SigPhi · Pierre Bayle

Pensées diverses sur la comète

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ï6o les fondemens de nôtre foi, qui ne subsistent que dans la supposition de l'infaillibilité, et par conséquent de l'immutabilité de l'Eglise? Ne me dites pas, que quand même les nouveaux Catholiques nous ameineroient peu à peu l'abolition de certains cultes, les Décisions des Con- 165 ciles demeureroient hors de toute atteinte. Car quoi qu'en dise Mr. de Condom, on ne peut guère sauver l'infailli- bilité de l'Eglise, si on abandonne aux Protestans les Dévo- tions qui les choquent (1). Je trouverai peut-être l'occa- sion de vous parler plus amplement de cela avant que de 170 finir. Je ne la chercherai point: mais si elle se présente, je vous promets de ne la point laisser échaper.

Quand je songe (a) à la remarque que font les Rabins, que les Idolâtres qui suivirent en très grand nombre, et en qualité de Prosélytes, le Peuple de Dieu sortant du 175 Pays d'Egypte, furent les premiers Auteurs de la fonte du Veau d'or, et de tous les murmures de ce Peuple dans le désert, je tremble pour l'Eglise Catholique; m'imagi- nant que tous ces nouveaux Convertis exciteront cent murmures dans l'occasion contre plusieurs choses, qui 180 leur paraîtront d'autant plus choquantes, qu'ils les regar- deront de prés: Dieu sur tout. Il y a des gens fort sen- sez (b), qui croient que le nombre prodigieux de Sectes qui se voient parmi les Turcs, vient de ce qu'il y a eu (a) Voi. Ja. Windet de viià functorum statu, p. 2f6.

(b) Ricaui, Etat de l'Emp. Ottom., liv. 2, ch. 12.

(i)Bossuet, Exposition de la doctrine catholique sur les matières de con- troverse.

PEXSÉES SUR LA COMÈTE 235 plusieurs personnes de différente Religion, qui ont 185 embrassé le Mahometisme ou par intérest, ou par force. Les Grecs qui l'ont fait, étant d'un Pays qui a été l'Ecole des arts et des sciences, ont mêlé les anciennes opinions des Philosophes avec les rêveries de l'Alcoran, dont ils n'étoient pas trop contens. Les Russiens, les Moscovites, 190 les Circassiens, et autres Nations semblables, y ont aussi ajouté quelque chose du leur: et c'est ce qui a multiplié les Sectes à l'infini. Ce que je viens de dire après les Rabins est assez conforme à l'Ecriture (a), qui remarque en deux endroits, qu'il y eut une grande multitude de 19S gens qui sortirent d'Egypte avec les enfans d'Israël; et en un autre lieu, que ce furent eux qui commencèrent le murmure. Mais c'est trop m'écarter de mon sujet; reve- nons-y.

LXXXIX Preuves de fait de la transplantation des erreurs du Paganisme dans le Christianisme (i).

Si les remarques que j'ay faites ne suffisent pas pour prouver que les Payens ont conservé diverses erreurs en (1) Ces reproches adressés au Catholicisme sur la persistance des cérémonies et des superstitions Payennes dans son culte étaient, comme l'a justemeut remarqué M. Delvolvé, un lieu commun de la littéra- ture protestante à cette époque. Dans un livre que Bayle admirait <r M. Claude réfuta les Préjugés légitimes par un des plus beaux livres que lui ou aucun autre des ministres ait jamais faits » Claude avait élevé contre le catholicisme les mêmes griefs: « D'ailleurs comme nos Pères voyoient une partie de ces cérémonies prises des Juifs, ils en voyoient aussi un grand nombre d'autres tirées 236 PENSÉES SUR LA COMÈTE 5 entrant dans le Christianisme, lesquelles en suite se sont perpétuées par tradition; je m'en vais aporter une preuve contre laquelle il n'y a pas le mot à dire, puis que c'est une preuve fondée sur des faits incontestables.

Il paroîtpar les Sermons des anciens Pères de l'Eglise, 10 que les Chrétiens de leur tems s'imaginoient, qu'en jettant des cris de toute sa force, on soulageoit la Lune éclipsée, et qu'on la faisoit revenir comme d'un évanouissement, qui lui eust été mortel, si on n'eust bien crié (a). St. Ambroisc, l'Auteur du Sermon 215 de tempore, qui 15 est parmi ceux de St. Augustin; Saint Eloy, Evesque de Noyon, ont parlé fortement contre cet abus; ce qui fait voir qu'il étoit en usage parmi ceux à qui ils parloient. Il (a) Voy. Mr Tbiers, Trait, des supers!., ch. 2]. 13. C. si l'on n'eût bien crié.

ou imitées des Payens, par l'aveu même de ceux qui les autorisoient ou qui les pratiquoient. Car on peut mettre dans ce rang l'usage de l'eau lustrale, ou de l'eau bénite, tant à l'entrée des Eglises que dans les maisons particulières, et aux obsèques des morts, les bénitiers et les aspergés, l'usage de la salive au Baptême des petits enfans, l'invocation des Saints, leur canonisation, leurs patronages, la distribution de leurs charges ou de leurs emplois, les Images ou simulacres, les Agnus Dei, les Festes de la Toussaints, des Morts, de la Saint Jean et quelques autres, l'usage des Processions, celuy des Rogations, celuy de la des- cente des Chasses ou des Reliquaires, celuy des Croix dans les Carre- fours, celuy des Anniversaires pour les morts, celuy de jurer par les Reliques, et je ne say combien d'autres qui évidemment étoient ou des restes ou des imitations de l'Ancien Paganisme. » (La défense \ de la Reformation \ contre \ le livre intitulé | Préjuge^ j légitimes (b) | contre les Calvinistes | se vend à Quevilly \ cbe^ Jean Lucas demeurant à Rouen ru aux Juifs | proche l'hostel de Ville | iôjj. Ch. III, § 2, p. iy.)

Cf. Des Traditions et de la Perfection et suffisance de l'Ecriture sainetc. Avec un Catalogue ou Dénombrement des Traditions Romaines, par Pierre Du Moulin, Ministre de la parole de Dieu en l'Eglise de Sedan et Professeur en Théologie, Sedan, 163 1. Dans l'Exposition de la doctrine catholique sur les matières de controverse (Séb. Mabre-Cramoisy, 1671), Bossuet réfute ces critiques.

b) Les Préjuges légitimes sont l'œuvre de Nicole.

PEXSÉES SUR LA COMÈTE 237 paroît aussi par les Homilies de St. Chrysostome, et par les livres de St. Basile, de St. Augustin, etc. que les Chrê- 20 tiens de leur tems fondoient divers présages sur ce que quelcun eternuoit en certaines circonstances; sur ce qu'on rencontroit en son chemin un chat, ou un chien, une femme de mauvaise vie, une fille, un borgne, ou un boi- teux; qu'on heurtoit contre quelque chose, ou qu'on étoit 25 retenu par le manteau en sortant de son logis; qu'un membre venoit à tressaillir, etc. St. Eloy pour délivrer ses Peuples de semblables superstitions, leur déclare que c'est être Payen en partie, que de prendre garde en sor- tant de chés soy, ou en y entrant, à ce que l'on rencontre, 30 ou aux voix que l'on entend, ou au chant des oiseaux, ou à ce que les autres portent. Il n'y a qu'à lire le Traitté de Mr. Thiers (1) pour être pleinement convaincu par l'auto- rité des Papes, des Conciles Provinciaux, des statuts Synodaux, des Pères, et d'autres graves Auteurs. I. Que 35 les superstitions mentionnées cy-dessus, et plusieurs autres, se trouvent parmi les Chrétiens. II. Que c'est un reste du Paganisme.

Quand nous n'aurions pas l'aveu de tant de grands personnages, il seroit bien facile de prouver, qu'en effet 40 c'est une maladie originairement venue du Paganisme. Car outre que ceux qui ont prêché la Religion de Jésus Christ, n'ont enseigné rien de semblable, il paroît par les monumens de l'Antiquité qui nous restent, que toutes ces superstitions étoient en vogue parmi les Gentils. C'étoit (1) Jean-Baptiste Thiers, théologien, né à Chartres en 1636. Profes- seur au Collège du Plessis, curé de Champrond en Gastine, puis de Vibraye, diocèse du Mans. Mort en 1703. Le plus important de ses très nombreux ouvrages est le Traité des Superstitions selon l'Ecriture suinte. Paris, Ant. Dezollier, 1679. 11 était en relation avec plusieurs savants, entre autres Luc d'Achery, Mabillon, l'abbé de Rancé, le Cardinal Bona, Adrien Valois.

238 PENSÉES SUR LA COMÈTE 45 une opinion fort générale parmi eux, que les éclipses de Lune procedoient de la vertu magique de certaines paroles, par lesquelles on arrachoit la Lune du Ciel, et on l'attiroit vers la terre, pour la contraindre de jetter de l'écume sur les herbes, qui en suite devenoient plus 50 propres aux sortilèges des Enchanteurs (a). Pour délivrer la Lune du tourment qu'elle souffroit, et pour éluder la force du charme, il faloit, disoit-on, empêcher qu'elle n'en oùit les paroles, dequoi on venoit à bout en faisant un bruit horrible. Et voila la cause pour laquelle on s'as- 55 sembloit avec des instrumens d'airain, des trompétes et des clairons, comme à présent pour faire un charivari. Les Perses pratiquent encore cette ridicule cérémonie, au raportde Pietro délia Valle. Elle est aussi en usage dans le Royaume de Tunquin, où l'on s'imagine que la Lune 60 se bat alors contre un dragon (b). Vous ferez réflexion sans doute en lisant cecy, à ce qui est dit dans le livre des Pseaumes, que l'Aspic bouche son oreille, afin de ne pas oûir la voix de l'Enchanteur, et vous m'accorderez, je m'asseure, que les Chrétiens qui pretendoient soulager la 65 Lune par leurs cris, avoient puisé leur erreur dans le Paganisme.

Je ne perdrai point de tems à faire voir, que toutes les autres superstitions censurées par les Pères de l'Eglise, étoient en usage parmi les Payens, parce que c'est une 70 chose trop manifeste. Mais je remarquerai, que c'est d'eux que nous tenons la prétendue vertu brûlante de la Canicule, dont les Poètes nous ont donné à l'envi des descriptions si élaborées; la prétendue signification de (a) Et patitur cantu tantos deprcssa Iabores, Douce suppositas propior despumet in herbas.

(Lucan., lib. 6.)

(b) Voy. les nouv. Relat. de Mr Taverniev.

PEKSÉES SUR LA COMÈTE 239 plusieurs malheurs, que nous attribuons aux éclipses, et 75 toutes les chymeres de l'Astrologie. D'où il s'ensuit, que l'erreur où nous sommes sur les présages des Comètes, vient aussi de la même cause; et par conséquent que c'est une espèce de superstition. Je ferai cette remarque sur la Canicule avec vôtre permission, Mr. c'est que les 80 Romains étoient si persuadez de la malignité de ses influences, que pour l'appaiser (a), ils lui sacrifioient tous les ans des chiens rous assez prés de la Porte Catu- laria, qu'on appelloit ainsi, ou du nom de l'astre auquel se faisoit le sacrifice, ou du nom de la victime qui lui étoit 85 offerte, ou plutôt à cause de l'un et de l'autre: car il n'étoit gueres possible de faire en cela quelque distinc- tion, puis que la raison pourquoy on immoloit un chien preferablement à toute autre espèce de victime, n'étoit que la conformité des noms. Les autres Peuples (a), qui 90 offraient des sacrifices à la Canicule, n'y cherchoient pas tant de finesse. Nous ne lisons pas qu'ils immolassent des chiens, plutôt que toute autre chose; et c'étoit une erreur de moins. Car qu'y a-t-il de plus ridicule, que de s'imagi- ner qu'une étoile fait plus de cas d'une bête que d'une autre?

95 Néanmoins tous ces Peuples étoient et Superstitieux et Idolâtres: et les Chrétiens se sont contentez de rejetter le dernier de ces maux, aussi bien à l'égard des Comètes, qu'à l'égard du reste.

(a) Apollonius, liv. 2. Valerius Flaccus, 1. 1.

81. C. que tous les ans pour l'apaiser, ils lui sacrifioient des chiens roux.

^40 PENSÉES SUR LA COMETE xc Pourquoi les S. Pères n'ont pas condamné ceux qui croi oient les présages des Comètes.

J'avoue que je n'ay point leu, que les Pères ayent blâmé la superstition envers les Comètes, comme ils ont 5 blâmé les autres. Mais cela vient sans doute. I. De ce qu'il n'est pas si facile d'en connoitre la vanité que de connoitre la vanité des autres présages. Car il n'est pas si évident que l'apparition d'une Comète ne présage rien.

II. De ce que les inconveniens de cette superstition ne io sont pas si frequens, que ceux qui naissent des autres.

III. De ce qu'ils ont cru que la terreur des Jugemens de Dieu, excitée dans l'ame des pécheurs à la veûe d'une Comète, pouvoit les faire repentir. IV. De ce qu'ils y ont été trompez tout les premiers; leurs grandes lumières 1 5 s'etendant plutôt du côté des veritez de la Religion, que du côté des veritez naturelles (i). Quoi qu'il en soit, comme 5. Les divisions I, II, III, IV, ne sont pas dans A. 11. A. et enfin de ce qu'ils ont cru. 13. C. et c'est une erreur. 13. A. Outre qu'ils y ont été trompez.

(1) Petit remarquait déjà que « les Pères parlent en Prédicateurs, non en Philosophes ». « Si Saint-Augustin, écrit-il, a ignoré la géogra- phie quand il a nié les Antipodes, Saint Damascene a bien peu ignorer l'Astronomie et la bonne Physique quand il a parlé de la sorte (c'est lui qui a dit que « les Comètes sont formées pour être les Signes de la Mort des Rois ». Liv. 2, Ortodox). Et puis il l'a dit en dévot et par un bon zèle de la gloire de Dieu, pour exciter les Rois à régner avec Pieté et Justice, et tout le monde à faire son devoir, en avertissant un cha- cun de sa Mortalité. » (Petit, Dissert, sur les Comètes, p. 139.)

PENSEES SUR LA COMETE 24 1 il y a assez d'autres motifs d'une certitude indubitable, qui doivent porter les hommes à craindre les jugemens de Dieu, et à s'amender, rien n'empêche que nous n'exami- 20 nions, si la crainte des Comètes est bien fondée, quand même il en devroit arriver que les hommes seroient délivrez d'une terreur chymerique à la vérité, mais pour- tant utile. Autrement il faudrait approuver la conduite de ceux qui font des fraudes pieuses, qui enseignent mille 25 fables, qui supposent des miracles à plaisir, quand ils croyent que cela peut aider à la pieté; ce qui est néan- moins une conduite très éloignée de l'esprit de l'Eglise. N'érigeons point nos fantaisies, dit le grand St. Augustin, en- objets de Religion; car la moindre vérité est meilleure, que 3° tout ce que Von pourvoit inventer à plaisir (a). Il me semble même que ce seroit aller directement contre l'intention du St. Esprit déclarée dans ces paroles de Jeremie (b), à signis cœli nolite metuere, quae tintent Génies, que d'épou- vanter les Peuples par les présages des Comètes (i).

(a) Non sit nobis religio in phantasmatïbus nostris, melius est enim qua- lecunque verum, quam quicquid pro arbitrio tingi potest. (De ver. relig., c SS) 30. A. Il semble.

(1) « Le Prophète Jeremie détruit tout à coup les funestes présages que le Peuple attribue aux Comètes. Il nous affranchit de la peur qui est le seul mal qu'elles soient capables de causer aux. Esprits trop crédules. Ne craigne^ point, dit-il, les Signes du Ciel que les Gentils appréhendent. C'est blasphémer que d'attribuer les guerres à l'apparition des Comètes, puis que l'Ecriture nous apprend que le Cœur du Roy est en la main de Dieu et qu'il l'incline et porte à tout ce qu'il veut. » (Comiers, Discours sui- tes Comètes, Mercure Galant, Janvier i68r, p. 112.)

Pensées sur la Comète. 16 242 PENSÉES SUR LA COMÈTE XCI Qu'on a tort de blâmer ceux qui ne croient pas légèrement, qu'un effet soit miraculeux.

Souffrez que je remarque par occasion l'injustice de ceux qui blâment la Philosophie, en ce qu'elle cherche 5 des causes naturelles, où le Peuple veut à toute force qu'il n'y en ait point. Cela ne peut venir que d'un prin- cipe extrêmement faux, savoir, que tout ce que l'on donne à la Nature est autant de pris sur les droits de Dieu; car en bonne Philosophie la Nature n'est autre chose que Dieu 10 lui-même agissant, ou selon certaines loix qu'il a établies très librement, ou par l'application des Créatures qu'il a faites, et qu'il conserve. De sorte que les ouvrages de la Nature ne sont pas moins l'effet de la puissance de Dieu que les miracles, et supposent une aussi grande puissance 1 5 que les miracles; car il est tout aussi difficile de former un homme par la voye de la génération que de résusciter un mort. Toute la différence qu'il y a entre les miracles, et les ouvrages de la Nature, c'est que les miracles sont plus propres à nous faire connoitre que Dieu est l'Auteur libre 20 de tout ce que font les corps, et à nous desabuser de l'erreur où nous pourrions être là dessus; en suite dequoy l'on juge assez naturellement que ce qui se fait par mi- racle, vient d'une bonté, ou d'une justice particulière. Mais il ne s'ensuit pas pour cela, qu'on doive trouver 2) mauvais que les Philosophes s'en tiennent à la Nature autant qu'ils peuvent. Car comme Plutarque (a) l'a fort (a) In vità Pericl.

PENSÉES SUR LA COMÈTE 243 bien remarqué au sujet de Pericles et d'Anaxagoras, la connaissance de la Nature nous délivre d'une superstition pleine de terreur Panique, pour nous remplir d'une devo- 30 tion véritable, et accompagnée de l'espérance du bien. Si les Payens eux-mêmes (a) ont remarqué, qu'il importe extrêmement sur le chapitre de la Religion, et plus qu'en toute autre chose, de ne se point conduire par le principe d'une aveugle crédulité; mais de se bien asseurer du fait, 35 parce qu'en négligeant une cérémonie bien fondée, on tombe dans l'impiété, et qu'en s'attachant à des cultes indus, on s'engage dans des superstitions puériles: si, dis-je, les Payens eux-mêmes ont peu voir cette vérité, ne devons-nous pas être bien aises que les Philosophes 40 Chrétiens nous délivrent de tous les préjugez, qui seroient capables de souiller la beauté mâle et solide de nôtre dévotion? Dans le fond, il y a tant de péril que les cultes qui s'appuient sur des faussetez, ne s'abâtardissent, qu'on ne doit jamais faire quartier à l'erreur de quelque 45 espèce qu'elle soit. J'avoue qu'il est bien moins scanda- leux de combattre les erreurs, avant qu'une longue pos- session les ait enracinées dans les esprits de tout un Peuple, que lors que leur antiquité semble les avoir con- sacrées. Mais comme il n'y a point de prescription contre 50 la vérité il ne seroit pas juste de la laisser perpétuelle- ment ensevelie dans l'oubli, sous prétexte qu'elle n'auroit jamais été connue. Je conviens aussi qu'il faut se con- (a) Cùm omnibus in relus temeritas in assentiendo, errorque turpis est, tum in eo loco maxime, in quo judicandum est, quantum auspiciis rebusque divinis, religionique tribuamus. Est enim pcriculum, ne aut neglectis iis impià fraude, aut susceptis, anili superstitione obligemur. (Cicero, h 1 de Divinat.~) 45. J'avoue qu'il est bien moins scandaleux...jusqu'à la fin de la section n'est pas dans A.

244 PENSÉES SUR LA COMÈTE duire avec une grande discrétion, et de grands menage- mens, lorsqu'on attaque des vieilles erreurs de Religion r 55 et c'est pour cela que quelqu'un a dit, en parlant des choses de cet ordre là, Ou il y a plusieurs verite\, que non seulement il n est pas nécessaire que le Peuple sache, mais aussi dont il est expédient que le Peuple croie le contraire (a). Il n'y a guère de Politiques, ni de gens d'Eglise qui ne 60 soient dans ce sentiment. Mais je dis néanmoins qu'en gardant toute la circonspection que la prudence Chré- tienne exige de nous, il doit être permis de travailler à l'éclaircissement de la vérité en toutes choses.

XC1I Encore une remarque, Mr. sur ce que j'ay dit que les Chrétiens sont aussi portez que les autres hommes aux superstitions des présages. Cela ne devroit pas être. La 5 connoissance que la foy nous donne de la nature de Dieu, et la solide doctrine de ceux qui nous instruisent des veri- tez Chrétiennes, nous devroient guérir de ce foible-là. Mais helas! l'homme est toujours homme. La Provi- dence Divine n'ayant pas trouvé à propos d'établir sa 10 o-race sur les ruines de nôtre nature, se contente de nous donner une grâce qui soutient nôtre infirmité. Mais comme le fond de nôtre nature, sujette à une infinité (a) Dicit de religionibus loquens, multa esse vera, qux non modo vulgo scire non sit utile, sed etiam, tametsi falsa sint, aliter existimare populum expédiât. {Varro apud D. August. de civit. Dei, 1. 4, cap. JI.)

54. C. de vieilles erreurs.

1. En titre dans C: De quelle manière la grâce guérit la nature.

PENSÉES SUR LA COMÈTE 245 d'illusions, de préjugez, de passions et de vices, sub- siste toujours; il est moralement impossible, que les 15 Chrétiens avec toutes les lumières et toutes les grâces que Dieu répand sur eux, ne tombent dans les mêmes desordres où tombent les autres hommes.

XCIII Combien les Chrétiens sont infatué^ des présages.

C'est une chose pitoiable, que de voir la liste des superstitions que Mr. Thiers a recueillies et qui sub- sistent parmi les Chrétiens, nonobstant les censures, les 5 menaces, et les défenses mille fois réitérées par les Con- ciles et par les Synodes. Non seulement il y a des supers- titions de la dernière bassesse dans ce catalogue là, mais aussi des profanations sacrilèges, (quoi que couvertes d'un voile spécieux) et des pratiques de dévotion abomi- 10 nables. J'ay déjà dit ailleurs à quel point la manie de savoir sa destinée par un Astrologue, a possédé tout l'Occident. On en est revenu enfin; mais la curiosité- est toujours si forte, qu'on recourt à des voyes encore plus criminelles (i). Pour ce qui est des présages qu'on fonde (1) « En 1609 sis cents sorciers furent condamnés, dans le ressort du Parlement de Bordeaux et la plupart brûlés. Nicolas Rémi, dans sa Demonolâtrie, rapporte neuf cents arrêts rendus en 1 5 ans contre des sorciers dans la seule Lorraine. Le fameux curé Louis Sauffridi, brûlé à Aix en 1611, avait avoué qu'il était sorcier et les juges l'avaient cru. C'est une chose honteuse que le Père Lebrun, dans son Traité des pra- tiques superstitieuses, admette encore de vrais sortilèges: il va même jusqu'à dire, p. $24, que le Parlement de Paris reconnaît des sortilèges; il se trompe: le Parlement reconnaît des profanations, des maléfices, mais non des effets surnaturels opérés par le diable. Le livre de Dom 246 PENSÉES SUR LA COMÈTE 15 sur mille cas fortuits, on peut dire que le Peuple Chrétien en est infatué d'une manière incorrigible.

Il n'y a que deux jours, qu'en parcourant l'Histoire Latine de Priolo(i), je remarquai qu'en l'an 1652 on prit pour mauvais augure de voir que pendant que Mr. le 20 Prince consideroit le champ de bataille, où l'un de ses Ancêtres finit ses jours auprès de Jarnac, son epée lui tomba du baudrier (a). Il n'y avoit rien là qui ne fût purement casuel; et je suis seur que ce grand Prince, qui a l'esprit aussi héroïque que le courage, en cela plus 25 Héros qu'Alexandre qui étoit superstitieux, ne fit aucun cas de ce prétendu présage. Néanmoins cela fut relevé, et se repandit. La cheute d'un tableau, d'une colomne, ou d'une horloge, fait faire cent réflexions à toute une ville. On n'en parle jamais, sans faire des conjectures, qui vont 30 à la ruine de ceux qui avoient fait dresser la colomne, ou qui avoient fait graver leurs armes sur l'horloge. A Rome, (a) Subiit cupido Principcm percurrere Marlium Campum, et sanguine Coudeano tinctam planitiem, quant inequitanti ensis baltheo elapsus cxcidit, omine non fausto, apud vana mirantes.

18. C. Prioleau.

Calmet sur les vampires et les apparitions a passé pour un délire; mais il fait voir combien l'esprit humain est porté à la superstition. » (Siècle de Louis XIV, note de Voltaire, éd. Rébelliau et Marion, Jean Bodin avait publié une Demonomanie en i^o.

Une déclaration du roi de 1675 défendit aux tribunaux d'admettre les simples accusations de sorcellerie.

(1) Priolo ou Prioli, né à Saint-Jean d'Angeli, en 1602, suivit à Leyde les leçons de Heinsius et de Vossius. Vint à Paris poussé par le désir de voir Grotius et suivit à Padoue les leçons de Ceremonius et de Licetas. Il suivit en i6$2 le parti de Condé, refusa d'écouter les pro- messes de Ma-arin et se retira en Flandre. Ses biens furent confisqués et sa famille exilée. Ce fut pour dissiper ses chagrins qu'il écrivit son Histoire: Benjamini Prioli ab excessu Ludavici XIII de rébus gallicis bis- toriarum libri XII. Carolopoli, e tvpis Gcdeonis Ponccleti, Gerenissimi Ducis Mantuae Typcgrapbi, 1665.

PENSÉES SUR LA COMÈTE 247 où l'on est spéculatif sur ces choses-Ki plus que par tout ailleurs, jusques à chercher dans le nom d'un Cardinal, s'il sera élevé au Pontificat, il en coûte infailliblement la 35 vie dans l'esprit du Peuple, au Pape, à quelque Cardinal, à quelque Roy: quelquefois même il n'y va pas de moins que d'un changement de domination.

Nôtre Gazette se chargeoit très volontiers de cette sorte de contes, dans ses commencements. Celle du 23 de 40 janvier 1632 raporte dans l'article de Vienne que la nais- sance d'un monstre composé de deux enfans, la cheute d'une tour que l'Empereur avoit fait bâtir après la défaite du Roy de Bohême à la bataille de Prague, et la mort subite d'un Conseiller d'Etat, faisoient dire bien des choses 45 aux Interprètes des prodiges. Le monstre signifiait quel- que Ligue fort étrange. La cheute de la tour ne pouvoit signifier, quoi que la Gazette n'ait pas crû qu'il s'en falust ouvrir entièrement, que la perte de tous les avantages que la maison d'Autriche avoit remporter par la défaite du Roy 50 de Bohême, en faveur duquel se feroit la Ligue étrange. Il peut y avoir des veûes de Politique dans le débit de ces nouvelles, comme je l'ay remarqué en raportant le carac- tère d'une femme Nouvelliste selon l'idée de Juvenal; et c'a été sans doute la pensée de Mr. Naudé, qui dans le 55 Dialogue de Mascurat, applique à l'Auteur de la Gazette, tout ce que Juvenal a touché dans ce passage. Mais quoy qu'il en soit, on peut voir par là, que le génie des Peuples d'aujourd'huy est tout semblable à celui des Anciens, qui se repaissoient de fables et de vaines conjectures. Je suis 60 bien aise que pour l'amour de la France, que nôtre Gazette abandonne depuis assez long-temps cette espèce 38. A. Nôtre Gazette dans ses commencemens se chargeoit.

39. A. Celle du 23 de Janvier 1632, à l'article de Vienne nous apprend.

248 PEXSËES SUR LA COMÈTE de nouvelles aux Gazetiers des autres Nations, qui nous ont débité cent choses absurdes sur la présente Comète. Je connois bien des gens qui en sont fort aises aussi, et 65 qui aiment mieux apprendre de nôtre Gazetier, tantôt ce que les Jésuites de Londres lui écrivent pour justifier leurs saintes et zélées entreprises dans ce Royaume-là; tantôt les conversions que l'on fait dans le Poictou à la tête de cinq ou six Compagnies de Cavalerie, sous l'au- 70 thorité toute puissante d'un Intendant vigoureux; je connois, dis-je, bien des gens, qui aiment mieux apprendre du Bureau d'adresse, des nouvelles de cette nature, que mille fades relations de prodiges.

Je m'en vais vous dire une chose, qui vous convaincra 75 plus que tout le reste, que l'entêtement des présages s'est enraciné d'une façon étrange dans l'esprit des Peuples Chrétiens. Chacun sait la révolution que les affaires de l'Eglise souffrirent dans le dernier siècle, et la guerre sans miséricorde que les Protestans déclarèrent à tout ce 80 qu'ils appelloient les superstitions de la Papauté. Les Cal- vinistes se signalèrent sur tous les autres dans cette guerre, et ne pardonnèrent à rien qui leur semblait superstitieux. Mais avec tout cela, ils ne touchèrent point à la superstition des présages; ils en sont aussi infatuez que nous, et leurs 85 Autheurs en sont, tout pleins (1). Un Allemand nommé 64. A. J'ayme bien mieux que nôtre Gazetier m'aprenne ce que les R. P. Jésuites de Londres lui écrivent.

68. A. et les Conversions que fait Monseigneur l'Evesque de Poictiers dans son Dioceze à la fête de.

70. A. j'ayme mieux, dis-je, apprendre du Bureau.

74. A. Je m'en vais vous dire..., jusqu'à la fin de la section est une addition de B.

83. C. les Protestans ne touchèrent point.

(1) Jurieu l'accuse ici de tourner « en ridicule nos Historiens Protes- tants, lesquels ont rapporté des présages. » Bayle répond: « Un homme peut être tout à la fois bon Protestant PENSÉES SUR LA COMÈTE 249 Peucer (a), habile homme, gendre de Melanchthon, fort passionné contre l'Eglise Romaine, et Médecin qui plus est, raporte je ne sais combien de prodiges, qu'il prétend avoir signifié plusieurs grands evenemens.Wolfius, Luthérien fort 90 entêté, fait mention presque à chaque page, de quelque vision ou de quelque météore, ou de quelque monstre de mauvais augure; et c'est beaucoup dire, puisqu'il a compilé deux gros volumes in Folio de leçons mémorables. Si vous lisez jamais un livre intitulé, Fatidica sacra, composé par 95 un Hollandois qui s'appelle Neubusius, je ne doute pas que vous ne tombiez d'accord, qu'il est difficile d'aller plus loin en matière de bons et de mauvais augures. Ne nous étonnons plus, si les Chrétiens nouvellement con- vertis du Paganisme, ont conservé un grand nombre de 100 superstitions.

XCIY Combien les Historiens se jettent dans le merveilleux; ceux de Charles V par exemple.

La passion de donner du merveilleux aux evenemens, qui a si fort possédé les Auteurs profanes, possède aussi 5 nos Auteurs chrétiens, et leur fait faire souvent des obser- vations si puériles, que rien plus. Qu'y a-t-il, par exemple, de plus frivole, que la remarque de Sandoùal, qui écrit (a) Voi. son traittè de prxcip. divinat. generibus; et surtout: de teratos- copia.

et mauvais Auteur, et par conséquent un autre homme peut être tout à la fois bon Protestant, et censeur de ce mauvais Ecrivain. » 250 PENSÉES SUR LA COMÈTE dans la vie de l'Empereur Charles V que la Reyne Mar- guerite, femme de Philippe III, naquit le propre jour de 10 Noël entre neuf et dix heures du matin; pendant que la cloche d'une Eglise sonnoit l'élévation du S. Sacrement à la Messe; ce qui, ajoûte-t-il, fut un signe de sa grande dévotion: qu'on vit quelques jours après les funérailles de cet Empereur, un grand oiseau venu du côté de l'Orient 15 sur la Chapelle du Monastère de S. Juste: qu'un Cor- delier de Guatemala aux Indes Occidentales vit l'accusa- tion intentée par les Diables contre le même Empereur, et puis son absolution fondée sur ses bonnes intentions; après quoy Dieu conduisit Charles par la main à la place 20 qui lui étoit destinée dans le Paradis. Qu'il eût été aise de pouvoir dire, qu'une Comète, ou qu'une éclipse avoit annoncé aux hommes la mort de cet Empereur; car s'étant rencontré qu'il y eut de tout cela quelque tems avant la mort de l'Impératrice, il n'a pas manqué de nous