SigPhi · Nicolas Malebranche

De la recherche de la vérité

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Il eft vrai qu'on ne doit pas regarder Montagne 4aHS fès Ellàis, comme un homme qui raifbnne, M 4 mais.

lyi DE LA RECHERCHE Chap* mais comme un homme qui le divertit: qui tâche de V. plaire, & qui ne penfe point à enfeigner: & fi ceux qui le lifènt ne faifoient que s'en divertir, il faut tom- ber d'accord que Montagne ne feroit pas un fime'- chant livre pour eux. Mais il efb prefque impoflible de ne pas aimer ce qui plaît, & de ne pas (è nourrir des viandes qui flattent le goût. L'efpritnepeutfe plaire dans!à leéture d'un Auteur (ans en prendre les îèntimens, ou tout au moins fans en recevoir quel- que teinture, laquelle fè mêlant avec fes idées les rende confufes Se obfcures» Il n'eft pas feulement dangereux délire Montagne pour fe divertir, àcaufcqueleplaifirqu'ony prend engage infènfiblement dans {es lentimens: mais en- core parce que ce plaifîr eft plus criminel qu'on ne peiifè. Car il eft certain que ce plaiiir naît principale- ment de la concupifcence, & qu'il ne fait qu'entrete- nir, & que fortifier les pallions, la manière d'écrire de cet Auteur n'étant agréableque parce qu'elle nous touche, & qu '^eîle réveille nos pallions d'une maniè- re imperceptible.

Il ièroit alTez utile de prouver cela dans le détail; & généralement que tous les divers Itiles ne nous plaiient > qu'à caule de la corruption lècrette de nôtre cœur: mais ce n'en eft pas ici le lieu, Recela nous meneroit trop loin. Toutefois fi l'on veut faire ré- flexion fur la liailon des idées, & des pallions donc j'ai parlé auparavant, & fur ce qui fe paffe en foi-mê- me, dans le temps que l'on lit quelque pièce bien e'crite, on pourra reconnoître en quelque façon, que fi nous aimons le genre fublime: l'air noble & li - bre de certains Auteurs, c'elt que nous avons de la vanité, & que nous aimons la grandeur & l'indépen- dance i & que ce goiit, que nous trouvons dans la délicatelTè des difcours efFeminez, n'a point d'autre iburce qu'une fècrette inclination pour la mollelïe & pour la volupté: En un mot que c'eft une certaine in- telligence pour ce qui touche les fèns, & non pas fin. Sciiigeneç de la vérité, qui fait que certains Auteurs /* nous DE LA VERITES Livre Ii: 27^ nous charment & nous enlèvent comme maigre' Chap. nous. Mais revenons à Montagne» Y, Il me femble, que fes plus grands admirateurs le ioiient d'un certain caradere d'Auteur judicieux & éloigne' du pe'dantifrae 5 & d'avoir parfaitement con« nu la nature & les fbiblelTes de l'erprit humain. Si je montre donc que Montagne tout Cavalier qu'il eft, ne laifie pas d'être aulîî pe'dant que beaucoup d'autres, & qu'il n'a eu qu'une connoilîancetres-mediocre de l'efprit, j'aurai fait voir que ceux qui l'admirent le plus n'auront point e'te' perfiiadez par des raifbnse'vi* dentés, mais qu'ils auront e'té feulement gagnez par la force de fbn imagination.

Ce îcïme pédant eft fort e'quivoquc, mais l'ufàge y ce me (èmblc, & mêmes la raifon veulent que l'on appelle pedans ceux, qui pour faire parade de leur faufTe {cience, citent à tort Ôc à travers toutes (brtes d'Auteurs j qui parlent fimplement pour parler & p«ur fè feire admirer des fbts; quiamaflentlàns ju- gement & (ans dilcernement des apophtegmes & des traits d'Hiftoire pour prouver, ou pour faire fèm- blant de prouver des chofès-, qui ne le peuvent proi^ ver que par des railons.

Pédant eft oppofé à raifbnable, & ce qui rend ks^ pe'dans odieux aux perfonnes d'elprit, c'eft que les pe'dans ne font pas raiibnnables: car les perfonnes d'efprir, aimant naturellement à raifbnner, ils ne peuvent foufïlir la converfàtion de ceux quine raifbn- nent point. Les pe'dans ne peuvent pas raifbnner, parce qu'ils ont l'efprit petit, ou d'ailleurs rempli? d'une faulïè e'rudition: & ils ie veulent pas raifbn- ner, parce qu'ils voyent que certaines gens les rc- (pcôicm &■ les admùent davantage, loriqu'ils citent quelque Auteur inconnu & quelque Sentence d'un Ancien, que lorfqu'ils prétendent r?i(bnner. Ain'i leur vanire' (è fatisfailant dans la veuë du relpeét qu'on leur porte, les attache à l'étude detoucesles iciences extraordinaires, qui attirent l'admiration da.^ commun des hommes. - Chap. V.

APoc. Confer- ■vus tuus fumy erc. adora, Denrn 174 DE LA RECHERCHE Les pédans font donc vains & fiers, de grande mé- moire & de peu de jugement, heureux & forts en citations, malheureux & foibles en raifons, d'une ima- gination vigoureufê & {pacicufe, mais volage & déré- glée, & qui ne peut fe contenir dans quelque juftelTe.

Il ne fera pas maintenant fort difficile de prouver que Montagne étoit auffi pédant que plufîeurs autres félon cette notion du mot de pédant, qui femble la plus conforme à la raifon & à l'ulàge: car je ne parle pas ici de pédant à longue robbe, la robbe ne peut pas faire le pédant. Montagne qui a tant d'averfion pour la pédanterie pouvoir bien ne porter jamais rob- be longue, mais il ne pouvoir pas de même (è défaire de fès propres défauts. Il a bien travaillé à (è faire l'air cavalier, mais il n*a pas travaillé à fe faire rcfprit ju- fle, ou pour le moins il n'y a pas revilli. Ainfi il s'efl: plîitôt foit un pédant à la cavalière, & d'une efpece toute fînguîiére, qu'il ne s'efl rendu raifonnable, ju- dicieux, &: honnête homme.

Le livre de Montagne contient des preuves fi évi- dentes de la vanité & de la fierté de fon Auteur, qu'il paroît peut-être afîez inutile de s'arrêter à les faire re- marquer: car il faut être bien plein de foi-même pour s'imaginer comme lui, que le monde veiiiile bien lire un affez gros livre pour avoir quelque con- noilïànce de nos humeurs. Il falloir néceffairement qu'il fe réparât du commun, & qu'il fè rega,rdât comme un homme tout-à-fait extraordinaire.

Toutes les créatures ont une obligation eflentielle de tourner hs efprits de ceux qui les veulent adorer, vers celui-là fèul qui mérite d'être adoré; & la re ligion nous apprend que nous ae devons jamais fouf- frir que l'efprit & le cœur de l'homme qui n'eft fait que pour Dieu, s'occupe de nous, & s'arrête à nous admirer & à nous aimer. Lorfque S. Jean fè pro^ flerna devant l'Ange du Seigneur, cet Ange lui defFendit de l'adorer: Je fuis feryiteur, lui dit 'il, comme yous 0" comme yoî frères. ^yidorCK Dieu. Il n'y a que les démons, & ceux qui participent à l'or- DE LA VERITE'. Livre II. 275 gueil des démons qui fè plaifcnt d'être adorez ^ Se Chap». c'eft vouloir être adore' non pas d'une adoratioa e'xte'- Y» rienrc & apparente, mais<l'une adoration inte'rieure & véritable, que de vouloir que les autres hommes- s'occupent de nous: c'eft vouloir être adore', com- me Dfeu veut être adore', c'eft-à-dire en^fprit & eu- ve'rite'.

Montagne a'a fait fôn Livre que pour fe peindre,- & pour reprefènterfes humeurs & (es inclinations: \ï l'avoue lui-même dans l'avertiflement au Led:eur in- sère' dans toutes les éànions-xC'ejhmoique iepeins-,dit- il, y e fuis moi-même la matière demonUvre. Et cela paroît allez en le liûnt: car il y a très- peu de Chapi- tres y dans lefquels il ne falTe quelque digre/îlon pour parler de lui, & il y a mêmes des Chapitres entiers, - dans lefquels il ne parle que de lui. Mais s'il a compo- fe' fbn Livre pour s'y peindre, il l'a fait imprimer afin qu'on le lut. Il a donc voulu que les hommes le re- gardaflènt & s'occupafTanrde lui; quoi qu'il dife que ce nefi pas raifcn qu'on employé /on loi fir en unfujet ji frivole Ô' fi vain. Ces paroles ne font que le condan*- ner: car s'il eût crû que ce n'e'toit pas r<zi/on qu'on employât le tems à lire f©n Livre, il eût agi lui-mê- me contre le fèns comm.un en le faifânt imprimer. Ainfi on eft obligé de croire, ou qu'il n'a pas dit ce - qu'il penfbit, ou qu'irn'â pas fait ce qu'il xievoit.

C'efi encore une plailànte excufè de (à vanité de di- re, qu'il n'a écrit que pour ksparens O^ amis. Car lî cela eilt été ainfi, pourquoi en eùt-iî fait faire trois- impiefïions? Une feule ne luffifoit-elle pas pour fè$ parens & pour fes amis? D'où vient encore qu'il a aug- menté fbn Livre dans les dernières impreffionsqu'il' en a fait faire,& qu'il n'en a jamais rien retrai%ché,fi ce nleftque.la fortune fecondoitfesintentions. J'ajoute, Ch. 9* dit-il.> mais je ne corrige pas, parce que celui qià a hypo- ^'^' tcqué au monde fon ouvrage, je trouve apparence qu'il ny aitplus de droit. Qu'il die s' il peut mieux ailleurs, CT" ne corrompe la befogne qu'il a vendue. Dételles gens il ne fauiroit rien achepter qu'après leur mort,quils y penfent t-^ DE LA RECHERCHE t-^ DE LA RECHERCHE Ch A p. ^'f « avant que de fe produire. Qui les hâte? mon Livre e(l Y. toujours un ^ O'c. Il a donc voulu fè produire & hypo- tequer au monde fbn ouvrage, aufîi bien qu'à fès pa- ïens & à {es amis. Mais (à vanité feroit toujours auez criminelle quand il n'auroit tourne' &: arrête' l'elpric & le cœur que de fes parens & de fès amis vers fbn por- trait,autant dt tems qu'il en faut pour lire fbn Livre. , Si c'eft un défaut de parler fbuvent de loi, c'eft une- effronterie, ou plutôt une efpécc de folie que defê loiier à tous momens, comme fait Montagne: car ce n'cft pas feulement pe'cher contre l'ku milité Chré- tienne j mais c'eft encore choquer la raifbn.

Les hommes ibnt faits pour vivre enfèmWe, & pour former des corps & des focietez civiles. Mais il Faut remarquer, que tous les particuliers qui compo- iènt \zs focietez, ne veulent pas qu'on les regarde comme la dernière partie du corps duquel ils font.. Ainli ceux qui fè loiient fê mettant au defïus des au- tres, les regardant comme les dernières parties de leur fbcicré j & fè confiderant eux-mêmes comme les pruidpales & les plus honorables, ils fe rendent ucceflàiiemcnt odieux à tout le monde, au lieu de le faire aimer & de fe hirc eflimer.

C 'ef l donc une vanité, & une vanité indifcrette & ridicule à Alontagne de parler avantageufement de lui-même à tous momens. Mais c'eft une vanité encore plus extravagante à cet Auteur de décrire fès défauts. Car iî Ton y prend garde, on verra qu'il ne découvre guéres que les défauts dont on fait gloire dans le m.onde à caufè de la corruption du fîécle; qu'il s'attribue volontiers ceux qui peuvent le faire pafïèr pour efpritfort, ou lui donner l'air cavalier j &afin que pat cette franchiiè limulée de la confeiKon. de fcs défôrdres, on le croye plus volontiers lors c^'il parle ch. à fbn avantage, il a raifbn de dire que fe^iferO' fe mé^ifer naif.ent fcuyenî de pareil air d'arrogance. C'eft toujours une marque certaine que l'on cft plein de foi- Biéme j & i\!ontagne rriC paroît encore plus lier -^ plus y^im quand û le blâme que lors qu'il fe loue, par - il- Qt.

il- Qt.

DELA VERITE'. Livre IL 277 ce que c'eft un orgueil in (îiporrable que de tirer vanité Chap. de Ces de'fauts, au lieu de s'en humilier. J'aime mieux V. un homme, qui cache lès crimes avec koote, qu'un autie qui les publie avec effronterie -, &ilmefèrable qu'on doit avoir quelque horreur de la manière cava- lie're & peu Chrétienne, dont Montagne reprefènte fes défauts. Mais examinons les autres qualirez de fou efprir.

Si nous croïons Montagne fur fà parole, nous nous perlùaderons que c'étoit un homme Jt* ««//e rr-!• 2.ch. tention j qu^ilnavoitpoitttdegardoire; que la mémoire j^"*. lui manquait du tout y mais^ qu'il ne manquoit pas de ^' ' ' i^ns, & de jugement. Cependant fi nous en croïons l. 2. ch» le portrait mêmes, qu'ilafoitdefbnefprit, je veux 17. dire, fbn propre Livre, nous ne ferons pas tout-à- èdz de Ton fentiment. Je nef^aurois recevoir une charge fans tablettes, dit-il, C^ quand fai un propos à tenir, s'il eji de longue haleine. Je fuis réduit à cette y ileO* miferahlenécejfité d" apprendre par cœur mot à. mot ce que j'ai éL dire; étutremtnt je nauroisnifacenniajjurancey. étant en crainte ^ue ma mémoir-e me vint faire un mauvais^ tour. Un homme qui peut bien apprendre mot à mot des difcours de longue haleine, pour avoir quelque &çon & quelque aiîiiraBce, manque-t-ii pliitôt de mémoire que de jugement? Et peut- on croire Mon- tagne, lorfqu'il dit de lui. Les gens qui me fervent •, il faut que je les appelle par le nom de leurs charges, ou de leur pais. Car il m'eft tr es-mal aisé de retenir des noms y & fi je durcis a vivre long-tems, jenecroi pas que je noubliare mon nom propre. Un fimple Gentil- homme, qui peut retenir par cceur & mot à mot arec aflurancc des difcours de longue haleine, a-t'il un fi grand nombre d'Oiîiciers qu'il n'en puillc retenir les noms? L; n honmie qui eji ne C" nourri aux. champs yO* parmi le labourage, qui a des araires O" un ménage en main y & qui dit que mettre à non chaloir ce qui efl à l.ii.ch» nos pieds, ce que nous arvons entre nos mains y ce qui regar- 1 7* de de plus près l'ufage de la vie, c'éjî chofe bien éloignée, dejon dogme, peut-il oublier les noms Irançois de fes dome-îi7« DE LA RECHERCHE Chap. domeftiques? Peut-il ignorer, comme il dit, la plw y ^ fart de nos monnoyes > la différence d'ungr-ain a Vautre en la terre O' au grenier-, fi elle nefi par trop apparente, les flusgrojjier s principes de l'agriculture O" que les enfans fçayent, dequoi fert le levain à faire du pain > O" ae que c'e^ que défaire cuver du vin l Et cependant avoir l 'ef^ prit bien plein de noms des anciens Philofophes, & ae leurs principes i des idées de Platony des atomes d'E- pleure, du plein, C du vuide de Leucippus O'de Demo^ 1. 1.ch. 1 2 cr/V^j } de Veau de Thaïes, de V infinité de nature d'^yina- ximandre f de Vair de IHogenes, des nombres 0" de lit fymmetrie de Pytagoras, de V infini de Parmenidesy de l'un de Mu/eus, de Veau 0' du feu d'zJppollodorus, des parties Jimîlaires d'zy4naxagoras, de la difcorde 0 de V amitié d'Empedocles, du feu d'Heraclite, O'c. Un homme qui dans trois ou quatre pages de fon livre, rapporte plus de cinquante noms d'Auteurs difFe'rens avec leurs opinions: qui a rempli tout fon Ouvrage de traits d'hiltoires, & d'apophtegmes enta(ïèzfàns or- dre j qui dit quQVhfîoire 0 laPoêfiefintjongihier en Î.i.ch25 matière de Livres; qui le contredit à tous momens & dans un même chapitre, lors mêmes qu'il parle des chofès qu'il prétend le mieux fçavoir, je veux dire., iors qu'il parle des qualitez de (on efprit, fè doit- il pi- quer d'avoir plus de jugement que de mémoire?

Avouons donc que Montagne ëtoit excellent en our hliance, puiique Montagne nous en affure, qu'il fou^ Jiaite que nous ayons ce fentiment de lui, & qu'enfin celaji'e{tpastout-à-£iit contraire à la vérité'. Mais ne nous perfîiadons pas fur fà parole, ou par les loiir anges qu'il fè donne, que c'étoit un homme de grand" fens 5 & d'une pénétration d'efprit toute extraordi- naire. Cela pourroïc nous jetter dans l'erreur, 8c donner trop de crédit aux opinions faufTes & dange- jeulèsj qu'il débite avec une fierté & une hardiefTe dor minante, qui ne fait qu'étourdir & qu'éblouir les ef- p.rits foibles.

L'autre loiiange que l'on donne à. Montagne efl ^u'ilavoit une coiinoilîànce parfaite deileiprit hu.'

^ lîiâiu- DE LA VERITE'. Livre IL 179 main, qu'il en penétroit le fondja naturejes proprie'- Chap, tezi qu'il en fçavoit le fort & le foible, en un mot tout Y* ce que l'on en peut fçavoir. Voyons s'il me'rite bien ces louanges, & d'où vient qu'on en eft fî libéral à (on égard.

Ceux qui ont lu Montagne fçavent allez que cet Au* teurafFedoitdepaflèrpourPyrrhonien, & qu'il fai- fbit gloire de douter de tout. LaferfmfiondeU certi- l-ï-ch.xs tuâe, dit-il, efl un certain témoignage de folie O" d'incer- titude extrême:, 0' n'efl point de plus folles genSiO" moins Philo/ophes, ^ue les Philo doxes de Platon. Il donne au contraire tant de louanges aux Pyrrhoniens dans le Un peu même Chapitre, qu'il n'eft pas poflible de douter pij^s haut qu'il ne fût de cette lecte. Il e'toit néceflaire de fbn tems, pour palier pour habile & pour gallant homme, _ de douter de tout j & la qualité' d'efprit fort dont il (è piquoit, l'engageoit encore dans fès opinions. Ainfi en le fîippoûnt Académicien, on pourroit tout d'un coup le convaincre d'être le plus ignorant de tous les hommes, non feulement dans ce qui regarde la natu- re de l'efp rit, mais mêmes en toute autre cholè. Car puifqu'il y a une difïèrence efl'entielle entre fçavoir & douter, fi les Académiciens dilènt ce qu'ils pcnfcnt> lors qu'ils afTurent qu'ils ne fcavent rien, on peut dire que ce font les plus ignorans de tous les hommes.

Mais ce ne font pas lèulement les plus ignorans de tous les hommes, cefbntaulîi les deifenfeurs des opi- nions les moins raifbnnables. Car non feulement ils rejettent tout ce qui eft de plus certain & de plus uni- veriêllemcnt reçu, pour fe faire palier pour efprits forts j mais par le même tour d'imagination, ils fè plailènt à parler d'une manière décifive des choies hs plus incertaines & les moins probables. Montagne eft vifibleraent frappé de cette maladie d'efprit > & il faut nécelïàirement dire, que non feulement il igno- roit la nature de l'efprit humain, maismêmes qu'il étoit dans des erreurs fort grolfieres fur ce fujet, fiipofé qu'il nous ait ditcequ'iLeupeufoit, conlmeil 'a du faire, Car.

riSo DE tA RECHERCHE Chap» Car que peut-on dire d'un homme qui confond ,Y, l'efprit avec la matie're: qui rapporte les opinions les plus extravagantes des Philofophcs fur la nature de . î'ame làns les me'prifèr, & mêmes d'un air qui fait afîez connoître, qu'il approuve davantage les plus oppofées à h raifon; qui ne voit pas la nécefTite' de l'immortalité' de nos âmes; qui penfe que la raifon humaine ne la peut reconnoîtrc j & qui regarde les preuves que l'on en donne comme des fbnges que î. 2.c.i2t le defîr fait naître en nous. Somnia nondocentisfedop- tantis: qui trouve à redire que les hommes fefeparent de la prej^e des autres créatures, O'fe dijiinguent des hites j qu'il appelle nos confrères, O' nos compagnons y qu'il croit parler, s'entendre, & (è mocqucr de nous, de même que nous parlons, que nous nous entendons, & que nous nous mocquons d'elles: qui met plus de différence entre un homme à un autre homme, qu'en- tre un homme aune bête: qui donne juf qu'aux araig- ne'es, délibération-, fcnfement -, O' conclu fion: Et qui apre's aToirfbîitenuqueladifpofition du corps de l'homme, n'a aucun avantage fur celle des bête«, ac- cepte volontiers ce lèntiment, que ce n'ejl point par la raifon -i par le difcours O' par l'âme ^ue nous excellons fur Us bêtes, mais parnotre beauté ■, notre beau teint y 0" notre belle difpofition de membres ^ pour laquelle il nous faut mettre nôtre intelligence, nôtre prudence, O* tout le refle à l'abandon, CTc. Peut-on dire qu'uiî^ homme qui (èfert desopinions les plus bizarres pour conclure, C[\iiQcen'ej}pointparyraidiJcours, mais par tme fierté 0" opiniâtreté, que nous nous préferons aux autres animaux, eût une connoiflànce fortexaélede refpiit humain, & croit-on en perfuader les au^ Sl'CS?

Mais il faut faire juftice à tout le monde, & dire ds bonne foi quel e'toit le caractère del 'efprit de Montag- ne. 11 avoit peu de mémoire, encore moins de ju- gement, il clt vrai: mais ces deux qualaez ne font- point eniembie ce que l'on appelle ordinairement dans le. monde beauté d'efprit. C'eft la beauté, la DE LA VERITE'. Livre IL i8i vivacité, & l'écenduë de l'imagination, qui font Cha», paflèr pour bel elprit. Le commun des honunesefti- Y. me le brillant, & non pas le folide, parce que l'on aime davantage ce <^ui touche les fèns, que ce qui inftruic la rajfon. Ainli en prenant beauté d'imagination pour beauté d'cfprir, on peut dire que Montagne avoie Telprit beau & mêmes extraordinaire» Ses idées fbnc iàufles, mais belles. Ses exprelîions irrégulieres ou hardies, mais agréables. Ses dilcours mal raifonnez, mais bien imagmez. On voit dans tout ion Livre un caraélere d'original, qui plaît infiniment: toutCo- pifte qu'il eft, il ne fènt point Ton Copifte; & fpn imagination forte & hardie dorme toujours le tour d'original aux chofès qu'il copie. Il a enfîa ce qu'il eft néceflàire d'avoir pour plaire & pour impofcr; &je penlè avoir montré fuffifammcnt) que ce n'eft point en convamquant la railbn qu'il fe fait admirer de tant de gens, mais en leur tournant l'elprit par la viva- cité toujours vidorieulè de fon imagination doxni- nante.

CHAPITRE YI. Chap, YL I. Des Sorciers par imd^îmtion^ O' des Loups garou^, 11. Conclufion des deuxpremiers Livres, LE plus étrange effet de la force de l'imagina- tion, eft la crainte déréglée de l'apparition des efprits, des fortileges, descaraderes, des charmes, des Lycanthropes ou Loups garoux, & gé»érâîe- ment de tout ce qu'on s'imagine dépendre de la pail^ lance du démon.

Il n 'y a rien de plus terrible ni qui effarouche da- vantage l'efprit, ou qui produi(è clans le cerveau des veftiges plus profonds, que l'idée d'une puifFance in- vifible, qui ne peniè qu'à nous nuire, & à laquelle on ne peut réfifter. Tous les diicours qui réveillent cette idée font toujours écoutez avez craints & curiofitc.

28i DE LA RECHERCHE CrîAP» fîté. Les hommes s 'attachant à tout ce qui cftextra- Y!• ordinaire, fè font un plaifir bizarre de raconter ces hiftoires furprenantes & prodigieufes delapuifTancc & de la malice des Sorciers, à e'pouvanter les autres & à s'épouvanter eux mêmes* Ainfî il ne faut pas s'e'tonner fi les Sorciers font fi communs en certains pais, oii la cre'ance dufàbbatefttropenracine'e; où tous Its contes les plus extravagans des forcileges fbat écoutez comme des hiltoires autentiques; & ou 1 on brûle comme des Sorciers véritables les fous, & les vifionnaircs dont l'imagination a été déréglée, a<,i- tant par le récit de ces contes, queparlacorruptioa de leur cœur» Je fçai bien que quelques perfbnnes trouveront â redire, que j'attribue la plupart des fbrcelleries à la force de l'imagination, parce que je fçai que les hommes aiment qu'on leur donne de la crainte; qu'ils fe fâchent contre ceux qui les veulent defiàbufèr j & qu'ils reflTemblentaux malades par imagination, qui écoutent avec refped > & qui exécutent fidellemenc les ordonnances des Médecins > qui leur pronofti- Quent des accidens funefteS. Les lupcrftitions nefe aétruijfènt pas facilement, & on ne les attaque pas fans trouver un grand nombre de dcffenfeurs -, & cet- te inclmation à croire aveuglément toutes les rêveries des Démonographes, eft produite & entretenue par la même caufe, qui rend les fuperflitieux opiniâtres, comme il eft aflèz facile de le prouver. Toutes fois ce- la ne doit pas m'empêcher de décrire en peu de mots, comme je croi que de pareilles opinions s'établil- fent.

Un Paftre dans fa bergerie raconte après fouper à fà femme, & à fès enfans les avantures du fàbbat» Comme fbn imagmation elt modérément échauffée par les vapeurs du vin, & qu'il croit avoir affilié plu- lîeurs fois â cette afièmblee imaginaire, il ne man- oue pas d'en parler d'une manière forte Se vive. Son éloquence naturelle jointe à la difpofition où eft toute ÊA famille» pour entendre parkr d'un fujec fi nouTeaa DE LA VERITE'. Livre II. 285 v& Cl terrible, doit fans doute produire d'étranges Chai»» traces dans des imaginations foibîes, &iln'eftpas VI. naturellement po/îîble qu'une femme & des enfans ne demeurent tout effrayez, péne'trez& convaincus de ce qu'ils lui entendent dire. C'eft un mari, c'eft un père qui parle de ce qu'il a vu, de ce qu'il a fait: on J'aime, & on le refpede: pourquoi ne le croiroit-on pas? CePaftrelere'pe'teen différensjours. L'imagi- nation delà mère & des enfans en reçoit peu à peu des traces plus profondes: ils s'y accoCuument,les frayeurs -'paiïènt j & la conviction demeure -, & enfin la curio- iïté les prend d'y aller. Ils fè frottent: ils fè couchent: cette difpo(îtion de leur cœur e'chaufè encore leur imagination, & les traces que le Fafîîre avoit forme'es idans leur cerveau, s'ouvrent afièz pour leur faire ju« :ger dans le fommeil comme préfènts tous les mouvc- mens de la cére'monie, dont il leur avoit fait la dc- icription. Ils fè lèvent > ils s'entredemaiident, & s'entre difènt ce qu'ils ont vu. lis fè fortifient de cette iorte ks traces de leur vifîon; & celui qui a l'imagi' iriation la plus forte perfuadant mieux les autres, ne manque pas de régler en peu de nuits Thiftoirc imagi^ naire du ^bbat. Voilà donc des Sorciers achevez, qae le Paftre a faits j& ils en feront un jour beaucoup d'au- tres, fi ayant l'imagination forte & vive -, la crainte ineles empêche pas de conter de pareilles hiftoires.

Il s'eft trouvé plufîeurs fois des Sorciers de bonne foi, qui difoient généralement à tout le monde, qu'ils alloient au fabbat > & qui en étoicnt fî perlua- dez, que quoi que plufîeurs perfonnes les veillaflènt > & les afljiralîènt qu'ils n'étoient point fbrtisdulit, ils ne pouvoient fè rendre à leur témoignage.

Tout le monde fçait que lorfque l'on fait des contes 'd'efprit aux enfans, ils ne manquent prefque jamais d'en être effrayez, Si. qu'ils ne peuvent demeurer uns lumière & fans compagnie. Parce qu'alors leur cerveau ne recevant point de traces de quelque objet préfènt, celle, que le conte a formé dans leur cerveau, fè r'ouYre, & fourent mêmes avec allez de force pour leur 284 DE LA RECHERCHE