SigPhi · Pierre Bayle

Dictionnaire historique et critique (Tome 2)

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manière les faits. Premièrement, Aris- tote dépensa son bien, puis il s'en alla à la guerre, ensuite il leva bou- tique, et enfin il s'attacha aux leçons de Platon. Le père Rapin veut qu'il ait été en même temps vendeur de drogues et disciple de Platon. Les auteurs qu'il cite (7) ne disent rien touchant l'union de ces deux choses; mais je ne crois pas que pour cela il le faille censurer ] car il est fort vrai- semblable, que parce «yw' Aristote aidait dissipé son bien, il fut con- traint, pour subsister pendant quel- que temps, défaire un petit trafic de poudres de senteur, et de remèdes qu'il débitait a Athènes. C'est ainsi que parle le père Rapin, par rapport au temps où Aristote étudiait en phi- losophie. François Patricius va beau- coup plus loin: il croit qu'Aristote fut auditeur de Platon jusqu'à l'âge de quarante ans, et qu'il exerça la pharmacie et la médecine jusqu'à ce temps-là, afin d'avoir de quoi vivre. à'atis constat inter omnes ad quadra- gesimum usque cetalis annum Plato- nis fuisse auditorem; quo uniuerso tempore pharmacopolii arte, nec non etiam medicâ, i^iclum quœritâsse satis est et historiée et ralioni consonum (8). Il ajoute qu'anciennement les méde- cins faisaient le métier d'apothicaire, et que trois raisons persuadent qu'Aristote était médecin. Il était de fa- mille à cela. Il a composé un ouvrage de laSanté et des Maladies: et il in- spira plus que personne à Alexandre l'étude de la médecine, en quoi ce monarque acquit beaucoup de lumiè- res, tant pour la théorie, que pour la pratique (9). Enfin Patricius allègue le témoignage de Timée. Cet historien a fort mal parlé d'Aristote, et lui a reproché nommément la fermeture d'une boutique de remèdes très-re- nommée. To TTiiKU'riy.Yi'Toy IctTfiiTov àtto- KncXiiKoTn (10), qui pretiosani taber- nam medicam clausit. Je ne sais s'il ne me sera point permis de m'ima- giner que Timée se moquait en se servant de l'épithète toxuti/amtov. Sans (7) Aristocles Messen., ex Epistold ^ficuTÙ; jElian., lib. V, cap. IX; Athensus, lib. FIII4 (8) Fr. Patririus, Discuss. Peripat., tom. I, (9) Plutarcb., in Alexandre.

(10) Tjmœus, apud Suidaa, in A/llç•OTê^nç.

ARISTOTE.

cela, je ne vois point qu'on puisse aecorder ce passage de Suidas avec celui qu'Eusèbe rapporte du même Timée II nous donne un fragment où un pe'ripaleticien repousse plusieurs médisances publiées contre Aristote, et en particulier celle de l'historien ter les paroles de Clementd' Alexandrie. 3°. Clëarque, auquel il faut remon- ter comme à la première source, ne dit point qu'Aristote ait eu des conver- sations à Athènes avec un Juif: il dit. au contraire, que ce fut dans l'A- sie (i4) i et il ne dit point si elles rou- Time'e, qui avait dit qu'Aristote sur lèrenl sur la religion des Égyptiens, ses vieux jours ferma sa boutique de ou sur quelqu'autre matière particumëdecin, qui était dans un grand lière: il se tient dans une grande cémépris: "H Trâç eu tiç ctToeTêlîtiTo ne'ralité. Je pense bien que si nous TifActiai) Tau T«tufio//êviTot/ Xê')/OVToç îv avions son livre, nous y trouverions T-àf Tu^oÙTctç, 0-^t T>iç «Mx/atç, passage, qui fut cité par Josephe dans x.a.1 x.KUTa.t (il). Ce passage a été fort mal traduit; car la traduction latine fait dire à Timée, qu'Aristote, dans sa vieillesse, était préposé à fermer la porte delà boutique d'un médecin le 1*"". livre contre Apion, afin de montrer que la nation judaïque n'avait pas été inconnue aux Grecs. Si le père Rapin avait consulté les originaux, eût-il dit qu'il est assez vraisemblable peu estimé. Quis Timœuni Taurome- qu'Aristote, pour suppléer au i^oyage nilanum audiat dum suis in historiis d'Egypte qu'on croyait alors nécesillum ait affecta jam œlaie, neglectis obscuri cujusdam Medici ojjîcinœ claudendis foribus prœfiiisse? Ne voilà-t-il pas un emploi bien digne de la vieillesse d'Aristote? Quel relief que d'être suisse d'un apothicaire, ou d'un médecin qui n'était pas connu!

III. Clément alexandrin assure, c'est le père Rapin qui parle (12), qu'Aristote eut des conférences a saire pour dei^enir suivant, se contenta de s'éclaircir en particulier des mystè- res et de la religion des Égyptiens, afin de ménager le temps qu'on s'ex- pose a perdre dans les voyages? Aris- tote ne voyageait-il pas actuellement dans l'Asie, lorsqu'il eut ces conver- sations, s'il en faut croire Cléarque? Nous verrons dans la remarque (B) s'il mérite d'être cru.

IV. Il n'est pas vrai qu'Hermias Athènes avec un Juif., pour s'' instruire donna sa sœur Pythias en mariage à dans la religion des Egyptiens, Eusèbe Aristote (i5). Voyez la remarque (F), Va dit aussi-bien que lui: l'un et l'au- vers la fin.

Ve l'ont cru sur le témoignage d'un V. Les autres fautes du père Rapin péripatéticien nommé Cléarque. Il y que j'ai observées sont répandues a bien à rabattre dans ces paroles; dans les remarques suivantes, car, 1°. tout ce que Clément Alexan- (B) On ne doit pas croire qu'il drin assure se réduit à ceci: c'est apprit beaucoup de choses d'un Juif, que le péripatéticien Cléarque dit et encore moins sa conversion au ju- qu'il connaît un Juif qui a eu des con- daïsme.] Cette tradition n'a point versations avec Aristote. Kh.îct.pXo( ô d'autre fondement que le passage de ■;r{fi7r«tT>tTixoc ilShitt <$«5-« Tiv*'Io!/<r5t7ov, Cléarque dont je viens de faire men- o('AfK^oTÎ\iKTuviyhiro[i3). Clearchus tion. Ce passage ne serait pas d'une peripateticus dicit se nosse quemdam petite autorité, s'il était de Cléarque, Judœum qui cuin Aristotele versatus est. Quant au lieu et à la matière de ces conversations, demandez-en des nouvelles à qui vous voudrez plutôt qu'à Clément Alexandrin. 2°. Il n'est pas vrai qu'Eusèbe affirme là-dessus quelque chose: il ne fait que rappor- (ii) Aristocles, apud Eusebiam, Préparât. Evangel., Ub. XV, cap. II, pag. 791.

(12) Compar. de Platon et d'Aristote, pag.

(i3) Glera. Alexandr. Stromat., lib. I, pag.

icarqi qui fut un des plus célèbres disciples d'Aristote: mais, selon toutes les ap- parences, il est d'un autre Cléarque; car, 1°. l'auteur cité par Josephe, dit qu'Aristote voyageant en Asie ren- (>4) TÔts SlitTptSLvratv ùjuûôv wsp i-«v A3"(stv. JV06Ù lum in j4iid forlè degentibus. C'est Aristote qui parle dans ce livre de Cléar- que de Somno, apud Joseph., lib. /, conirsi Apion. et «f urf Eusel). Pr.Tep.irat. Evangel., Ub.

(i5) Rapin, Compar. de Platon et d'Aristote, pag. 3o6.

ARISTOTE.

conlra un Juif, qui eut ensuite plu- touchant cette prétendue origine in- sieurs conversations avec lui, et avec dienne de la nation judaïque, dont il quelques autres personnes d'étude, «//îv est parlé dans Josepne? Si le livre de savans liommes prétendent qu'au siè- cle d'Aristotele mot o-;t<"^*?'"'»f"ii'était point encore en usage pour signifier un écolier, un disciple, un étu- diant (i6). Quoiqu'il en soit, comme ce voyage d'Asie ne peut s'accorder avec l'histoire d'Aristote, il n'y a point d'apparence qu'un de ses disci- ples eût voulu feindre dans un dialo- gue un fait tel que celui-là, dont lui et tant d'autres connaissaient la faus- seté. C'est donc un Cléarque plus mo- derne qui a supposé ce voyage, et il aura pu le faire de bonne foi; car on sait que Solin assure qu'Aristote suivit Alexandre dans la guerre contre Darius (17). L'auteur anonyme de la vie d'Aristote (18) débite le même fait. 1°. S'il était vrai qu'Aristote eût eu beaucoup de conversations avec un Juif aussi habile que celui dont il est parlé dans le passage de Cléarque, aurait-il cru ce qu'il débite touchant l'origine des Juifs? Aurait-il dit que les Juifs descendent des Calains, peu- ples des Indes, et qu'ils ont pris dans la Syrie le nom de Juifs, à cause qu'ils occupaient une province qui se nom- mait la Judée? Voilà ce qu'Aristote débite dans le passage de Cléarque cité par Josephe. Son Juif l'aurait-il laissé dans une erreur si puérile? et verrions-nous si peu de traces de la Judée, et de la nation judaïque, dans tous les écrits d'Aristote, après tant de belles lumières que le Juif lui aurait communiquées? 3°. Nous li- sons dans Diogène Laè'rce, que les gymnosophistes descendaient des ma- ges, et qu'il y avait des gens qui don- naient aux Juifs la même origine (19). Voilà deux faits: quant au premier, on le donne sur le témoignage de Cléarque le disciple d'Aristote; mais pour le second, on ne cite qui que ce soit. N'est-il pas vrai que c'était l'oc- casion du monde la plus favorable et la plus inévitable de citer Cléarque Ci(>) Tonsius, de Scriptoribus Hist. Pbllos., (17).Solinus, cap. XIV, apud Joneium de Scri|>t. lliit. Pliilosopli., pag. loo.

(jK) AnimoDius, selon queUjnes-uns;V\i\\o- ponus, selon quelques autres. Vojrci les Noies Je Nunncsius sur celte Vie, nuin. 44- (19) Diog. Laei l., in l'roixnuo, num. 9.

Somno, où Aristote parle de cette- origine indienne, était du même Cléarque que Diogène Laè'rce cite(ao), aurait-t-on matupié de le citer? Je laisse les autresraisonsde Jonsius (21) j ces trois-là me suffisent, pour être persuadé qu'Aristote n'a point dit ce que le Cléarque de Josephe lui attri- bue. J'entre donc un peu dans le sen- timent de ceux qui trouvent mauvais que Cunéus ait maltraité Aristote pour une sottise dont il n'était pas coupable. Petrus Cunœus, l. i de ïie- pub. Hebr., c. 4, -^fisloteteni Jalsè niriiis et tenierè perslringit, quod hic apud Clearchum statuai Judœos ab In- diœ sapieniibuiesseporpagatos: uerba Cunœi hcec sunt: « Portenlosum est » et cuni summâ inscitid conjunctum » quod Aristoteles apud Clearchum j) aulumault, Judœos esse ab Indice M sapientibus propagatos, sed nomen w mutauisse. Quippè philosophas illos » qui apud Indos Callani appellantur., i> in cai'â Syriâ Judœos dici, Pudet i> me anilitatis, adeb hoc nihil est i> (22). " On me peut objecter que Cléarque connaissait le Juif qui avait parlé avec Aristote; qu'il vivait donc en même temps qu'Aiistote; mais je nie que Cléarque le connût. Josepne ne le dit point: c'est Clément Alexan- drin qui ajoute cette clause: il cita apparemment de mémoire, qui est un moyen presque infaillible de pervertir un passage à l'égard même des circonstances essentielles. Voyez le peu d'attention des traducteurs; celui d'Eusèbe (23) traduit ùéévAi par fidis- se; celui de Clément Alexandrin se contente de nosse. On ne conclurait pas nécessairement qu'un auteur a vécu dans le même temps qu'un autre homme, de ce qu'il dirait qu'il con- naît un homme qui a dit ou fait ceci et cela; car il pourrrait entendre qu'il connaît les livres où cet homme a dit telle et telle chose: mais dès (20) C'esC-à-dire de celui qui a été disciple d'Aristote.

(21) Notez tfue Schoocliius, Fabuloe Hamelen- sis part. II, cap. XII, allègue presque mo l a mot les plus belles observations de Jonsius, sans le citer.

(12) Jonsias, de Scriptorib. Hi.st. Pbilos. (2?,) De Prseparat., Itb. XV, pag. 4n>.

ARISTOTE.

qu'on dit qu'un auteur a vu un tel ou » voie de la dispute ils vont en un tel,cette conséquence est infaillible, » enfei(37). j> Seldenus cite des au- ils sont donccontemporains(24). Cela feuis juifs qui ont assuré, 1°., qu'A- ne souffre point de difficulté; et par ristote, un peu avant que d'expirer, conséquent le traducteur d'F.usèbe communiqua à sesdisciples la doctrine s'est donné une licence qui, jointe à qu'il avait apprise des Hébreux toucelle de Clément Alexandrin, falsiCe étrangement les conséquences qu'on peut tirer du passage de Cléarque tel que Josephe l'a cité. 11 y a des Juifs qui assurent, non-seulement qu'A- ristote avait copié les œuvres de Sa- lomon, mais aussi qu'il s'était fait prosélyte de justice (a5).

Non contens de cela, ils ont produit une lettre, qu'ils supposent qu'il écri cbant l'immortalité de l'âme, et celle despeines etdes récompenses à venir; 3°. qu'à l'égard de tous les points où sa doctrine avait été opposée à la loi des Juifs, il fut converti et changé en un autre homme parle grand pon- tife Siméon le juste (a8).

(C) Ceux qui prétendent qu'il était juif...se trompent grossièrement.'} Voici la source de celte bévue. L'anvit à Alexandre, pour lui donner cienne version de Josephe, par George des nouvelles de sa conversion. Vous trouverez cette lettre dans un ou- vrage du rabbin Gedalia Ben Jachija, et dans le Moderna Theologia; Ju- daïca de M. Lent, professeur en théo- logie à Herborn (a6). Lisez aussi ce passage de M. Cousin. Le père Barto- locci, à la page 471 du I*''. tome de sa Bibliotheca magna rabbinica, « rapporte un conte dépourvu de >» toutevraisemblance, que les rabbins de Trébizonde, portait: Atque ille, inquit, Aristoteles judœus erat. au lieu de atque ille, inquit Aristoteles, judœus erat. Là-dessus, Marsile Ficin se mit à dire qu'Aristote, au rapport de Cléarque, était juif. Clearchus pe- ripateticus scribit Arislotelem fuisse judœum (29). Geaebrard est tonabé. dans la même faute. Eâ de causdj'or- tassè Clearchus peripateticus scripsit Arislotelem fuisse judœum (3a). C'est 3> font d'Aristote. Quelques-uns d'eux Jonsius qui m'apprend cela (3i). Je » prétendent qu'il était né de la se- ne veux point imiter Schoockius, qui ,. jH„.,„Ai.» j j.. j.. s'est orné de ces dépouilles, sans en donner la gloire à qui elle apparte- nait (3aj. Mais si i'onvoulait entendre juif de religion et non pas juif de nation, il faudrait chercher plus haut la source de ce mensonge.

(D) On s'est trompé, lorsqu'on a dit qu'il aidait été disciple de Socrate trois années consécutices-li La vie d'Aristote, attribuée à Ammonius, ou à Jean Philoponus, contient cette faute. Le docte Nunnesius, qui a fait des observations sur celte vie. dit qu'il n'a trouvé personne parmi les anciens, hormis Olympiouore, qui ait dit qu'Aristote ait été disciple de Socrate (^). Il ajoute que le cardinal mence d'Israël, et descendu des )) enfans de Coha, de la tribu de » Benjamin. D'autres disent qu'il » n'était pas juif d'origine, mais que, » sur la fin de sa vie, il embrassa M leur religion. Ils ajoutent qu'il » avait pris toute sa philosophie des « livres de Salomon, trouvés dans la » ville de Jérusalem, lorsqu'elle fut » prise par Alexandre, et qu'ensuite » il les avait brûlés, pour se faire » honneur de la sagesse qu'ils con- » tenaient. Ils ajoutent encore que, » pour justifier son changement de » religion, il écrivit à Alexandre une » lettre qui est transcrite toute entière » dans cet endroit de la Grande » Bibliothèque, et où les rabbins lui » font dire que la logique est une » iniquité, que la philosophie est )> mensongère et trompeuse, et que w le malheur tombe sur ceux qui J) l'apprennent, parce que par la (a4) Bien entendu qu'on suppose que le témoin est sincère.

(îS) Apud BuxtorGum, citante Konigio, Bi- hViolh. pas;. 6i.

(î6j Ce livre fut imprimé à Herborn, l'an (27) Journal des Savant, du i4 juillet 1692, pag. 4<j3, e'dition de Hollande.

(28) Kovei Seldenus, de Jure Pfatur. et Gen- tium, lib. I, cap. I,pag. i4 et i5, edit, lips-, (ao^ Marsil. Ficiu. de Clirist. Religione, cap. XXVl.

(3o) Genebrardi ChroDologia, ad ann 2670.

(3i) Jonsitis, de Scriptorib. Hist. Pbilos..

(32) Scboockii Fabula Hamelensis: Voyei ci dessus la citation (21).

I*) Piaxi XLIl in Gorgiam Platoois.

ARISTOTE.

Bessarion (*) a été dans la même erreur, et que Le'onard Arélin, au VI*. livre de ses lettres, et Octavien Ferrarius, dans son ouvrage de Ser- monibus exoteiicis, ont montré cet anachronisme.

(E) On parle dii^ersement de la con- duite d'y4ristote envers Platon, son lard, âgé de quatre-vingts ans, n'a- vait presque plus de mémoire. Aris- tote, abusant de l'infirmité de son maître, lui fit cent questions cap- tieuses, le poussa dans tous les coins de sa logique, et triompha fièrement. Depuis cet afl'rout, le bonhomme n'en- seigna plus en public; il se tint maître. ] Diogène Laèrce dit que Pla- chez soi avec ses disciples. Aristote ton, voyant qu'Aristote avait rompu s'empara de la place 5 mais Xénocra avec lui, se mit à dire: Il a rué contre nous comme font les poulains contre leur mère (33). Elien explique amplement cette pensée de Platon: Le poulain, dit-il (34), donne des coups de pied h sa mère, après s'ê- tre rassasié de son lait,./aristote pa- reillement, après auoir pris de Pla- ton les semences et les provisions phi- losophiques, se sentant bien engrais- sé de l'excellente pâture que son maître lui ai'ait fournie, lui jeta des ruades, et ouirit une école a l'envi de celle de Platon. Consultez Hel- ladius, qui change un peu les images, car il emploie la comparaison <run te ayant su, à son retour dans Athè- nes, comment tout s'était passé, gron- da furieusement Speusippe d'avoir permis qu'Aristote se mît en posses- sion de l'école, et s'opposa si vive- ment à l'usurpateur, qu'il lui fit quit- ter la place, et qu'il y rétablit le premier maître. Si Aristote en avait usé ainsi, il mériterait d'être détes- té; mais je ne crois point que ce conte soit véritable. Ses sectateurs ont soutenu qu'il ne manqua ni de respect, ni de gratitude envers son maître. Ce ne serait pas en avoir manqué que d'avoir été l'auteur d'une autre philosophie. Les platoniciens auraient grand tort d'exiger qu'il eût cheval qui se plaît à mordre son père: „ 'ApiçoTÎXïiço roû TriomÂrovTrpoç-â.TMç'oTro suivi Platon en toutes choses. Platon TlKÂraivoç 'iTTTroç iTreevo/uâ.l^i'ro, ivAv- ^ avait-il rien ajouté aux lumières TtovTÔcti S'Qx.m tS> i^iSets-KxhM' Kùù yÀp que Socrate lui avait fournies? Quoi ô 'tTrwoç Tov IttuToû (fiKH TTULTifo. Jaxvsjv "^I'* il en soit, on soutient dans la (35). Arisloteles peripateticœ prin ceps scholœ a Platone equus nomina- tus est, quod prœceptori contradice- ret, equo enim uolupe est etiam pa- trem mordere. Voici bien pis: Elien raconte en un autre lieu (36) qu'Aris- tote déplut à Platon par la propreté trop magnifique de ses habits, par son air railleur, et par son trop grand caquet j de sorte que Platon attacha Vie d'Aristote qu'il n'érigea point une école dans le Lycée pendant la vie de son maître, et on le prouve par la raison que Chabrias et Ti- mothée, parens de Platon, et tout- puissans alors à Athènes, ne l'eus- sent pas enduré. On ajoute qu'Aris- tote consacra un autel à Platon, avec une inscription glorieuse, et qu'il n'enseigna dans Athènes qu'après la son amitié à quelques autres de ses fnort de Speusippe, qui avait succé disciples. Aristote, ayant fait bande dé à Platon. Enfin, on remarque qu'il ne s'ingéra point de lui-même à cet emploi, mais par les sollici- tations des Athéniens, qui lui en- voyèrent des députés. La vieille ver- sion latine de cette Vie d'Aristote est quelquefois plus ample qiie l'ori- ginal. Par exemple, à l'endroit où l'auteur nie qu'Aristote ait érigé une école pendant la vie de Platon, la traduction marque que c'est une ca- lomnie d'Aristoxène et d'Aristoclès. Le grec n'a point cela. Voyez ce qu'tusèbe rapporte du VII*. livre de cet Arisfoclès: vous y verrez un passage d'Aristoxène qui semble con- tenir, sous des termes généraux et à part, se servit d'une occasion que l'absence de Xénocrate et la ma- ladie de Speusippus lui offrirent. C'é- taient, pour ainsi dire, les deux épées de chevet de Platon: il était donc facile alors de lui faire insulte. Aristote prit ce temps-là pour aller avec une grande foule de disciples dans l'école de Platon. Ce bon vieil- (*) Lié. 1, acivers. Calumniator. Platoois.

(33) Diog. Laertiiis, lib. y, num, 2, in Vitâ Arislotelis.

(3.',) /Elian. Var. Kisi., lib. IV, cap. IX.

(35j Helladius, apud Photiiim, Bibliotb., pas- iSSg.

(36) jï;iinn. Var, Hislor., hb. IH^ cnp. XIX.

ARISTOTE.

assez obscurs, cette accusation con- tre Aristote; et puis vous verrez qu'A- visloclès, ayant réfute plusieurs au- tres accusations, abandonne la cau- se par rapport à l'ingratitude de ce disciple (37). Le père Rapin s'est donc bien trompe' ( 38 ) quand il a dit qu'Eusèbe le justifie entièrement de ce reproche (3g). Je ne sais pour- quoi ce même jésuite a joint à Eu- sèbe, comme deux apologistes diflé- rens, Ammonius et Philoponus; car la Vie d'Aristote qu'il cite ne vaut qu'un auteur: c'est Ammonius, selon quelques-uns, c'est Philoponus, selon quelques autres.

(F) On débita des choses désavan- tageuses touchant ses amours. ] Il y a ici une complication d'ordures. Les médisans débitèrent qu'Aristote se retira chez Hermias, qui comman- dait dans Atarne, petite ville de My- sie, proche IHellespont; qu'Hermias eut pour lui des complaisances très- criminelles: "Ov oî /uh <fxtA TctieTixà •yêvês-ôctt ttÙToZ (4o). Quem alii qui- dem delicias ac lusus ipsius fuis- se tradunt; qu'il lui fit épouser sa fille, ou sa nièce; que le voyant amoureux de sa concubine, il la lui céda (40 i qu'Aristote fut si fol- lement amoureux de cette femme, que, l'ayant épousée, il lui offrit un sacrifice tout semblable à celui que les Athéniens offraient à Cérès: il témoigna d'ailleurs sa reconnaissance à Hermias par un hymne qu'il com- posa en son honneur. Sans que j'en avertisse mes lecteurs, ils verront bien que toutes ces médisances ne ve- naient pas d'une même plume: les uns débitaient celles-ci, les autres débitaient celles-là. Un des apolo- gistes d'Aristote a observé qu'on ne s'accordait pas à lui intenter les mê- mes accusations: chaque censeur ve- nait avec ses satires particulières (42)- C'est une marque, dira-t-on, qu'ils (37) Easebïi Praeparat. Evangel., lib. XF, cap. II.

(38) Rapin, dans sa Comparaison de Platon el d'Aristote, pag. 3o5.

(3ç)) Ce ne serait pas Eusèbe qui le justifierait, ce serait Aristoclès. Mais ni l'un ni l'autre ne le justijienl.

(4o) Diog. Laërtias, in Vitâ Àrislot., lib. V, (4i) Arislippus, m priVno de Aatiquis Deliciis libro, aptid Laërtium in Vilâ Aristot., Ub. V, (42) Arislocle*, apuà Eusebium, Prasparal., lib. XV., cap. II, n'agissaient pas de concert: ajoutons que c'est une marque qu'on n'avait de bonnes preuves de rien; car lors- qu'une accusation grave a été prou- vée, tous ceux qui écrivent contre l'accusé la lui reprochent éternelle- ment. Le même apologiste remarque qu'il se formait un si grand nombre de crimes de toutes les accusations particulières qu'on avait crrites con- tre Aristote, que, quand il n'y en aurait eu qu'une de véritable, il au- rait été puni mille fois par les juges qui vivaient alors. Entre autres cho- ses, ses ennemis publièrent qu'il avait trahi sa patrie, et que l'on avait in- tercepté des lettres qu'il écrivait contre les intérêts des Athéniens (43). Pour revenir à la femme d'Aristote, quelques-uns dirent que ce fut après sa mort que son mari lui ofl'rit les sacrifices que les Athéniens offraient à Cérès: *««•( ôi/êiv 'Apiç-OTsM) âi/s-tatv ÔTroi'îtv 'Aâovsiroi T>î Aiîy.MT/51 (44)- 'Scri- bit ( Lycon Pythagoraeus ) Àristote- lem idem sacrijicii genus quod Ce- reri ab.Atheniensibus fiebat, demor- tuce uxori facere solitum. La réponse d' Aristoclès est. 1". que les livres d'Apellicon, touchant le commerce d'Hermias et d'Aristote, justifiaient pleinement ces deux amis 5 2°. qu'A- ristote lui-même s'était justifié entiè- rement sur son mariage avec Pythias, dans les lettres qu'il avait écrites à Antipater. Cette Pythias était la sœur d'Hermias, et sa tille d'adoption. Aristote faisait voir qu'il ne l'avait épousée qu'après la mort d'Hermias; que c'était une fort honnête femme, mais réduite à un si fâcheux état, depuis la mort de son frère, que lui Aristote s'était cru obligé de l'épouser en considération d'Hermias.

(G) Les prêtres d'Athènes lui fi- rent un procès d'irréligion.'] On igno- re les circonstances de cette afi'aire. Diogène Laèrce s'est contenté de nous dire (45) que le prêtre Euryraédon accusa Aristote d'impiété, à cause de l'hymne composé pour Hermias, et à cause d'une inscription gravée sur la statue du même Hermias au tem- ple de Delphes. Phavorin attribuait (45) fn Vitâ Aristotelis, lib. ^, num, 5.

ARISTOTE.

l'accusation à Demophilus (46). On ne saurait deviner par quelle chica- nerie les accusateurs pouvaient trou- ver quelque ombre de preuve dans l'inscription d'Hermias. Elle consiste en quatre vers qui n'ont nul rap- port aux choses sacrées, mais seu- lement à la perfidie du roi de Perse envers ce malheureux ami d'Aristote. Nous apprenons d'Athenée que l'au- tre fondement de l'accusation, sa- voir l'hymne compose' pourHermias, e'tait injuste, vu que ce n'était point un poème de religion, ni une pièce sacrée, comme Demophile le préten- dait (47 )• Athénée ajoute qu'Eury- me'don avait suborne' Demophile, pour donner plus de poids à l'accu- sation (48). Apparemment Demophi- le était quelque homme de qualité', et de grande autorité dans Athènes: peut-être ne pénétra- t-il pas toute la profondeur de la politique sacerdo- tale, et ne comprit pas que le prê- tre Eurymédon ne le voulait faire agir qu'afin de rendre plus suspect le pauvre Aristote. On s'attendait à voir faire ce raisonnement: S'il n'y avait que les prêtres qui accusassent aristote, le mal pourrait être sup- portable, leur grande piété les allar- me pour les moindres choses qui bles- sent la religion; mais foici un De- mophile qui est si scandalisé des blas- phèmes d' u4ristote, qu'il en demande justice: il Jaut que le mal soit bien grand. L'hymne en question s'est con- servé: on le trouve dans Athénëe et dans Diogène Laërce; et l'on ne saurait y voir aucune trace d'impié- té. Mais les accusateurs disaient sans doute qu'Aristote profanait les divins cantiques, en les faisant Servir à la gloire d'un homme mortel. Ils sou- tenaient qu'il chantait tous les jours cet hymne dans ses repas (49)- Aris- tote, ne se fiant point au bon tour qu'on pouvait donner à son petit poème, se retira tout doucement à Chalcis, dans l'île d'Eubœe, et plai- da sa cause de loin par écrit. Athé- née rapporte quelques paroles de cet- te apologie j mais il ne garantit pas qu'elle soit effectivement d'Aristote (5oj. Phavorin, dans Diogène Laër- ce, assure qu'Aristote écrivit une ha- rangue dans le genre judiciaire, et qu'il fut le premier qui fit de telles harangues en sa propre cause, ou que ce fut la première fois qu'il en fit pour lui (5i). Kunnesius assure que Sénèque, de P^itâ beatâ, remar- que qu'Aristote ne fit que celle-là en sa vie ( Sa ). Quoi qu'il en soit, son plus sûr parti était de plaider de loin; car les accusateurs étaient des gens qui ne lui auraient jamais don- né aucun repos, et qui auraient fait agir tant de machines, qu'enfin ils en auraient trouvé une qui aurait fait le coup. Il n'était pas possible, grand esprit comme il était, qu'il ne se fût quelquefois moqué des bas- sesses du culte public des Athéniens, et qu'il n'eût jamais dit son senti- ment sur les fourberies des prêtres. On eûl^ramassé toutes ses conversa- tions; on eût fait ouïr des témoins; en un mot, on l'eût accablé sans res- source. Que sait-on même s'il ne lui était pas échappe quelquefois des im- piétés effectives, en pensant ne par- ler que de la grandeur immuable de l'Être souverainement parfait? Ori- gène dit que le procès d'impiété qu'on voulait faire à Aristote était fondé sur quelques-uns de ses dog- mes (53): il dit en un autre endroit que c'est un dogme des péripatéti- ciens, que les prières et Its sacrifi- ces ne servaient de rien (54). Appa- remment ils fondaient cela sur ce faux principe, qu'une sagesse infinie fait de tout temps ce qu'elle doit fai- re, et qu'elle ne change point de route selon les désirs et les intérêts humains, comme si elle avait besoin que nos prières fussent des avis qu'on lui donnât de ne pas faire ce à quoi il nous semble qu'elle est toute dé- terminée. Un tel principe, quand il n'est pas rectifié par les lumières de la religion, est une impiété très- réelle. Aristote n'aurait jamais échap- pé aux prêtres athéniens, s'ils l'a- vaient tenu par-là. Ce qu'il répondit