Pour toutes les autres fenlàtions, comme font les odeurs, les faveurs, les (bns, les couleurs, la plupart des hommes ne penfent pas qu'elles (oient des modi- fications de leur ame. Ils jugent au contraire qu'elles font répandues fur les objets j ou tout aa moins,qu'el- Jes ne lont dans l 'ame que comme l'idée d'un quat- re & d'un rond, c'ell-à-dire qu'elles font unies à l'ame, mais qu'elles n'en font pas des modifications: & ils en jugent ainfî, àcaufè qu'elles ne les touchent pas beaucoup, comme j'ai fait voir en expliquant les erreurs des (en s.
On croie donc qu'il faut tomber d'accord, qu'on ne connoît pas toutes les modifications dont l'ame eft ca- pable i & qu'outre celles qu'elle a parles organes des ièns, il fè peut faire qu'elle en ait encore une infinité d'autres qu'elle n'a point éprouvées, & qu'elle n'é- prouvera qu'après qu'elle fera délivrée de la captivité «le Ion corps.
Cependant il faut que l'on avoue, que de même «juela matière n'eit capable d'une infinité de diffé- rentes configurations, qu'à caufe de Ion étendue > J'ame auffi n'eft capable de différentes modifications, qu'à caufè de la penfée: Car il eft vifible, que l'ame 31C fèroit pas capable des modifications de plaifîr, de «louleur, ni mêmes de toutes celles qui lui font in- différentes, fi elle a'e'toit capable de perception ou DE LA VERITE'. Livrs Itl. r??
Ilnousfuffit donc de fçavoir, que le principe de Ck^p, toutes css modifications, c'eftia penfe'e. Si l'on veut I^ même qu'il y ait dans l'ame quelque chofè qui pre'ce* de la penfe'e, je n'en veux point difputer. Mais com- me je fuis fur que perfbnne n'a de connoilïànce de fbii ame que par la penfe'e, ou par le (èntiment inte'rieur de tout ce qui fe pafTe dans fon efprit j je fiiis afluré auffi, que fi quelqu'un veut raifonner fiir la nature de l'ame, il ne doit confulterquece fèntiment inté- rieur, qui le repre'fènteûns ceflè à lui-même tel qu'il eft, & ne pas s'imaginer contre fà propre confcience que l'ame elt un feu invifible, un air fubtil ^ une har- monie ou autre choie fèmblable» CHAPITRE IL Chap, CHAPITRE IL Chap, I. V Efprit étant borné, ne peut comprendre ce qui tient de l'infini. II. Sa limitation ejl r origine de beaucoup d'erreurs. III. Et principalement des hère fies. lY. Il fautfoùmettre l'efprit àlafoy, CE qu'on trouve donc d'abord dans la penfe'e de / l'homme, c'eft qu'elle eft tres-limite'e: d'oà L'efprit l'on peut tirer deux confêquenccs très- importantes, ctayitbor- La premie're que l'ame ne peut connoître parfaite- né ne peut ment l'infini. La féconde, qu'elle ne peut pas mêmes compretî- connoître diftiiidement plufieurs choies à la fois, d^ece Car de même qu'un morceau de cire n'elt pas capable c^i tient d'avoir en même-tems une infinité de figures difFé- ^^/'/„_ rentes; ainfi l'ame n'eit pas capable d'avoir en même ^,.y temsla connoiflànce d'une infinité de choies. Et de '' même aulfi qu'un morceau de cire ne peut être quat- re & rond dans le même tems •> mais feulement moi- tié quarré& moitiérond -, &que d'autant plus qu'il- aura de figures diiFérentcs, elles en leiont d'autant moins parfaites & moins diftint^es; amfi l'am€ ne peut appercevoir pluTieurs chofes à la fois? & fes pen- N 6 ftcs 3€>o DE LA RECHERCHE Ghap. fées font d'autant plus confufes qu'elles font en plus II. grand nonîbre.
Enfin de même qu'un morceau de cire qui auroit mille cotez, & dans chaque côte' une figure diffe'ren- te, ne feroit ni quarré, ni rond, ni ovale > & qu'on ne pourroit dire de quelle figure il (èroit: ainfi, il ar- rive quelquefois qu'on a un fi grand nombre de pcn- fe'es différentes, qu'on s'imagine que l'on nepcnfe à rien. Cela paroîc dans ceux qui s'e'vanotiifïènt. Les cfprits animaux tournoyant irrégulie'rement dans leur cerveau, réveill.nt un fi grand nombre de tra- ces, qu'ils n'en ouvrent pas une aflèz fort, pour ex- citer dans l'efprit une lènfation particulière, ou une jde'e diftindte: de forte que ces perfonnes fentent ua fi grand nombre de chofes à la fois, qu'ils ne fèntent rien de diftind, ce qui fait qu'ils s'imaginent n'avoir rienfenti.
Ce n'eft pas qu'on ne s'e'vanoiiifie quelquefois fau- te d'e(prits animaux: mais alors l'ame n'ayant que des penfe'es de pure intellcâiion, qui ne laifiènt point de traces dan s le cerveau, on ne s'en fouvieut point apre's que l'on eft revenu à foi, & c'eft ce qui fait croire qu'on n'a penle' à rien. J'aiditceci enpaflant, pour montrer qu'on a tort de croire que l'ame ne pen - le pas toujours, àcaufè qu'on s'imagine quelquefois qu'on ne penlè a rien. jT Toutes les perfonnes qui font un peu de re'ilexioa j j.' fur leurs propres penfe'es, ont afièz d'expe'rience, que. . j" l'erpritne peut pas s'appliquer à plufieurschofesala . r Y *^^^' & a plus forte raiion, qu il ne peut pas pêne-' J^^f^, trer l'infini. Cependant je ne fçai par quel caprice des- • °y' perfonnes qui n'ignorent pas ceci, s occupent davan- gine de j^gg ^ méditer lur des objets infinis, & fur des que- beaucouf (^^^,5 ^yj demandent une capacité d'efprit infinie» ^^^^^^^ que fur d'autres qui font de la portée de leur efprit; & pourquoi encore il s'en trouve un fi grand nombre d'autres, qui voulant tout fçavoir, s'appliquent à tant de foicnces en même tems qu'ils ne font que £è con= fondre i'e/prit, & k readre iiicîipâblç de quelque /aencevàicable, Com- DE LA VERITF. Litre TVL joï Combien ya-t-ilde gens qui veulent comprendre Chap. la divifibilite' de la matiereà l'infîni, & comment il fè JJ^ peut faire, qu'un petit grain de (àble contienne autant de parties que toute la terre, quoique plus petites â proportion? Combien forme-t-on dequeftions, qui ne k refbudront jamais fur ce lujet, & fur beaucoup d'autres qui renferment quelque chofè d'infini, defr quelles on veut trouver la (blution dans (on elprit? On s'y applique; on s'y c'chaulFe i mais enfin tout ce que l'on y gagne, c'eft que l'on s'entête de quelque extravagance & de quelque erreur.
N'elt-cepas unecholë plailànte de voir des gens, qui nient la divifibilite de la matie're àl'infini, pour cela fèul qu'ils ne la peuvent comprendre, quoiqu'ils comprennent fort bien les démonllrations qui la prouvent; & cela dans le même tems qu'ils confcC- îènt de bouche, que l'cfprit de l'homme ne peut pas conuoitre l'infini. Car les preuves qui montrent que le matière eft divifible à l'infini, font de'monftratives s'il en fut jamais j ils en conviennent quand ils les confidérent avec attention. Néanmoins, fi on leur fa.tdcsobjedions qu'ils ne puiflent réfoudre, leur cfprit (è détournant de l'évidence qu'ils viennent d'appercevoir, ils commencent d'en douter. Ils s'oc- cupent fortement de l'objetflion, qu'ils ne peuvent re- fondre 5 ils inventent quelque diftinclion frivole con- tre les démonftrations de la divifibilite à l'infini j & ils concluent enfin qu'ils s'y écoient trompez > & que tout le monde s'y trompe, lis embrallènt enfiiite l'o * pinion contraire. Ils la défendent par des points en- flez, àc par deiemblables extravagances, que l'ima* gination ne manque jamais de fournir. Or ils ne tom- bent dans ces égaremens, que parce qu'ils ne font pas intérieurement convaincus que l'elprit de l*homme eft fini; & que pour être perfuadé de la divifibilite de la matière à l'infini, il n'ell pas nécefTaire qu'il la comprenne; parce que toutes les objedions qu'on ne peut refoudre qu'en la comprenant, font des obje- dioas qu'il eft impolTible deréfoiidre» Si.
joi DE LA RECHERCHE Chap. Si les hommes ne s'arrêtoient qu'à de pareilles que- II, ftions, on n'auroit pas fijjet de s'en mettre beaucoup en peine j parce que s'il y en a quelques-uns qui fê pre'oceupent de quelques erreurs, ce font des erreurs de peu de confëquence. Pour les autres, ils n'ont pas tout-à-feit perdu leurtems, cnpenfàntà des choies qu'ils n'ontpù comprendre; car ils Ce font au moins L'art de convaincus delà foiblefle de leur efprit. Il eft bon, dit penfer y,^ Auteur fort judicieux,de fetiguer l'elprit à ces for - tes.de fubtilitez, afindedomter fà pre'fomption, Se iuiôterla hardiclîê d'oppofèr jamais fes foibles lu- mie'res aux véritez que lÈglifè lui propofe, fous pré- texte qu'il ne les peut pas comprendre. Carpuilque toute la vigueur de rcfprit des hommes eft contrainte de fuccomber au plus petit atome de la matie're, & d'a- vouer qu'il voit clairement qu'il eft infiniment divifî" ble, fans pouvoir comprendre > comment cela fè peut feire: n 'et t-ce pas pe'chcr vifiblement contre la raifon, que de rcfufer de croire les efFets merveilleux de la Toutepuiflànce de Dieu > qui eft d'elle même incom- prehenlîble, par cette railon que nôtre efprit ne ks peut comprendre? ///. L'effet donc le plus dangereux que produit l'igno- Mtprinci- rance, oupliinôt l'inadvertance où l'on eft delalimi- palement tadon & de la foiblefle de l'eiprit de l'homme j & par des he- coniéquent àtion incapacité pour comprendre tout refies. cequi tient quelque chofe de l'infini, c'eft l'herefie. Il fè trouve, ce me fèmble, en ce tcms-ci plus qu'en aucun autre, un fort grand nombre de gens qui {è font une Théologie particulière, quin'e-î: fondée que fijr leur propre elprit, & fur la foiblefie naturelle delà raifon i parce que dans les fujets même qui ne font point fournis à la raifon, ils ne veulent croire que ce qu'ils comprennent.
1 es Socinicns ne peuvent comprendre \ts Myfteres de la Trinité, ni de l'Incarnation: Cela leur foffit pour ne les pas croire, & même pour dire d'un air fier & libertm de ceux qui les croyent, que ce font des gens Bfz pour l'efclavage, Un Calvinifte ne peut conce- voir DE LA VERITE'. Livre m. 395 Toir comment il fè peut faire que le corps de Jésus- Chap. Christ foit re'ellement prefènt au Sacrement de i j^- l'Autel, dans le même tems qu'il eft dans le Cielj & de là il croit avoir railbn de conclure que cela ne fè peut faire, comme s'il comprenoit parfaitement juf- qu'où peut aller la puiflTance de Dieu.
Un homme qui eft mêmes convaincu qu'il eft li- bre, s'il s 'échauffe fort la tête pour tâcher d'accorder lafcience de Dieu & lès décrets avec la liberté, il fera peut-être capable de tomber dans l'erreur de ceux qui ne croyent point que les hommes fbient libres. Car d'un cozé, ne pouvant concevoir que la Providence de Dieu puiiîèfubfilicr aveclalibertë de l'homme, & de l'autre, le relpcâ: qu'il aura pour la Religion l'empê- chant de nier la Providence, il fè croira contraint d'ô- ter la liberté' aux hommes; ne faifànt pas aflez de ré- flexion fur la foiblelîè de (on efprit, il s'imaginera pouvoir pe'ne'trer les moyens que Dieu a pour accor- der fès décrets avec nôtre liberté'.
Mais les he're'tiques ne font pas les fêuîs qui man- <^uent d'attention pour confidérer la foiblelîè de leur efprit, & qui lui donnent trop de liberté pour juger des chofès qui ne lui font pas (bûmifès: prefque tous les hommes ont ce défaut,& principalement quelques Théologiens des derniers fiécles. Car on pourroit, peut-être dire, que quelques-uns d'eux employent, fî fbuvent des raifbnnemens humains, pour prouver, - oupourexpliquer des myfteres qui font au defTus de la raifbn, quoi qu'ils le faflent avec bonne intention,. & pour deflendre la Religion contre les hérétiques, qu'ils donnent fbuvent occafion à ces mêmes héréti- • ques de demeurer obltinément attachez à leurs er- reurs, & de traiter les myfteres de la foi comme des opinions humaines.
L'agitation de l'efprit & les fùbtilitez de l'école ne fbntpas propres à faire connoître aux hommes leur foiblelfe, & ne leur donnent pas toujours cet eiprit de fbiimilfion, fi neceUàire pour fè rendre avec humilité aux dédiions de l'Eglife. Tous ces railbnnemens fiibtils 504 DE LA RECHERCHE Ch'AP. ftibtils & humains peuvent au contraire exciter en eux 1 1^ leur orgueil fecret: ils peuvent les porter à faire ulàge delcur efpritmal à propos, & à le former ainfi une Religion conforme à là capacité'. Aufîî ne voit-on {>as que les he're'tiques Ce rendent aux argumens Phi- ofbphiques, & que la leâ:urc des livres purement Scholaftiques leur fafïè reconnoître & condamner leurs erreurs. Mais on voit au contraire tous les jours qu'ils prennent occafîon de la foiblefTe des raifonne- mens de quelques Scholail:iques,pour tourner en rail- lerie les myfteres les plus iàcrez de notre Religion, qui dans la vente' ne font point e'tablis fur toutes ces raifons & explications humaines, mais feulement fur l'autorité' de la parole de Dieu écrite, ou non e'crite» c'eft-à-diretranfmifèjufqu'ànous par la voye de la tradition.
En cflet la railbn humaine ne nous fait point com- prendre, qu'il y a un Dieu en trois perfonnes -, que le corps deJESus Christ foitre'ellcment dans l'Eucha- riftiej & comment il fe peut faire que l'homme fbit li- bre, quoi que Dieu fçache de toute e'ternite' tout ce que l'homme fera. Les raifons qu'on apporte pour prou- ver & pour expliquer ces choies, font des raifons qui neprouvent d'ordinaire qu'à ceux qui les veulent ad- . mettre làns les examiner; mais qui femblent fouvent extravagantes à ceux qui les veulent combattre, SC qui ne tombent pas d'accord du fond de ces myfte'res. On peut dire au contraire, que les objeâ:ions que l'on forme contre les principaux articles de aôtre foi & principalement contre le myflere de la Trinité font fî fortes, qu'il n'ell: pas pofTibled'en donner des folu- tions claires, évidentes, & qui ne choquent dn rien nôtre foible raifon.parcc qu'ea effet ces myfleres font incoraprehenfibles.
Le meilleur moyen de convertir les hérétiques n*eft donc pas de ks accoutumer à faire ufage de leur efprir^ eh ne leur apportant que des argumens incertains ti- rez de la Philoiophie, parce que les véritez dont on . veut les inflrmreae fout pas foûmilès à h raifon, I ;./ n'etl DE LA VERITE'. Livre ni. 305 n'efl: pas même toujours à propos de (è fervir de ces Chap. raifonnemens dans des ve'ritez,qui peuvent être prou- 1 1. vées parla raifbn auffî bien que par la tradition, com • me l'immortalité de l'ame, le péché originel, lanc- cefTité de la grâce, le defordre de la nature & quelques autres, j depeurqueleerelprit ayant une fois goûté l'évidence des raiiôns dans ces queftions, ne veuille point fèfbûmettre à celles qui ne fe peuvent prouver que par la tradition. Il faut au contraire les obliger à le défaire de leur efprit propre, en leur faifànt fentir (à foiblefïè, (à limitation, & £à difproportion avec nos myftéres; & quand Torgiieil de leur efprit fera abba- tu alors il fera facile de les faire entrer dans les fènti- mens del'Eglife, en leur repréfentant fon autorité, ou en leur expliquant la tradition ds tous les f.ecles s'ils en font capables.
Mais, fî les hommes détournent continuellement. leur jcuë de deilRis la foiblelfe & la limitation de leur efprit, une préfomption indifcrete leur enflera le courage i une lumière trompeufè les ébloiiira, l'amour delà doire les aveuglera. Ainfî les héréti- ques feront éternellement hérétiques, les Philofb- phes opiniâtres & entêtez i & l'on ne ceflera jamais de difputer, fîir toutes les choies dont on difputera, tant qu'on en voudra difputer.
CHAFî' 106 DE LA RECHERCHE Chap. III. CHAPITRE III.
I. Les Philofophes fe dijjipent l'ejprit, en s'appliquant à desfujets qui renferment trop de rapports, O^ qui dépendent de trop de chofes fans garder aucun ordre dans leurs études. II Exemple tiré d'^^riflote^ III. Çue les Géomètres au contraire Je conduifent hien dans la I{echerche de la Vérité; Principale' ment ceux qui Je fervent de l\^lgehre C^ de /'c^- nalyfe. IV. Ç^e leur Méthode augmente la force de l'ef^rit; O" que la Logique d^^rifîote la di^ minuè, V. centre défaut des perfonnes d'étude, /. TT Es hommes ne tombent pas feulement dans un Qjie les ■ ^ ^ort grand nombre d'erreurs, parce qu'ils s 'oc- PhiloCo- ^"P*^"t ^ des queftions qui tiennent de l'infini, leur 4iUp,-i^';, efprit n'étant pas infini 5 mais aufli parce qu'ils s'ap- ci7cnt"* pliguent à celles qui ont beaucoup d'e'tenduë, leur i' ordre ^5*^^^ en ayant fort peu.
^^„j Nous avons déjà dit, que de même qu^ua morceau Içf^y.^ deciren'eft pas capable de recevoir en mêmc-tems études, plusieurs figures parfaites & bien diftindes: ainiî l'ef- prit n 'étoit pas capable de recevoir plusieurs idées di* ftindies, c'eft- à-dire d'appercevoir plufieurs cho- ies, & bien diftindement dans le même-tems. De- là il eft facile de conclure, qu'il ne feut pas s'appliquer d'abord à la recherche des véritez cachées, dont la connoilTanee dépend de trop de choies, & dont il y en a quelques-unes qui ne nous font pas allez famihéres: car il faut étudier avec ordre, Sclefèrvir de ce qu'on fçaitdiftindement pour apprendre ce qu'on ne fçait pas, ou ce qu'on ne fçait que confulement. Cepen- dant la plupart de ceux qui fe mettent à l'étude n'y font point tant de façon. Ils ne font point efïài de leurs forces j ils ne confultent point avec eux-mêmes jufqu'oû peut aller la portée dejeurelprit. C'eft une iècrete v^^té » 8c wi defîr déréglé de içavoir, & non pas pas DE LA VERITE'. Livre IIL 307 pas la rai(bn, qui règle leurs e'tudes. Ils entrepreiv Chap. nent iàns la coiuulter, de péne'trer les ve'ritez les plus III. cachées & les plus impénétrables, & derefbudre des <]ueft:ions qui dépendent d'un fi grand nombre de rapports, que l'elprit le plus vif & le plus pénétrant ne pourroit en découvrir la vérité avec une entière certitude, qu'après plufîçurs fiécles & un nombre prcfqu 'infini d'expériences.
Il y a dans la Médecine & dans la Morale un très - grand nombre de queftions de cette nature.Toutes les Tdences des corps & de leurs qualitez,comme des ani- mauxjdes plantes,des métaux,& de leurs qualitez pro - près, font de ces fçiences qui ne peuvent jamais être alTez évidentes ni aflez certaines: principalement li on ne ks cultive d'une autre manière qu'on n'a fait, & fi on ne commence par ks (ciences les plus fîmples, & ks moins compofées dont elles dépendent. Mais les perfonnes d'étude ne veulent pas fe donner la peine de Philofopher par ordre. Ils ne conviennent point dc [z certitude des principes de Phyfîque: ils ne connoif- fcntpoint la nature des corps en général ni de leurs qualitez, ils en tombent d'accord eux-mêmes. Ce- pendant ils s 'imaginent pouvoir rendre raifon pour- quoi par exemple, les cheveux des vieillards blanchiHr fent, & que leurs dents deviennent noires, & de fèm- blables queftions qui dépendent de tant de caufès, qu'il n'eît pas pofliblc d'en donner jamais de raifon alTurée. Car il eft nécefîaire pour cela de fçavoir au vrai, en quoi confifte la blancheur des cheveux en par^ ticulier; les humeurs dont ils font nourris; les filtres qui font dans le corps pour laifler pafîer ces humeurs; la conformation de la racine des cheveux ou de la peau par où elles pafTent; & la différence de toutes / /. ces cnofès dans un jeune homme & dans un vieillard, Exempte ce qui eft abfolument impofïiblc, ou du moins très- du dé- difficile à connoître. fautd'or" Ariftote par exemple, à prétendu ne pas ignorer la dre daw caufe de cette blancheur, qui arrive aux cheveux des ç^rif»" vieillards j il en a donné plufieurs laifons en iiff érens te.
en- 3g8 de la recherche Chap, endroits cîefès Livres. Mais parce que c'eft le ge'nie 1 1 L cie la nature, il n'en eft pas demeure là: il a pénétré bien plus avant. Il a encore découvert, que la caulc qui rendoit blancs les cheveux des vieillards, étoit celle-là même qui failbit que quelques perfonnes, & quelques chevaux ont un œil bleu, & l'autre d'une autre couleur. Voici fès paroles: ETs^éyXuvKot 5 ' i. 5. de f^eixt<3-a,yivcv'^ j^ 0] uvB-^ass-on f^ 0; 'i^srsrot ^cf> ^ener. rLu dvrlw^ cclriecv è) luf'zrtp t fd^ avS'pûfZô-(^ anim. ttoXiS"^ fAovov. Cela eft afîèz furprenant, mais il n'y c. I. a rien cfe caché à ce grand homme 5 & il rend raifo^ d'unfi grand nombre dechofes, dans prefque tous ces ouvrages dePhyfique,queles plus éclairez de cetems- ci croyent impénétrables, que c'eft avec railbn qu'on ditdeluiqu'ihious a été donné de Dieu, afin que nous n'jgnoraffions rien de ce qui peut être connu. zyîriflotelisdoElrinaeli SUMM^ J/ER^T.^S, quo- ntam ejus intelleBus fuit finis hiimani intelle^lus. Çu^are hsne dicitur deillo, quod ipfe fuit créants O' dut us nobis divina provîdentia, ut non ignoremui pojj'ibilia Jciri. - Averroës devoit mêmes dire, que la Divine Provi- dence nous avoir donné Ariftote pour nous appren- dre ce qu'il n'eft pas poflible de f^avoir. Car il eft vrai que ce Philoibphe ne nous apprend pas feule- ment les choies que l'on peut Içavoir j mais, puisqu'il Je faut croire fur h parole, fà dodrine étantla souve- KAiNE VERITE', SUAdMs^ V^ERJT^S ^ il nous apprend même les chofès, qu'il eft impoiTible de fça- voir» Certainement il faut avoir bien de la foi pour croi- re ainfî Ariftote, lors qu'il ne nous donne que des raifons de Logique, & qu'il n'explique les effets de la nature, que par les notions conluies des fèns; princi- palement loriqu'il décide hardiment fur des que- llions, qu'on ne voit pas qu'il foit polïible aux hom- mes de pouvoir jamais réioudre. Au(ïî Ariftote prend- il un foin particulier d'avertir qu'il faut le croi- re fur fà parole: car c'eft un axiome inconteftable à cet Auteurqu'ilfautqueleDifciplccroye, ^J îr<î-«y«y DE LA VERITE'. Livre III. 309 ïl eft vrai que les Difciples font obligez quelque- Chap. ibis (iecroiie leur Maître, mais leur foi ne doits'e'- III. rendre qu'aux expériences & aux faits. Car s'ils veu- lent devenir véritablement Philofophes, ils doivent examiner les railbns de leurs maîtres, & ne lesrece- Toir, qu'apre's qu'ils en ont reconnu l'e'vidence par leur propre lumière. Mais pour être Philofbphe Pc- ripatcticien, il eft feulement ne'cefTaire de croire & de retenir, «Se il faut apporter la mêm.e difpOiition d'ef- prit à laledlure de cette Philofbphie qu'à la lecture de quelque Hiftoire. Car ii on prend la liberté défaire ulàge defon elprit & de fa raifbn, il ne faut pas efpe- rer de de venir grand Phiiofophe 5 ht /i Triç-heiv r Mais laraifon pour laquelle Ariftote, & un très- grand nombre d'autres Piiilofbphes ont prétendu fçavoircequi ne le peut jamais Ravoir, c'eft qu'ils n'ont pas bien connu la différence qu'il y a entre (ça- voir & Içavoir > entre avoi r une connoiffance certaine & évidente, & n'en avoir qu'une vrai-lèmblable. Éc la railbn pourquoiils n'ont pas bien fait ce dilceme- ment, c'eft que ks iujets auiquels ils fe lont occupez,- ayant toujours eu plus d'étendue que leur efprit, ils n'enontordinairement vu que quelques parties (ans pouvoir les embrailèr toutes enfemble; ce qui fuifit bien pour découvrir plufieurs vrai-femblances, mais non pas pour découvrir la vérité avec évidence. Outre que ne cnerchant la fcience que par vanité. Se les vrai- femblances étant plus propres pour gagner l'eftime des hommes que la vérité même, à caufe quelles font plus proportionnées à la portée ordinaire de l'elprit} ^^^' ils ont négligé de chercher les moyens néce/îàires LesGeo- pour augmenter la capacité de l'efprit, & lui donner mètres Je plus d'étendue qu'il n'a pas, de forte qu'ils n'ont pu conduifêt pénétrer le fond des veritez un peu cachées. hien dans Les fèuls Géomètres ont bien reconnu le peu d'é- i^ K^' tendue de l'efprit; du moins iè font- ils conduits dans cherche^ leurs études d'une manière qui marque qu'ils la con^ de la Vc' noiflent parfaiteinent j fur tout ceux qui le font fèrvis rtté.
de 31© DE LA RECHERCHE €hap» de l'Algèbre & del'Analyfe, que Viéte & Dcfcartes III. ont renouvellëe & perfed:ionnée en ce liécle. Cela paroît en ce que ces perfbnnes ne fe font point avifez de refbudre des difîicultezfort compoîées, qu'apre's avoir connu tre's- clairement les plus fimples dont el- les dépendent: ils ne fe font appliquez à la contîdera- tion dés lignes comme des (èdions coniques, qu'a- prés qu'ils ont bien pofledé la Géométrie ordinaire, / yi Mais ce qui eft de particulier aux Analyftes, c'efl: que Leur voyant que leur elprit ne pouvoir pas être en même- méthode tems appliqué à plufieurs figures; & qu'il ne pouvoit Augmen- pas mêmes imaginer des Iblides, qui eullênt plus de te laça- trois dimenfions, quoi qu'il foit fbuvent néceflaire facile de d'en concevoir qui en ayent davantage j ils fe font fer- l'efprit, vis de lettres ordinaires qui nous font folt familières, celle afin d exprimer & d'abréger leurs idées. Ainfi l'ef^ d'zy^rt' prit n'étant point embaralïé, ni occupé dans la repré- ftête la îèn ration qu'il feroit obligé de fe faire de plufieurs fi- diminuë. gures & d'un nombre infini de lignes, il peut apperce- voir tout d'une vcuë ce qu'il ne lui feroit pas pofTible de voir autrement; parce que l'efprit peut pénétrer bien plus avant & s'étendre à beaucoup plus de cho- ies, lorfqueià capacité eft bien ménagée.
De forte que l'adrefîè qu'il a pour le rendre plus pénétrant & plus étendu, confifte comme nous l'ex- pliquerons ailleurs à bien ménager fes forces & (à ca- Livre 6. p^cité, ne l'employant pas mal à propos à des chofes dans la qui ne lui font point necellaires pour découvrir la ve- ï.Part.dc rite qu'il cherche; &e'eft ce qu'il faut bien remar- \ ^" S^^i'- ^^ ^^^^ ^^^^ ^^^^ ^i^ii "^oir que les Logiques or« t o«tc. binaires font plus propres pour diminuer la capacité de l'efprit que pour l'augmenter,• parce qu'il eft vifi- ble que il on veut feiervir dans la recherche de quel- que vérité, des règles qu'elles nous donnent, la capa- cité de l'efprit en iera partagée^ de forte qu'il en aura moins pour être attentif, & pour comprendre toute l'étendue du fujer qu'il examine. Il paroît donc afîèz par ce que l^on vient de dire,que la plupart des hommes n'ont gueres fait de réflexion fur m la DE LA VERITE'. Livre IIL 311 la nature de l'elprit,. quand ils ont voulu l'employer à Chap, Jarecherche de la Vérité: qu'ils n'ont jamais été bien IIL convaincus de ion peu d'étendue, & de la necefTité qu'il y a de la bien ménager & même de l'augmenterj & que cela eft une des caufes les plus confîdérables de leurs erreurs,& de ce qu'ils ont n mal réiifli dans leurs études.