SigPhi · Pierre Bayle

Pensées diverses sur la comète

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INTRODUCTION XXIX tion les principes directeurs de sa pensée. Il affermit ses idées dans la lecture de ce Charron (i), que le P. Mersenne trouvait si dangereux pour la religion (cf. L'impiété des déistes, athées, 1624) et aussi dans les ouvrages libertins de La Mothe le Vayer. La phi- losophie cartésienne exerça sur son esprit une influence profonde en le dirigeant toujours dans les mêmes voies de rationalisme cri- tique. La doctrine de Malebranche acheva de façonner sa pensée.

A cette date de 1683, Bavle représente de façon caractéris- tique le mouvement de pensées si curieux et si actif de cette fin du xvne siècle. C'est le moment où le Cartésianisme enfin triomphant va ramener à lui pour se les approprier toutes les ten- dances d'idées, les plus différentes mêmes, du siècle. La pensée protestante, qui jusqu'alors s'est montrée inflexible et intransi- geante, s'assouplit sous l'effort de la persécution et, avide de tolérance, se rattache à la philosophie libertine du xvie et du xvne siècle. Pour la première fois, l'esprit de la Réforme semble coïncider avec celui de la Renaissance. Le jansénisme qui pen- dant un demi-siècle a entravé les progrès du Cartésianisme semble devenir maintenant son allié pour fonder, avec la liberté de pensée et la tolérance, la Philosophie nouvelle.

Le livre des Comètes est l'œuvre la plus représentative de cette époque de transition où Bossuet voyait « un grand combat se préparer contre l'Eglise sous le nom de la philosophie carté- sienne ». L'esprit de Bayle, tout imbu qu'il soit encore de théologie chrétienne, a déjà des tendances novatrices toutes modernes. Par exemple, il admet sans discussion la théorie chrétienne de la perversité de la nature humaine, mais il laisse entendre que loin d'être incompatible avec l'idée de pro- grès, elle en est au contraire le fondement nécessaire.

Tout en s'astreignant dans ses raisonnements à la logique abstraite du cartésianisme, il commence à discerner les avan- tages et la fécondité de la méthode expérimentale; le scepti- cisme purement négatif et stérile des libertins fait naître chez lui la critique historique et devient le gage de la probité scientifique.

(1) Cf. en particulier Les Trois Vérités contre tous Athées, idolâtres, Juifs, Mahomelans, hérétiques et schismatiques, par Pierre Charron, 1593.

(2) Au fond, ni Bayle ni ses contradicteurs de Hollande ni ses adversaires de Paris n'ont l'esprit laïque. La société où ils se meuvent est imprégnée de théologie. Léon-G. Pelissier, (Qq. lettres de Bayle et de Balu^e. Toulouse, 1891).

XXX INTRODUCTION Bayle n'est pas seulement le précurseur des philosophes du xvme siècle, il est leur ancêtre; mais il conserve un sentiment qui est l'apanage du xvne siècle et que ses descendants ne pos- séderont plus, la modération et le sens de la mesure. Montaigne lui a trop bien appris les insuffisances de la raison humaine pour qu'il proclame sa toute-puissance ou sa souveraineté; il est trop pessimiste et trop peu imaginatif pour s'abandonner à d'illusoires déclamations sur le progrès indéfini ou l'avenir illi- mité de la science. Mais sans s'exagérer sa puissance, il ne croit plus qu'à la raison; il est convaincu de l'existence du progrès, mais limité et relatif; il espère enfin que la science par ses méthodes rationnelles parviendra à dissiper quelques erreurs et à faire peut-être un peu de lumière dans les ténèbres de notre ignorance.

Ce premier ouvrage de Bayle reflète fidèlement tous les aspects de sa pensée; il n'est peut-être pas pour l'histoire des idées en France de livre plus instructif ni plus curieux.

La présente édition reproduit exactement le texte de l'édition de 1683. La Lettre sur les Comètes de 1682 n'était qu'une ébauche; l'édition de 1699 n'introduit dans l'ouvrage que quel- ques corrections presque insignifiantes. L'édition de 1683 est donc la première édition, celle où la pensée de l'auteur a pris sa forme définitive, celle enfin qui a donné matière à toutes les discussions postérieures.

On trouvera en note les variantes des deux autres éditions. Dans ces variantes, la Lettre de 1682 est désignée par A et les éditions de 1683 et de 1699 par B et C.

Dans les notes du Commentaire, l'indication des sources et les rapprochements permettront de replacer dans son milieu l'ouvrage de Bayle. Les ouvrages sur les Comètes en particulier, les présages et les superstitions en général étaient à cette époque très nombreux. Bayle en a profité largement. Quand les auteurs étaient connus ou les ouvrages faciles à trouver, je me suis con- tenté d'indiquer les références. J'ai au contraire donné les cita- tions entières pour les ouvrages qui n'ont pas d'édition moderne. J'en ai fait autant pour les passages extraits des Additions aux Pensées ou à la Continuation des Pensées.

INTRODUCTION' XXXT Je n'ai pas voulu charger cette édition des variantes purement orthographiques qui n'offraient aucun intérêt. Cependant Bayle semble avoir eu le souci, parfois même minutieux de l'ortho- graphe. C'est pourquoi j'ai cru devoir donner ici quelques indi- cations générales (i).

Bavle dit dans la préface de l'édition de 1699: « Je n'ai rien changé, excepté l'orthographe. » Les corrections orthographiques sont en effet nombreuses dans cette 3e édition et ne manquent pas d'intérêt. Elles indiquent un effort réfléchi pour simplifier l'orthographe d'une part et lui donner d'autre part plus d'uniformité. Malgré ces corrections, il subsiste encore un grand désordre et d'inutiles complications, mais pourtant considérable est le progrès depuis 1683.

Voici un tableau d'ensemble de ces corrections qui permettra de bien discerner les intentions qui ont guidé l'auteur: C disparaît dans: effet, saint, nuit, lit; mais il écrit: se pic- quer, se mocquer, se mocquant, etc. C remplace T dans: négocier, négociation.

D tombe dans: ajourne, pié, Piémont.

H est: supprimée dans: auteur, trône, trésor, caractère, Lépante.

I remplace Y dans un grand nombre de mots: Voici, ceci, ici, lui, oui, Druide, asile, tigre, chimérique, favori, hirondelle, hiver, satire, ivrogne, autrui, pluie, abime, Sulli, d'Ailli, Denis, Henri, Tibre, Tibère, Transitante, fat, j'aime, mai, foi, roi, reine, païen; même dans: pais, païsan, Pirénécs. Par contre, l'y est rétabli dans: moyen, voye%, croye%, ennuyerait.

M s'assimile dans: colonne, solennel.

P est supprimé dans: semaine. Conter est distingué de compter.

S est supprimé dans: même.

T remplace D dans: il conclut, il vit, garant.

AS se contracte en â dans: dégât, A la 3 e personne singulier du subjonctif: tombât, présageât, etc.

ES est contracté en c dans: Evêque, Archevêque, Chêne, bête, fête, être, vous êtes.

(1) Les questions de grammaire l'intéressaient. Cf. les lettres à M. Rou des 10, 15 et 24 octobre et 22 décembre 1690 (Mémoires inédits et opuscules de Jean Rou, par Francis Waddington, Paris, 1857, XXXII INTRODUCTION IS devient I dans: dîner et à la 3e personne du subjonctif: rendit.

US est contracté en U dans: la plupart, plutôt, la 3e personne: voulût, fût, eût.

AI devient A dans: gagner, allions.

El devient E dans: Hélène, amené, règle, e'iràie.

EU devient U dans: pu, In, vu, apperçû, sûr, pourvu.

AN et EN sont encore souvent confondus: il corrige dans: indé- pendamment, épouvantable, garant, ranger, encre, s'amender; mais il écrit: avanlure, amendement, garentir. Sergeant devient sergent.

La 3e personne du passé défini des verbes en cer devient ça au lieu de cea: renonça, commença.

Ferait remplace fairoit.

Le redoublement de la consonne est supprimé dans: conclure, exclure, souhaiter, traite, faite, défaite, cabale, exagération, flater, générale, date, adresser, saper, il plaira, défendre, suite, ensuite, réduite, honorer, Espagnole, troupe, souplesse, volerie. Il écrit même: efronterie, couroux, paneau, échaper, suposer, aplication.

Au contraire, il redouble la consonne dans: il fallut, apprendre, suppression, apporter, rapporter, carrosse, battre, abattre, combattre, allarmes, il feuillette, étouffer, accroire. Il écrit aussi: soupper, secrette, secrettement, parroissien.

Enfin il supprime le trait-d'union dans: bienséance, bienaise, entredonner, longtems, malfaire, maltraiter; mais il écrit: mal- mener. Il corrige tout à fait en tout-à-fait.

Quoique plus régulière, l'accentuation reste encore bien insuffisante. Il supprime le circonflexe dans toujours, soutenir, déjà ou déjà; il le remplace par l'accent aigu dans: Chrétien; il le restitue à: paroître, ils ajoutent, il plaît.

L'accent aigu manque encore très souvent: expérience, compé- tence, Athénien, représente, gênerai, élévation, félicité, vérité, indé- pendamment, espérance, etc.

L'accent grave n'est jamais employé pour distinguer l'e ou- vert: désolèrent, célèbre, espèce, caractère, manière, Comète, après, Infidèle. On trouve pourtant: succès et après.

Il est essentiel de remarquer pour toutes ces variantes orthogra- phiques qu'à côté des formes corrigées les anciennes graphies repa- raissent encore très souvent.

Malgré tout, on sent la volonté d'imposer une règle au désordre orthographique.

AVIS AU LECTEURS Il seroit inutile d'exposer comment cette Lettre m'est tombée entre les mains. Je dirai seulement qu'après l'avoir leiie avec beaucoup d'attention, j'ay cru qu'elle n'étoit pas 5 indigne de la curiosité du public, et qu'on y trouver oit, je ne sai quoi de nouveau, qui seroit fort propre à desabuser entière- Les Lettres sur la Comète parurent sans nom d'auteur. Bayle y prenait le style d'un Catholique Romain et, pour mieux dérouter le public, il ajoutait un Avis au Lecteur où l'éditeur déclarait publier une lettre qu'il avait eu la bonne fortune de se procurer. Ce procédé ne doit pas étonner: « De son temps, dit M. Delvolvé, l'anonymat était l'or- dinaire pour toute production exposant à quelque danger son auteur; et pour dérouter le public tous les tours étaient de bonne guerre. » Essai sur Bayle, p. 193. Bayle avoue lui-même ingénuement son goût pour l'anonymat: « Je ne blâme point ceux qui se nomment à la tête de leurs ouvrages, mais j'ai toujours eu une secrète antipathie pour cela. » (Préface du Dict.).

Pour se cacher il imagine toute sorte de subterfuges: quand il publia la Réfutation de l'Histoire du Calvinisme du P. Maimbourg, « il prit, dit Desmaiseaux, toutes les précautions possibles pour se cacher. Dans Y Avertissement, il faisait dire au Libraire que ce recueil de lettres lui étant tombé entre les mains, il avait cru devoir le publier incessam- ment et qu'on l'avait prié de faire savoir au Lecteur que ces Lettres avaient été effectivement écrites à un Gentilhomme de Campagne du Pays du Maine ». La France toute catholique est supposée imprimée à Saint-Omer et dans Y Avertissement, il prétend que le manuscrit a été donné par un missionnaire nouvellement revenu d'Angleterre.

Le Commentaire historique est attribué à Jean Fox de Bruggs. L'ano- nymat de Y Avis aux Réfugiés a été si bien sauvegardé qu'aujourd'hui encore on n'est pas tout à fait sûr que Bayle soit l'auteur de ce pam- phlet. Bientôt, ces artifices prudents de Bayle trouveront en Voltaire un magistral imitateur.

Pensées sur la Comète.

2 PENSEES SUR LA COMETE ment ceux qui persistent à s'imaginer, que les Comètes présa- gent de grands malheurs.

On avoit tant travaillé sur cette matière, et de tant de io biais differens, qu'il ne paroissoit pas possible d'y donner tin nouveau tour. Feu Mr. de Salo remarqua fort bien dans le Journal des scavans du 16 Février i66$. qu'on fairoit tant de Discours sur la Comète qui paroissoit en ce tems là, qu'enfin chacun en trouveroit qui lui seroit propre. On en fit 1 5 pour ceux qui ayment l'Astronomie: on eu fit aussi pour ceux qui ne prennent point la peine d'observer le Ciel, et qui ont pourtant de la curiosité pour les nouveauté^ qui s'y passent. Les Physiciens se mirent de la partie: les Beaux Esprits s'en mêlèrent en faveur des Dames qui leur detnan- 20 doient ce qu'il faloit penser de tout cela. Ravis d'une si belle occasion de faire paroitre, que leur talent ne se bornoit pas à faire des vers, et des billets doux, ils tranchèrent des Philo- sophes, sans oublier pourtant qu'ils avoient à faire au beau sexe, à qui on ne doit rien présenter, qui ne sente son homme l'y du monde. C'est pourquoi ils firent des efforts incroyables, pour égayer la matière, et pour la tourner galamment. Il y en eut qui n'y réussirent pas trop bien; mais ce ne fut pas faute de bonne volonté, ils eurent bonne envie de plaire, et d'instruire en même tems. Le mal est que la Republique des 30 Lettres n'est pas un pays où l'on se contente des bonnes inten- tions. Les Rieurs pour qui toutes choses sont de bonne prise, ne manquèrent pas de plaisanter sur les Comètes, et sur les imaginations bigarres des Philosophes, et sur les terreurs paniques du Peuple; on vit des Dissertations de cet air là. 35 Les Astrologues, de leur côté, ne manquèrent pas de publier des prédictions raisonnèes à leur manière. La Comédie, qui se AVIS AU LECTEUR 3 vante d'être le souverain remède des maladies de l'esprit, s'est enfin mise sur les rangs, et a joué les Comètes avec la même liberté, qu'elle joue les autres choses. Qui croirait après cela 40 qu'on ne se fust pas accommodé à toute sorte de goûts et qu'on ne fust pas entré dans tous les e.xpediens capables de mettre le inonde à la raison sur ce sujet?

Il est pourtant vrai que le plus grand coup restait à faire, et c'est celui que l'Auteur de cette Dissertation a entrepris. Il 45 y a un très grand nombre de bonnes aines à qui les raisonne- mens les plus subtils et les plus solides des Philosophes, sont aussi suspects que les cnjoùemens de la Comédie. Il n'y a rien {disent-elles) qu'on ne puisse tourner en ridicule, et fort souvent la vérité se trouve plus propre à y être tournée 50 que l'erreur. Pourquoi donc croirions nous que tout ce que l'on dit ordinairement, sur les présages des Comètes, sont des imaginations chymeriques, sous prétexte que les Comédiens en ont diverti le monde? Le même Auteur qui plaisante sur nôtre prétendue crédulité, ne fairoit il 55 pas bien, s'il vouloit, une aussi agréable Comédie sur l'incrédulité des esprits forts? Pour ce qui est des Philo- sophes, ne sait on pas qu'ils prennent à tache de réduire tout à la Nature, et qu'ils affectent de se distinguer, par un caractère d'esprit, opposé à celui qui prend volontiers 60 les choses, pour des faveurs particulières de la Providence de Dieu? Laissons les donc pousser tant qu'il leur plaira, des raisonnemens difficiles à comprendre contre les pro- nostics des Comètes, et demeurons à nôtre bien heu- reuse simplicité, qui nous fait avoir des sentimens plus £5 favorables à la bonté et à la miséricorde de Dieu.

Qu'on raisonne de son mieux avec des gens préoccupe^ de PENSEES SUR LA COMETE ces pensées, on n'y gagnera jamais rien. Plus vos raisons de Philosophie seront convaincantes, plus s' imaginer a-t' on que ce sont des subtilite\ inventées à plaisir, pour se jouer de la 70 vérité, et pour embarrasser les bonnes Ames. Non seulement ce sont les pensées d'une infinité de bonnes Ames, mais aussi d'une très grande quantité de gens, qui ne sont ni Dévots, ni entete\ de l'Astrologie: qui rient dans l'occasion, qui se divertissent à voir tourner tout en ridicule sur le Théâtre, 75 mais qui ne croyant pas que pour cela les choses soient ridi- cules en elles-mêmes: qui d'ailleurs se persuadent qu'en se soumettant, en dépit de la Philosophie, à une opinion, qui établit également le soin que Dieu a de châtier les Pécheurs, et celui qu'il a de les appeller à la repentance, ils font une 80 chose qui leur tiendra lieu de vertu.

L'Auteur de cette lettre a sans doute fait réflexion sur cecy plus d'une fois, puis qu'on voit que le fort de ses raisons est destiné à combat re ceux qui prétendent se faire un mérite devant Dieu, de ce qu'ils ne défèrent pas en cecy, aux lumières 85 de la Philosophie. Comme c'est là leur fort, et leur principale ressource, l'Auteur ne pouvait mieux faire que de les en débus- quer: et l'on peut dire qu'il n'y a point de chemin plus droit ni plus seur, pour aller à eux avec avantage, que de leur montrer, comme il a fait, que leur Préjugé choque la Nature 90 de Dieu dans ses plus nobles attributs, f'ay bieu leu de livres: mais je n'avois pas encore veu qu'on se fust avisé d'attaquer les erreurs populaires par cet endroit là, qui est proprement le jugulum causse, et le véritable moyeu d'abréger cette controverse. Car comme il n'y a rien de plus propre à multi- 95 plier les Incidens d'un procei, que de contester sur la vali- dité d'un Acte, c'est avoir beaucoup gagné que de convenir AVIS AU LECTEUR 5 que l'on s en tiendra à ce que portent les termes de l'Acte. Vous voulez qu'on mette la Philosophie à part, et qu'on ne juge des présages des Comètes que sur les idées que la Theo- ioo logie nous donne de la bonté, et de la sagesse de Dieu. Si on vous dispute votre prétention, vous vous batre% toute votre vie sur un Incident, jamais vous n'aurez terminé la question, s'il faut juger du fond de l'affaire par la Philosophie ou par la Théologie. Mais si on vous accorde vôtre prétention, 105 vous voilà en termes d'accommodement, ou du moins voilà un fort long embarras de Préliminaires oté.

Or c'est ce que fait cet Auteur, puis qu'il ne demande point ^ d'autre Juge que la Théologie, et qu'il veut bien se servir contre les présages de la Comète, des mêmes armes de la pieté 110 et de la Religion, desquelles ou s'est servi jusquicy en faveur de ces présages.

je dis la même chose pour l'autre grand retranchement de l'opinion publique, c'est-à-dire l'expérience, dont on se glorifie beaucoup. Faites voir par des exemples, et par des 115 raisons solides, que deux choses peuvent aller ensemble, sans que l'une soit la cause ou le signe de l'autre, à peine vous écouter a-t' on. Si vous pressez, les gens de vous répondre, ils vous diront, qu'il paroit bien que vous avez étudié, et que vous seriez capable avec vos souplesses de Rhétorique, 120 et de Philosophie de prouver que le blanc est noir, mais que pour eux qui ne se piquent pas de tant d'esprit, ils ne vont pas chercher tant de détours, qu'ils s'en tiennent à l'expérience. He bien, leur dit cet Auteur, tenons nous y, ne disputons plus sur l'autorité de l'expérience; 125 voyons seulement si elle fait pour vous, ou contre vous, je pretens qu'elle ne fait point pour vous. C'est ainsi qu'il 6 PENSÉES SUR LA COMETE met ses Adversaires hors des gonds, et c'est ce qu'on appelle, batre les gens jusques sur leur propre fumier.

Ces manières m'ont fait concevoir bonne opinion de 130 l'Auteur, et j'ay cru facilement qu'un homme qui savoit si bien trouver le point de veiie, et le nœud d'une difficulté, méritait bien que l'on publiast son ouvrage. Si j'avois eu l'honneur de le connaître, j'aurais pris la liberté de lui donner quelques avis, avant que de le faire imprimer, fe 135 l'eusse exhorté à retoucher sa Dissertation, à se permettre moins d'écarts, à serrer un peu son s file, et ses pensées, car il reconnoit lui-même qu'il se donne beaucoup de liberté, parce qu'il n'écrit que pour un Ami. Mais ne sachant à qui m adresser, je nay peu l'exhorter à rien. Sur cela j'ay été en 140 balance quelque tems. Enfin je me suis déterminé à publier cette Lettre, après avoir meurement considéré, que toutes les digressions de l'Auteur sont instructives, curieuses, et diver- tissantes; qu'il y en a qui contiennent une morale fort fine, et fort sensée; qu'à la reserve de quelques esprits Géomètres, 145 pour lesquels cet ouvrage n'est point écrit, les Lecteurs ne sont pas fachei qu'on les promeine de lieu en lieu, pourveu qu'à l'exemple de cet Auteur, on les instruise en chemin faisant, et qu'on les rameine au lieu d'où on les avait ecartci. Combien y a-t'il de gens d'esprit, qui s'cnnuyent à la lecture d'un 150 ouvrage, qui resserre leur imagination en le tenant toujours appliquée sur un même sujet? Oui est-ce qui n'ayme la diversité? Quel plus grand charme qu'une Episode bien prati- quée? J'ay donc cru enfin que les digressions fai raient plus de bien à cet ouvrage que de tort, et que le Lecteur qui se verroit 155 toujours servi de quelque trait d'Histoire curieux, ou de quelque Reflexion de bon goût (non publici saporis) ne AVIS AU LECTEUR 7 regretteroit pas d'avoir perdu de veiie la Comète, de teins en tems. Je ne sai même si cet ouvrage n'aura pas une destinée semblable à celle du Satyre et de la pcrdris de Protogene. Le 160 Satyre étoit proprement ce que le Peintre avoit eu en veiie, la perdris n'étoit qu'un accessoire: cependant les Connoisseurs s'arretoient si fort sur la perdris, qu'ils ne regardaient presque point le Satyre. Il pourra bien arriver aussi que ceux qui liront cette Lettre, trouvant dans les digressions je ne sais quoi de 165 plus vif, de plus libre, de plus singulier, ne fuiront cas de l'ou- vrage, qu'à cause de ce qui y est hors d 'œuvre.

Je sai bien qu'on me dira qu'il y a dans cette Lettre quel- ques passages, qu'on trouve en une infinité d'autres livres: mais ce n'est pas une affaire. Car outre que la nouvelle 170 application d'un passage le peut faire passer pour une nou- velle pensée, et qu'il faudrait condamner presque toutes les citations, si on rejettoit comme des citations de contrebande, celles qui ont été déjà faites; outre cela, dis-je, il faut consi- dérer que c'est icy un de ces livres, qui sont faits pour le 175 Peuple, et pour ceux qui ne font pas profession d'étudier. On sait que les personnes de cet ordre n'ayant pas beaucoup de lecture pour l'ordinaire, voy eut pour la première fois, quand ils se donnent la peine de lire un livre, les histoires les plus rebâtîtes dont ce livre fait mention. Ainsi on peut s'assurer, 180 qu'il y a tel passage dans cette lettre, qui se trouve en mille autres lieux, qui ne viendra pourtant à la connaissance de ceux qui liront ce livre, que par le moyen de ce livre, et peut être n'y viendrait il jamais, si ce livre n'en eust fait mention.

185 Ceux qui blâment les Auteurs qui redisent ce que les autres ont déjà publié, ne sont pas toujours fort raisonnables. Car 8 PENSÉES SUR LA COMÈTE que deviendraient tant d'honnêtes gens curieux, qui pour rien du monde ne lir oient un vieux livre François; qui ne savent ni Grec, ni Latin, et qui ne lisent que des livres fraicbement 190 sortis de dessous la presse, si on n'osoit avancer aucune chose de ce qui a déjà été imprimé il y a 20, 30, jo, 80 ou 100 ans? N'est-il pas vrai que ces Messieurs là qui méritent tant que les personnes d'étude travaillent pour eux, seraient réduits à la nécessité d'ignorer une infinité de pensées et 195 d'actions très remarquables? Il faut considérer de plus, que si un Auteur n'osoit parler d'une chose des qu'un autre en aurait déjà parlé, il arriverait nécessairement qu'il faudrait ou ignorer presque tout ce qu'il y a de beau, ou acheter tout ce qui s'est jamais imprimé, ce qui est au-dessus des forces de 200 la plus part des Curieux. Outre que les matières dont on trai- terait seroient dénuées de mille beauté^, et de mille preuves dont ou les illustre, en ramassant des choses qui saut répandues en une infinité de livres. Apres tout il faut prendre garde, qu'on ne fait pas imprimer des livres, pour apprendre 205 aux sçavans de la volée d'un Scaliger, d'un Saumaise, d'un P. Sirmond, des secrets dont ils n'ayent jamais ouï parler: si cela êtoit on aurait tort de se servir de citations. Mais ce n'est pas pour eux qu'au fait des livres, c'est à eux à en faire pour les autres: on en fait pour les Demi-Sçavaus, et pour 210 les Ignorans qui passent quelques heures à lire, afin d'apprendre quelque chose dans leur loisir, ou. eu cherchant à se desennuyer, ou en se délassant des occupations que leurs charges, ou leur naissance leur imposent. Et pour ceux là qui doute qu'il ne soit permis de se servir du travail d 'autrui, 215 pourveu qu'on ne s'approprie point la gloire de l'invent'wn? Quoi qu'il en soit des Auteurs qui se copient les uns les AVIS AU LECTEUR 9 autres, dont je ne prêtais pas faire ici l'Apologie (car on verra bien tôt que cet Ecrit n'est pas de ce genre là) je ne croi pas qu'il y ait personne qui ne m'avoue, que quand on 220 fait un livre à l'usage de toute sorte de gens, comme est celui cy, et sur un sujet comme des Comètes, dont tout le monde est fort curieux de s'instruire, principalement lors qu'il en paroit, ou qu'il en a paru depuis peu, il n'y a point de danger de le parsemer de quelques traits Historiques, car plus 225 il est chargé d'érudition, plus aussi apprend il des choses à un nombre infini de gens, dont la curiosité est excitée, par le sujet et par la qualité de l'ouvrage. Ceux qui écrivent en Astro- nomes sur les Comètes ne pourroient pas se défendre par les mêmes raisons, s'ils s amu soient à citer quelques histoires, 230 parce que leurs livres sont si difficiles, et si pleins de cercles, et d'autres figures, qu'ils font peur à ceux qui ne sont pas du métier. On a évité toutes ces épines dans cette Lettre, et à peine y a-t'il quelque chose que les Dames ne puissent com- prendre asseï aisément. Ce qui n'empêche pas qu'il n'y ait 235 quantité de choses pour les sçavans, et en gênerai une agréable diversité capable ou d'instruire, ou de toucher, ou de faire naitre de nouvelles idées, de quelque profession que l'on soit, f 'espère donc que le public approuvera le dessein que j'ay fait défaire imprimer cette pièce.

240 Mais j'ay été confirmé dans ce même dessein par une raison bien plus forte. J'ay seu de bonne part que le Docteur de Sorbonne à qui cette Lettre a été ecritte y prépare une réponse fort exacte et fort travaillée. Il serait fort a craindre veu son indifférence pour la qualité d'Auteur, qu'il ne se contentast de 245 travailler pour son Ami, si on ne l'engageait en publiant la lettre qu'il en a receiie, à faire part au public des belles et 10 PEXSEES SUR LA COMETE savantes réflexions qu'il aura faites sur des points considé- rables; comme sont la conduite de la Providence à l'égard des anciens Payens: la question, si Dieu a fait des miracles 250 parmi eux, quoi qu'il seust qu'ils en deviendroient plus Idolâtres: la question, si Dieu a quelquefois établi des présages parmi les Infidèles: la question, si un effet pure- ment naturel peut être un présage asseuré d'un événe- ment contingent: la question, si l'Athéisme est pire que 25s l'Idolâtrie, et s'il est une source nécessaire de toute sorte de crimes: la question, si Dieu pouvoit aymer mieux que le monde fust sans la connoissance d'un Dieu, qu'engagé dans le culte abominable des Idoles, et plusieurs autres sur lesquelles un grand et savant théologien comme celui là, 260 peut avoir des pensées très instructives, et très dignes de voir le jour.

Je m estimerai fort heureux si je puis être cause que le public, après avoir vcu par mon moyen les reflexions de l'Auteur de cet ouvrage, sur ces belles matières, voye aussi celles du Doc- 265 teur tant sur les mêmes matières, que sur les pensées de l'Auteur. On ne connoit jamais bien la valeur d'un Paradoxe, qu'après que plusieurs sçavans personnages ont traité le poul- et le contre (a).

Il est vrai aussi quelquefois qu'on la connoit moins après 270 cela. On n'y perd pas tout pourtant, car on connoit au moins les diverses veùes de ceux qui en ont parlé, ce qui augmente V étendue de nôtre esprit.

Si cet Ouvrage avoit le bonheur de déraciner entièrement de o (a) "Aaa Se;jl5XXov iv eTt, r.n-zz ti as^ôvra lî/Of^s-Oa'. toodc xi\xo6<ji Ta tûv d[j.9t3|ÎT,T0,jv'tti>v Xôywv ô:/a'.ùi;iaTi.

Sic et credibiliora erunt quz dicenlur, si prius disputautium movienta rectè expenderimus. Aristot., de cselo, 1. I. ç. 10.

AVIS AU LECTEUR I I F esprit du Peuple, la peur qu'il a des Comètes, je tic m'en 27 5 fairois pas un eas de conscience, quoi que je ne sois pas du sentiment de l'Auteur, en ce qu'il dit, qu'il ne faut jamais faire quartier au mensonge; car je tiens au contraire qu'il y a des opinions fausses, que l'on ne doit pas tacher de détruire, lors qu'elles servent d'un puissant motif à la pieté, et qu'on 280 n'en abuse pas pour des profits sordides et frauduleux. D'où vient donc que je travaille à la destruction de celle cy, dont l'avarice de personne ne peut abuser? C'est parce que j'ay remarqué qu'elle est absolument inutile pour la reformation des mœurs. Je n' ay pas pris garde que depuis que la Comète a 285 paru, les Belles ayent eu moins d'envie d'avoir des Galans, et que celles qui aimoient à s'ajuster de l'air le plus propre à les faire paroiire jolies, ayent eu moins de soin de s'ajuster: les unes et les autres s'en laissoient conter comme de coutume, jusques sur les lieux où elles alloient contempler cette terrible 290 et menaçeante Comète. Je n'ay pas pris garde que ceux qui joùoient, ou qui alloient au Cabaret, etc., y aient renoncé depuis l'apparition de ce nouvel astre. Personne, que je sache, n'a diminué son train afin d'avoir de quoi nourrir plus de pauvres. Si quelques uns se sont réduits à moins de dépense, 295 afin de sauver une Terre qu'on alloit leur mettre en décret, je loue leur œconomie, mais ils me permettront de croire qu'ils n ont pas fait un acte de pénitence, par la crainte des jugemens de Dieu dénonce^ par la Comète. Ainsi l'on peut desabuser le monde, de ses erreurs à l'égard de la Comète, sans faire aucun 300 préjudice à la Morale.

Je ne voudrois point d'autre raison pour dégrader les Comètes de la qualité de signes de la colère de Dieu, que de dire que ce sont des signes qui ne menacent que d'une façon 12 PENSEES SUR LA COMETE vague et confuse, qui n'est propre à produire aucune véritable 305 conversion, car un mal qu'on voit en eloignement, ou par conjecture ne change pas nôtre conduite, comme il paroit par l'exemple des jeunes gens, qui savent qu'ils mourront un jour, ou qui songent qu'ils mourront peut être dans peu de tems. En sont ils pour cela plus prêts à mortifier leurs passions?

310 Enfin, pour ne rien dissimuler, je confesse qu'ayant veu dans les manières de l'Auteur, cet air libre que l'on se donne quand on écrit à un Ami, mais non pas quand on veut se faire imprimer; je me suis fait une secrette joye de produire aux yeux du Public un Ouvrage qui representast naïvement les 315 sentimens de son Auteur. Il est rare d'en voir de cette nature. Ceux qui écrivent dans la veiie de publier leurs pensées s'accom- modent au tems, et trahissent en mille rencontres le jugement qu'ils forment des choses, fe me suis rencontré diverses fois pendant mes voyages avec des Autheurs qui avaient pension 320 de l'Etat, ou qui travaillaient pour en avoir, et qui avoient publié plusieurs beaux éloges du Gouvernement et des Ministres, fe n'avois garde de me démasquer en leur présence, et je ne disois pas un mot sans y avoir pensé plus d'une fois, craignant qu'il ne m'echappast quelque terme de liberté, dont 325 ils me fissent un crime de félonie. Mais je m'appercevois en peu de tems, qu'ils se donnaient eux-mêmes la plus grande licence du monde, et j'étais tout surpris qu'au lieu de trouver un Auteur, je trouvais un homme qui parloit comme les autres. Mr. Pascal a raison de dire qu'il y a des gens qui masquent 330 toute la Nature(a). Il n'y a point de Roy parmi eux, mais un Auguste Monarque, point de Paris, mais une Capitale du (a) Dans st's Pensées diverses.

AVIS AU LECTEUR 13 Royaume. Ils sont toujours guindé^ jusques dans le discours familier, de sorte qu'au lieu qu'où croyait trouver un homme, l'on est tout étonné de rencontrer un Auteur. Mais ilarrive aussi 335 quelquefois, qu'au lieu qu'on croyoit trouver un Auteur, l'on est tout étonné de trouver un homme qui a oublié les fateries dont il a régalé les Puissances, et qui parle tout autrement qu'il n'écrit. C'est pourquoi pour la rareté du fait, je n'ay pas voulu laisser cchaper cette occasion de publier un livre où l'on 340 parle comme l'on pense, d'autant plus que cet Auteur ayant écrit sans aucune raison d'intérêt, et sans menacer tout le monde, a revêtu, pour ainsi dire, les louanges magnifiques qu'il donne au Roy, du caractère qui fait le véritable prix d'un Eloge. Cette circonstance suffiroit à un bon François 34S comme moi, pour procurer l'impression d'un livre.

AVERTISSEMENT AU LECTEUR (l)