Mais d'où ont-ils pris tant de bagatelles pour la signification des. signes? et qui leur a donné ces proprietez et ces différences des mascu- lins et de féminins? de mobiles, fixes et le reste? Si c'est à cause de leur Figure humaine ou de bestes, Aquatique ou terrestre, tout cela est arbitraire. Et l'on pourroit mettre le Taureau où l'on a mis les Pois sons et les Gémeaux à la place du Lyon, sans changer pour cela la Figure ou la situation des Estoiles, qui ne ressemblent pas plus à l'une qu'à l'autre. » CPetit, Diss. sur les Com., p. 114).
PENSÉES SUR LA COMÈTE 6l 60 l'abaissement des grands, et l'élévation des petits, des sécheresses épouvantables pour les lieux soumis à la domination de ce signe. Dans la Vierge elle signifie des avortemens dangereux, des maltotes, des emprisonne- mens, la stérilité et la mort de quantité de femmes. Dans 65 le Scorpion ce sont outre les maux precedens, des reptiles et des sauterelles innombrables. Dans les Poissons, des disputes sur des points de foi, des apparitions épouvan- tables dans l'air, des guerres et des pestes, et toujours la mort des grands.
70 S'il arrive par malheur que les Comètes passent par des signes de figure humaine, comme sont les Gémeaux, la Vierge, l'Orion, etc. c'est aux hommes qu'elles s'en veulent prendre (1 ). Si elles passent par les signes du Bélier, (1) Plusieurs disent que les Comètes participent de la nature et ont les mesmes effets que les Planètes et Estoiles auprès desquelles elles roulent. Ainsi les Comètes proches de Saturne engendrent peste, trahi- sons et sterilitez; près de Jupiter: changement de loix et mort de Pontifes; près de Mars: guerres sanglantes; près du Soleil: guerres universelles; près de la Lune: inondations; près de Venus et près de la Couronne, menacent les Souverains; près de Mercure, découvrent les secrets; près de l'Estoile Lira, présagent rejouys- sance aux Nobles; près le Serpent et le Scorpion, causent la peste et font des tremblemens de terre; en un signe fixe, présagent servitude et désolation, dans les constellations d'Andromède ou de la Cassiopée. Et tempestes, inondations et combat naval dans le Fleuve céleste Eridanus ou dans le vaisseau des Argonautes. Je crois même qu'on trouve des Mathématiciens qui disent que ces interprétations sont ensuite du Premier chapitre de la genèse, où il est dit que mesmes les Astres ordinaires sont mis au Ciel en signes de choses avenir, comme l'explique Eusebe de Cesarée au 90 chapitre du 6e livre de la Préparation Evangèlique ». (Comiers, La nature et présage des Comètes, p. 360).
Ailleurs il reprend l'idée avec une ironie assez plaisante: « La Comète ayant été stationnaire dans le signe du Bélier, malheur sur les Bêtes à cornes et principalement sur les moutons et brebis...Mais pour toutes ces raisons, il semble que peu de personnes soient exemptes de ses menaces, puisqu'au 17 Décembre 1664 elle a croacé avec le Corbau, le 21 a rampé avec l'Hvdre, le 22 a fait l'Argonaute, le 28 a chassé avec le Chien, le 29 a couru avec le Lièvre, le 30 a accompagné l'Orion, le Gendarme céleste. Le 1" Janvier 1665, s'est étouffé comme un roy d'Ecosse dans la Malvoisie et a fait Fyvrongne avec l'Eridanus, avec le 6l PENSÉES SUR LA COMÈTE du Taureau, du Cygne, de l'Aigle, des Poissons, c'est aux 75 animaux de cette espèce qu'elles en veulent, et si les signes sont masculins ce sont les maies qui en pâtissent, s'ils sont féminins ce sont les femelles. Si les Comètes passent par les parties honteuses de quelque constellation c'est un fâcheux présage pour les impudiques. Si la So Comète est Saturnienne par sa situation, ou par son aspect, elle produit tous les mechans effects de Saturne, la jalousie, la mélancolie, les défiances et les terreurs. Si elle est dans la seconde maison qui est celle des richesses, elle traverse le gain, et faire faire des vols et des banque- 85 routes, et ainsi du reste, car en gênerai un Astrologue juge de la vertu d'une Comète par les reigles selon les- quelles il prétend que tel ou tel signe dans une telle maison, et dans un tel aspect présage ceci ou cela à telle ou a telle chose (a).
90 Rarement fait-on signifier quelque bonheur aux Co- mètes. Il y eut neantmoins un Astrologue Suisse, qui ayant remarqué en 1 66 1 qu'une Comète avoit passé par le signe de l'Aigle, et qu'elle étoit venue mourir à ses pieds, asseura que cela presageoit la ruine de l'Empire 95 Turc par celui d'Allemagne, ce que l'événement a si peu justifié, que deux ans après les Turcs pensèrent prendre toute la Hongrie, et eussent apparemment envahi toutes les terres héréditaires de la maison d'Autriche, si le secours que le Roy envoya à l'Empereur, ne l'eût mis en (a) Voyez M. Petit, Dissertât, sur les Comètes, p. pj.
Nectar et l'Ambroisie de ce fleuve céleste. Le 5 a été la cataracte à la Baleine et depuis le 14 Janvier garde dans Aries comme un autre Endi- mion, les moutons à la Lune. C'est pourquoypour tout dire on la peut apppeler Dame Gigogne, la grande afferée, maître Alibornm, maître empressé et maître Fac totinn et luy dire comme Martial à Attalus: Vis dicam quid sis 7 magnus es Ardelio. » PENSÉES SUR LA COMÈTE 63 100 état de faire sa paix avec la Porte. Il en va des prédic- tions des Astrologues, comme de celles des Poëtes: elles sont volontiers funestes les unes et les autres aux Otto- mans, mais sans aucune suitte. Il y a plus d'un siècle que tous les Poëtes François nous chantent d'un ton 105 d'oracle, que nos Roys iront détrôner le grand Turc (i) et dresser des Trophées sur les bords du Jourdain et de l'Euphrate. Le redoutable Monsieur Des-Preaux qui s'étoit tant moqué de ces saillies, y est tombé lui même à la fin, avec son je t'attens dans deux ans aux bords de 110 l'Hellespont, et il a été aussi faux Prophète que ses Con- frères.
Ce n'est pas d'aujourd'huy que les Astrologues rai- sonnent sur de telles extravagances. C'étoit la même chose du temps de Pline (a): On prétend, dit-il, que ce n'est pas 115 une chese indifférente, que les Comètes dardent leurs rayons vers certains endroits, ou reçoivent leur vertu de certains astres, ou représentent certaines choses, ou brillent en certaines parties du ciel. Si elles ressemblent à nue flûte, leurs pre- 112. A. Or ce n'est pas.
114. A. La citation de Pline est en latin: Referre arbitrantur (dit-il) in quas partes sese jaculetur, aut cujus stellx vires accipiat quasque similitu- dines reddat, et quibus in locis etnicet. Tïbiarum specie, Musiez arti porten- dere: Obscœnis auiem moribus, in verendis partibus signorum, ingeniis et eruditioni si triquetram figuram quadratatnve paribus angulis ad aliques perennium stellarum situs cdat. Venena fwidtre, in capite Septentrionahs, Austrinx-ve Serpentis.
(1) Leibniz lui-même conseillait à Louis XIV la conquête de l'Em- pire ottoman. " C'était là le moyen le plus glorieux et le plus utile de se précautionner contre l'Empereur et de mortifier les ennemis de la France. La conquête d'une belle et grande partie de la terre habitée valait mieux, ce semble, que les misérables chicanes du côté des Pays-Bas et du Rhin pour quelques villes ou bailliages ». (Ernest Lavisse, Hist. de France, VII, II, p. 572.)
64 PENSÉES SUR LA COMÈTE sages s'addresscnt à la musique; quand elles sont dans les 120 parties honteuses d'un signe, c'est aux impudiques qu'elles en veulent; si leur situation fait un triangle ou un quatre cqui- latéral à l'égard des étoiles fixes, c'est aux sciences et à l'esprit quelles s addressent. Elles répandent des poisons quand elles se trouvent dans la tête du serpentaire boréal ou austral.
125 Considérez, je vous prie, Monsieur, si ce n'est pas avoir perdu toute honte, que de poser des principes de cette sorte. Quoi, parce qu'une Comète nous paroit repondre à certaines Etoiles qu'il a plû aux Anciens d'ap- peller le signe de la Vierge, pour s'accommoder aux fic- 130 tions Poétiques, qui portoient que la Justice, ou l'Astrœa Virgo, dégoûtée d'un monde aussi corrompu que le nôtre, s'en étoit envolée (a) dans le Ciel, les femmes seront stériles, ou feront de fausses couches, ou ne trou- veront point de maris? Je ne voi rien qui soit plus mal 135 lié que cela.
C'est un pur caprice qui a fait représenter ce signe sous la figure d'une femme, car au fond, il ne tient pas plus de la figure humaine, que d'une autre. Mais quand il seroit vrai qu'il tiendroit de la figure humaine, avons 140 nous les yeux assez bons avec l'aide des meilleurs Téles- copes, pour discerner que c'est à une femme qu'il res- semble et non pas à un homme? Et si nous pouvions porter notre discernement jusques là, pourrions-nous connoitre que c'est la figure d'une fille plutôt que celle I4S d'une femme? Et enfin quand même nous pourrions faire toutes ces subtiles distinctions, et connoitre claire- (a) Astvxa Virgo, siderum magnum dccus.
(Seneca in Octav.)
132. C. s'en étoit allée au ciel.
133. A. soit en faisant de fausses couches, soit (ce qui est encore plus terrible) en ne trouvant point de maris.
PENSÉES SUR LA COMÈTE 6$ ment qu'un certain nombre d'étoiles sont tellement situées qu'elles forment une figure de fille, s'ensuivrait il qu'elles communiqueroient à un corps éloigné peut être 1 5° de trente millions de lieues, des influences contraires à la multiplication du genre humain? On aurait incompa- rablement plus de raison d'avancer cette impertinence, qtie si un boulanger for moi t la figure d'un homme, ou d'une femme sur un gâteau, il le convertirait en poison pour tous 155 les hommes, ou pour toutes les femmes qui eu mangeraient. Assurément ce que disent les Astrologues mérite la cen- sure qui se lit dans Pline contre une autre espèce de menteurs, qu'avoir dit cela sérieusement, c'est témoigner qu'on a un mépris extrême pour les hommes, et que l'impunité 160 du mensonge est montée et un excès inexcusable (a).
Je ne m'amuserai pas à prouver ce que j'avance si fièrement contre la vanité de l'Astrologie Judiciaire, car outre que vous ne doutez point de ce que je dis sur ce point là, je sai qu'il y a quantité de beaux Traittez connus 165 de toute la terre, qui démontrent de la manière du monde la plus convaincante la fausseté de cet art chymerique et imposteur. Je ne croi pas que jamais personne se soit mêlé d'écrire contre les Astrologues, qui ne les ait acca- blez, et qui n'ait pu dire de cette matière ce que les 170 Romains disoient de l'Afrique, que c'était pour lui une moisson de triomphes. S'il y a quelque Autheur qui ait écrit contre l'Astrologie sans la blesser à mort, il a fait asseurement un exploit très difficile, et qui lui vaudrait (a) Hxc scrio quemquam dixisse, summa homhium contcmtio est, et inic- leranda mendaciorum impunitas (t. 37, cb. 2).
150. C. une influence contraire.
151 A. J'.u'merois autant dire que si un boulanger.
160. A. et cela avec plus de raison qu'un Grammairien dont parle M. de Balzac, ne le disoit des livres de Mrs. du Vair, et du Plessis. Entret. 6, cb. 4.
Pensées sur la Comète. 5 66 PENSÉES SUR LA COMÈTE une pension considérable sous un prince de l'humeur de 175 l'Empereur Gallien, qui rit donner le prix du combat à un Cavalier, parce qu'étant entré en lice contre un Tau- reau, il l'avoit couru très longtems sans lui donner aucun coup, ce que Gallien (a) trouva d'une difficulté méri- toire.
180 Ainsi ce n'étoit pas la peine qu'un Génie aussi pro- digieux que le célèbre Comte de la Mirandole, travaillast à confondre l'Astrologie: un esprit médiocre l'eust bien fait. C'étoit employer les flèches d'Hercule à tuer des petits oiseaux, comme faisoit Philoctete pendant le siège 185 de Troye (b) et faire battre une aigle contre une mouche. Aussi est-il fort apparent que ce comte ne jugea l'Astro- logie digne de sa colère, que parce que toute absurde qu'elle est, les personnes du plus haut rang ne laissoient pas par leur exemple de luy donner une grande vogue r 190 car ce sont toujours ces personnes là, qui sont les plus curieuses de l'avenir, leur ambition leur donnant une impatience extrême, de savoir si la fortune leur destine toutes les grandeurs qu'ils se souhaittent, et de posséder à tout le moins, par promesse, l'élévation où ils aspirent.
195 II est fort vrai-semblable aussi que les Astrologues de ce tems là, attendirent que ce savant Adversaire fut mort, pour lui prédire qu'il mourroit à 32 ans, qui fut toute la réponse qu'ils se sont vantez d'avoir opposée à ses livres, car il n'est pas fort seur de menacer avant coup ceux qui (a) Toties tau ru m non fer ire, difficile est.
(Trebell. Poil, in vit. Gall).
(b) Venaturque aliturque avibus volucresque petendo, Débita Trojanis exercet spicula fatis.
(Ovid., Metam., i)).
178. La citation de Trebell. Poil, est dans le texte de A.
185. A. c'etoit faire battre une aigle.
191. C. leur ambition leur donne.
PENSÉES SUR LA COMÈTE 6"J 200 écrivent contre l'Astrologie. Témoin cet Astrologue qui assura le public que M. de Gassendi qui faisoit tant de l'entendu contre la Judiciaire mourroit vers la fin de juillet, ou au commencement d'Août 1650 et (a) qui eut la honte de voir qu'il se trouva guéri en ce tems là de la 205 maladie, sur laquelle la prédiction se fioit apparemment bien plus que sur la vertu des Astres (1).
XVIII Du crédit de l' Astrologie parmi les Anciens Payons.
Mais il ne sera pas inutile de faire voir qu'encore que l'Astrologie soit la plus vaine de toutes les impostures, elle n'a pas laissé de s'établir dans le monde une espèce de domination. Il paroit par plusieurs passages de l'Ecri- 5 ture (b) que la Cour des Roys de Babylone étoit toute pleine d'Astrologues, qui semoient leurs prédictions par tout, et flattoient leur nation de mille trompeuses espé- rances. Il y en avoit aussi beaucoup en Egypte. Ils infa- (a) Marin. Voyez M. Bernier: Abreg. de Gassendi, tom. 4, p. 489.
(1) Petit, dans un long chapitre de sa Dissertation sur tes Comètes, démontre l'Extravagance de l'Astrologie judiciaire (p. 134 sqq.).
« Personne n'ignore que l'Astrologie judiciaire n'est ny un Art ny une Science, puis qu'elle n'a aucun principe ny démontré ni plausible. Tous les Chrestiens demeurent d'accord qu'elle est contraire à la Religion et au Franc- Arbitre, parce qu'elle impose une fatalité indispensable aux actions des Hommes et les fait dépendre d'une imaginaire influence des Astres. Aussi l'Eglise ne permet l'usage de l'Astrologie qu'en ce qui peut servira la Médecine, à la Navigation et à l'Agriculture. » (Comiers, Disc, sur ks Ccmet., Mer. de Fr., janvier 1681, p. 115).
68 PENSÉES SUR LA COMÈTE tuerent(i) tellement la. ville de Rome, qu'il falut que l'auio torité du Prince reprimast ce grand abus. Mais l'arrêt de leur bannissement étoit si mal exécuté, que cette négli- gence a fait dire à un Historien, qu'on chasseroil Joûjours les astrologues ci qu'on les retiendront toujours (a). Ce n'est pas que la fausseté de leurs prédictions ne les deust suffi- 15 samment décrier, car le seul Empereur Claude qu'ils menaçaient incessamment de l'heure fatale, les avoit fait mentir tant de fois que Seneque (b) introduisit Mer- cure priant la Parque de vouloir bien permettre que les Astrologues dissent enfin la vérité. Mais que voulez vous?
20 les hommes aiment à être trompez, et pour cela ils oublient aisément les beveùes des Astrologues, et ne se souviennent que des rencontres où leurs prédictions ont passé pour véritables.
C'est ce qui a été fort bien remarqué par Henri le 25 Grand (2). Il ne se passoit point d'année, ni de mois où les (a) Genus hominum potentibus injidum, sperantibus fallax, quod in civt- iate nostra et vetabitur semper et retinebitur. (Tarit., 1. 1, Histor.)
(b) Patere mathematicos aliquando verum diccre, qui ilîum postquam Priucepsfactus est, omnibus annis, omnibus mcnsibus, cjfcrunt. (De morte Claud. Cxsar.)
17. A. La citation de Sénèque est dans le texte.
24. C. (Voyez le Journal du Maréchal de Bassompiere, p. m. 241).
(1). Infatuer. Se laisser coëfier, prévenir par quelqu'un, par l'appa- rence d'un grand mérite. Ces nouvelles opinions sont propres à infatuer les ignorans. On s'infatuë de cent opinions erronées par la préoccupation. -Ce mot vient du latin iufatuare qui signifie rendre fol, mettre une personne hors de son bon sens. (Diction, de Furetière. Ed. 1694.)
(2) « Je ne vous parle pas du bon mot de Henri IV, car je l'ai rap- porté sans citer personne, ce qui a pu vous persuader que je manquais de preuve imprimée. Il est pourtant vrai que je l'avois lu dans un Ouvrage dont l'Auteur avoit oui dire cela à ce grand Prince. Il y a trente ans que tous les Astrologues, et Charlatans, qui feignent del'ctrej me prédisent chaque année que je cours fortune de mourir: et en celle que je mourrai on remarquera tous les présages qui m'en ont averti en icclle, dont PENSÉES SUR LA COMÈTE 69 Astrologues n'annonçeassent la terrible menace de sa mort. Ils diront vrai enfin (dit un jour ce prince) et le public se souviendra mieux de la seule fais où leur prédiction aura, été vraye, que de tant d'autres où ils ont prédit à faux.
3° C'est aussi ce que quelqu'un a remarqué touchant les oracles de Delphes. On aprenoit par cœur ceux qui avoient prédit la vérité, et on en parloit partout, mais on oublioit, ou bien on passoit sous silence ceux qui avoient prédit le contraire, car les Partisans d'Apollon 3 5 faisoient valoir en toutes rencontres le peu d'oracles où où il ne s'étoit point trompé, et ne disoient mot du grand nombre de ses fausses Prophéties. Pour ceux qui meprisoient les oracles, ils ne se soudoient de parler ni des véritables ni des faux, à la reserve d'un petit nombre 40 de personnes qui étoient peut être de l'humeur d'un illustre Philosophe Grec nommé Oenomanus, qui ayant été souvent trompé par les réponses d'Apollon, fit (a) par dépit une compilation fort ample de ses oracles, dont il réfuta les sottises et les faussetés. Tel étant l'esprit de 45 l'homme, il ne faut pas trouver étrange que les Astro- logues se soient maintenus, contre les ordres de les chasser que l'on donnoit de tems en tems et contre les mauvais offices qu'ils se rendoient à eux mêmes en pré- disant des choses qui n'arrivoient pas. Il faut s'étonner 50 plutôt de ce que l'esprit de l'homme est assez faible pour se laisser tromper par des gens qui se trompent eux (a) Euseb., Préparât. Evaugcl. (Lib. 5, cap. 10). 41. C. Oenomaus.
l'on fera cas el on me parlera de ceux qui sont avenus les années précé- dentes ». Bassompierre, Journ. de sa vie, tome I, page 241, édit. de Holl.. 1666.) (Contin. des Pensées div., § XLIJ.
70 PENSÉES SUR LA COMETE mêmes tous les jours, et c'est aussi ce qui a paru fort étonnant à un illustre Romain (a), qui avoit veu arriver à Pompée, à Crassus et à César tout le contraire de ce S S que les Astrologues leur avoient prédit. Qu'il y a peu de gens qui fassent la reflexion de cet honnête homme qui remercioit la belle Daphné, de l'avoir délivré de la superstition des Oracles d'Apollon, en faisant échouer les entreprises amoureuses de ce Dieu, qui se vantoit 60 tant de connoitre l'avenir (1)! Mais laissons à part toutes ces moralitez, et contentons nous de dire que l'Antiquité Payenne s'est étrangement laissé jouer aux Astrologues.
(a) Quam multa ego Pompeio, quant mulfa Crasso, quam multa buic ipsi Cxsari a Caldxis dicta memini, neminem eortim nisi senectute, nisi domi, nisi cum claritate esse moriturum: ut viihi permirum videatur, quemquam exstare qui etiam nunc credat Us quorum prxdicta quotidie videat re et • eventis refelli. (Cicero, lib. 2 de Divin.)
55. A. Comme il parle beaucoup mieux sa langue, que je ne parle la mienne, je suis seur que c'est vous faire plaisir que de vous rappor- ter ses propres paroles. Les voicy: Quam multa, etc.
57. C. qui loùoit la belle Daphné, d'avoir refuté dans sa Relation.
(1) « Vous m'avez trouvé blâmable d'avoir rapporté sans aucune cita- tation la raillerie contenue dans le remerciment qui fut fait à la belle Daphné...Je vous avoue ingénument mon ignorance, je ne savais cela que pour l'avoir lu dans un Ouvrage de l'Abbé Cotin (Œuvre; galantes, ton. I, p. 231), et vous pouvez bien juger qu'un tel nom mis à la marge n'eût pas donné un grand relief à cette pensée...Il u'avoit pas tort°de comparer les oracles d'Apollon aux prophéties des Astrologues. Les mêmes défauts se trouvent dans ces deux espèces de prédictions, et si vous souhaitez des exemples par rapport à la première vous n'avez qu'à lire la 106e lettre de la Mothe le Vayer, le livre de M. Van Dale de Oraculis Etbnicorum, et celui de M. de Fontenelle. » (Contin. des Pen- sées div., § XLVIIIJ.
PEKSÉES SUR LA COMÈTE r/î XIX Du crédit de Y Astrologie parmi les infidèles d'aujourd'huy* Les Mahometans et les Payensd'aujourd'huy font en- core pis. Monsieur Bernier nous asseure dans sa curieuse Relation des Etats du grand Mogol, que la plus part des Asiatiques sont tellement infatuez de l'Astrologie Judi- 5 ciaire qu'ils consultent les Astrologues dans toutes leurs entreprises. Ouand deux armées sont prêtes à donner bataille, on se donne bien garde de combatre, que l'As- trologue n'ait pris et déterminé le moment propice pour commencer le combat. Ainsi, lors qu'il s'agit de choisir 10 un General d'Armée, de dépêcher un Ambassadeur, de conclurre un mariage, de commencer un voyage, ou de faire la moindre chose comme d'acheter un Esclave, et vêtir un habit neuf, rien de tout cela ne se peut faire sans l'arrêt de Mr. l'Astrologue.
1 5 Les voyages de Mr. Tavernier (a) nous apprennent à peu prés les mêmes choses touchant les Perses, qu'en gênerai ils tiennent les Astrologues pour des gens illus- tres; qu'ils les consultent comme des oracles; que le Roy en a toujours trois ou quatre auprès de sa personne pour 20 lui dire la bonne ou la mauvaise heure; qu'on vend tous les ans en Perse un Almanach plein de prédictions sur les guerres, sur les maladies, et sur les disettes, avec des 1. A. les Payens et les Mahometans. 15. Le §: « Les voyages de M. Tavernier », jusqu'à: « Les Rela- tions de la Chine », a été ajouté dans B.
72 PENSÉES SUR LA COMÈTE remarques sur les tems qui sont bons à se saigner, à se purger, à voyager, à s'habiller de neuf, et à d'autres choses 25 de cette nature; que les Perses donnent une entière créance à cet Almanach, de sorte que qui en peut avoir un, se gouverne en toutes choses selon les reiffles. Cela va si loin qu'en l'an 1667 (b), le Roy de Perse Cha- Sephi II du nom ne pouvant rétablir sa santé par toute 30 l'industrie de ses Médecins, on crut que les Astrologues en étoient la cause pour n'avoir pas seu prendre l'heure favorable, lors que le Roy fut élevé sur le throne. Et là dessus ce fut à recommencer; car les Médecins et les Astrologues joints ensemble étant convenus d'une heure 35 propice, on ne manqua pas de refaire toutes les céré- monies du couronnement, et il fut même trouvé à propos de changer le nom du Roy. Les Médecins de la Cour furent la principale cause de toute cette Comédie, parce que craignant la disgrâce où quelques uns de leur Corps 40 étoient déjà, ils s'avisèrent de justifier la Médecine au dépens de l'Astrologie, et d'asseurer que la maladie du Roy et la disette qui affligeoit le Royaume en même tems, venoient de la faute des Astrologues, ce qu'ils s'offrirent de prouver prétendant être aussi habiles qu'eux 45 dans la connoissance de l'avenir. Leur proposition ayant plu au Roy et à son Conseil, on ordonna une Consul- tation d'Astrologues et de Médecins pour trouver une heure favorable à un second couronnement. L'agréable sujet que c'eust été pour Molière qu'une consultation 50 entre des Astrologues et des Médecins pour le bien public d'un grand Ro}"aume! Combien de railleries n'eust il pas imaginé en voyant la Médecine appeller l'Astro- PENSÉES SUR LA COilÈTE 73 logie à son secours! Mais en Perse ce n'est point matière de raillerie. Un homme qui se vante de connoître 5 5 l'avenir, s'v rend maître de la conduite du Rov. Une figure de Geomance fut cause que le grand Cha-Abas (a), tout plein d'esprit et tout courageux qu'il étoit, demeura trois jours aux portes d'Ispahan, sans oser mettre le pied dans la ville.
60 Les Relations de la Chine (b) nous apprennent que toutes les affaires de l'Empire s'y résolvent sur des observations Astronomiques, l'Empereur ne faisant rien sans consulter son thème natal et qu'il y a des personnes dont l'emploi consiste à contempler les Astres toute la 65 nuict de dessus une montagne pour pouvoir rendre raison à l'Empereur de leurs mouvemens et de leurs signifi- cations. Les Chinois défèrent beaucoup à ce rare pré- cepte d'Astrologie, qu'il ne faut point se purger pendant que la Lune est dans le signe du Taureau, parce que cet 70 animal étant un de ceux qui ruminent, il seroit à craindre que la médecine ne remontast hors de l'estomac. C'est bien la plus pitovable imagination qui puisse venir dans l'esprit d'un homme, car outre que le signe du Taureau n'a pas plus de relation, ni plus de conformité avec 75 l'animal que nous appelons ainsi, qu'avec un arbre, et qu'il y auroit autant de raison de donner le nom et la figure d'un Saint à chaque signe comme quelques uns (c) (a) Pietro delh Valle, Lit. 6.
(b) Voyc^V Ambassad. de la Compagn. Holland., part. 2, ch. 2.
(c) Julius Schillerus Augustamis J. C. in Cœlo stelhto Christiano (1).
58. C. sur une montagne.
67. A. Ce sont les Chinois qui ont débité ce rare précepte.
(1) Le P. Jules Schiller, Astronome du xviB siècle, vivait à Augs- bourg. Il joignit à la nouvelle édition de YUranometria nova de son com- 74 PEXSÉES SUR LA COMÈTE ont fait, que le nom et la figure d'autre chose; outre cela, dis-je, ne sait on pas que le signe du Taureau n'est 80 plus dans la situation où il était autrefois; et qu'ainsi lors que nous disons que le Soleil et la Lune sont dans le signe du Taureau, cela ne signifie pas qu'ils repondent aux étoiles du Firmament qui composent ce signe, mais qu'ils repondent aux points du premier mobile 8s ausquels ces étoiles repondoient anciennement? Les mêmes Chinois prétendent que ceux qui bâtissent, doivent éviter le quatrième degré du Scorpion, parce qu'une maison qui seroit bâtie sous un tel aspect, seroit fort sujette à se remplir de dragons, de scor- 90 pions, et d'insectes. On pourroit croire sur ce fon- dement, qu'ils font l'Horoscope de leurs maisons, comme Tarrutius Firmanus fit l'Horoscope de la Ville de Rome: car n'en déplaise aux railleries de Ciceron (a), si les influences du ciel ont quelque vertu sur la nais- 95 sance d'un homme, elles en peuvent avoir aussi sur la construction d'un Palais. On s'imagine dans le Japon, qu'il importe beaucoup pour la durée d'un édifice, et pour le bonheur de ceux qui doivent y demeurer, que lors qu'on commence de le bâtir, quelques uns se tuent 100 eux mêmes en considération de cette entreprise (b).
(a) Etianne Urbis natalis dies ad vim stellarum et Lunx pertinebat? Fac in puero referre, ex qua affectione cœli primum spiritum duxerit: nutn hoc in latere aut in cxmento, ex quibus urbs effecta est, potnit valere? (Ocero, l. 2 de Divin.)
(b) Voyei les nouvell. Relut, de Tavernier.
82. A. ils ne repondent pas...mais aux points.
patriote Bayer le Cœlum stellatum Cbristianum (1627) où il proposait de substituer aux dénominations empruntées à la mythologie païenne des noms tirés des Saintes Ecritures. C'est ainsi qu'il donne aux douze signes du Zodiaque les noms des douze Apôtres.
PENSÉES SUR LA COMÈTE 75 Les Tonquinois ont une certaine Idole à laquelle ils offrent plusieurs sacrifices quand ils veulent bâtir une maison. Si bien que dans les principes de ces gens là, les circonstances d'un bâtiment commencé ont de merveil- 105 leuses influences pour sa bonne fortune. Pourquoi donc leurs Astrologues ne pourroient ils pas deviner la bonne fortune d'une maison par le thème du Ciel, ou par l'as- cendant sous lequel ont été posées les premières pierres? Tous les peuples des Indes Orientales ont à peu prés le no même entêtement pour l'Astrologie que les Chinois.
XX Du crédit de l'Astrologie parmi les Chrétiens.
Mais qu'avons nous à faire de nous écarter dans le Pays des Infidelles abrutis d'une infinité d'erreurs chymeriques, et de remonter au tems du vieux Paganisme, où il n'est pas étrange que l'Astrologie ait régné, puis que la supers- 5 tition y étoit si prodigieuse, qu'on croyoit que les entrailles d'un veau apprenoient mieux quand il falloit donner bataille, que la capacité d'un Annibal, comme ce grand Capitaine (a) le reprocha de bonne grâce au Roy Prusias. Il ne faut pas aller si loin pour trouver ce que nous cher- 10 chons: car n'a-t-on pas veu nôtre Occident parmi les lumières du Christianisme tout infatué d'Horoscopes pen- dant plusieurs siècles? Albert le Grand, Evesque de Ratisbonne, le Cardinal d'Ailly, et quelques autres n'ont (a) Cicerc, lib. 2 de Divinat.
j6 PENSÉES SUR LA COMÈTE ils pas eu la témérité de faire l'Horoscope de Jésus Christ, 15 et de dire que les aspects des Planètes luv promettoient toutes les merveilles qui ont éclaté en sa personne: ce qui est visiblement faux, puis que les vertus et les miracles du fils de Dieu sont d'un ordre tout à fait surnaturel? N'ont ils pas fait l'Horoscope non seulement des fausses 20 Religions, mais aussi de la Religion Chrétienne, et jugé de la destinée de chacune par les qualitez de sa Planète dominante? Car ils ont distribué les Planètes aux Reli- gions. Le Soleil est echeu à la Religion Chrétienne, et c'est pour cela que nous avons le Dimanche en singulière 25 recommandation; que la Ville de Rome est Mlle solaire et Ville sainte; et que les Cardinaux qui y résident, sont habillez de rouge, qui est la couleur du Soleil (1). Avoir dit cela impunément, n'est-ce pas avoir vécu dans un siècle prévenu d'une grande foy pour l'Astrologie? Combien 30 pourrois-je nommer de Princes Chrétiens qui reigloient toutes leurs démarches sur l'avis de leurs Astrologues, un Mathias Corvin, Roy de Hongrie (a) qui ne faisoit rien que de leur consentement, un Louis Sforce, duc de Milan (b), qui ne commençeoit aucune affaire qu'au tems 35 qui lui étoit prescrit par son Astrologue, dont il suivoit les ordres avec tant de ponctualité, qu'il n'y avoit ni pluye, ni grêle, ni boue, ni orage qui l'empêchassent de (a) Bonfinius, Decad. 4, Renan Hungar.. 1. S.
(b) Cardan, in Ptol. de Aslror.;';«/., /. 1. iex. 14.