En ce que l’État, qui garde les portes du Pays, fait payer aux marchandises étrangères, à leur entrée en France, une taxe plus ou moins forte, qui en élève le prix et favorise, par conséquent, le débit des marchandises indigènes.
Pourquoi, dira-t-on, ne pas préférer les produits étrangers, s’il est vrai qu’ils soient à meilleur marché que les nôtres?
C’est que les produits ne peuvent s’obtenir que par des produits; et que si la concurrence étrangère écrase notre industrie sur tous les points, ou du moins sur le plus grand nombre, il arrivera que ne pouvant acquitter nos achats en produits, nous devrons les solder en argent, et quand nous n’aurons plus d’argent, en emprunter à l’étranger, par conséquent lui donner hypothèque sur nos propriétés, et ce qui est pis, lui payer intérêt, rente et fermage.
Telle est la raison, très-judicieuse et très-réelle, de l’établissement des douanes. Toutes les nations l’ont comprise, et toutes les nations se protégent. Ne disputons donc pas de l’efficacité du moyen: prenons-le pour ce qu’il veut être, avec sa signification officielle.
Il résulte de la définition de la douane, que si elle protége le producteur, elle n’entend pas pour cela lui conférer un privilége, le constituer en exploiteur et sinécuriste parmi ses concitoyens; mais simplement lui assurer le travail, en sauvegardant l’indépendance du pays vis-à-vis de l’étranger. C’est dans cet esprit que la douane, à mesure qu’elle s’aperçoit qu’une industrie se développe et fait des bénéfices, réduit ses tarifs et appelle la concurrence extérieure, afin de protéger les intérêts du consommateur comme elle protége ceux du producteur.
Ne cherchons pas, encore une fois, si toutes ces mesures que le bon sens suggère, rendent bien le service qu’on en attend; si elles sont exécutées avec justice; s’il ne s’y glisse point de prévarication. Il ne s’agit point en ce moment de la moralité et de la capacité de l’État protecteur, mais uniquement du but de l’institution, et de la nécessité qui la détermine.
Comme donc il y a progrès en toute industrie, tendance à réduire les frais de production, et conséquemment à augmenter les bénéfices de la vente, il y a tendance aussi à diminuer les tarifs de la douane.
L’idéal du système serait que le travail, étant partout garanti, la concurrence partout établie, la vente partout assurée, le prix des choses fût partout au plus bas. Telle est la signification et la destinée de la douane.
Or, il ressort de ce que nous avons dit précédemment, tant à propos de la liquidation sociale que sur la constitution de la propriété, l’organisation des compagnies ouvrières et la garantie du bon marché, que si, d’une part, les frais de l’argent diminuaient à la Banque, si l’intérêt de la dette publique et des obligations privées était proportionnellement réduit, si les loyers et fermages baissaient de prix à leur tour et dans une mesure analogue, si l’on faisait une charte des valeurs et des propriétés, etc., etc., le prix de revient, pour toutes les espèces de produits, décroîtrait d’une façon notable, et qu’en conséquence la douane serait en mesure d’ajouter encore, pour sa part, par la réduction de ses tarifs, au bien-être universel.
Ce serait un progrès d’ensemble comme il ne s’en est jamais vu, comme un Gouvernement n’en produira jamais.
Que ce mouvement général, ainsi que je l’ai plus d’une fois observé, soit seulement indiqué; que la douane, poussée par le crédit, avance, d’aussi peu qu’elle voudra, dans cette ligne, et l’ancien ordre de choses, en ce qui concerne nos rapports avec l’étranger, se modifie tout à coup; l’économie internationale entre dans la voie révolutionnaire. En fait de douane comme en toute autre chose, le statu quo ou la hausse, c’est la réaction; le progrès ou la baisse, c’est la révolution. Ainsi l’avait compris, ainsi le pratiqua un aristocrate fameux, Robert Peel, qui se montra du reste, à cette occasion, aussi éloigné des théories de Cobden que de l’égoïsme des propriétaires. Les réformes douanières de Robert Peel avaient pour base et condition préalable la surabondance et le bas prix des capitaux en Angleterre, tandis que chez nous les libre-échangistes, assistés des Montagnards, réclament l’abolition de la douane comme compensation du capital national, ce qui revient à dire l’invasion de l’étranger pour réparation de nos défaites, l’exploitation des capitalistes anglais, suisses, hollandais, américains, russes, pour aider à l’émancipation de nos prolétaires! Nous n’avions pas besoin de cet exemple pour savoir que si le peuple français est vendu à l’étranger, si la Révolution est trahie, si la conspiration est organisée contre le socialisme, c’est surtout par les organes et les représentants du parti républicain. Mais pardonnons-leur: ils ne savent pas plus ce qu’ils font que ce qu’ils veulent!
Pour moi, qui combats les libre-échangistes, parce que tout en supprimant la douane, ils demandent la liberté de l’usure; dès lors que l’intérêt baissera, je suis pour l’abaissement des tarifs, et si cet intérêt est supprimé ou seulement de 1 /4 ou 1/2 p. %, je me prononce pour le libre-échange.
C’est, dis-je, comme conséquence de l’abolition de l’intérêt, non autrement, que je propose le libre-échange même sans réciprocité, et voici sur quoi je me fonde.
Si demain, par aventure, la Banque de France réduisait le taux de ses escomptes à 1/2 p. %, intérêt et commission compris, tout aussitôt les fabricants et commerçants de Paris et des provinces, qui n’auraient pas crédit à la Banque, s’efforceraient dans leurs négociations de s’en procurer le papier, puisque ce papier, reçu au pair, ne coûterait que 1/2 p. %, au lieu de 6, 7, 8 et 9 que coûtent les écus chez les banquiers.
Mais ce ne seraient pas seulement les négociants français qui se livreraient à cette spéculation, ceux de l’étranger y auraient aussi recours. Le papier de France ne coûtant que 1/2 p. %, tandis que celui des autres États coûterait dix et douze fois autant, la préférence serait acquise au premier; tout le monde aurait avantage à se servir de cette monnaie pour ses payements.
Pour avoir de ce papier en plus grande quantité, les producteurs du dehors diminueraient donc le prix de leurs marchandises, ce qui augmenterait la quantité de nos importations. Mais comme les billets de la Banque de France ne pourraient plus servir ni à acheter des rentes, puisque nous avons liquidé la dette de l’État, ni à prendre hypothèque sur le sol national, puisque nous avons liquidé les hypothèques et réformé la propriété; comme ces billets ne pourraient être employés qu’en payement de nos propres produits, il est clair qu’alors nous n’aurions plus à nous protéger contre les importations de l’étranger, nous y trouverions au contraire le plus grand intérêt. Le rapport serait interverti; ce ne serait plus à nous de modérer nos achats, ce serait à l’étranger de se tenir en garde sur ses ventes.
Or, comment une nation renoncerait-elle à vendre? Une telle hypothèse répugne; avec le développement universel de l’industrie et la division du travail entre les peuples, elle implique contradiction.
Pour rétablir la balance et se protéger lui-même contre cette tactique mercantile, l’étranger serait donc obligé d’abolir ses propres douanes, de réformer sa Banque, de constituer chez lui la valeur, d’émanciper ses prolétaires, en un mot, de se mettre en révolution. Le libre échange devenant alors l’égal échange, la diversité des intérêts entre les nations se ramenant peu à peu à l’unité, on verrait poindre le jour où la guerre cesserait entre les nations, comme les procès entre les citoyens, par l’absence des litiges et l’impossibilité des conflits… Je ne puis, sans sortir des bornes que j’ai dû me prescrire, donner plus d’étendue à cet exposé de l’organisme industriel, surtout en ce qui concerne l’application du nouveau principe d’ordre, le libre contrat. Ceux de mes lecteurs qui ont suivi, depuis une dizaine d’années, le progrès de la critique révolutionnaire, suppléeront facilement à la brièveté de mes paroles. En reprenant la série des négations économiques, ils n’auront pas de peine à dégager les affirmations et reconstruire la synthèse.
C’est aux jurisconsultes républicains, c’est aux Crémieux, aux Michel (de Bourges), aux Martin (de Strasbourg), aux Jules Favre, aux Marie, aux Bethmont, aux Grévy, aux Dupont (de Bussac), aux Marc-Dufraisne, aux Ledru-Rollin, à frayer à l’esprit du siècle cette route nouvelle, en développant la formule révolutionnaire telle qu’elle résulte de l’opposition du Contrat social au Gouvernement. Assez longtemps la politique a été pour les juristes une pierre d’achoppement; et ce n’est pas sans raison que le paysan comme le soldat, les voyant à l’œuvre, se moque de leur éloquence et de leur patriotisme. Que peut-il y avoir de commun entre l’homme du Droit et la pratique du Pouvoir? Le retour au despotisme s’est consommé, il y a cinquante-deux ans, par l’expulsion des avocats: c’était justice. La Constitution de l’an V était pour eux une mauvaise cause. Dès lors qu’ils admettaient le principe du gouvernement, ils devaient céder la place à l’homme gouvernemental par excellence; la raison juridique n’avait que faire dans l’exercice de l’autorité.
Qu’il me soit permis, en terminant cette étude, de répondre un mot au reproche d’orgueil qui m’a été si souvent et si sottement adressé à propos de la devise que j’ai placée en tête de mon livre des Contradictions, Destruam et œdificabo, je détruis et j’édifie.
Cette antithèse, tirée du Deutéronome, n’est autre chose que la formule de la loi révolutionnaire qui sert de base au présent écrit, savoir, que toute négation implique une affirmation, et que celui-là seul est vraiment réparateur, qui est vraiment démolisseur.
SEPTIÈME ÉTUDE.
dissolution du gouvernement dans l’organisme économique.
1. La société sans l’autorité.
Étant donné, L’Homme, la famille, la SOCIÉTÉ; Un être collectif, sexuel et individuel, doué de raison, de conscience et d’amour, dont la destinée est de s’instruire par l’expérience, de se perfectionner par la réflexion, et de créer sa subsistance par le travail; Organiser les puissances de cet être, de telle sorte qu’il reste perpétuellement en paix avec lui-même, et qu’il tire de la Nature, qui lui est donnée, la plus grande somme possible de bien-être.
Tel est le problème.
Ce problème, on sait comment les générations antérieures l’ont résolu.
Elles ont emprunté à la Famille, à la partie moyenne de l’Être humain, le principe qui lui est exclusivement propre, l’Autorité; et de l’application arbitraire de ce principe elles ont fait un système artificiel, varié suivant les siècles et les climats, et qui a été réputé l’ordre naturel, nécessaire de l’Humanité.
Ce système, qu’on peut définir le système de l’ordre par l’autorité, s’est d’abord divisé en deux: l’autorité spirituelle, et l’autorité temporelle.
Après une courte période de prépondérance, et de longs siècles de luttes, le sacerdoce semblait avoir définitivement renoncé à l’empire; la papauté avec toutes ses milices, que résument actuellement les jésuites et les ignorantins, avait été rejetée en dehors et au-dessous des affaires humaines.
Depuis deux ans, la puissance spirituelle est en voie de ressaisir la suprématie. Elle s’est coalisée, contre la Révolution, avec la puissance séculière, et traite maintenant d’égale à égale avec celle-ci. Toutes deux ont fini par reconnaître que leurs différends provenaient de malentendu, que leur but étant le même, leurs principes, leurs moyens, leurs dogmes, absolument identiques, le Gouvernement leur devait être commun, ou plutôt, qu’elles devaient se considérer comme complément l’une de l’autre, et former, par leur union, une seule et indivisible Autorité.
Telle est du moins la conclusion à laquelle arriveraient peut-être l’Église et l’État, si les lois du mouvement dans l’Humanité rendaient de semblables réconciliations possibles, si déjà la Révolution n’avait marqué leur dernière heure.
Quoi qu’il en soit, il importe, pour la conviction des esprits, de mettre en parallèle, dans leurs idées fondamentales, d’un côté, le système politico-religieux, — la philosophie, qui a distingué si longtemps le spirituel du temporel, n’a plus droit de les séparer; — d’autre part, le système économique.
Le Gouvernement donc, soit l’Église et l’État indivisiblement unis, a pour dogmes: 1. La perversité originelle de la nature humaine; 2. L’inégalité essentielle des conditions; 3. La perpétuité de l’antagonisme et de la guerre; 4. La fatalité de la misère.
D’où se déduit: 5. La nécessité du gouvernement, de l’obéissance, de la résignation et de la foi.
Ces principes admis, ils le sont encore presque partout, les formes de l’autorité se définissent elles-mêmes. Ce sont: a) La division du Peuple par classes, ou castes, subordonnées l’une à l’autre, échelonnées et formant une pyramide, au sommet de laquelle apparaît, comme la Divinité sur son autel, comme le roi sur son trône, l’Autorité; b) La centralisation administrative; c) La hiérarchie judiciaire; d) La police; e) Le culte.
Ajoutez, dans les pays où le principe démocratique est devenu prépondérant: f) La distinction des pouvoirs; g) L’intervention du Peuple dans le Gouvernement, par voie représentative; h) Les variétés innombrables de systèmes électoraux, depuis la convocation par États, usitée au moyen âge, jusqu’au suffrage universel et direct; i) La dualité des chambres; j) Le vote des lois et le consentement de l’impôt par les représentants de la nation; k) La prépondérance des majorités.
Telle est, en général, l’architecture du Pouvoir, indépendamment des modifications que chacune de ses parties est susceptible de recevoir, comme par exemple le Pouvoir central, qui peut être tour à tour monarchique, aristocratique ou démocratique: ce qui a fourni de bonne heure aux publicistes une classification des états d’après leurs caractères superficiels.
On remarquera que le système gouvernemental tend à se compliquer de plus en plus, sans devenir pour cela plus régulier ni plus moral, sans offrir plus de garanties aux personnes et aux propriétés. Cette complication résulte, d’abord, de la législation, toujours incomplète et insuffisante; en second lieu de la multiplicité des fonctionnaires; mais surtout de la transaction entre les deux éléments antagonistes, l’initiative royale et le consentement populaire. Il était réservé à notre époque de constater, d’une manière définitive, que cette transaction, rendue inévitable par le progrès des siècles, est l’indice le plus certain de la corruption, de la décadence, et de la disparition prochaine de l’autorité.
Quel est le but de cet organisme?
De maintenir l’ordre dans la société en consacrant et sanctifiant l’obéissance du citoyen à l’État, la subordination du pauvre au riche, du villain au noble, du travailleur au parasite, du laïc au prêtre, du bourgeois au soldat.
Aussi haut que la mémoire de l’humanité remonte, elle se trouve organisée, d’une manière plus ou moins complète, sur ces bases, qui constituent l’ordre politique, ecclésiastique ou gouvernemental. Tous les efforts tentés pour donner au Pouvoir une allure plus libérale, plus tolérante, plus sociale, ont constamment échoué: ils sont même d’autant plus infructueux qu’on essaye de faire au Peuple une part plus large dans le Gouvernement, comme si ces deux mots: Souveraineté et Peuple, qu’on a cru pouvoir accoler ensemble, répugnaient autant l’un à l’autre que ceux-ci, Liberté et Despotisme.
C’est donc sous cet inexorable système, dont le premier terme est le Désespoir et le dernier la Mort, que l’humanité a dû vivre et la civilisation se développer depuis six mille ans. Quelle vertu secrète l’a soutenue? Quelles forces l’ont fait vivre? Quels principes, quelles idées lui renouvelaient le sang sous le poignard de l’autorité ecclésiastique et séculière?
Ce mystère est aujourd’hui expliqué.
Au-dessous de l’appareil gouvernemental, à l’ombre des institutions politiques, loin des regards des hommes d’État et des prêtres, la société produisait lentement et en silence son propre organisme; elle se faisait un ordre nouveau, expression de sa vitalité et de son autonomie, et négation de l’ancienne politique comme de l’ancienne religion.
Cette organisation, aussi essentielle à la société que l’autre lui est étrangère, a pour principes: 1. La perfectibilité indéfinie de l’individu et de l’espèce; 2. L’honorabilité du travail; 3. L’égalité des destinées; 4. L’identité des intérêts; 5. La cessation de l’antagonisme; 7. La souveraineté de la raison; 8. La liberté absolue de l’homme et du citoyen; Ses formes d’action sont, je cite les principales: a) La division du travail, par laquelle s’oppose, à la classification du Peuple par castes, la classification par industries; b) La force collective, principe des Compagnies ouvrières, remplaçant les armées; c) Le commerce, forme concrète du Contrat, qui remplace la loi; e) La concurrence; f) Le crédit, qui centralise les Intérêts, comme la hiérarchie gouvernementale centralisait l’obéissance; g) L’équilibre des valeurs et des propriétés.
L’ancien régime, fondé sur l’Autorité et la Foi, était essentiellement de Droit divin. Le principe de la souveraineté du Peuple qui y fut plus tard introduit n’en changea point la nature; et ce serait à tort qu’aujourd’hui, en face des conclusions de la science, on voudrait maintenir entre la monarchie absolue et la monarchie constitutionnelle, entre celle-ci et la république démocratique, une distinction qui ne touche nullement au principe, et n’a été, si j’ose ainsi dire, depuis un siècle, qu’une tactique de la liberté. L’erreur ou la ruse de nos pères a été de faire le peuple souverain à l’image de l’homme-roi; devant la Révolution mieux entendue, cette mythologie s’évanouit, les nuances de gouvernement s’effacent et suivent le principe dans sa déconfiture.
Le nouveau régime, basé sur la pratique spontanée de l’industrie, d’accord avec la raison sociale et individuelle, est de Droit humain. Ennemi de tout arbitraire, essentiellement objectif, il ne comporte par lui-même ni partis ni sectes; il est ce qu’il est, et ne souffre ni restriction ni partage.
Entre le régime politique et le régime économique, entre le régime des lois et le régime des contrats, pas de fusion possible: il faut opter. Le bœuf, continuant d’être bœuf, ne peut pas devenir aigle, ni la chauve-souris colimaçon. De même la Société, en conservant, à quelque degré que ce soit, sa forme politique, ne peut s’organiser selon la loi économique. Comment accorder l’initiative locale avec la prépondérance d’une autorité centrale? le suffrage universel avec la hiérarchie des fonctionnaires? le principe que nul ne doit obéissance à la loi s’il ne l’a lui-même et directement consentie, avec le droit des majorités?… L’écrivain qui, ayant l’intelligence de ces contradictions, se flatterait de les résoudre, ne ferait pas même preuve de hardiesse: ce serait un misérable charlatan.
Cette incompatibilité absolue, tant de fois constatée, des deux régimes, ne suffit cependant pas pour convaincre les publicistes qui, tout en convenant des dangers de l’autorité, s’y rattachent néanmoins comme au seul moyen d’assurer l’ordre, et ne voient, hors de là, que vide et désolation. Comme ce malade de la comédie, à qui l’on disait que le premier moyen qu’il dût employer pour se guérir était de chasser ses médecins, ils se demandent ce que c’est qu’un honnête homme sans docteur, une société sans gouvernement. Ils feront le gouvernement aussi républicain, bénin, libéral, égalitaire que possible; ils prendront contre lui toutes les garanties; ils l’humilieront, devant la majesté des citoyens, jusqu’à l’offense. Ils nous diront: C’est vous qui serez le gouvernement! Vous vous gouvernerez vous-mêmes, sans président, sans représentants, sans délégués. De quoi alors pourrez-vous vous plaindre? Mais vivre sans gouvernement; abolir sans réserve, d’une manière absolue, toute autorité; faire de l’anarchie pure: cela leur semble inconcevable, ridicule; c’est un complot contre la république et la nationalité. Eh! que mettent-ils à la place du gouvernement, s’écrient-ils, ceux qui parlent de le supprimer?… Nous ne sommes plus embarrassés pour répondre.
Ce que nous mettons à la place du gouvernement, nous l’avons fait voir: c’est l’organisation industrielle.
Ce que nous mettons à la place des lois, ce sont les contrats. — Point de lois votées ni à la majorité ni à l’unanimité; chaque citoyen, chaque commune ou corporation fait la sienne.
Ce que nous mettons à la place des pouvoirs politiques, ce sont les forces économiques.
Ce que nous mettons à la place des anciennes classes de citoyens, noblesse et roture, bourgeoisie et prolétariat, ce sont les catégories et spécialités de fonctions, Agriculture, Industrie, Commerce, etc.
Ce que nous mettons à la place de la force publique, c’est la force collective.
Ce que nous mettons à la place des armées permanentes, ce sont les compagnies industrielles.
Ce que nous mettons à la place de la police, c’est l’identité des intérêts.
Ce que nous mettons à la place de la centralisation politique, c’est la centralisation économique.
L’apercevez-vous maintenant cet ordre sans fonctionnaires, cette unité profonde et tout intellectuelle? Ah! vous n’avez jamais su ce que c’est que l’unité, vous qui ne pouvez la concevoir qu’avec un attelage de législateurs, de préfets, de procureurs généraux, de douaniers, de gendarmes! Ce que vous appelez unité et centralisation, n’est autre chose que le chaos éternel, servant de base à un arbitraire sans fin; c’est l’anarchie des forces sociales prise pour argument du despotisme, qui sans cette anarchie n’existerait pas.
Eh bien! à notre tour, qu’avons-nous besoin de gouvernement là où nous avons fait l’accord? Est-ce que la Banque nationale, avec ses comptoirs, ne donne pas la centralisation et l’unité? Est-ce que le pacte entre les laboureurs, pour la compensation, la mobilisation, le remboursement des propriétés agraires, ne crée pas l’unité? Est-ce que les compagnies ouvrières, pour l’exploitation des grandes industries, n’expriment pas, à un autre point de vue, l’unité? Et la constitution de la valeur, ce contrat des contrats, comme nous l’avons nommé, n’est-elle pas aussi la plus haute et la plus indissoluble unité? Et si, pour vous convaincre, il faut vous montrer dans votre propre histoire des antécédents, est-ce que le système des poids et mesures, le plus beau monument de la Convention, ne forme pas depuis cinquante ans la pierre angulaire de cette unité économique, destinée par le progrès des idées à remplacer l’unité politique?
Ne demandez donc plus ni ce que nous mettrons à la place du gouvernement ni ce que deviendra la société quand il n’y aura plus de gouvernement; car, je vous le dis et vous le jure, à l’avenir il sera plus aisé de concevoir la société sans le gouvernement, que la société avec le gouvernement.
La société, en ce moment, est comme le papillon qui vient d’éclore, et qui avant de prendre son vol, secoue au soleil ses ailes diaprées. Dites-lui donc de se recoucher dans sa soie, de fuir les fleurs et de se dérober à la lumière!… Mais on ne fait pas une révolution avec des formules. Il faut attaquer à fond le préjugé, le décomposer, le mettre en poussière, en faire sentir la malfaisance, en montrer le ridicule et l’odieux. L’humanité ne croit qu’à ses propres épreuves, heureuse quand ces épreuves ne l’épuisent pas d’esprit et de sang. Tâchons donc, par une critique plus directe, de rendre l’épreuve gouvernementale si démonstrative, que l’absurdité de l’institution frappe tous les esprits, et que l’anarchie, redoutée comme un fléau, soit enfin acceptée comme un bienfait.
2. Élimination des fonctions gouvernementales. — Cultes.
L’ancienne révolution n’a point frappé le culte: elle s’est contentée de le menacer. Double faute, qui a été renouvelée de nos jours, et qui s’explique, à l’une et l’autre époque, par une arrière-pensée de réconciliation entre les deux puissances, temporelle et spirituelle.
L’ennemi est là, cependant. Dieu et le Roi, l’Église et l’État, telle est, en corps et en âme, l’éternelle contre-révolution. Le triomphe de la liberté, au moyen âge, fut de les séparer, et, ce qui montre l’imbécillité des deux pouvoirs, de leur faire accepter comme un dogme leur propre scission. Maintenant, nous pouvons l’avouer sans péril: devant la philosophie, cette distinction est inadmissible. Qui nie son roi nie son Dieu, et vice versâ, il n’y a guère que les républicains de la veille qui refusent de le comprendre. Mais, rendons cet hommage à nos ennemis, les jésuites le savent: aussi, tandis que depuis 89 les vrais révolutionnaires n’ont cessé de combattre et de ruiner l’un par l’autre l’Église et l’État, la sainte congrégation a toujours pensé à les réunir, comme si la foi pouvait refondre ce que la raison a divisé!
Ce fut Robespierre qui le premier, en 1794, donna le signal du retour de la société à Dieu. Ce misérable rhéteur, en qui l’âme de Calvin semblait revivre, et dont la vertu nous a fait plus de mal que tous les vices des Mirabeau, des Danton, des Dumouriez, des Barras, n’eut toute sa vie qu’une pensée, la restauration du Pouvoir et du Culte. Il se préparait tout doucement à cette grande œuvre, tantôt en envoyant de pauvres athées, d’innocents anarchistes, à la guillotine; tantôt en donnant des sérénades à l’Être-Suprême, et enseignant au peuple le catéchisme de l’autorité. Il mérita que l’Empereur, qui s’y connaissait, dît de lui: Cet homme avait plus de suite qu’on ne croit! La suite de Robespierre, c’était tout simplement de rétablir l’autorité par la religion, et la religion par l’autorité. Huit ans avant le premier consul, Robespierre, célébrant des auto-da-fé À la gloire du grand Architecte de l’Univers, rouvrait les églises et posait les bases du Concordat. Bonaparte ne fit que reprendre la politique du pontife de prairial. Mais comme le vainqueur d’Arcole avait peu de foi à l’efficacité des dogmes maçonniques, que d’ailleurs il ne se sentait pas de force à fonder, à l’exemple de Mahomet, une nouvelle religion, il se borna à rétablir l’ancien culte, et conclut pour cet objet un traité avec le pape.
Depuis lors, la fortune de l’Église commença de se refaire; ses acquisitions, ses empiétements, son influence, ont marché du même pas que les usurpations du Pouvoir. C’était logique: l’élément le plus ancien du Gouvernement, le boulevard de l’autorité, est sans contredit le culte. Enfin la Révolution de février a porté au comble l’orgueil et les prétentions du clergé. Il s’est trouvé des disciples de Robespierre qui, à l’exemple du maître, invoquant la bénédiction de Dieu sur la République, l’ont pour la seconde fois livrée aux prêtres: malgré les murmures de la conscience populaire, on ne sait plus aujourd’hui lesquels ont le plus de pouvoir en France des jésuites ou des représentants.
Il faut pourtant que le catholicisme s’y résigne: l’œuvre suprême de la Révolution, au dix-neuvième siècle, est de l’abroger.
Je ne dis point ceci par esprit d’incrédulité ou de rancune; je ne fus jamais libertin, et je ne hais personne. C’est une simple conclusion que j’exprime; je dirai même, puisque le sujet m’y autorise, une prédiction. Tout conspire contre le prêtre, jusqu’au pendule de M. Foucaut. À moins que la réaction ne parvienne à restaurer la Société de fond en comble, dans son corps, son âme, ses idées, ses intérêts, ses tendances, le christianisme n’a pas vingt-cinq ans à vivre. Il ne se passera pas un demi-siècle peut-être, avant que le prêtre ne soit poursuivi, pour l’exercice de son ministère, comme escroc.
M. Odilon Barrot s’est défendu d’avoir dit qu’en France la loi est athée: il a donné de sa pensée une autre édition. M. Odilon Barrot a eu tort de se rétracter, l’athéisme légal est le premier article de notre droit public. Dès lors que l’État ne fait point acception d’un dogme, il n’a aucune foi, il nie Dieu et la religion. C’est une contradiction en lui, je le sais bien: mais enfin cette contradiction est réelle, et ce n’est pas le moindre triomphe du génie révolutionnaire. La religion n’existe point à l’état de sentiment vague et indéfini, de piété quelconque: elle est positive, dogmatique, déterminée, ou elle n’est rien. Et c’est pour cela que J.-J. Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Jacobi, etc., quoi qu’ils en disent, sont aussi athées que Hégel, Kant et Spinosa. N’est-ce donc pas de l’athéisme, ou pour mieux dire de l’anti-théisme, que cette indifférence qui nous fait payer et protéger également le juif, le chrétien, le mahométan, le grec, le papiste, et le réformé? N’est-ce pas de l’athéisme et du plus raffiné, que cet esprit philosophique qui considère les faits en eux-mêmes, dans leur évolution, leur série, leurs rapports, sans se préoccuper jamais d’un principe premier ou d’une fin des fins? N’est-ce pas, s’il est permis d’accoupler ces deux termes, la théologie de l’athéisme, que cette critique de la raison, qui nous fait voir dans les idées de cause, de substance, d’esprit, de dieu, de vie future, etc., etc., des formes de notre entendement, la symbolique de notre conscience, et qui explique en conséquence et de manière à forcer notre assentiment, toutes les manifestations religieuses, théologies et théogonies, par le déroulement des concepts?… En vain l’on se demande ce que peut avoir à faire au monde une religion dont tous les dogmes sont en contradiction diamétrale avec les tendances les plus légitimes, les mieux constatées de la société; dont la morale, fondée sur l’expiation, est démentie par nos idées de liberté, d’égalité, de perfectibilité et de bien-être; dont les révélations, dès longtemps convaincues de faux, seraient au-dessous même du ridicule, si la philosophie, en expliquant leur formation légendaire, ne nous y faisait voir le mode primitif des intuitions de l’esprit humain. En vain nous cherchons une raison au culte, une utilité au prêtre, un prétexte à la foi: il est impossible, à moins de s’aveugler volontairement, d’arriver à une réponse si peu que ce soit favorable. Certes, si notre tolérance n’était au-dessus de notre croyance, notre pratique plus large encore que notre rationalisme, depuis longtemps la religion ne serait rien dans la société, rien même dans nos consciences. Le culte extérieur jure avec nos idées, nos mœurs, nos droits, notre tempérament; ce serait fait de lui, si, par un inconcevable scrupule, la première Constituante, qui décréta la vente des biens du clergé, ne s’était crue obligée par compensation de le doter.
Ce qui soutient parmi nous l’Église, ou plutôt ce qui sert de prétexte à sa conservation, c’est la lâcheté de conscience des soi-disant républicains, qui presque tous en sont encore à la profession de foi du Vicaire savoyard. Comme ces Abyssiniens, dont m’entretenait un jour le docteur Aubert, qui, tourmentés du ténia, se débarrassent d’une partie, mais en ayant soin de garder la tête, nos déistes retranchent de la religion ce qui les incommode et les choque; ils ne voudraient, pour rien au monde, expurger le principe, source éternelle des superstitions, des spoliations et des tyrannies. Point de culte, point de mystères, point de révélations: cela leur va. Mais ne touchez pas à leur Dieu: ils vous accuseraient de parricide. Aussi superstitions, usurpations, paupérisme, repullulent sans cesse, comme les tresses du ver solitaire. Et ces gens-là prétendent gouverner la République! Le général Cavaignac, qui par un reste de piété offrit au Pape l’hospitalité nationale, est candidat désigné à la Présidence! Donnez donc votre fille à un homme qui porte dans son sein un pareil monstre!