SigPhi · Nicolas Malebranche

De la recherche de la vérité

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Mais cette impreflion des parens eft fi forte, qu'elle n'agit pas feulement fur l'imagination des enfans, elle agit même fiir les autres parties deleur corps-. Un jeu- ne garçon marche, parle, & fait les mêmes gefles que fbnpere» Une fille de même s'habille comme ù. mè- re, marche comme elle, parle comme elle; fi la mère grafiàïe, la fille grafiaïe -, fi la mère a quelque tour de tête irregulier, la fille le prend. Enfin les enfans imi- tent les parens en toutes chofes, jufques dans leurs de' feuts, & dans leurs grimaces, auifi bien que dans leurs ierreurs & dans leurs vices.

Il y a encore plufieurs autres caufès qui augmentent TefFct de cette impreflion. Les principales lont l'au- torité'des parens, la dépendance des enfans, & l'a- mour mutuel des uns & des autres: mais ces cau/ès font communes aux Courtifàns, aux lèrviteurs,& gé- néralement à tous les inférieurs âuffi bien qu'aux en- fans.Nous les allons expliquer par l'exemple des gens de Cour.

Il y a des hommes qui jugent de ce qui i>e parok point par ce qui paroît: de la grandeur, de la force, & de la capacité de l'efprit qui leur font cachées, par la iToblerîe, les dignitez & les richefTeSjqui leur font con - nues. On mefurefbuvent l'un par l'autre: & la dé- pendaHceoù l'on eft des grands, le defir de partici- per à leur grandeur, & l'éclat fenfible qui les environ- ne, portent (buventles hommes à rendre à des horti- mes des honneurs divins, s'il m'eft permis de parler ainfi. Car fi Dieu donne aux Princes i'aucoiité, les 14? DE LA RECHERCHE Chap. hommes leur donnent l'infaillibilité: mais une infail- 1 1. libilite', qui n'eft point limite'e dans quelques fujets ni dans quelques rencontres, & qui n'eft point atta- chc'e à quelques ceremonies.Les Grands fçavent natu- rellement toutes choies: ils ont toujours raifbn, quoi qu'ils de'cident des queftionsdefquelles ils n'ont au- cune connoiflànce. C'eft ne fçavoir pas vivre que d'e- xaminer ce qu'ils avancent: c'eft perdre le re(pe£t que d'en douter: C'eft fe révolter, ou pour le moins c'eft iè déclarer Cot, extravagant èc ridicule que de les con- damner.

Mais lors que les grands nous font l'honneur de nous aimer, ce n'eft plus alors iimplement opiniâtre- té, entêtement, rébellion, c'eft encore ingraritude & perfidie que de ne iè rendre pas ave uglém en ta toutes leurs opinions: c'eft une faute irréparabre qui nous îend pour toujours indignes de leurs boanes grâces. Ce qui fait que les gens de Cour>& par une (uite nécel- iàire presque tous les peuples s'engagent iàns délibe'- ler dans tous les fentimens de leur Souverain, ]\iC- ^ueS'là mêmes que dans les véritez de la Religion, ils ic rendent tres-lbuvcnt à leur fantaiûe & à leur ca- price, L' Angleterre, & l'Allemagne ne nous fburni/Tent que trop d'exemples de ces jfeûmilîîons déréglées des peuples aux rolontez impies de leurs Princes. Les hi- ftoires de ces derniers temps en font toutes remplies -, ôcl'on a vu quelquefois des perfonnes avancées en âge avoir changé quatre ou cinq fois de Religion à cauiè des divers changemens de leurs Princes. 'z^rt. 5 7 ^^s Rois & même les Reines ont dans l'Angleterre d€lal{e- i^gouyernement de tous les Etats de leurs B^yaumes foit Imon de Bcclejiajiiquesou civils en toutes caufes. Ce font eux VBdife 9"^ approuvent les liturgies, les offices des Peftes & la ^ndic. nianiere dont on doit adminiftrer les Sacremens. Ils ordonnent par exemple que l'on n'adore point Jesus- Christ iorlque l'on communie, quoiqu'ils obligent encore de le recevoir à genoux félon l'ancienne coutu- me. Eii jin mot ils changent toutes chofes dans leurs liturlitur- DE LA VERITE'. Livre IL 149 liturgies pour la conformer aux nouveaux arficles de Chat. leur foi, & ils ontaulfi le droit die juger de ces articles il. avec leur Parlement comme le Pape avec le Concile, ainfi que l'on peut voir dans les ftacuts d'Angleterre Se d'Irlande faits au commencement du Règne de la Rei- ne Elilàbech. Enfin on peut dire que les Rois d'An- gleterre ont mêmes plus de pouvoir fiir le fpirituel que furie temporel de leurs fujets: parce que ces mifèra- bles peuples & ces enfàns de la Terre fè (buciant bien moins de la confervation de la foi, que de la conferva- tion de leurs biens 5 ils entrent facilem.ent dans tous les (èntimcns de leurs Princes, pourvu que leur intérêt temporel n'y foit point contraire.

Les révolutions qui font arrive'es dans la Religion en Suéde & en Danemarc, nous pourroient encore fer- vir de preuve de la force que quelques esprits on: fur les autres, mais toutes ces révolutions ont encore eâ plufieurs autres caufes tres-coniîdérables. Ces chan- gemens furprenans font bien des preuves de la com- munication contagieufe de l'imagination; mais des preuves trop^randes & trop vaftes. Elles étonnent ^ elles éblouïflent plutôt les efprits qu'elles ne les éclai- - rent, parce qu'il y a trop de caufes qui concourent à la produdion de ces grands évenemens.

Si les courtilàns & tous les autres hommes aban- donnent fbuvent des vériïez certaines, dQ3 véritez ef- ientielles, des véritez qu'ileftnécelTairedeiaùtenir, ou de fe perdre pour une éternité; il e(t vifîble qu'ib ne fe bazarderont pas de défendre des véritez abflrai- tes, peu certaines & peu utiles. Si la Religion du Prin- ce fait la Religion des fujets, la raifon du Prince f::ra aulfi la raifon de fes fujets, Et ainfi les fentimens t?ii Prnice feront toujours à la mode: fès plaifirs, fès paC- fions, fès jeux, fes paroles, fes habits, & genéraleme^it toutes fès adions feront à la mode: car le Prince cR: lui même comme la mode efienrielle, & il ne le ren- contre prefque jamais, qu'il fafiè cjuelque chofe qui ne fbii; pas à la mode. Ec comme toutes les irré.^ulari- tez de la mode ae font que des agréemens & de^. beau- L 5 tez.

%<,o DE LA RECHERCHE QnAV. tcz,ilnefeut pas s'^tomier fi les Princes agiifent £: 11^ ibrtementfùi rimagination des autres hommes.

Si Akîrandrepanche la tête, (es courtifans panchenc Ja tête. Si Denys le Tyran s'applique à la Géométrie k l'arrive'e de Platon dans Syracufè, la Géométrie de- vint aulîi -tôt à la mode, & le Palais de ce Roi, dit Plu- tarcjueXe remplit incontinent de poufliére par le grand nombre de ceux qui tracent des figures. Mais dés que Platon fe met en colère contre lui, & que ce Prince {è dégoûte de l'étude, & s abandonne de nouveau à fès plailirSjfèscourtifans en font auffi-tôt de même. Il lemble, continue cet Auteur qu'ils foient enchantez. Oeuvres & qu'une Cir ce les transforme en d'autres hommes. fnora.es. Ils partent de l'inclination pour la Philolbphie à Tin- Commet cHnation pour la débauche, & de l'horreur de la dé- ^j.fff^^' bauche à l'horreur de la Philolbphie.C'efl: ainfi que les dijtin- Princes peuvent changer les vices en vertus & les vertus çuer le en vices, & qu'une feule de leurs paroles eft capable de ft«î/fw changer toutes les idées. Ilnefeut d'eux qu'un mot, dcl/'.mi. qu'un geftc, qu'un mouvement des yeux ou des lè- vres pour faire paîTer lafcience Se l'érudition pour une balîè pédanterie jla témérité, la brutalité, la cruauté,, peur la grandeur de courage-, & l'impitté &.le liber- tinage, pour force & pour liberté d'efprit.

Mais cela, auifi bien que tout ce que je viens de dire- ftippofe, que ces Princes ayent l'imagination forte Se vive: car s'ils avoient l'imagination foible & languit- jfànte, ils nepourroient pas animer leurs difcoursj ni leur donner ce tour & cette force, qui foùmet & qui ab bat invinciblement les efprits foibles.

Si la force de l'imagination toute ieule & fans aucun. ifècours de la raifon peut produire des effets fi furpre- nan's, il n'y arien, de fi bizarre ni de fi extravagant.: qu'elle ne perfuade, loifiju'elleefl foûtenuë par quel- ques raifons apparentes. En vo ci des preuves. J)îoâore; Un ancien. Auteui: rapporte.qu'enEthiopie les gens. deSui!e-> de Cour fèrendoient boiteux £c- difformes-, qu'ils fs BfhMoth. coupoient quelques membres,& qu'ils fe donnoient lijl.l,.]. mixi'ifi.jp. iv.oiz pour ic rendre fenibiables à leurs, Piin- Piin- DU LA VERITE'. Livre IL içt Princes. On avoit honte de paroitre avec deux yeux, Chtap. & de marcher droit à la fuite d'un Roi borgne & boi - IL teuxj de même qu'on n'oferoitàpiélènt paroîrre à la Cour avec la fraize& la toque, ou avec des bottines blanches & des e'perons dorez. Cette mode des Ethio- piens étoit fort bizarre, & fort incommode, mais cependant c'e'toit la mode. On la fui voit avec joye, & on ne fbngcoit pas tant à la peine qu'il falJoit fbuffrir,. qu'à l'honneur qu'on (è faifoit de paroître plein de générofité & d'afFedion pour ion Roi. Enfin cette faufTeraiibn d'amitié (bûtenant l'extravagance de la mode, l'afairpalTercn coutume & en loi qui a e'té obièrve'e fort long-tcms.

Les relations de ceux qui ont voyagé dans le Levant ■nous apprennent que cette coutume fe garde dans plu* fîeurs pais,& encore quelques autres aufTi contraires ' au bon fèns & à la raifon» Mais il n'eft pas néceiîaire depalTer deux fois la ligne pourvoir obferver religieu- fèment des loix & des coutumes déraifbnnables, ou pour trouver des gens qui fuivent des modes incom- modes, & bizarres: il ne faut pas fortir de la France pour.cela Par tout où il y a des hommes lèn fibles au x paflîons, & où l 'imagination eft maîtreiïe de la raifbn j il y a de la bizarrerie, & unebizarrerie incompréhen- sible. Si l'on ne fouf&e pas tant de douleur à tenir fbn fèin découvert pendant les rudes gelées del'hyver, Se p.iQ ferrer le corps durant les chaleurs excelTives de l'é- té, qu'à ie crever un œil ou à fè couper un bras, on de- vroitfoulFrir davantage de confufion. La ve'mQ n'eft ■ pas fi grande, mais la raifon qu on a de l'endurer n'eft pas fi apparente: ainfiil y a pour le moins une égale Dizarrerie. Un Ethiopien peut dire que c'eft par géné- rofité qu'il (è crève un œil,• mais que peut dire une Dame Chrétienne qui fait parade, de ce que la nature ' & la Religion l'obligent de cacher? Qoi: c'eit fa m.O'^ - de, & rien davantage. Mais cette mode eft bizarre,incommode, mal honnête, indigne en toutes manie- - res: elle n'a point d'autre fburce, qu'une manifcfte coiTuptioiidcla raifon, ôl qu'une fecrctce corruption ^ L-é > dé-i 1^1 BE LA RECHERCHE Ch a p* du cœur: on ne la peut fuivre fans fcandale: c'efl: pren- X 1. dre ouvertement le parti du dérèglement de l'imagi- nation contre la raifon, de l'impureté contre la pure- té, de l'efprit du monde contre l'efprit de Dieu: en un mot c'eft violer les loix de la raifon & les loix de l'E- vangile que de fuivre cette mode. N'importe, c'eft la rnode:c'eil-à-dire une loi plus (àinte & plus inviola- ble que celle que Dieu avoir écrite de fa main fur les Tables de Moïfc, & que celles qu'il grave avec fon ef- prit dans le cœur des Chétiews.

En vérité je ne {çai, (î les François ont tout-à-fàic droit de fe moquer des Ethiopiens & des Sauvages. Il cft vrai, que fi on voyoit pour la première fois un Roi borgne & boiteux n'avoir à fà fuite que des boiteux &: des borgnes, on auroit peine à s'empêcher de rire. Mais avec le tems on n'en riroit plus, & l'on admire- roit peut-être davantage la grandeur de leur courage & de leur amitié, qu'on ne (è railleroit de la foiblefle de leur eiprit. Il n'en cft pas demémedes modes de Prance. Leur bizarrerie n'eft point (oûtenuë de quel- que raifon apparente;, & fi elles ont l'avantage de n'ê- tre pas fi fâcheufes, elles n'ont pas toiàjours celui d'ê- tre auffi raifonnables. En un mot elles portent le ca- radere d'un iiécle encore plus corrompu, dans lequel xien n'cft affez puiilant pour modérer le dérèglement de l'imagination.

Ce qu'on vient de dire àes gens de Cour, fè dois aufïi entendre de la plus grande partie des fêrviteurs à l'égard de leurs maîtres, des fervantes à l'égard de leurs maîtrefïès, & pour ne pas faire un dénombre- ment âfTez inutile, cela fe doit entendre de tous les fii- perieurs: mais principalement des enfans à l'égard de leurs parens j parce que les enfans font dans une dé- pendance toute particulière de leurs parens j que leurs parens ont pour eux une amitié &;une tendrefîcqui ne iè rencontre pas dans les autres; &c enfin, parce que la raifon porte les enfans à desfoiimifîions&àdesref^ peds, c]ue la même rai fon ne régie pas toujours. il aift pas abroluiîienc uéceilàire pour agir daiis /•■^ l'iiuJi» DE LA VERITE'. Livre IL 155 rimagination des autres, d'avoir quelque autorite' Chap/' fur eux 5 & qu'ils dépendent de nous en quelque ma- I I. niére: la (èule force d'imagination fuffit quelquefois pour cela» Il arrive (buvent que des inconnus, qui n'ont aucune réputation, & pour lefqucls nous ne fbmmes pre'venus d'aucune cftime, ont une telle for- ce d'imagination, &par confe'quent àcs exprefïîons (î vives, & fi touchantes, qu'ils nous perfuadent (àiis que nous j[çachioiJS ni pourquoi, ni même de quoi nous fbmmes periuadez. Ileft vrai que cela fèmbk fort extraordinaire, mais cependant il n'y a rien de plus commun.

Or cette perfuafîon imaginaire ne peut venir que de la force d'un efprit vifionnaire, qui parle vivement fans içavoir ce qu'il dit, & qui tourne ainfi les efprits de ceux qui l'écoutent à croire fortement 0ns {çavoir ce qu'ils croyent. Car la plupart des hommes le hif- fent aller à l'effort de l'imprelHon (ènfible qui les éblouit, & qui les pouffe à juger par pafTion de ce ce qu'ils ne conçoivent que confufèment. On prie ceux qui liront cet ouvrage de penfèr à ceci, d'en re* marquer des exemples dans les converfàtionsoùils Ce trouveront, & de faire quelque réflexion fur ce qui fè pafle dans leur efprit en ces occafions. Cela leur fera beaucoup plus urile'qu'ils ne^peuvent fè l'imaginer» Mais il faut bien confiderer qu'il y a deux chofes qui contribuent merveilleufèment à la force de l'ima^ gination des autres fur nous. La première eft un air de^pieté & de gravité: l'autre eft un air de libertinage & de fierté. Car félon nôtre difpofition à la pieté ou au libertinage, les perfonnes qui parlent d'un air grave & pieux ) ou d'un air fier &c libertin agiifent fort diverfc» ment fur nous.

Il eft vrai que les uns font bien plus dangereux que les autres, inais il ne faut jamais fè laifler perfîiader par les manières des uns ni des autres, mais feulement par la force de leurs raifons. On peut dire gtavement & modeftement des fottifes, & d'une manière dévote desimpiecezôcdesblafphcmes. Il faut donc exami- ner.

154 DE tA RECHERCHE Çhap^ lier, fi les efprits (bnc de Dieu félon le confèil de Saint l h Jean, & ne pas fe fier à toutes fortes d'efprits. Les Dé- mons Ce transforment quelquefois en Anges de lu- mie're: &c l'on trouve des perfonnes à qui l'air de pie- té'eft comme naturel, & par confëquent dont la ré- putation eft d'ordinaire fortement établiequi dilpen- îènt les hommes de leurs obligations efTentielles, & même de celle d'aimer Dieu & le prochain, pour Iqs rendre efclaves de quelque pratique, & de quelque cé- rémonie Pharifîenne. / Mais les imaginations fortes de{qaelles il faut e'vi- ter avec foin l'impreffion & la contagion font certains eiprits par le monde, qui afFetStent la qualité' d'e/prits forts i ce qui ne leur eit pas bien difficile d'acquerif. Car il n'y a maintenant qu'à nier d'uii certain air le pè- che'originel, l'immortalité' de l'ame, ou fe railler de quelque (èntiment reçu dans l'Eglife, pour acqué- rir la rare qualité' d'elprit fort parmi le commun des hommes.

Ces petits eiprits ont d'ordinaire beaucoup de feu, & un certain air libre & fier qui domine, & qui difpofe les imaginations foibles à iè rendre à des paroles vives & (pecieufes, mais qui ne fignifient rien à dçs efprits attentifs. Ils font tout à fait heureux en expreffionSy quoi que tres-mal-heureux en raifons. Mais parce que les homm^s^toutraifonnables qu'ils font, aiment peaucoup mieux le laiffer toucher par le plaifir fènfi- bie de l'air & des expreffions, que de fè fatiguer dans - Texamen des raifons, il eft vifible que ces efprits doi- vent l'emporter furies autres, & communiquer ainix leurs erreurs & leur malignité, par la puiflance qu'ils ç^nt fur i'iraagiaation des autres hommes.

miM DE LA VERITE'. Livre IL 1^5 CHAPITRE II L I.-IT<? la force de Imagination de certains ç^Uteurs, II. De Tertullien.

Chap» III, U Ne des plus grandes & des plus remarquables preuves de la puinànce que les imaginations ont les unes fur les autres, c'eft le pouvoir qu'ont certains Auteurs de perfuader {ans aucunes raifons. Par exemple, le tour à^s paroles de Tertullien, de Seneque, de Montagne, & de quelques autres, a tant de charmes, &tant d'éclat, qu'il ébloiiit l'elprit de la pluipart des gens, quoi que ce ne {bit qu'une foible peinture, & comme l'ombre de l'imagination de ces Auteurs. Leurs paroles toutes mortes qu'elles {ont > ont plus de vigueur que la raison de certaines gens. El- les entrent, elles pénètrent, elles dominent dans l'ame d'une manière {iimpérieu{è,qu'élles{è font obéir {ans fè faireentendre, & qu'on fe rendà leurs ordres {ans les fçavoir. On veut croire, mais on ne Içait que croi - re: car ior{qu'on veut fçavoir ce qu'on veut croire, & gu'on s'approche pour ainddire de ces phantômes pour les reconnoitre, ils s'en vont Ibuvcnt en fumée avec tout leur appareil & tout leur éclat.

Quoi que les livres des Auteurs que je viens dé- nommer, foient très-propres pour faire rem arquer la puiflTance., que les imaginations ont les unes {ijr les autres, & que.je \çs propole pour exemple, je ne pré" tens pas toutefois les condamner en toutes cho{ès. Je ne puis m'empêcher d'avoir de l'eftime pourcer- r?j^^^j^^ ■taines beautez qui s'y rencontrent, &dela déferen- éciaircip' ce pour l'approbation univerlelle qu'ilsonreuë pen (çynenL dant plutieuTsiiécles.^ jeprotefle enfin que j'ai beau- coup de refpeâ: pour quelques ouvrages de Tertulien, principalement pour Ion apologie contre lesGentils> & pour {on livre des prescriptions contre les hereti- «J^es,&;po^^ quelques e^ndroits des Livres de Sene- 2S6 DE LA RECHERCHE Chap. que, c]uoi que je n'ayepas beaucoup d'eftime pour III» tout le livre de Montagne.

Tertullien e'toit à la vérité un homme d'une pro- fonde érudition, mais il avoir plus de mémoire que de jugement, plus de pénétration & plus d'étendue d'i- magination, que de pénétration Se d'étendue d'efprit: On ne peut douter enfin, qu'il ne fut vifionnaire dans les fens que )*ai expliqué auparavant, & qu'il n'eût prefque toutes les qualitez que j'ai attribuées aux eiprits vifionnaires. Le refpeâ: qu'il eut pour les vi-' frons de Montanus & pour Tes ProphetefTes, eft une preuve inconteftable de la foibielTe de {on jugement. Ce feu, ces emportemens, ces entoufiafmes fur de pe- tits fujets marquent fènfiblement le dérèglement de Ion imagination. Combien demouvemens irregu- lièrs dans fès hyperboles & dans Tes figures? Combien de raifons pompeulès & magnifiqueSjqui ne prouvent que par leur éclat fenlible, & qui ne perfiiadent qu'en écourdilîant & qu'en ébloiiiflant l'efprit.

A quoi fert, par exemple, à cet Auteur, qui veut fe juftifter d'avoir pris le manteau de Philoibphe, au lieu delà robbe ordmaire, dédire que ce manteau avoit autrefois été en ufâge dans la ville de Cartage? Eft-il permis prefèntement de prendre la toque & la f raife, à cauiè que nos pères s'en font (ervis? Et les femmes peuvent- elles porter des vertugadins & des chaperonsi fi ce n'eft au carnaval, lorfqu'elles veulent le déguifer pour aller en mafque.

Que peut-ii conclure de ces defcriptions pompeu- lès & magnifiques des changemens qui arrivent dans le monde, & que peuvent t'elles contribuer à (à juftifi- cation? la Lune eit différente dans fès phafcs, l'année dans'ies làilbns, les campagnes changent de face l'hy- ver &. l'efté II arrive des débordemens d'eaux qui noyent des Provinces entières, & des tremblemens de terre qui les engloutillent. On a bâti de nouvelles vil- les i on a établi de nouvelles colonies; on a vu des in- ondations de peuples qui ont ravagé des pais entiers j enfin toute la nature eit lujette au changement, Donc DE LA VERITE'. Livrî II. 15-7 il a eu raifbn de quitter la robbe pour prendre le man- Cha.p. teau. Quel rapport entre ce qu'il doit prouver, & III, entre tous ces changemens, &plufîeurs autres qu'il recherche avec grand foin, & qu'il décrit avec des ex- premons forcées, obfcures, &guinde'es. Le Paon fè chap, 2. change à chaque pas qu'il fait, le fèrpent entrant dans & 3 • quelque trou étroit fort de (à propre peau, & fè renou- ^^ ^ai- veile; donc il a railbn de changer d'habit? Peut on de ^îo- fàng froid, & de (àng raflîs tirer de pareilles conclu- lions, & pourroit-on les voir tirer fans en rire, fi cet Auteur n'étoiirdifroit& ne troubloic l'efprit de ceux quilelifent?

Prefque tout le refle de ce petit livre de Pallh, eft plein deraifbns aufTi éloignées de fbn fujet que celles • ci, le/quelles certainement ne prouvent qu'en écour- difîant, lorfqu'on eft capable defelaider étourdir: mais il feroit afTez inutile de s'y arrêter davantage. Il fuifit de dire ici, que fi la jufteffe de l'efprit, auÀi bien que la clarté & la netteté dans le diicours, doivent toujours paroître en tout ce qu'on écrit, puifqu'on ne doit écrire que pour faire connoître la vérité -, il n'eft Multos pas polfible d'exculer cet Auteur, qui au rapport me- ^^i^^ me de Saumaife le plus grand Critique de nos jours, a yidipojî' fait tous fès efforts pour fe rendre obfcuri & qui a fi ^«^^ bien leiiffi dans fbn de(rein,que ceCommentateur étoit bene prêt de jurer, qu'il n'y avoir perfbnne qui l'entendît <ejluaf- parfaitement. Mais, quand le génie de la nation, la Jent ut fantaifie de la mode qui regnoi t en ce tems là,& enfin eum af* la nature de la fatire ou de la raillerie feroient capables feque- dejuftifier en quelque manière ce beaudelîein defè rentury rendre obfcur & incomprehenfible; tout cela ne pour- nihil roit excufèr les méchantes raiions & l'égarement i^Y£ter d'un fudorem C^ inanem animi fatigationem lucratos, ah ejus UElione difcejjiffe^ Sic qui Scotinus haberi viderique dignus, qui hoc cognomentum ha^ heret, voluit, adeo quod voluit àfemet ipjo im^etraviti O' efficere id quod optabat valuit, ut liquida jur are aufm yieminem ad hoc tem- pus extitiJJè-,quipoJJitjurare hune lihellum à capitead calcem u/que totum àfènon minus bene intdk^um quam leÛum. Salm. in epiit, ded. Comm. in Tert.

ij8 DE LA RECHERCHE Chap. d'un Auteur, qui dans plufieurs autres defèsouvra- III» ges, auffi-bien que dans celui-ci, dit tout ce qui lui vient dans l'efprit j pourvu que ce fbit quelque penfée extraordinaire, & qu'il ait quelque expreffion hardie par laquelle il efpere faire parade de la force, ou pour mieux dire, du de'réglement de fbn imagination.

Chap. chapitre IV^ IV.

L'Imagination de Sçneque n'eft quelquefois pas mieux réglée que celle de Tertullien. Sesmou- vemens impétueux l'emportent fouvent dans des païs qui lui font inconnus, ou néanmoins il marche avec la même affurance, que s'il fçavoit où il eft & où il va. Pourvu qu'il fafïc de grands pas, des pas figurez, & dans une jufle cadence, il s'imagine qu'il avance beau- coup; mais il reffemble à ceux qui danfent qui finiA iènt toujours où ils ont commencé.

11 faut bien diftinguer la force & la beauté des pa- roles, delà force & de l'évidence des raifons. II y a fans doute beaucoup de force i & quelque beauté dans hs paroles de Seneque, mais il v a très- peu de force & d'évidence dans Ces raifons. Il donne par la force de Ion imagination un certain tour à les paroles, qui tou- che, qui agite, & qui perluadeparimpreilîon; mais il ne leur donne pas cette netteté, & cette lumière pu- re, qui éclaire & qui perfuade par évidence. Il con- vainc parce qu'il émeut, & parce qu'il plaît; mais;e ne croi pas qu'il lui arrive de perfuader c-eux qui le peuvent lire de ^ng froid, qui prennent garde à la furprifè, &. qui ont coutume de ne fe rendre qu'à h clarté & à l'évidence des raifons. En un mot pourvii ^u 'il parle & qu'il parle bien, il fè met peu en peine de ce qu'il dit, comme fi on pouvoit bien parler fins J^avoir ce qu'on dit: & ainii il perfuade ians que l'on fçache louvent, ni de quoi ni comment on eft perfiia- DE LA VERITE'. Livre IL 259 dé, comme fi on devoir jamais fè laiflèr per(ùadcr de Cha p^ quelque chofè fans la concevoir diftinâ;ement, & fans I Ve avoir examine' les preuves qui la démontrent.

Qu'y a-t'il de plus pompeux & de plus magnifique> que ridée qu'il nous donne de ion Sage j mais qu'y a- t'il au fond de plus vain & de plus imaginaire? Le por- trait qu'il fait de Caton eft trop beau pour être natu- rel: ce n'eft que du fard & que du plâtre qui ne donne dans la vue que de ceux,qui n'étudient, Se qui ne con- noifïent pas la nature.Caton étoit un homme fujet à h Itaquenonrejert ^ quam mifère des hommes: il rmlta in iUum tela conii^ n'étoit point invulnérable, ciantur, cumfit nulli feue- c'efl une i dée; ceux quile trahilis. Quomodo quorum- firappoient le bleffoient. II dam Ufyidum inexmgnahi- n'avoit ni la dureté da lis ferro duritia eft, nec/è- diamant jque le fer ne peuc cariadamas, aut cadi vel brifèr, ni la fermeté des teri potefl, fed incurrentia rochers que les flots ne ultro retundit: quemadmo- peuvent ébranler, comme dum projeéîi in altumfcopii- Seneque le prétend. En ua H mare frangunt, nec ipjî mot il n'étoit point iiifèn- ttllafevitia -vefiigia m ver- fible; & le même S eneque heratifeculisoftentant.Ita (s. trouve obligé d'en Jàpientis animus filidus efi, tomber d'accord, lorfqae CT id rohoris coUegit, ut fon imagination s'eft un tam tutus fit ah injuria^ peu refroidie, & qu'il fait quam ilU qu<£ extuli. davantage de réflexion i hen. cap. s. Tract Quodin ce qu'il dit. fapientcm non cadic injuria.

Mais quoi donc n'accordera-t'il pas que fon fagc peut devenir miferable, puifqu'il accorde qu'il n'eft pas infènfîblc à la douleur? Non fans doute, la dou- leur ne touche pas fbn fage; la crainte de la douleur ne l'inquiète pas: fbn fage e(l au delTus de la fortune, & de là malice des hommes; ils ne font pas capables de l'in- quiéter.

zy^dfum hoc vohisproha- Il n'y a point de murail- turus: fuh i[lo tôt civitatum les & de tours dans les everfire munimema incur- plus fortes places, que les béliers z^ô DE LA RECHERCHE