nccefîîté: or il n'y en a aucune de leur donner des recompenfes fènfibles, & de leur reprefènter ces recompenfes com- me la fin de leurs occupations» Ce fèroit au contcairô corrompre toutes leurs meilleures aâ:ions, & les por- ter plutôt àlafenfualite' qu'à la vertu. Les traces des plaifîrs qu'on aune fois goûtez, demeurent fortement imprimées dans l'imagination; elles réveillent conti- 'nuellemcntles idées des biens fenfîbles; elles excitent toujours des defirs importuns, qui troublent la paix de l'efpritj enfin elles irritent la concupifcence en tou- tes rencontres, &:c'efl un levain qui corrompt tout:: mais ce n'eft pas ici le lieu d'expliquer ces chofès,CGm- me elles le méritent.

DE V IMAGINATION.

Crik^*.

1. CHAPITRE PREMIER.

I. De l'imagination des femmes. II. De celle des hom-^ mes. m^ De celle des vieillards.

Ous avons donné quelque ide'e des caulès Phyfiques du de'reglement derimagination des hommes dans l'autre Partie: nous tâcherons dans celle ci de faire quelque application de ces caufès aux erreurs géne'rales de l'imagination, & nous parlerons. aiiffi des caufès de ces erreurs que l'on peut appelîer morales» On a pu Yoir par les chofes qu'on a dites daiis le Chapitre précédent, qire la délicateiïe des fibres du cerveau eit une des principales caufès qui nous empê- chent de pouvoir apporter afïez d'application pour découvrir les véritez unrpeu cachées. 2 Cette délicatelTe des fibres, fè rencontre ordinairej^ j,. ment dans les femmes, & c'eft ce qui leur donne cette T(?;»rJ grande intelligence j pour tout ce qui frappe les fèns. i' d ~ ^^^ ^^x feimes à décider des modes, à juger delà ^ ^ langue, à difcerner le bon air 8: les belles manières, r '"■ ' Ellesontplus de fcience, d'habileté & de finefle que ΣS hommes iîir ces chofès. Tout ce qui dépend du goût eft de leur reffort, mais pour Tordinaire elles iont incapables depénétrer les véritez un peu diffici- ks, à découvrir. louî ce qui eft ^bflxiuc leur eft incomprecompre- DE LA VERITE'. Livre IL 179 comprehenfible. Elles ne peuvent fe fèrvir de leur Chap, imagination pour de'veloper des queftions compo- L fées, & embarrafTées. Elles ne canfide'rent que Técor- ce des chofès 5 & leur imagination n'a point de force & d'étendue pour en percer le fond, & pour en com" parer toutes les parties fans fe diftraire. Une bagatel- le efl capable de les détourner: le moindre cri les ef- fraye:1e plus petit mouvement les occupe. Enfin U manière, & non la réalité des chofes, fuffit pour rem- plir toute la capacité de leur efprit: parce que les moin- dres objets produifànt de grands mouvemens dans les fibres délicates de leur cerveau -, elles excitent par une fuite nécefïàire dans leur ame des fèntimens affez vifs & aflèz grands pour l'occuper toute entière.

S'il eil certain que cette délicatefïc des fibres du cer^ veau, eft la principale caufè de tous ces efFets: Il n'eft pas de même certain qu'elle fe rencontre générale- ment dans toutes les femmes. Ou fi elle s'y rencontre, leurs efprits animaux ont quelquefois une telle pro- portion avec les fibres de leur cerveau, qu'il fe trouve des femmes qui ont plus de fblidité d'efprit que quel- ques hom.mes, C'efl dans un certain temperamment delagrofîèur, & de l'agitation des efprits animaux avec les fibres du cerveau, que confifle la force de l'ef. prit, &: les femmes ont quelquefois ce jufte tempe- ramment. Il y a des femmes fortes & conftantes, & il y a des hommes fbibles & inconftans. 11 y a dçs femmes fçavantes, des femmes courageufès, des fem- mes capables de tout; & il fè trouve au contraire des hommes mous & efféminez, incapables de rien péné- trer & de rien exécuter. Enfin quand nous attribuons quelques défauts à un fèxe, à certains âges, à certai- nes conditions, nous ne l'entendons que pour l'ordi- naire, Cil fuppofànt toujours, qu'il n'y a point de rc' gle générale làns eïKjeption..

Car il ne faut pas s'imaginer, que tous leshomm.esj ou toutes les femmes de même âge,ou de même païs, ou de même famille, ayent le cerveau de même con- fticuuon. 11 eft plus àpropos de croire, que comme De l'i- magina- tion des hovimes àans la ferfe- (liQnâe kur a^e i8o DE LA RECHERCHE on ne peut trouuér deux vilàges qui iè reflèmblent en- tie'rement, on ne peut trouver deux imaginations tout-à fait fèmblables; ^ que tous les hommes ^. les femmes & les enfans ne différent entr'eux que du plus & du moins dans la délicatefTe des fibres de leur cer- veau. Car de même qu'il ne faut pas fuppofèr trop vl - te une indentité elTentielle entre des chofès entre Jef- quellesonnevoit point de diffe'rence: il ne faut pas mettreauifi des difîe'rences efifentielles, où on ne trou- ve pas de parfaite indent ité. Car ce font là des défauts où l'on tombe ordinairement.