5 course que j'ay faite dans les Pays Idolâtres, ne m'aura pas été infructueuse. Car ayant établi comme j'ay fait, I. Que les choses que l'on prenoit pour des signes de la colère du Ciel, n'étoient propres qu'à fomenter le culte sacrilège des Idoles, bien loin de mortifier le péché dans 10 le cœur de l'homme; II. Que les Démons ne trouvoient pas un meilleur secret pour étendre l'Idolâtrie, que celui d'étonner les Peuples par des prodiges véritables ou sup- posez; III. Que l'apparition vraye ou fausse d'un pro- dige faisoit toujours rendre de nouveaux honnneurs aux 15 faux Dieux; ayant, dis-je, établi tout cela, j'ay prouvé manifestement que si Dieu avoit formé par miracle ces grandes et vastes Comètes, qui passoient pour des signes de la colère du Ciel, il eust concouru par ses miracles avec les Démons pour abrutir de plus en plus les hommes 20 dans la superstition Payenne, ce qui ne se peut dire ni penser sans impieté. Encore un coup, Mr. allumer des Comètes dans les Cieux, veu comme les Payens étoient faits, n'étoit. à proprement parler, que faire redoubler les actes d'Idolâtrie par toute la terre, excepté peut-être 6. Les divisions I...II...,ie sont pas dans A.
184 PENSÉES SUR LA COMÈTE 25 un petit coin de la Palestine; et naturellement parlant, c'étoit tout ce que Dieu s'en devoit promettre.
LXXI De l'horreur que Dieu a pour l'Idolâtrie.
Jugez un peu si cette conduite se rapporte à l'idée que nous avons de Dieu, et s'il est possible que le même Dieu qui déclare par ses Prophètes, que rien ne luy est plus abominable que le culte des Idoles; qui témoigne 5 plus d'indignation contre son Peuple, lors qu'il sacrifie sur les montagnes et sous le feuillage des arbres, et qu'il honnore les Divinitez des Gentils, que lors qu'il tombe dans le larcin, dans le meurtre, et dans l'adultère; qui commence sa loy par une double défense de servir aucun 10 autre Dieu que lui; qui pour donner plus de poids à sa défense se propose sous l'idée d'un Dieu tout-puissant et jaloux, étendant la punition des rebelles jusqu'aux enfans de la quatrième génération, et sa bonté pour les Pères obeissans jusqu'aux enfans de la millième; c'est à 15 dire que pour témoigner combien il veut être obeï dans ce point là, il prend les hommes par l'endroit le plus sen- sible, par la menace d'un Dieu jaloux, (dont l'idée ne peut reveiller que la frayeur d'une vengeance également prompte et severe) et par les promesses d'une miséricorde 20 incomparablement plus étendue que la rigueur de la jalousie; qui pour faire voir combien le crime des Ido- lâtres surpasse tous les autres, prend le soin en le défen- dant d'accompagner sa défense de tout ce que je viens de dire; au lieu qu'il se contente de défendre simplement PENSÉES SUR LA COMÈTE l8) 25 le meurtre, le larcin, l'impudicité, la calomnie; qui punit l'adoration du veau d'or par le plus funeste de tous les châtimens, puis que ce fut en abandonnant son Peuple à servir à l'armée des Cieux, par où il s'attira les misères d'un exil et d'une captivité lamentable, comme nous 30 l'asseure le glorieux premier Martyr de l'Evangile St. Etienne (a); qui enfin ne veut pas seulement souffrir que l'on mange des choses sacrifiées aux Idoles; consi- dérez, dis-je, Monsieur, s'il est possible que le même Dieu, qui a fait toutes ces choses, ait fait néanmoins luire dans 35 le ciel des nouveaux astres de tems en tems, pour inti- mider tous les Peuples de la terre, et pour les porter infailliblement par là à tous les actes d'Idolâtrie que cha- cun regardoit comme plus propres à expier ses crimes, et à desarmer la colère de Dieu, les Gaulois et les Cartha- 40 ginois par exemple, à sacrifier des hommes en quantité: abomination exécrable que Dieu déteste si fort par la bouche de ses Prophètes dans le Peuple Juif, qui à l'imi- tation de plusieurs autres, faisoit brûler des enfans à la gloire des Idoles, et pour laquelle il chastia si exemplaire- 45 ment les Roys Achas et Manassé.
^4. C. ait mis néanmoins de nouveaux astres de temps en temps dans le ciel.
l86 PENSÉES SUR LA COMÈTE LXXII Que la raison pourquoy les Comètes ne pouvoient pas être des présages, avant la venue de Jésus Christ, subsiste encore.
Si cette raison prouve que les Comètes qui ont paru avant la publication de l'Evangile, n'ont pas été formées extraordinairement, pour avertir les hommes de la part de Dieu des malheurs qu'il leur preparoit en sa colère; 5 il est évident que celles qui ont paru depuis ce tems là, n'ont pas été non plus des productions miraculeuses des- tinées à présager les maux à venir.
Premièrement, parce que si les Comètes, avant la voca- tion des Gentils, n'ont pas été des signes envoyez de 10 Dieu, elles ont été des effects de la Nature tout purs, aussi bien que les éclipses et les tremblemens de terre. Et si cela est, il seroit très ridicule de dire, que depuis la conversion des Payens les Comètes ont changé d'espèce, et ne sont plus des ouvrages de la Nature, mais des signes 15 miraculeux; comme il seroit très ridicule de prétendre que depuis ce tems là les éclipses sont devenues des effets surnaturels. Or si les Comètes sont de purs ouvrages de la Nature, il est évident qu'elles ne sont point un signe des maux à venir, tant parce qu'elles n'ont aucune liaison 20 naturelle avec les maux à venir, comme je l'ay déjà fait voir, et comme je le montrerai plus à fond dans la suite, que parce qu'il n'y a aucune révélation qui nous apprenne que Dieu les ait établies pour signes des maux à venir, à PENSÉES SUR LA COMÈTE 187 peu prés comme il a établi l'Arc-en-ciel pour nous être 25 un avertissement qu'il n'y aura plus de Déluge (i).
Secondement, parce que la raison qui prouve pour le tems qui a précédé la Religion Chrétienne, prouve aussi pour les siècles du Christianisme, à cause que malgré tous les admirables progrès de la Croix du Fils de Dieu, 30 la pluspart des hommes sont demeurez Idolâtres, ou se sont faits Mahometans. A présent même que le Christia- nisme est si répandu, et qu'il s'est fait jour dans le nou- veau monde, il est certain que la pluspart des Peuples de la terre sont encore plongez dans les affreuses ténèbres 35 de l'infidélité. De sorte que si Dieu se proposoit d'an- noncer les fléaux de sa colère par des Comètes, il seroit vrai de dire qu'il auroit pour but de ranimer presque par tout le monde la fausse et la sacrilège dévotion; d'aug- menter le nombre des Pèlerins de la Meque, et des 40 offrandes que l'on y consacre incessamment au plus infâme Imposteur qui fut jamais; de faire bâtir de nouvelles Mosquées; de faire inventer de nouvelles superstitions aux Torlaquis et aux Dervisches; en un mot de faire commettre un plus grand nombre de 45 choses abominables qu'on n'en commettroit. Car quoi qu'on ne connoisse plus ni Jupiter, ni Saturne, on ne laisse pas d'être aussi prostitué qu'anciennement dans les plus extravagantes et les plus criminelles Idolâtries.
(1) Fromondus (Meteor., 1. I, c. 3) soutient que « les Comètes sont des signes célestes dont Dieu se sert pour effrayer les hommes et en les effrayant les obliger à résipiscence; de même qu'il employé l'Arc- en-Ciel pour nous délivrer de la crainte d'un second Déluge. • (Froidmont Libert, né à Haccour, bourg entre Liège et Maestricht, en 1587, Professeur de philosophie à Louvain, mort en 1653. Auteur d'une Dissertatio de Cometa anni 1618, de Meteorologicorum libri Y. Descartes l'estimait.)
l88 PENSÉES SUR LA COMÈTE LXXIII De l'abominable Idolâtrie des Payens d'aujourd'hui.
Sans parler de toutes les abominations qui se commet- toient dans le Pérou et dans le Mexico il n'y a pas bien long tems, et de ces sacrifices d'hommes que l'on mar- tyrisoit pour honorer les Idoles (a), et que les Espagnols 5 ont fait cesser dans les lieux où ils se sont établis; qui ne sait que les Indiens, les Chinois, et les Japonnois, sont dans les plus effroyables egaremens qui se puissent dire sur le chapitre de la Religion; qu'ils adorent des singes et des vaches; qu'ils consultent le Démon dans des mon- 10 tagnes brûlantes (b); qu'ils honorent leurs faux Dieux jusqu'à s'enterrer tout vivans, ou à se noyer, par la dévo- tion qu'ils leur portent, ce qui est un degré pour monter à la Canonisation; qu'ils bâtissent des Temples au Diable, et au Prince des Diables nommément et directe- 1 5 ment (ce que les anciens Payens ne faisoient pas); qu'ils se portent enfin à tous les excez qu'une aveugle et furieuse superstition peut inspirer? Or comme vous savez, Mr. il y a une si grande liaison entre croire que le Dieu qu'on adore est irrité, et lui rendre avec plus d'atta- (a) Voy. Vigenere, annotât, sur César, pag. 317. Essays de Montag., (b) Voy. la Relat. du Japon par la Compag. Hollandoise.
15. A. et cela sans avoir le prétexte dont se servent les Jepides, (Etat présent de la Turquie imprimé chez Couterot, 167s) Peuple de Tur- quie, pour se défendre de maudire le Diable, quand même on les ecorche tout-vifs sur leur refus; qui est que peut être le Diable faira sa paix un jour avec Dieu, et se vangera de toutes les injures qu'on aura vomies contre lui.
PENSÉES SUR LA. COMÈTE 189 20 chement le culte établi par la coutume, qu'il est impos- sible de vouloir qu'une Nation Idolâtre connoisse que le Ciel est en colère, sans vouloir qu'elle exerce avec un zèle redoublé les exercices de sa Religion. Et par consé- quent si Dieu formoit les Comètes, afin d'apprendre aux 25 hommes qu'il est irrité contre eux, et que s'ils n'appaisent sa juste indignation, il les châtiera sévèrement, il voudrait que tous les Peuples infidelles recourussent avec une nouvelle ardeur, chacun à ses cultes et à ses cérémonies abominables: ce qui étant faux et impie, nous sommes 30 obligez par des principes de Religion à dire, que dans l'intention de Dieu les Comètes ne peuvent présager aucun mal. Bien entendu, que s'il y a quelque part des feux extraordinaires, visibles seulement ou à quelque ville, on à quelque Pays qui connoisse le vrai Dieu, 35 comm; il en parût autrefois sur la ville de Jérusalem, on peut les prendre pour des signes envoyez par une provi- dence toute particulière.
LXXIV Que les Comètes ont des Caractères particuliers, qui montrent qu'elles ne sont point des signes.
Mais de s'imaginer qu'un Astre qui fait le tour du monde chaque jour, et qui ne parait pas en vouloir plutôt aux Chrétiens qu'aux Infidèles, aux François qu'aux Espagnols, soit un prodige, que chaque Nation 35. C. comme il parut.
Î90 PENSÉES SUR LA COMÈTE 5 soit obligée de croire que Dieu a fait tout exprés, pour lui annoncer son mal à venir, c'est ce qui ne se peut pas: parce qu'outre mes autres raisons, il est impossible que chaque Nation soit obligée de craindre des adversitez à la veùe des Comètes. Car il paroitpar l'Histoire, et même io par la considération de ce qui arrive dans le monde pen- dant qu'on y est, que Dieu ne châtie pas tous les hommes en même teins. Les afflictions les plus générales épar- gnent des Nations toutes entières. La Providence Divine dispense ses biens et ses maux de telle sorte, que chacun 1 5 y a part à son tour. Mais on n'a jamais veu depuis le Déluge, un châtiment gênerai tout à la fois; on n'a jamais veu une profusion de bonne fortune générale en même tems par toute la terre. Il faudrait que Dieu boule- versast tout le train de sa Providence pour agir autrement.
20 Or comme l'expérience d'un très grand nombre de Co- mètes qui ont paru ne nous aprend pas que Dieu ait jamais usé d'une conduite si extraordinaire, il n'y a point lieu de s'imaginer, quand on voit de ces nouveaux Astres, que Dieu veut faire plus qu'il n'a jamais fait en pareilles occa- 25 sions. Nous savons par les evenemens qui ont suivi les Comètes, que quand il en a paru le dessein de la Provi- dence n'a pas été de plonger toutes les Nations du monde dans un abyme de maux. Bien loin de là, nous savons qu'elle a eu dessein de combler de prosperitez 30 plusieurs Peuples de la terre. Par conséquent tous les Peuples de la terre n'ont pas été obligez de juger en voyant les Comètes qu'ils alloient être accablez de maux; et il n'est pas même possible, veu le train de la Provi- dence, qu'ils soient tous obligez à croire cela, car la 35 pluspart du tems Dieu se sert d'une Nation pour châtier l'autre, donnant à celle-cy les biens qu'il ote à celle-là. Si dans le tems que les Perses dévoient craindre la des- PENSÉES SUR LA COMÈTE 191 truction de leur Empire, les Macédoniens eussent craint le renversement de leur Royame, n'est-il pas vrai qu'ils 40 eussent été dans l'erreur? J'infère de là, que si c'étoit l'intention de Dieu que tous les Peuples qui vovent des Comètes crussent leur ruine prochaine, l'intention de Dieu seroit que plusieurs Peuples se trompassent; ceux, par exemple, qu'il destine à conquérir les Royaumes que 45 sa sagesse trouve à propos de renverser. Or comme ce seroit une impiété de croire que Dieu a de telles inten- tions, il est impossible que les Macédoniens, par exemple, ayent été obligez sous peine de péché mortel, à croire que la Comète qui parut au commencement du Règne 50 d'Alexandre, les menaçoit d'une ruine épouvantable. Ainsi Dieu n'étant pas capable d'obliger les hommes à juger faussement des choses, il est impossible qu'il pré- tende engager tous les hommes du monde à juger qu'une Comète est un signe de leur malheur. Ce seroit nean- 5 s moins son intention, si l'opinion commune estoit véritable. Donc c'est une opinion fausse et qu'on ne peut excuser d'impiété, que sous le bénéfice du peu de reflexion que font les hommes sur les circonstances des Comètes, lors qu'ils les prennent pour un signe de malédiction. 60 II y a beaucoup d'apparence qu'on ne les prendrait pas pour des prodiges envoyez de Dieu, si on consideroit avec un esprit solide I. Qu'elles n'ont rien de particulier, qui fasse connoitre aux Peuples, que c'est à eux nommément que l'on s'adresse. II. Que si elles ont quelque charge de 65 dénoncer la colère de Dieu, elles la dénoncent générale- ment à tous les Peuples de la Terre, aussi bien à ceux que Dieu veut bénir, qu'à ceux qu'il veut châtier. III. Que ce sont des signes fort équivoques (i), qui ne peuvent, par (1) « J'adjouste qu'on peut les appeller aussi bien bonnes que mau- vaises, puis qu'ordinairement le malheur des uns est le bonheur des I92 PENSÉES SUR LA COMÈTE exemple, avoir présagé la ruine de l'Empire Grec, sans présager la prospérité des Ottomans: la mort d'un Pape, 70 sans présager l'élévation de son Successeur: la mort d'un Conquérant, sans présager les feux de joye qui s'allument dans tous les Pays qui craignoient de tomber sous le pesant joug de sa puissance. IV. Que ce sont des signes si généraux et si obscurs, qu'on n'y voit aucune marque 75 de ce qui doit effectivement arriver, plutôt que de ce qui n'arrivera jamais. V. Enfin que ce sont des signes accompa- gnez de plusieurs circonstances indignes de la sagesse et de lasaincteté de Dieu. J'en ay touché quelques-unes en par- lant des éclipses, et mon argument Theologique ne porte 80 que sur cela.
Vous en penserez ce que vous voudrez, Mr. mais pour moi je ne sçaurois me mettre dans l'esprit, que Dieu se propose autre chose dans la formation des Comètes par raport à nous, que ce qu'il se propose dans tous les effects 85 de la Nature. Tous ceux qui s'elevent à Dieu par la con- noissance des choses naturelles, entrent assurément dans les veùes que Dieu s'est proposées en faisant les Créa- tures. Mais je ne sçaurois comprendre, qu'un homme qui prend pour un miracle ce qui ne l'est point, donne dans 90 la fin que Dieu s'est proposée, parce qu'il ne me semble pas que Dieu puisse jamais avoir pour but de nous faire autres. Elles ne sauraient signifier la perte d'une bataille sans signifier aussi la victoire: si elles sont fatales à un party elles sont favorables à l'autre...et si elles sont des foudres menaçeans pour les uns, ce sont des feux de joie allumez dans le Ciel pour les autres: on peut donc aussi bien les appeller heureuses comme malheureuses et les désirer autant qu'on les craint. » (Petit, Diss. sur les Coin., p. 143).
Cabeus (Lib. I, Met., text. 37, q. 9) dit aussi « qu'il n'arrive rien de si funeste à une personne qui ne soit bon-heur à une autre, que si l'un tombe sa couronne, un autre la relevé; si l'un perd, l'autre acquiert et que dans les combats les cyprès des uns sont les lauriers des autres. » (Cité par Comiers, p. 398).'
PENSÉES SUR LA COMETE I93 faire de faux jugemens. Et sur ce pied-là je crois que si Dieu vouloit avertir les hommes des malheurs qui les menacent, il le feroit par des moyens, qui non seulement 95 seroient tres-intelligibles à ceux qu'il voudroit menacer, mais aussi qui ne menaçeroient pas ceux qu'il auroit dessein de favoriser de ses grâces. Cela suffit pour dé- grader les Comètes du rang qu'on leur donne parmi les prodiges dénonciateurs de la colère de Dieu, car il n'ap- 100 partient qu'à la fabuleuse Divinité de Pan et d'Apollon, de jetter des fausses allarmes dans les esprits, et de ne s'expliquer que par des énigmes.
LXXV En quel sens on peut dire que Dieu menace ceux qu'il ne veut pas fraper.
I. Je sçai bien ce qu'on a dit de la foudre (a), qu'elle frappe peu de gens, quoi qu'elle en épouvante plusieurs. Je sçai aussi que cela se pratique fort sagement dans le supplice d'une troupe de séditieux (b). Mais cela ne 5 prouve autre chose, sinon que les fléaux que Dieu envoyé sur un Peuple, doivent faire craindre sa justice à tous les peuples voisins, et les induire à mériter par leurs bonnes œuvres la continuation de la prospérité dont ils jouissent: ce qui est bien éloigné de l'erreur où se portent ceux qui (a) Cum feriant unum, non unum fulmina terrent. {Ovide, 3 de Pont, (b) Statuerunt ita majora nostri, ut si à multis esset flagitium rei mili- taris admissum, sortitione in quosdam animadverteretur, ut met us videlicet ad omîtes, pœna ad paucos perveniret. (Cicer., pro Cluent.)
Pensées sur la Comète. 13 194 PENSEES SUR LA COMETE io affirment qu'un certain effet de la Nature est un miracle fait exprés, pour prédire de la part de Dieu à tous les Peuples de la terre leur prochaine destruction; à quoi néanmoins, Dieu ne pense pas: car quelquefois c'est alors qu'il prépare à plusieurs Nations des joyes et des triomphes.
15 Joignez à cela, que la foudre est si à portée de nous faire du mal, et qu'elle en fait si souvent de terribles auprès de nous, qu'il n'y a point d'erreur à croire qu'il nous en peut arriver du préjudice; au lieu que nous n'avons aucune raison de penser qu'une Comète ait jamais fait, ou 20 ait jamais peu faire le moindre mal. Outre que ce seroit un jugement faux et tres-incapable de passer pour une œuvre méritoire, que de dire que la foudre a été formée nommément et expressément pour châtier les pécheurs.
LXXVI Qu'il est faux que les Peuples qui sont heureux après V appa- rition des Comètes ayent mérité cette distinction par leur pénitence.
II. Quant à ceux qui pourraient dire, que les Comètes menacent tous les Peuples du monde, parce qu'en effet Dieu a dessein de les punir tous; mais qu'il y en a quelques-uns dont la repentance desarme sa colère: je ne 5 leur répons autre chose, sinon qu'ils se trompent manifes- tement. Ils m'obligeroient fort de me montrer par quelle mortification les Macédoniens ont appaisé la Justice Divine, et mérité les richesses et les couronnes de Darius, 14. C. des joies et des triomphes à plusieurs nations.
PENSÉES SUR LA COMÈTE 195 au lieu des châtimens qui leur étoient destinez par la 10 Comète dont j'ay déjà fait mention (a).
Je serois bien aise aussi qu'ils m'apprissent les actes de dévotion et de pénitence, qui sauvèrent Mahomet II des infortunes, dont il devoit avoir sa part en vertu des Comètes qui parurent sous son Règne. C'étoit le plus grand 1 5 Athée qui fût sous le Ciel: ses Troupes commettoient les crimes les plus énormes qui se puissent commettre, et cependant elles ne cessoient de subjuguer des Royaumes et des Empires dans la Chrétienté.
Avouons donc que ce n'est pas le dessein de Dieu, 20 quand il fait paroitre des Comètes, de châtier tous les Peuples du monde. Sa Providence trouve plus à propos de les punir successivement les uns par les autres. Les Macédoniens n'étoient pas plus gens de bien que les Perses; cependant parce que le tems étoit venu où Dieu 25 vouloit ruiner la Monarchie des Perses, il les soumit aux Macédoniens. Ceux-cy ayant fait leur tems, succombèrent à leur tour à l'épée victorieuse des Romains, qui entassant victoire sur victoire, et subjuguant au long et au large Royaumes et Républiques, sans être plus gens de bien 30 que ceux que Dieu leur assujettissoit, filoient leur corde, pour ainsi dire, et accumuloient les Jugemens de Dieu sur leur tète, comme le remarque St. Augustin (b), en faisant voir aux Idolâtres, qui accusoient les Chrétiens d'être la cause des calamitez publiques, que tous les 35 malheurs de la Republique Romaine étoient des suites de leurs vices et de leurs dereiglemens. Quoi qu'il en soit, l'Empire Romain qui s'étoit formé par des usurpations violentes, a été démembré par une semblable voye; la (b) Lk Civitate Dei.
15)6 PENSÉES SUR LA COMÈTE Providence Divine faisant voir de tems en tems parmi 40 les hommes ce qui se fait tous les jours parmi les causes nécessaires, dont les unes ramassent en un corps, qui nous cache tout le ciel, plusieurs nuages séparez, et les autres divisent cette grande nuë en une infinité de petits nuages.
45 Ce que j'ay dit, que les Peuples sont punis chacun à son tour, sans que ceux qui sont les premiers châtiez soient les plus coupables, n'est pas une simple conjec- ture: c'est Dieu lui-même qui nous l'apprend par la bouche de Jeremie. C'est moi, (dit-il), qui ay fait la terre, 50 et qui l'ay donnée à qui bon m'a semblé; c'est moi qui ay livré tous ces Pays-cy à Nabucbodouosor Roy de Babylone mon serviteur, et toutes les Nations lui seront sujettes, à lui, et à sou Fils, et au Fils de son Fils, jusques a ce que le temps aussi de son Pays vienne (a). Il seroit absurde de s'ima- 5 5 giner, que le Roy de Babylone étoit plus sainct et plus dévot que celui des Juifs, et que c'est à cause de sa pieté qu'il conquit un puissant Empire. Il étoit peut-être plus méchant que les Rois que Dieu lui assujettit: mais parce le tour des Caldéens n'était pas encore venu, son ambition 60 fut un crime heureux, dont Dieu se servit pour châtier les Peuples dont il ne vouloit plus différer le châtiment. Le tour des Caldéens vint aussi quelque tems après. Les Medes et les Perses aussi mechans qu'eux, mais poste- rieurs en date dans le livre de la Providence, les désolèrent 65 et les subjuguèrent, pour être désolez et subjuguez à leur tour. Souvenons-nous de la déclaration expresse du Fils de Dieu (b) sur ceux qui se trouvèrent accablez sous les (b) Evangile de St. Luc, cb. 13.
45. Les dernières pages de cette section depuis: Ce que j'ay dit jusqu'à la fin sont une addition de B.
PENSÉES SUR LA COMÈTE 197 ruines d'une tour, ou égorgez en sacrifiant, et nous n'en- treprendrons pas de dire, que ceux qui châtient les autres, 70 sont plus gens de bien que ceux qui sont châtiez. J'avoue que la patience de Dieu laisse souvent combler la mesure aux pécheurs, avant que de leur faire sentir les rigueurs de sa justice: d'où il semble que l'on pourroit inférer, que les Nations épargnées n'ont pas encore comblé la 75 mesure, comme celles qui sont punies; mais il ne faut pas juger par le comble de cette mesure, qu'une Nation est plus ou moins criminelle qu'une autre. Etre arrivé à ce comble signifie seulement que l'on est arrivé à l'heure fatale où Dieu veut punir. Or qui doute que cette 80 heure fatale ne soit attachée tantôt à une plus petite mesure de péchez, tantôt à une plus grande, selon que Dieu trouve à propos de diversifier les evenemens, et de faire paroître sa souveraine liberté? Il y a des gens qui croyent avoir remarqué dans l'Histoire, que le change- 85 ment des Etats se fait régulièrement après un certain nombre d'années, et ils nous citent (a) je ne sai combien de révolutions arrivées cinq cens ans les unes après les autres. Je ne m'amuse pas à réfuter toutes ces puerilitez; et peut s'en faut que je ne me repente de les avoir déjà 90 refutéees en passant (b). Mais je souhaitte bien que l'on sache, que je défie tous les hommes du monde de me faire voir dans l'Histoire, qu'après une certaine mesure déterminée de tolérance, Dieu n'a pas manqué de faire éclater les effects de sa justice. Rien n'est plus infini que 95 la diversité qui se rencontre dans les manières de Dieu.
(a) Peucer, de prxc. Divinat. generïbus, p. 30.
I98 PENSÉES SUR LA COMÈTE LXXVII III. Dira-t-on qu'à tout le moins il y a eu quelques bonnes âmes, qui par leurs prières et par leurs bonnes oeuvres, ont délivré leur Nation de la part qu'elle devoit 5 avoir aux châtimens présagez par les Comètes? Je consens qu'on le dise, et qu'on le croye à l'égard des Peuples qui sont dans la vraye Religion. Car quoi qu'il semble, que si Dieu se laisse fléchir en faveur de tout un Peuple, aux prières d'un petit nombre de gens, qui passent toute leur 10 vie dans les exercices de la pieté, il ne forme pas aussi le dessein d'exterminer ce Peuple, pendant que ce petit nombre de gens le soutiennent: quoi qu'il semble que si l'effet des Comètes peut être détourné par la pénitence des hommes, ce n'est que par la pénitence des 15 médians qui ont irrité la colère du Ciel, et non pas par les macérations des bonnes âmes toujours agréables à Dieu, et qui n'attendent pas à le servir dévotement, qu'il paroisse des prodiges: quoi qu'il semble que si un petit nombre de Dévots, est capable de desarmer le bras de 20 Dieu en faveur de toute la Nation, jamais les Peuples qui sont dans la véritable Eglise ne sentiroient les pésans coups de la vengeance céleste, ni ne se ruïneroient jamais les uns les autres, comme ils font, parce qu'il y a tou- jours parmi ces Peuples un résidu de bonnes et de sainctes 1. En titre, dans C: Que l'efficace des prières d'un petit nombre de tonnes aines dans la vraye Religion, n'a point de lieu dans Us fausses Reli- gions.
18. A. lies prodiges dans le Ciel.
PENSÉES SUR LA COMÈTE 199 ces raisons, je veux bien pourtant convenir que les bonnes œuvres de ce petit nombre de Chrétiens qui se consacrent entièrement à Dieu, peuvent attirer les grâces du Ciel sur toute la Nation. Je sai que la victoire passoit du côté de 3° Josué, ou du côté des ennemis, à mesure que Moyse elevoit ses mains vers le Ciel, ou qu'il ne les elevoit pas (a). Je sai qu'on a dit que du fond des grottes et des solitudes, où les Saints faisoient leur retraite, ils elevoient jusques au Ciel par leurs jûnes et leurs oraisons, la ma- 35 tiere des foudres qui accabloient les ennemis de la Chré- tienté: et je ne doute point qu'on ne puisse dire, que les bonnes âmes en se consacrant à Dieu se dévouent pour la patrie, et qu'elles lui procurent les mêmes avantages que la superstition Payenne s'imaginoit faussement devoir au 40 sacrifice d'un Codrus ou d'un Decius. Mais ce seroit une impieté que d'attribuer la même vertu aux prières des Vestales, et aux macérations des Infidèles. Tant s'en faut que cela puisse expier les péchez des autres hommes, qu'il est seur que les sacrifices des Payens, et les autres actes 45 de leur Idolâtrie, doivent être mis en tête de tous les crimes qui leur ont attiré la malédiction de Dieu. La pensée de Caton, qui disoit de la mère d'un fort mal- honnête homme, que quand elle prioit les Dieux pour la vie de son fils, ce n'êtoit pas tant des prières qu'elle faisoit, que des 5° imprécations contre Rome, se peut étendre généralement sur toutes les prières adressées aux Idoles; quoi qu'en ait (a) Exod., cap. 4J.
32. A. Je sai qu'on a dit que les prières des Saints elevoient du fond des grottes et des solitudes ou ils faisoient leur retraitte, jusques au Ciel la matière.
41. A. des Vestales, par exemple.
51. A. quoy que Symmaque ose bien reprocher aux Empereurs Chré- tiens qu'en privant les Vestales et les Prêtres du Paganisme de leurs pensions.
200 PENSÉES SUR LA COMÈTE voulu dire Symmaque (a) dans les reproches qu'il a faits à des Empereurs Chrétiens, qu'en privant de leurs pen- sions les Vestales et les Prêtres du Paganisme, ils s'en 55 étoient pris à des personnes qui soûtenoient l'éternité de l'Empire par l'assistance et par la protection du Ciel, dont ils attiroient la bénédiction sur les armées Romaines.
LXXVIII Il reste quelques autres difficultez à eclaircir qui pour- raient diminuer la force de ma septième Raison, si je n'en donnois pas un éclaircissement bien solide. Aussi pre- tends-je le donner dans une juste étendue. Mais auparavant 5 je prendrai la liberté de faire une digression, quand vous devriez renouveller le reproche que vous m'avez fait assez souvent, d'être le plus grand Coureur de Lieux communs qui soit au monde.
(a) Quid juvat saluti publiez castum corpus dicare, et imperii zternita- tem cxlestibus fulcire przsidiis,armis vestris, aquilis vestris arnicas applicare virtutes, pro omnibus efficacia vota susciperc, et jus cmn omnibus non habere? (Symmach, Ibidï) 57. A. sur les Aigles Romaines.
8. A. et de marcher sur les traces de celui que M. de Furetiere en a nommé le Protecteur {dans sa nouvelle Allégorique), quoyque je n'aye ni beaucoup d'esprit, ni beauconp de literature, comme il en avoit.
PENSEES SUR LA COMETE 201 LXXIX VIII. Raison: Que f opinion qui fait prendre les Comètes pour des présages des calamité^ publiques, est une vieille superstition des Payens, qui s'est introduite et conservée dans le Christianisme par la prévention que l'on a pour l'an- tiquité.
Je destine cette digression à recueillir de tout ce que j'ay remarqué, la véritable cause de la prévention qui règne dans le monde, que les Comètes sont des signes de malheur. Je dis donc que ce sentiment est un reste des 5 superstitions Payennes, qui s'est perpétué de père en fils depuis la conversion des Payens, tant parce qu'il avoit jette de profondes racines dans l'ame de tous les hommes, que parce que, généralement parlant, les Chrétiens sont aussi frappez que les autres hommes, de la maladie de se 10 faire des présages de tout.
LXXX De la grande passion qu'ont les hommes de savoir l'avenir, et des effects qu'elle a produits.
Il est facile de comprendre que les Payens croioient fortement que les Comètes, les éclipses, etc., presageoient de grands malheurs, si on considère le penchant naturel 202, PEKSEES SUR LA COMETE de l'homme à se tourmenter pour l'avenir, et la coutume 5 qu'il a de trouver du mystère et du merveilleux dans tout ce qui n'arrive pas souvent. Cette insatiable curiosité de l'avenir a fait naitre je ne sai combien de manières de Divination toutes chymeriques et ridicules, dont néan- moins les hommes n'ont pas laissé de se payer (i). Quand ïo quelqu'un a été assez malicieux pour vouloir profiter de la foiblesse de l'homme, et qu'il a eu assez d'esprit pour inventer quelque chose qui pust servir à ce dessein, il n'a pas manqué de donner là dedans, c'est à dire de se vanter de la connoissance des choses futures. C'est de là qu'est 15 venue l'Astrologie Judiciaire. Ceux qui commencèrent à étudier les mouvemens des Cieux, n'avoient autre chose en veùe que de s'instruire d'un effet aussi admirable: et comme c'étoient apparemment des esprits plus touchez de l'amour des sciences, que de celui des biens du monde,