SigPhi · Nicolas Malebranche

De la recherche de la vérité

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La matie're ou l'e'tenduë renferme en elle deux pioprie'tez ou deux facultez; la premie're faculté' eft celle de recevoir difFe'rentes figures, & la féconde eft la capacité' d'être mûë. De même l'efprit de l'hom- me renferme deux facultez j la premie're qui eft l'entendement, eft celle de recevoir plufieurs idéesy c'eft-à-dire, d'appercevoir plufîeurs chofès; la fécon- de qui eft la volonté j eft celle de recevoir plufieurs inclinations, ou de vouloir différentes chofès. Nous expliquerons d'abord les rapports qui fè trouvent entre la premie're des deux facultez qui appartien- nent à Ja matie're, & la premie're de celles qui appar- tiennent à l'efprit.

L'e'tenduë eft capable de recevoir de deux fortes de figures. Les unes font feulement exte'rieures > comme la rondeur à un morceau de cire: les autres font inte'rieures, & ce font celles qui font propres à toutes les petites parties, dont la cire eft compofe'ej car il eft indubitable, que toutes les petites parties qui compojfènt un morceau de cire, ont des figures fort difFe'rentes de celles qui compofent un m^orceau de fer. J'appelle donc fim^kmem figure celle qui eft extérieure 3 6c j'appelle configuration, la figure qui eft A 1 irte- A 1 irte- 4 ^^ PE LA RECHERCHE Chap. intérieure, Se qui eft ne'ceflaire à toutes les parties I. dont la cire ell compofée, afin qu'elle ibit ce qu'elle. eft.

On peut dire de même, que les ide'es de l'ame font de deux fortes, en prenant le nom d'idée en général, pour tout ce que l'efprit apperçeit immé- diatement. Les premières nous repré/èntent quel- que cliofe hors de nous, comme celle d'un quarré, d'une maifon, &c. Les fécondes ne nous repréicn- tentquc ce qui fe paffe en nous, comme nos fen je- tions, la douleur, le plaifîr, &:c. Car on "fera voir dans la liiite, que ces dernières idées ne font rien au- tre clioic, qu'une manière d'être de l'efprit 5 & c'eft pour cela que je les appellerai des modifications de refprit.

On pourroit appeller aufli les inclinations de l'a- me des modifications de lamêmeame. Car pui.'qu'il eft confiant, que l'inclination de la volonté eft une manière d'être de l'ame, on pourroit l'appeller mo- dification de l'ame; ainfî que le mouvement dans les corps étant une manière d'être des mêmes corps, on poiu"roit dire que le mouvement eft une modifi- cation de la matière. Cependant je n'appelle pas les- inclinations de la volonté, ni les mouvement de la m-atiéredes modifications, parce que ces inclinations & ces mouvemens ont ordinairement rapport à quel ' que choIè d'extérieur; car les inclinations ont rapport au bien, & les mouvemens ont rapport à quelque corps étranger. Mais les figures 8c les configurations des corps, Se les fenfàtions de l'ame, n ont aucun rapport néceîTaire au dehors. Car de même qu'une figure eft ronde, lorfque routes les parties extérieu- res-d'un corps font également éloignées d'une de fès parties, qu'on appelle le centre, fans aucun rapport à ceux de dehors:ainfi toutes les fenfàtions dont nous fommes capables pourroient fiibfifter, fans qu'il y eût aucun objet hors de nous. Leur être n'enferme point de rapport nécefîaire avec les corps qui femblent les caufer, comme on le prouvera ailleurs, & elles ne font DE LA VERITF. LivftE I. '5 font rien autre chojfè que l'ame modifie'e d'une telle ou Ghap, telle façon? de forte qu'elles font proprement les modi- I, ficatms de l'ame. Qu]il me fbit donc permis de les nommer aififï pour m 'expliquer* La première & la principale des contenances quifê trouvent, entre la faculté' qu'a la matie're de recevoir diife'rentes^^wrei' & diife'rentes configurations, & celle qu'a i'am.e de recevoir différentes idées & difîe'rentes modifications, c'efl que de même que la:&culte' de rece- voiï difïe'rentes figures & diffe'rentes configurations dans les corps, efl emiérement paffive & ne renferme aucune adion: ainfi la faculté' de recevoir différentes ide'es& différentes m.odificâtions dans l'efprit, efl en- tièrement pafïive Se ne renferme aucune idion; & j'appelle cette acuité ou cette capacité qu'a l'ame de recevoir toutes chofes, E NTE NDE ME NT. - D'oûil:feut conclure, que c'eft l'entendement qui apperçoitjpuifqu'iln'y a que lui qui reçoive les idées des objets; car c'eft une même chofè à l'ame d'ap- percevoir un objet, que de recevoir l'idée qui le repré- ^nte. C'efl aufli l'entendement qui apperçoit les mo- difications de l'ame, puifque j'sntens par ce mote?i- tendement, cette faculté paflîve de l'ame, par laquelle elle reçoit toutes les différentes modifications dont elle efl eapable, car c'eft la m.ême chofè à l'ame de recevoir la manière d'être qu'on appelleladouleur, qued'ap" percevoir la douleur; puifqu'elle ne peut recevoir la douleur d'autre manière qu'en l'appercevant. D'od l'oin peut conclure que c'eft l'entendement qui imagi-» ne les objets abfèns, & qui fent ceux qui font préfèns,- &queiesyf».y & t imagination ne font que l'entende- meut, appercevant les objets par les organes du corps, ainii que nous expliquerons dans la fuite.

Or parce que quand on fènt de la douleur ou autre chofè, on l'apperçoit d'ordinaire par l'entremifè des organes des/è«i-; les hommes difènt ordinairement, que ce font les fens qui l'apperçoivent, fans fçavoir di- Itindrement ce qu'ils entendent par le terme de fcns. Ils penfènt qu'il y a quelque faculté difHnguée de i'arae A 5 q[Ui € DE LA RECHERCHE Çhap. qui la rend elle ou le cprps capable de fè'ntir: car ils ï. croyent que \ts organes des fens ont véritablement part à nos perceptions. Ils s'imaginent que le corps aide tellement l'eiprit à fentir, que ii l'efprit étoit ië- pare' du corps, il ne pourroit jamais rien ftntir. Mais ils ne pen/ent toutes ces chofes que par pre'occupa- tion; & parce que dans Te'tat où nous Ibmmes, nous ne fèntons jamais rien fans l'ufàge des organes des /èns, comme nous expliquerons ailleurs plus au long. C'eft pour nous accommoder à la manie're ordi- naire de parler, que nous dirons dans la fuite que les fèns fèntent: mais par le mot à&fens nous n'enten- dons rien autre chofè que cette faculté pafîive de l'a- me,dont nous venons de parler, c'eft-à-dire, l'en- tendement appercevant quelque chofè, à l'occafion de ce qui fe pafîè dans les organes de fbn corps, félon l'inftitution de la nature, comme on expliquera ail- leurs.

L'autre convenance entre la faculté paffive de l'ame & celle de la matière, c'eft, que comme la matie'rc n'eft point véritablement changée par le changement qui arrive à û figure; je veux dire par exemple que comme la cire ne reçoit point de changement confîdé- rablepour être ronde ou quarréerainfi l'efprit ne reçoit point de changement par la diverlîté des idées qu'il a j je veux dire que l'efprit ne reçoit point de changement confîdérable, quoi qu'il reçoive l'idée d'un quarré ou d'un rond, en appercevant un quarré ou un rond.

De plus ) comme l'on peut dire que la matière reçoit des changemens confidérables, lorfqu'elle - perd la configuration propre aux parties de la cire, pour recevoir celle qui eft propre au feu & à la fu- mée, quand la cire fè change en feu & en fumée: ainfi l'on peut dire que l'ame reçoit des changemens fort confidérables lorfqu'elle change fes modifica- tions, & qu'elle fbuifre de la douleur après avoir fènti du plaifir. D'où il faut conclure que les idées font à l'ame à'peu-prés ce que les figures font à la matière,• & que les configui'ations font à la matière à-peu- DE LA VERITE', Livp I. ^ à - peu - prés ce que les ièniàtions font à l'amer ChavZ Il y a encore d'autres conrenances entre les figU' X» tes Ô^ les configurations de la matie're, & les idées O* Us modifications del'efprit, car il iexnble que la ma- cère ibit l'image de l'efpritj je veux dire {eulement, qu'il y a des propriétez dans la matie're, qui ont en^- tr 'elles des rapports alTez approchans de ceux, qui fe trouvent entre les proprie'tez qui appartiennent à l'ei- prit; quoique là nature de l'elprit toit bien différente de celle delà matière, comme on le verra clairement j j^ dans la fuite. _ Delana: Il faut bien retenir de tout ceci que par entendement ^^^^ ^ j'entens cette faculté' paffive que l'ame a d'appercevoir, ^^^ p^.^^ c'efl-à-dire, de recevoir non feulement diiFérentesyên- pyiétez fat ions i de même que la matie're a la capacité' de rece- ^^[^ -^q^ voir toutes fortes dejî^«rfjexte'rieures,&dec£>«^^«- /o;^^/. ^ r-4f/o«i- inte'rieures. deûli- L'autre acuité de la matière, c'eft qu'elle eft capa- i^^f^ ble de recevoir plufieurs mouvemens-, Se l'autre faculté' de l'ame, c'efl: qu'elle eft capable de recevoir plufieurs inclinations. Comparons enièmble cesfaculteX' De me' me que l'Auteur de la Nature eft la caufè uniuerfèlic de tous les mouvemens, qui fè trouvent dans la niatiére j c'eft auffi lui qui eft la caufè ge'ne'rale de toutes les inclinations naturelles, qui fè trouvent dans \ts efprits:& de même que tous le3 mouvemens fè font en ligne droitCjs'ils ne trouvent quelques caufès e'tran- ge'res & particulières qui les déterminent & qui les -ÇîTôngcnt en des lignes circulaires par leurs oppofî- tions; ainfî toutes les inclinations que nous avons de Dieu, font droites, & elles nepourroient avoir d'au- tre fin que la polleiTion du bien & de la vérité', s'il n'y avoit une caule e'trangére, qui déterminât l'imprefiioii de la nature vers de mauvaiîès fins. Or c'eft cette caulc étrangère qui eft la caufè de tous nos maux, & quicoc- rompt toutes nos inclinations» Pour la bien comprendre, il faut fçavoir qu'il y a une différence fort confîdérable, entre l'impreffion ou le mouvement que l'Auteur de Unature produic A4 dans [AI>?

If ■.""DE 1 A RECHERCHÉ ,^dans la matière, & l'impreflion ou le mouvement - ■ If vers le bien en général, que le même Auteur de la nature imprime fans cefîè dans l'eiprit. Car la matié- -re eft toute iànsaâiion: elle n'a aucune force pour ar- rêterion mouvém.ent, ni pour le détermnier & le dé- tourner d'un côté plutôt ciue d'un autre* Son mouve- ment, comm.e l'on vient de dire, fè fait toujours en li- gne droite, & lorfqu'il eft empêché defe continuer en cette manière, il décrit une ligne circulaire la plus gi'ande qu'il eft polTible-, & par conféquent la plus ap- prochante de la ligne droite; parce que c'eft Dieu qui lui imprimé fon mouvement, & qui régie fà déter- ^ mination» Mais il n'en eft pas de même de la volonté, , 'V ^ ^ on peut dire en un (èns qu'elle eft agiiïante, & qu'el- ",. ~, le a en elle-même la force de déterminer diverfement ^ *•''" l'inclination ou l'impreiTion que Dieu lui donne; car ^ quoiqu elle ne puilie pas arrêter cette impreiiîon 5 eiiC peut en un fens la détourner du côté qu'il lui plaît, & caufèr ainfi tout le dérèglement qui le rencontre dans fcs inclinations, & toutes les miféres qui font des fui- tes nécelîaircs & certaines du péché.

De forte que par ce mot de KO L O NTE', je prétens ici déligner l'imprcjjion ou le mouvement natu- rel-^ qui nous porte vers le bien indéterminée^ en général: & par celui âeL IB E I^ TE\ je n'entens autre chofè que la force qu'a l'efprit de détourner cette imprejjion vers les objets qui nousplaifent ■ ^ faire ainfi que nos inclina- tions naturelles foient terminées a quelque objet particu- lier ^ lefq'ueuesetoiènt auparavant vagues & indétermi- nées vers lé bien en général ou univerfèl, c'eft-à-dire, •vers Dieu qiii eft fèul le bien général, parce qu'il eft le J[èul qui renferme en foi tous les biens.

D'où il eft facile de reconnoître, que quoique hs inchnations naturelles foient volontaires, elles ne (ont toutefois pas libres de la liberté d'indifférence dont je parle, qui renferme la puilTànce de vouloir ou de ne pas vouloir, ou bien de vouloir le contraire de ce à quoi nos inclinations naturelles nous portent. Car quoique ce (bit volontairement 3c librement que l'on aime DE LA VERITE'. Livre I. 9 aime le bien en général, puiiqu'on ne peut aimer que Chap^ par ià volonté, & qu'il y a contradidion que la volon- I, té puifiè jamais être contrainte; on ne l'aime pourtant pas librement, dans le fèns que je viens d'expliquer, puifqu'iln'efl: pas au pouvoir de nôtre volonté de ne pas loahaiter d'être heureux.

Mais il faut bien remarquer, que l'elprit confîdéré comme poufîé vers le bienen généraljnepeut détermi- ner fon mouvement vers un bien particulier, Ci le mê- me eiprit conndéré comme capable d'idées, n'a la connoillance de ce bien particulier. Je veux dire, pour me lèrvir des termes ordinaires, que la volonté eil une ^uilTance aveugle, qui ne peut le porter qu'aux choies que l'enrendemient lui rcpréfènte. De Jibrte que la volonté ne peut déterminer diverlèmentrim» prcilîon qu'elle a pour le bien, & toutes fès inclina- tions naturelles, qu'en ^ conmiandant à l'entende- ny, j ment de lui repréiènter quelque objet particulier» La »,^ force qu'a la volonté de déterminer les inclinations, 1 • ~r renferme donc nécellairement celle de pouvoir porter / l'entendement vers les objets qui lui plailènt. ■' '^ - Je iens {èndble par un exemple, ce que je viens de dire de la volonté & de la liberté. Une perlbnne fc repréiènte une dignité comme un bien qu'elle peut eipérer: aulli-tot là volonté veut ce bien; c'eft-à-di- re que rimprejjlon que l'clprit reçoit làns celle vers le bien indéterminé & univerfèl, le porte vers cet- te dign:té. Mais comme cette dignité n'eil pas le bien univerfel, & qu'elle n'eil point coniiderée>par une vûë claire & diltinde de l'efprit, comm.e le bien univerfel, ( car l'efprit ne voit jamais claire- ment ce'^qui n'eft pas ) rimprej]ion que nous avons vers le bien univerlèl, n'eit point entièrement ar- rêtée par ce bien particulier: l'elprit a du mouve- ment pour aller plus loin: il n'aime point nécef- fairement ni invinciblement cette dignité, &. il eir li- bre à ion égard. Ordta liberté coniiitc en ce que n'é- tant f oiat pleinement convaincu, que cette dignité renferme tout le bien qu'il eft capable d'aimer, il A i pcar îô DE LA RECHERCHE Chap. peut jfùfpendre Ton jugement & fbn amour:& cnfiiite I, comme nous l'expliquerons dans le troifléme livre, il peut par l'union qu'il a avec l'être univerièl ou ce- - lui qui renfermée tout bien, penfèr à d'autres choies, 8c par confèquent aimer d'autres biens. Enfin on peut comparertous les biens, les aimer fclon l'ordre, à proportion qu'ils font aimables, & les rapporter tous a celui qui les renferme tous, & qui eft lèul digne de borner nôtre amour, comme e'tant fèul capable de lemplir toute la capacité' que nous avons d'aimer.

C'eft à - peu - prés la mêm.e chofe de la connoil- ftince de la vente' que de l'am.our du bien. Nous ai- mons la connoilTance de la ve'rite', comm.e la joUil- lànce du bien, par une imprefïîon naturellej& cette imprelTion, aufîi bien que celle qui nous porte vers le bien, n'eftpoint invincible, elle n'eft telle que par l'évidence ou par la connoiflance parfaite & entière de Tobjet; & nous fommes aufîi libres dans nos faux jugemens que dans nos amours déréglez, comme- nous Talions feire voir dans le Chapitre lui vant» €HAr. CHAPITRE IL €HAr. CHAPITRE IL * I. Des jugemens O" des raifonnemens. IL Qu^ils dé- fendent de la "volonté^ III. De Vufa<^e qu'on doit '"~" faire de fa liberté à leur égard, IV. Deuxrégles gé- nérales p.our éviter l'erreur O' le féché^ V. Refic-' ■xions nécefiaircs fur ces régies, I. f^ ^ po^i'oit afTez conclure des cliofes que nous^ jies niqe- \^ avons dites dans le Chapitre précèdent, que mens tT l'entendement ne juge jamais, puifqu'il ne fait qu'zdes rai- percevoir, ou que les jugemens & les raifonnemens fcfyine- même de la part.de l'entendement, ne font que de ^msns, pures perceptions 3 qiÈ c'eil la volonté feule qui juge.

véritablement en acquiefçantàceque l'entendement mais DE LA VERITE; Livrî ï. iî mais il faut expliquer ces choies ^lus au long* Chap,, Je dis donc qu'il n'y a point d'autre difFe'rence de II,. la part de l'entendement entre une fîmple percep- tion, un jugement & un raifonnement, finon que l'entendement apperçoit une cholè fimpie làns aucun rapport à quoi que ce fbit, par une iîmple perception j qu'il apperçoit les rapports, entre deux ou plufieurs choies, dans les jugemens; & qu'enfin il apperçoit les rapports, qui font eatre les rapports des chofès, dans les railbnnemens: de forte que toutes les ope'rations de l'entendement ne font qutde pures perceptions..

Quand on apperçoit par exemple deux fois,!, ou 4. ce n'eft qnnRÇ: fmple perception. Quand on juge que deux fois 2. font 4 ou que deux fois i. ne font pas 5,. l'entendement ne fait encore qu'appercevoir le rap- port d'e'galite', qui fè trouve entre deux fois i. &4«. ou le rapport d 'inégalité', qui (è trouve entre deux fois Z.& 5. AinR le Jugement de h ^Zït de l'entendement,. n'eft que la perception du rapport quife trouve entre deux ou plufieurs chofes. Mais le raifonnement eft la percep- tion du rapport qui Ce trouve, non pas entre deux ou plufieurs chofes, car ce feroit un jugement, mais c'eft U perception du rapport quife trouve entre deux ou plu-- Çieurs rapports de deux ou plufieurs chofes, Ainfi quand je conclus que 4.e'tantmoins que 6. deux fois i. étant égaux a 4. & ils font par conféquent moins que ^; je n'apperçois pasfèulem.ent le rapport d'inégalité' entre 2. & 1. & 6. car alors ce ne feroit qu'un jugement, mais le rapport d'inégalité qui eft entre le rapport de deux fois 2. & 4. & le rapport qui eft entre 4. & 6. ce qui eft un raifonnement. L'entendement ne fait I L donc qu'appercevoir, & il n'y a que la volonté. qui Qj^ele^- juge& qui raifonne, en fe repolànt volontairement î^igemens^ dawsceq'ie l'entendement lui repréiènte, eomane l'on ^ i-^s vient de dire. raifonne- Mais cependant,Iorfqjje les chofès que nous cotifî- mens dé-'^ dérons font dans une évidence palpable, il nous fom* pe-ndei'i-^ ble que ce n'eft plus volontairement oue nous y con- delavo*-- ièntousjde loi'(.&quencus fommes portez à croire que lont^^.

11^ DE LA RECHERCHE Chap, ce n'efl: point nôtre volonté, mais nôtre encencemc:u XI. qui en juge.

Afin de reconnoîtrc nôtre erreur, ilfautfçavoircjuc les chofes que nous confide'rons ne nous paroifient en- tie'remcnt évidentes,que lorfque l'entendement en a examiné tous les cotez & tous les rapports nécei 'ai- res pour en juger: d'où il arrive, que la volonté ne pouvant rien vouloir jfànscomioifsance, elle ne peut agir dans l'entendement, c'eltà-dire qu'elle ne peut plus délirer qu'il repréiénte quelque chofè de nou- veau dans fbn objet, parce qu'il en a déjà coni^déi é tous les cotez, qui ont rapport à la queftion que l'on veut décider. Elle eft donc obligée de fe repoler dans ce qu'il a déjà reprélenté, ôc de ceîlér de l'agiter & de le tourner 5 & c'efl; ce repos qui eft proprement ce qu'on appelle jugement & raifonnement. Ainfî ce re ' pos ou ce jugement n'étant pas libreSjquand les choies iôntdansla dernière évidence, il nous lémble aulfi qu'il n'efl: pas volontaire.

Mais tant qu'il y a quelque chofed'obrcur, dans le flijet que nous coniiderons i ou que nous ne (bmmcs pas entièrement afiûrez, que nous ayons découvert tout ce qui eft nécelîaire pour réfbudre la queition, comme il arrive prefque toujours dans celles qui font «difficiles & qui renferment plulieurs rapports, il nous eft libre de ne pas conièntir, & la volonté peut enco- le commander à l'entendement, de s'appliquer à quelque choie de nouveau: ce qui fait que nous ne Ibmniespas fi éloignez de croire que les jugemens, que nous formons fur ces fujets, fbieiit volontaires.

Cependant la plupart des Philofophes prétendent, q ue ces j'jgemens mêmes que nous formons far des choies obfcures ne font pas volontaires, & ils veu- lent généralement oue le coniéntement x h vérité ioit une ad'on de l'entendement, ce qu'ils appel- lent ^if^eK/î/j, à la différence du confèntement au bien qu'ils attribuent à la volonté, & qu'ils appellent ron- fcnfus. Mais' voici la caufe de leur diftindion oc de leur erieai:» DE LA VERITE'. Livre L 15 C'eil que dans l'état où nous ionimes, fbuvent Chap^ nous voyons évidemment des véritez fans aucune rai- I I. fbn d'en douter, & ainG la volonté n'ell: point indiité- renre dans le coafèntement qu'elle donne à ces véritez évidentes, comme nous venons d'expliquer: mais li n'en eft pas de même des biens-,& nous n'en connoiC ions aucun /ans quelque raifon de douter que nous le devions arnier. Nos pafTions Se les inclinations, que nous avons naturellement pour les plaii'îrs (ènubles, font des raifons confufes, mais tres-fortes à caufe de la corruption de notre niture, leîqueîles nous rendent froids Scindiftérens dans l'amour même deDieus & ainiî nous Tentons manifeflem.ent nôtre indifîerence, &: nous fcmmes intérieurement convaincus, que nous failons ufage de notre liberté, quand nous ai- mons Dieu.

Mais nous n'appercevons pas de même, que nous faiîions ufage de nôtre liberté, quand nous consentons à la vérité, principalement lorlqu'elle nous paroit en- tièrement évidente: & cela nous fàitcroire.qne le con- fèntement à la vérité n'eO: pas volontaire. Comme s'il falloir que nos actions fuflènt indiiïérenies pour être volontaires j & comme (i les bien-heureux n'aimoienc -pas Dieu tres-volontairement, (ans en être détournez par quoique ce ibit: de même que nous confentons à cette propofition évidente, que deux fois i, font 4. fins êcre'détournez de la croire par quelque apparence de raifbn contraire.

Mais afin que l'on reconnoilTe difi:inâ:ement îa dir- férence,qu'il y a entre le confèntement de la volonté à la vérité, & fbn confcntemait à la bonté, il i&ut fça- voir la différence qui le trouve en:re la vérité & la bon- té prilè dans le fèns ordinaire & par rapport à nous. Cette différence confifte Qacc que la bonté nous re- garde & nous touche, & que la vérité ne nous touche pas: car la vérité ne confifte, que dans le rapport que deux ou pluiïeurs choies ont entr'elles, mais la bonté conf ffce dans le rapport de convenance, que les chofès ont avec nous. Ce gui fait qu'il n'y a qu'une ^ule adion 14 DE LA RECHERCHE Ch a p. adion de h volonté à l'égard de la vérité, cjui eft fon 1 1. acquiefcement ou fbn confèntemeiit à la repréfcnta- I.es Géo- tion du rapport qui eft entre les chofes -, & qu'il y en mètres a deux à l'égard de la bonté, qui font fon acquiejp- pas lavé- cernent ou Ion conlentement au rapport de convenan- xité, mais ce de la chofè avec nous, & fon amour ou fbn mou- la con- vement vers cette chofè, lesquelles adions font bien iioilïànce différentes, quoi qu'on les confonde ordinairement» delà ve- Car il y a bien de la différence entre acquiefcer fîm- ^u^onk^ plement, & fe porter par amour à ce que l'efprit re- dife au- ptéfénte, puifqu'on acquielce fbuvent à des chofès que trement. l'on voudroitbien qui ne fufîentpas, & que l'on fait. Or fî l'on confidére bien des chofès, on reconnoî- tra vifîblement que c'eft toujours la volonté qui ac- quiefce, non pas aux chofès fi elles ne lui font agréa- bles, mais à la repréfentation des chofès: & que larai- fbn pour laquelle la volonté acquiefcc toiijours à la rc-* préièntation des choies qui font dans la dernière évi- dence 5 cil comme nous avons déjà dit, qu'il n'y a plus dans ces chofès aucun rapport qu'il ait falu coniidérer, que l'entendenient ne l'ait apperç'j. De forte qu'il eft comme nécefTaire,. que la volonté cefTe de s'agiter & ce fè fatiguer inutilement, & qu'elle acquielce avec une pleine afsûrance qu'elle ne s'eft pas trompée, puifqu'iln'y aplus rien Ters quoi elle puifTe tourner ion entendement.

Il faut principalement remarquer, que dans l'état où nous fbmmes, nous ne connoifïons les chofès qu'imparfaitement, & que par conféquent il eft abfb- Jument néceflàire, que nous ayons cette liberté d'in- différence, par laquelle nous pouvons nous empêcher <àc confèntir.

Four en reconnoître la nécefïîté, il faut confidérer que nous fbmmes portez par nos inclinations nata- relies vers la vérité & vers la bonté: de fbrteque la- volonté ne fè portant qu'aux chofès dont l'efprit a quelque connoi/îànce, il faut qu'elle fè porte à ce qui a l'apparence de la yédté & de la bonté. Mais parce ^ue tout ce. qui a l'apparence de la bouté, n'eft pas toùjpurs^ DE LA VERITE'. Livre L 15 jours tel qu'il paroît; il eftvifîble, que fi' la volonté Chap. n'étoit pas libre, & (l elle fè portoit infailliblement & 11^ nécefTairement à tout ce qui a ces apparences débou- te'& de ve'rite', <°lle fè trompcroit prcfque toujours. 'D'où iJ fèmble qu'on pourroit conclure, que l'Auteur de ion être {èroitaulfi l'Auteur de fèse'garemens & de fes erreurs.

La libate' nous eft donc donnée de Dieu y afin que ///. nous nous eirspéchions de tomber dans l'erreur, & DePu/à^ dans tous les maux qui fuivent de nos erreurs, en ne ^e que -nous repofànt jamais pleinement dans \ç:s vrai-{èm- nous de- blances, mais ièulement dans la Térité: c'cft-à-dire, en 'voyis fai- ne ceiîant jamais d'appliquer l'eiprit, & de lui com- re de no- mander qu'il examine jufqu'à-ce qu'il ait éclairci, & tre liber- développé tout ce qu'il yaàexaminer. Car lavéri- té, pour té ne iè trouve prefque jamais qu'a-vec l'évidence, & ne nous l'évidence ne confiitc que dans la vCië claire & diftin- tromper- ez^ de toutes les parties, & de tous les rapports de Jamais,. Tobjet, qui font nécellàires pour porter un jugcmiCnt afsûré.

,L'u(àge donc, que nous devons feirc de nôtre liberté; c'eft DE NOUS EN SEI^FIR^ zJU7^NT ÇiUE NOUS LE POU- VO NS: c'eft- à-dirc, de ne coaftntir jamais à quoi que ce fbit, julqu'à-ce que nous y (oyons comme for- cez par des reproches intérieurs de nôtre raifbn.

C'eft fè faire efclave contre la volonté de Dieu, que de le fbùmettre aux fauïTes apparences de la vérité: mais c'eft obéïr à la voix de U vérité éternelle, qui nous parle intérieurement, que de nous Ibùmettre de bonne foi à ces reproches fecrcts de nôtre railbn, qui accompagnent le refus que l'on fait de fe rendre à. l'évidence. Voici donc deux régies établies liir ce qu« je viens de dire, lelquelles font les plus nécelTaires de toutes pour les {ciences fpéculatives & pour la Morale, -^^ & que l'on peut regarder commele fondement de Relies toutes les fcicnces humaines générales Voici la première qui regarde les Siences: On ne doit pour fv/>- jamais do7mer de conjentcment entier, fuaux prc^ofi- tcrle pé^ tions ché.

i^ DE LA RECHERCHE Chap. tions qui paroijfent fi évidemment vrayes jqu'onnepuif- ll* fe le leur rtfufer fins fentir une peine intérieure & des reproches fecrets de fa raifon,• c'eft-à dire, fans c]uc l'on connoiiîe clairement qu'on feroit inauTais ufàge de fa liberté, Çi l'on ne vouloit pas confèntir, ou fi l'on vouloit e'tendrc fon pouvoir fur des chofcs, fùrlcrquci- les elle n'en a plus» La féconde pour la Morale: On ne doit jamais ai- mer ahflument un bien, fi l'on peut fans remors ne le point aimer, D où il s'enfuit, cju'on ne doit rien ai- mer que Dieu ab.iolument& fans rapport; car il n'y a cjae lui fèul, qu'on ne puiile s'abitenir d'aimer de cette forte fans remors,• c'ell - à - dire, fans qu'on fâ- che e'videmment qu'on fait maffuppofé qu'on le con- noifîe par la rai (on ou par la foi. T^' ^ Mais il faut ici remarquer, que quand les chofès que Klf^^' nousappcrcevons,nous [ aïoilfent fort vrai-fèmblables, xionne- nous nous trouvons extrêmemenf portez aies croire: cefjaire nous (entons mêm.e de la peine,quand nous ne nous en (ur ces lùifsons pas perfliader jde forte que fi nous n'y prenons acux re- bien garde, nous fommes for t en danger d'y confèntir, gles. Se par confcquent de nous tromper,- car c'eft un grand hazard, que la ve'riré le trouve enrie'remcnt conforme à la vrai-fcmblance. Et c'eft pour cela, que j^ii mis ex- prefîe'mcnt dans ces deux régies, qu'il ne faut confèn- tir à rien, jufqu'àce que l'on voyc évidemment, qu'on feroit mauvais ufàge de fà liberté, fi l'on ne confèntoic pas.

Or quoi que l'on fè fente extrêmement porté à cor^- fèntir à la vrai-fèmblanec, fi tourcfois on prend le foin de faire réflexion fi l'on voit évidemment qu'on efl obligé d'y confèntir, on trouvera fans doute que non» • Car fi la vrai-fcmblance eft âppuïée fur les impreflions de nos lèns, vrai - fèmblancc néanmoins qui n'en mé- rite pas le nom, sîors on fè trouvera fort incliné à s 'y rendre; mais on n'en reconnoîtra point d'autre caufè, que quelque pafîion, ou i'afïed:ion générale que l'on a pour ce qui touche les fèns, comme on le verra aflcz. dansb fuite.

Mais DE LA VERITE'. Livre I. 17 Mais a la vrai - femblance vient de quelque con- ChàP» formite' avec la vérité, comme d'ordinaire \<zs con- H, noiiïànccs vrai-fèmblablcs font vrayes, pri(ès dans un certain fèns: alors fî l'on fait reflexion fur £oi même, on (è ièutira porté à faire deux chofès j l'une à — croire, & l'autre à examiner, encore '.maison ne fc trouvera jamais fî perfuadc, qu'on croyc évidem- ment mal faire, fi l'on ne conient pas tout-à-fait» Ot (xs deux inclinations, que l'on a à l'égard des chofès vrai - {èmblables, font fort bonnes. Car on peut, &on doit donner fon confèntcment aux cho- ies vrai - fèmblables, prifèsaufens qui porte l'image de la vérité: mais on ne doit pas donner encore ua conlentement entier, comme nous avons mis dans la régie j & il faut examiner \zs cotez & les ûccs in- connues, afin d'entrer pleineaaent dans la nature de jà choie, & bien diftinguer le vrai d'avec le iàuxj & alors confcntir entièrement, fi l'évidence nous y oWige.