SigPhi · Nicolas Malebranche

De la recherche de la vérité

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T % foit Chap. VIL 4^S DE LA RECHERCHE Chap. foit parce qu'il fe perruadeque foname& fbiiefprk YIL ^ 'agrandîflent par. la vaine pcfTeffion. de quelque cou* KoifTànce extraordinaire. Le defîr dérègle de fbn bon- heur & de fà grandeur fait qu'il étudie toutes les iciences, efperant trouver fon bonheur dans les fcien- ces de Morale, & cherchant cette fauffe grandeur dans les fciences Tpéculatives.

D'où vient qu'il y a des perfonnesqui palTçnt tou- te leur vie à lire des Rabbnis, & d'autres Uvres é- Crits dans des langues étrangères, obfcures & cor- rompues, & par des auteurs fans goût & fans intel- ligence, fi ce n'eft parce qu'ils fe perluadcnt, que lorfqu'ils fçavent ks laagues orientales, ils font plus ' grands & plus élevez que ceux qui les ignorent? Ec qui peut les foùtenir dans leur travail ingrat, de{a- gïeable, pénible & inutile, fi ce n'eftl'eCperancede quelque élévation, &la vùë de. quelque vaine gran-' deurî En effet on les regarde comme des hommes rares j on leur fait des complimçns fur leur profonde c'rudition; on les écoute plus volontiers que les au- tres: ôi quoi qu'on puilîe dire que ce font ordinaire- ment les moins judicieux, quand ce ne f^roit qu'à caufe qu'ils ont emploie toute leur vie à une chofè fort inutile, & qui ne peut les rendre ni plus fages ni plus heureux: Néanmoins on s'imagine qu'ils oiit beaucoup plus d'efprit, Se de jugement que les au- tres: étans plus fçavans dans l'origine des mots, on fè lailié periuader qu'ils font fçavans dans la nature des chofès.

C'eftpourla même raifon que les Aflronomes emploient leur tems&leur bien pourfçavoir auju- iie ce qu'il eft non feulement inutile, maisirapolli- bledefçavoir. Ils veulent trouver dans le cours des planètes une exadc régularité qui ne s'y reîicontre jam.ais, & dreliêr des tables Aftronomiqiies pour prédire des effets, dont ils ne connoilîènt pas les caufés. ïls ont fait la Selenographie, ou la Géographie delà Lune, comme il l'on avoit quelque deflèin d'y voyager: ils Tout dé;a donnée en partage à tous cens qui DE LA VERITE'. Livre IV. 459 qui font Illuftres dans l'Aftronomie: iî y en a peu Chap-, qui n'ayent quelque province en ce pais, comme yil, pour fî recompenier de leurs grands travaux j & je ne ïçaf s'ils ne tirent point quelque gloire d'avoir été' dans les bonnes grâces 5 de celuiquiieuradiftribué fî magnifiquement ces Royaumes.

D'où vient que des hommes raifbnnables s'appli- quent fi fort à cette fcience, & demeurent dans des erreurs tres-grofiieres à l'e'gard des veritez qu'il leur cft très-utile defçavoir; fiçen'eftqu'il leur femble qwe c' eft quelque choIè de grand que de connoître ce qui (èpade dans le Ciel? La connoiîTance delà moin- dre chofe, qui fè pafle là haut, leur femble plus no- ble 5 plus relevée & plus digne de la grandeur de leurefprrt, que la connoiiïànce des choies viies, ab- jedles & corruptibles, comme font (èlon leurfènti- niÊiïries~fe-uls corps fublunaires. Lanoblefiè d'une fcience fè tire delà nobieffe de (on objet: C'efi: un grand principe! La connoifîance du mouvement des corps inaltérables & incorruptibles eft donc la plus haute & la plus relevée de toutes les fciences. Ainîr elle leur paroit digne de la grandeur & de l'excellen- ce de leur efprit.

C'eft ainli que les Iiommes fè laifTent ébîoiiir par unefaufîe idée de grandeur qui les fiatte & qui les- agite. Dés que leur imaginarion en eft frappée, elle- s'abbat devant cephantorae, elle le révère, &c elle renverfè & aveugle la raifbn qui en doit juger. Il femble que les hommes rêvent quand ils juchent à~:S objets de leurs payions, qu'il n'ayenc plus les yeux ouverts, & qu'il manquent de fèns commun. Car enfin qu'y-a-t'il de grand dans la connoilTance des mouvemens des Planètes, & n'en fçavons-nous pas affez preféntement pour régler nos mois & nos an- nées? Qu'avons -nous tant affaire de f çavoir fi Satur- ne efr environné d'un anneau ou d'un grand nombre de petites lunes, & pourquoi prendre parti lâ-dedus? Pourquoi fe glorifier d'avoir prédit la grandeur d'u- ne éciypfe, où l'on a peut être mieux rencontré qu'ua T 3 autre;, 440 DE LA RECHERCHE 440 DE LA RECHERCHE autre, parce qu'on a été plus heureux? Il y a des perionnes dcftiinées par l'ordre du Prince à obfër ver îesaftrcs, contentons -nous de leurs obfèr varions. Ils s'appliquent à cet emploi avec raifbn, carilss*/ appliquent par devoir: c'eftleur affaire. Ils y tra- vaillent avec fuccés, car ils y travaillent fànscefïèa- vecart, avec application & avec toute l'exadlitude pollible; rien ne leur manque pour y reuiïir. Ainfi. nous devons être pleinement fàtisfaits (lir une matiè- re qui nous touche fîpcu lors qu'ils nous font part de leurs découvertes.

Il eft bon que plufieurs perfbnncs s'appliquent à l'a^ natomie, puifqu'il cft extrêmement utile de la fçavoir, & que les connoiiTanocs aufquelles nous devons a- fpirer, font celles qui nous font les plus utiles. Nous pouvons & nous devons nous appHquer à ce qui contribue quelque chofe à nôtre bonheur, ou Plu- tôt au foulagement de nos infirmitez & de nos mi- lères» Mais pafler toutes les nuits pendue une lunet- te pour découvrir dans les cieux quelque tache ou quelque nouvelle planète, perdre (à (ànté, & fon iSicn, & abandonner le foin de fcs affaires pour ren* die règlement vifite aux étoiles, Scpourcnniefurcr les grandeurs Se les (ituations -, il me (emble que c'eft oubher entièrement & ce qu'on eft préfèntcment, & ce qu'on fera un jour.

Et qu'on ne difc pas que c'eft pour reconnoître la grandeur de celui qui a fait tous ces grands objets. Le moindre moucheron manifeftc davantage la puif- fàuce& lafàgeiîc de Dieu, à ceux qui le confiderent avec attention, & fans être préoccupez de là peti- tefïè y que tout ce que los Aftronomes fçavent des cieux. Néanmoins les hommes ne font pa5 faits pour confiderer les moucherons j & l'on n'approuve pas la peine que quelques peribnnes fc font données pour nous apprendre comment font faits les poux de cha- que elpece d'animal, & Içs transformations de différensvers en mouches & papillons. Il eft per- mis de s'amufer à cela quand on n'a rien à faire & pour DE LA VERITE'» Livre IV. 441 pour fè divertir; mais les hommes ne doivent point Ckap. y emploier tout leur temps, s'ils ne font inienfibles VIL àleursmifêres.

Ils doivent inceflamment s'appliquer à la connoif- fànce de Dieu & d'eux mêmes; travailler ferieufè- ment à fède'fairede leurs erreurs & de leurs préju- gez, des leur pallions &Qe leur inclinations au pè- che'; rechercher avec ardeur les veritez qui leur Ibnr les plus ne'cefîàires. Car enfin ceux-là ibnt les plus- judicieux qui recherchent avec plus ce foin les veri- icz les plus fohdes.

La principale caufo qui engage les hommes danç de faufïès études, c'efl: qu'ils ont attaché l'idée de fèavantà desconnoifïànces vaines & infructueufes, au lieu de ne l'attacher qu'aux fciences fohdes & né- cefîàires. Car quand un homme fo met en tête de devenir fçavant, & quel'efprit de polymathie com- mence à l'agiter -, il n'examine gueres quelles font les {ciencesqui lui font les plus néceilaires, foit pour fo conduire en honnête homme, foit pour perfection- ner là raifon: il regarde feulement ceux qui palTcnr pour fçavans dans le m.onde, & ce qu'il y a en eur qui les rerid confiderables. Toutes les Icienccs les- plus folides& les plus neceiTaires étantalTez commu- nes, elles ne font point admirer ni refpeâier ceu x qui hs poffedent; car on regarde fans attention 8c làns- émotion les chofes communes quelque belles & quel- que admirables qu'elles foientsn elles-mêmes. Ceux qui veulent devenir fçavans, ne s'arrêten&donc guè- re s aux (cienccs neceiTaires à la conduite dé la vie & à, la perfection de l'efprir. Ces fcienc^s ne réveillent point en eux cette idée des Iciences qu'ils le font for- mée, car ce ne font pas ces foiences qu'ils ont admi- rées dans les autres, ôc qu'ils fouhaittent qu'on ad- mire en eux.

L'Evangile & la Morale font desîciences trop com- munes & trop ordinaires 3 ils fouhaicent de içavoir la critique de quelques termes qui fe rencontrent dans les Philofophes anciens, eu dans les Poètes T 4 Grecs.

44^ DE LA RECHERCHE Grecs. Les langues, & principalement celles qui ne font point en uiagc dans leurpaïs, comme l'Arabe & le Rabbinage ou quelques autres femblables, leur paroiifèîît diç^nes de leur application & de leur étude» S'ils lifènt i'Ecrituie fàinte, cen'ePc paspou.r y ap- prendre la Religion & la pieté: les points dé chrono- logie, de géographie, & lesdifficultezdcgrammai* l's, lesoccupent tout entiers: ils défirent avec plus d'ardeur laconnoiHance des chofes, que lesveritez làlutaires de l'Evangile: ils veulent pofï'eder dans eux-mêmes la fcicnce qu'ils ont admiré fortement dans les autres, &que les (bts ne manqueront pas d'admirer en eux.

De même dans les connoifîances de la nature, ils r.'y recherchent guéres les plus utiles, mais les moins commuiies. L'imaromie eil trop balTepour eux, mais i'aitronomie ellplus relevée. Les expériences ordi- naires font peu dignes de leur application, mais ces expériences rares & fuiprenantes qui ne nous peu- vent jamais éclairer, font celles qu'ils oblèrvent a- vecplus de foin.

Les hillpires les plus rares & les plus anciennes font celles qu'ils font gloire de fçaToir. Ils ne fçavent pas la î^énealogie des Princes qui régnent pré{èntement> & ils rechercheiit avec foin celle des hommes qui ion: morts il y a quatre mille ans. Ils négligent d'ap- prendre les hidoircs de leur tems les plus communes, & ils fâchent de fçavoir exactement les fables Se ks fictions des Poètes. Ils ne connoifïent pas mêmes leurs propres parens; mais li vous lefouhaitez, ils vous apporteront pîufieursautoritez pour vous prou- ver qu'un citoyen Romain étoit allié d'un Empereur, & d'autres chofes femblables.

A peine foavent-ils le nom des vêtcmens ordinai- res dont onfe fèrtde leur temps, &ils s'amufènt à Ja recherche de ceux dont fefèrvoient les Grecs & les Romains. Les animaux de leurpaïs leur font peu connus > &ils ne craindront pas d'emploier pluUeurs années à compofèr de grands volumes fur 'es ani- maux DE LA VERITE'. Livre IV. 443 nîaux de la Bible, pourparoître p.voir mieux devine C^ap, c) lie les autres ce que fignifieiiL des termes inconnus. Vi Iv Un tel livre fait les délices de (on auteur 8c des fçavans quilelifènt, parce qu'étant tout coufu de partages Grecs, Hébreux, Arabes, &c; de citations de Rab- bins, &c d'autres auteurs obfcurs &-extraordin.iires, ilfàtisfaitla vanité' de (on Auteur, &la{ottecuriofîcé de ceux qui le liiênt, qui Ce. croiront àuiïi plus Cci- vans que les autres quand ils pourront alTurer avec fierté' qu'il y a fix mots diiFérens dans l'Ecriture pour fignifierun lion ou quelque chofè de lèmblable.

La carte de leur païs ou même de leur ville leur cft fouvent inconnue, dans le temps qu'ils étudient les cartes delà Grèce ancienne, de l'Italie, des Gaules du temps de Jules Cefar, ou les rues & les places pu- bliques de l'ancienne Rome. Lahor Çtultorum, dit le Sage, ajfàget eos, qui nefciunt inurhemper^^ere: ils nefçavent pas lecjiemin de leur ville, &ils {è fati- guentîottem'ent dans des recherches inutiles. Ilsae Içavent pas les loixni les coûtum.esdes lieux où ils vivent 5 mais ils étudient avec foin le droit ancien, lesloix des douze tables, les coutumes des Lacede- raoniens, ou des Chinois, ouïes ordonnances du grand MogoL Enfin ilsveulent fçavorr toutes les cho- ies rares, extraordinaires, éloignées & que les au très ne {ça vent pas, parce qu'ils ont attaché par un reii^ verfement d'efpnt l'idée de fçavant à ces chofes j & qu'il fuitit pour êtreeftiméfçavant,Qe Içavoir ce que les autres ne fçavent pas, quand même on ignore - roit les veritez les plus néceiraires& les plus belles,. lleft vrai que la connoillance de toutes ces chofes & d'autres {èmblables eil appeiléefcience, érudition, doftrine, i'ulàgel'a voulu: mais il y a une fcicnce qui n'eil: que folie & que fortifè félon l'Ecriture: Do^ Ùrinn jiultorum f-atuitas, Jo n'ai point encore remar - que que le Saint Elprit qui donne tant d'éloges à la Icience dans les livres iai-its, dilè quelque chofè à l'avantage de cette faufïe fcience, dont je viens de. parier,.

444 ^^ LA RECHERCHE Chap.

CHAPITRE VIII.

l.Vu defîr de paraître fçavant. II. Det converfations- Vesfauxjcavems, III. De leur s Ouyrages.

•f • O I le defir déréglé de devenir fçavant rend foiîvent Du defir ^^ les hommes plus ignorans, le defir de paroitre defaroi' fçavant ne les rend pas feulement plus ignorans % trefça- mais il lèmble qu'il leur renverfè l'efprit: car il y a yant. ^^^ infinité de gens qui perdent le fens commun,parce qu'ils le veulent palier, Se qui ne difcnt que des fottifès, parce qu'ils ne veulent dire que des paradoxes.

Ils s'éloignent fi fort de toutes les penfées communes dans le defiern qu'ils ont d'acquérir la qualité d'efprit rare&: extraordinaire, qu'en effet ils y reuflifTent, & qu'on ne les regarde plus qu'avec admiration, ou qu'avec beaucoup de mépris.

On les regarde quelquefois avec admiration; lors qu'étant élevez à qudque dignité qui les couvre, on s'imagine qu'ils font autant au deiius des autres par leur génie & par leur érudition, qu'ils le fi^nt par leur rang ou par leur nailTance. Mais on Jes regarde le plus louvent avec mépris, & quelquefois même comme des fous-, lorfqu'on les regarde de plus prés, &: que leur grandeur ne les cache point aux yeux des autres.

Les faux fçavans font manifellement paroître ce qu'ils font dans les Livres qu'ils compofcnt &c dans leurs converfations ordinaires. 11 ell peut-être à pro- pos d'en dire quelque chofè. //. Comme c'efl la vanité & le defir de paroître plus Des con- que les autres qui les engage dans l'étude, dés qu'ils yerfa- fè (entent en converfàtion, la pafTion & le defir de tloyis des l'élévation fè réveille en eux & les emporte. Ilsmon- fauxfça- tent tout d'un coup fi haut, que tout le monde les va«/. perdquafi devûë, & qu'ils ne fçavent fouvent eux- mêmes où ils en font, ils oat fi peui; de n'être pas au deiTus DE LA VERITE'. Livre îV. 445 deflas de tous ceux qui les e'coutent, qu'ils fè fâchent Chàp, même qu'on les fuive, qu'ils s'effarouchent lors YUI. qu'on leur demande quel-que e'clairciflement, &: qu'ils prennent même un air de fierté' à la moindre oppoficion qu'on leur fait. Enfin ils di(ènt des choies fï nouvelles & fî extraordinaires, mais fî éloigne'es du fèns commun, que les plus iàges ont bien de la peine à s'empêcher de rire, lorfque les autres en de- meurent tout étourdis.

LeurpremierefouguepafTe'c, û quelque efpritaf- fezfort & alïez ferme pour n'en avoir pas été' ren- verfe, leur montre-, qu'ils fè trompent ^ ils ne laif- fènt pas de demeurer obftiném.ent attachez à leurs er- reurs. L'air de ceux qu'ils ont étourdis, les étourdit eux-mêmes: la vue de tant d'approbateurs qu'ils ont convaincus par imprelTion, les convainc par contre- coup: ou fî cette viië ne les convainc pas, elle leur enfïe au moins alTez le courage pour fbûtenir leurs feux fêntimens. La vanité ne leur permet pas de re- traâ:er leur parole» Ils cherchent toujours quelque raifon pour, fc defFendre: ils ne parlent mêmes ja- mais avec plus de chaleur & d'empreffement que lorsqu'ils n'ont rien à dire; ils s'imaginent qu'on les injurie, & que l'on tache de les rendre mcprifabl'esj à chaque raifon qu'on apporte contre eux, plus elles font fortes & judicieufes, & plus elles irritent leur averfîon & leur orgueil.

Le meilleur moyen de defFendre la veritécontr 'eux n'eft pas de difputer; car enfin il vaut mieux & pour eux & pour nous les laifTcr dans leurs erreurs que de s'attirer leur averfîon. Une faut pas leurbleiler le cœur, lorfqu'on veut leur guérir l'efprit; puifque les plaies du cœur font plus (Jangereuiès que celles de l'efprit: outre qu'il arrive quelquefois que l'on a affaire avec un homme qui eil véritablement {ça>^ vant, & qu'on pourroit le méprifer faute de bien concevoirfes penfées.ll faut doncprierceux qui par- lent d'une manière décifive de s'expliouer le plus di- ftmclcment qu'illeui eflpofTible, fànsleurpcrmet- T 6 tie 44^ DE LA RECHERCHE tre de changer de fujet, ni de le feirvir de termes ob- {jzurs^c équivoques; & fi ce font des perfonaes e'- claire'es, on apprendra quelque cholè avec eux: mais fi ce font de faux fçavans, ils fe confondront par leurs propres paroles (ans aller fort loin, & ils ne pourront s'en prendre qu'à eux mêmes. On en re- cevra pcut-écre quelque. inftrudion & même quel- que divertilTement, s'il efl permis de fè divertir de la foihlelle des autres en tâchant d' y remédier». Mais ce qui eft plus confiderable, c'ed qu'on em- pêchera par là queles foiblcs, quilesêcoutoi'enta- vec admiration, ne fe foûmettenr à l'erreur en fui- vant leurs décidons.

Car il faut bien remarquer que lenombre des Cots î, ou de ceux qui fèlainent<;onduir€ machinalement &■ par l'impremon lènfible, e'rant infiniment plus grand que de ceux qui ont quelqu'ouvecture d'efprit, 8e & qui le perlùadent par raifbn; quand un de ces fçavans parle & décide de quelque cholè, il y a tou- jours beaucoup plus de perfonnes qui le croient fur ifâ parole que d'autres qui s'en défient. Mais, par- ce que ces faux fçavans s'éloignent le plus qu'ils peu- ■\cnt des penfées communes, tant par le defir de îrouver quelque oppofant qu'ils mal-traitent-pour .s'élever ik. pour paroître, que par renverfèment d'e- fprit ou par efprit de contradidion; leurs décifions font ordinairement faufies ou obfcures, & il eft aflez lare qu'on les écoute fans tomber dans quelqu'er- reur.

Or cette manière de découvrir les erreurs des au- tres ou lafoJidité de leurs fentimens, eft afedifE- ciie àiTiettre en ulage. La raifôn de ceci eft que les faux fçavans ne font pas les feuls qui veulent paroître ne rien ignorer, prcique tous -les hommes ont ce défaut, principalement ceux qui ont quelque leélu- ic Se queiqu'étude; ce qui fait qu'ils veulent toii- ^>urs parler & expliquer leurs fentimens, fans appor- ter afîèz d'atteiuion pour bien comprendre cdui des r,u:ies. Lçs-plus çomplaifans 5ciespliisraifonnables nié- DE LA VERITE'. Livre IV, 447 méprisant dans leur cœur le fèiitiment des autres Chap. montrent feulement une mine attentive, pendanr YIII, que l'on voit dans leurs yeux qu'ils pen(ênt à toute autre chofè qu'à ce qu'on leur dit, & qu'ils ne font oc- cupez que de ce qu'ils veulent nous prouver > fans fongerà nous répondre. C'eft ce qui rend fouvent Its converJ&tions tre-s-dé(âgreables» Car de même qu'il n'y a rien déplus doux, & qit'on ne fçauroic nous faire plus d'honneur que d'entrer dans nos raj- fbns, & d'approuver 00s opinions i il n'y a riea aufîide fî choquant que de voir qu'on ne les com- prend pas, & qu'on ne fbngc pas même à les com- prendre. Car enfin on ne fe plaît pas à parler & X converfer avec des flatuës', mais qui ne font ftatuës à nôtre égard, que parce que ce font des hommes q^ n'ont pas beaucoup d'eflime pour nous, & qui ne fÔDgent point à nous plaire, mais feulement à fe con- tenter eux -mêmes entachant de(è faire valoir. Que files hommes fçavoient bien écouter & bien répon- dre, lésconverfàtîons fèrcient non ieuîemefit fort agréables, mais même très-utiles: au lieu que cha*- cun tâchant de paroître fçavant, on ne fait que s'en- tendre -y on blelTe quelquefois la Chanté, éc l'on n£ découvre prefque jamais la vérité.

Mais les égaremens où tombent les faux fçavans dans la converiàtion, fbnt en quelque maniercexcu- lables» Qn peut dire pour eux que l'on apporte d'or-«. dinaire peu d'application à ce qu'on dit dans ce tems- ià: que les perfbnnes les plus exades ydilént fou- vent desfottifes; & qu'ils ne prétendent pas qu'on recueille toutes leurs paroles comme l'on a fait cel- les de Scaliger &'du Cardinal du Perron.

11 y a railbn dans ces excules, & l'on veut bien croi- re que ces fortes de fautes font dignes de quelque in- dulgence. On veut parler dans la converiàtion, mais il y a des jours mal-heureux dans lelquels on rencontre m.al-Onn'eil pas toujours en humeur debienpen- ièr & de bien dire •,& k temps eft fi court dan-; certai- îiÇà. rencontres, que le plus petit nuage de la plus Icgg- 448 DE LA RECHERCHE Cha?. le abfènce d'efprit fait mal-heureuCèment tomber VIÎI, <îans desabfurditez extra vangan tes les elprits me'me les plus juftes & les plus pe'netrans.

Mais fi les fautes que les faux fçavans commettent dans les converfàtions, font excufables, les fautes oiiils tombent dans leurs livres apre's y avoir fèrieu- fementpenfé, ne font pas pardonnables, principa- lement fî elles font frc'quentes,& (i elles ne font poin t réparées par quelques bonnes choies. Car enfin lorlque l'on a compofé un me'chant livre, on eft cau- fè qu'un très-grand nombre de perfonnes perdent leur temps à le lire; qu'ils tombent fouvcnt dans les mêmes erreurs dans lefquelles on efl: tombé, & qu'ils en déduifènt encore plufieurs autres, ce qui n'ell pas un petit mal.

Mais, quoique ce foit une faute plus grande qu'on ne s'imagine, que de compofèr un méchant livre, ou fimpkment un livre inutile, c'eft une faute dont on eft plutôt recompenfé qu'on n'en eft puni. Car il y a des crimes que les hommes ne punifTent pas, foit parce qu'ils font à la mode, foit parce qu'on n'a pas d'ordinaire une raifon afTez ferme pour condam- ner des criminels qu'on eftime plus habiles que foi.

On regarde ordinairement les Auteurs comme des hommes rares & extraordinaires, & beaucoup éle- vez au defïlis des autres j on les révère donc au lieu de les méprifèr& de les punir. Ainfi il n'y a gueres d'apparence que les hommes érigent jamais un tri- bunal pour examiner Se pour condamner tous les Li- vres qui ne font que corrompre la raifon.

C'eft pourquoi l'on ne doit jamais cfperer, queîa République des lettres foit mieux réglée que les au- tres Républiques, puifquc ce font toujours àcs hom- mes qui lacompofènt. Il eft même très- à-propos, a- fin que l'onpuifTe fè délivrer de l'erreur, qu'il y air plus de liberté dans la République des lettres que dans les autres, ou la nouveauté eu: toiijours fort dange- reufè. Car ce fcroit nous confirmer dans les erreurs ou nous fommes, que de vouloir ôter la liberté aux gens DE LA VERITE'. Livre IV. 449 gens d'étude, & que de condamner iàns difi:erne- Chap, ment toutes les nouYeautez. VIII.

On ne doit donc point trouver à redire fi je parle contre le gouvernement de la République des Lettresj & fi je tâche de montrer que (buvcnt ces grands hom- mes qui (ont l'admiration des autres pour leur pro- fonde e'rudition, ne font dans le fond que des hom- mes vains & fiiperbes, fans jugement & {ans aucune ve'ritable fcience. Je fuis obligé d'en parler de cette forte afin qu'on ne fè rende pas aveugle'ment à leurs de'cifions, & qu'on ne fuiv&pas leurs erreurs.

Les preuves de leur vanité', de leur peu de juge- Ilf» ment & de leur ignorance fè tirent manifeftement de Des Li- leurs Ouvrages. Car fi l'on prend la peine de les exa- yres des miner avec defTein d'en juger félon les lumières du fauxfça- fcns commun, & fans préoccupation d'eftime pour yans, ces Auteurs, on trouvera que la plupart des delTeins de leurs études font des deffeins qu'une vanité peu JU' dicieufea formez, & que leur principal but n'eft pas de perfectionner leur raifon » & encore moins de bien régler lesmouvemicnsde leur cœur, mais feu- lement d'étourdir les autres 6c de paroître plus fça- vans qu'eux.

C'eft dans cette vûë qu'ils ne traitent, comme nous avons déjà dit, que des fujets rares & extraordinai- res î & qu'ils ne s'expliquent que par des termes ra- res & extraordinaires; & qu'ils ne citent que des Au- teurs rares & extraordinaires. Ils ne s'expliquent guéresen leur langue, eîleefl trop commune i ni a- \ec un Latin fîmple, net & facile, cen'eftpaspouc fc faire entendre qu'ils parlent, mais pour parler Se pour fè faire admirer. Ils s'appliquent rarement à des fujets qui peuvent (èrvir à la conduite de la vie j cela leur fèmble trop commun: ce qu'ils cherchent n'ell pas d'eflre utiles aux autres, ni à eux-mêmes, c'eft feulement d'eflre eftimez fçavans. Ils n'apportent point de raifons des chofes qu'ils avancent, ou ce îont raifons myflerieuies &incomprehen{ibles, que ïiieux ni perfômie ne conçoit avec évidence. Ils n'ont point 4^0 DE LA RECHERCHE Qhav, point de raifons claires: mais s'ils en avoient, ils ne yill. ks diroient pas. Ces raifons ne furprennent point l'e/prit, elles fêmblent trop fimples & trop commu- nes, tout le monde en eft capable. Ils apportent plu- tôt dès autoritez pour prouver, ou pour faire fém^ blant de prouver leurs penfées: car fou vent les au to^ rîtez, dont ils fe fervent ne prouvent rien par le (ens qu'elles contiennent: elles ne prouvent que parce que c'eft du Grec ou de l'Arabe» Mais il eft peut-être à propos déparier de leurs citations, cela fera con- noîtreen quelque manière la difpolition de leur eA prit.- Il eft cerne {èmbîe évident qu'il n'ya que la fauflè érudition, & l'efprit de polimathie qui air pu rendre les citations à la mode comme elles ont e'te' j ufqu'ici, & comme elles font encore maintenant chez quel- ques fçavans. Car il n 'eft pas fort difficile de trouver des Auteurs qui citent à tous momens de grands paf- fages fàiis aucune raifon de citer: (oit parce que les choies qu'ils avancent font fi claires que perfbnne n'en doute: (bit parce qu'elles font fi cachées que l'au- torité' de leurs Auteurs ne les peut pas prouver, puif- gu'ils n'en pouvoient rien fçavoir: foie enfin parce cjue les citations qu'ils apportent ne peuvent lervir d'aucun ornement à ce qu'ils di(ent.

Il eft contraire au fens commun d'apporter un ^randpalTàge Grec pour prouver ^ que l'air eft tran- fparent, parce que c'eft une chofè connue à tout le inonde: de {è fervir de Fautorité d' Ariftote pour nous faire croire, qu'il y a des intelligences qui remuent lescieux, parce qu'il eft évident qu' Ariftote n'en pouvoir rien fçavoir: & enfin de mêler des langues e'trangeres, des proverbes Arabes & Perfànsdans des Livres François ou Latins -, faits pour tout le monde; parce que ces citations n'y peuvent ièrvir d'ornement, ou bien ce font des ornemens bizarres qui choquent îintres^grand nombre de perfonnes; & qui n'en peu- ventfàtisfàire quetres-pen. Gepeiîdâijt la plupart de ceux qui veulent paroîtpe fçàik fçavansfè plaifentfi fort dans ces fortes de citations» Chaf* qu'ils n'ont quelquefois point de honte d'en rappor- YUI. ter en des langues même qu'ils n'entendent point •, &: ils font de grands efforts pour coudre dans leurs Livres un palîage Arabe, qu'ils nefçavent quelque- fois pas lire. Ainfi ils s'embarafîent fort de venir à bout d'une chofè contraire au bons fcns, mais qui contente leur vanité &qui les fait eftimerdesfots.