SigPhi · Proudhon

Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle

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De ce moment il fut avéré que la République, même de la veille, même issue de 93, pouvait n’être pas la même chose, au dix-neuvième siècle, que la Révolution. Et si le socialisme, tant calomnié alors par ceux-là mêmes qui depuis, reconnaissant leur erreur, viennent tour à tour invoquer son alliance; si le socialisme, dis-je, avait soulevé cette querelle; si, au nom du travailleur trompé, de la Révolution trahie, il s’était prononcé contre la République, jacobine ou girondine, c’est tout un, cette République se fût affaissée dans l’élection du 10 décembre; la Constitution de 1848 n’eût été qu’une transition à l’empire. Le socialisme avait des vues plus hautes: d’un sentiment unanime il a sacrifié ses griefs, et s’est prononcé, quand même, pour le régime républicain. Par cet acte il a aggravé, momentanément, ses dangers, plutôt qu’il ne s’est acquis du secours: la suite montrera si sa tactique a été heureuse.

Voilà donc le conflit engagé entre des intérêts tout-puissants, habiles, inexorables, qui, par l’organe d’anciens tribuns, se prévalent des traditions de 89 et 93; — et une révolution au berceau, divisée d’avec elle-même, qu’aucun antécédent historique n’honore, qu’aucune formule ne rallie, qu’aucune idée ne détermine!

Ce qui mettait, en effet, le comble aux périls du socialisme, c’est qu’il ne pouvait dire ce qu’il était, articuler une seule proposition, exposer ses griefs, motiver ses conclusions. Qu’est-ce que le socialisme, demandait-on? Et vingt définitions différentes s’élevant aussitôt, étalaient comme à l’envi le néant de la cause. Le fait, le droit, la tradition, le sens commun, tout se réunissait contre elle. Ajoutez cet argument irrésistible sur un peuple élevé dans le culte des anciens révolutionnaires, et qui se colporte encore tout bas, que le socialisme n’est ni de 89 ni de 93; qu’il ne date pas de la grande époque; que Mirabeau, Danton le dédaignèrent; que Robespierre le fit guillotiner, après l’avoir flétri; que c’était une dépravation de l’esprit révolutionnaire, une déviation de la politique suivie par nos pères!… Si, à ce moment, il s’était rencontré au Pouvoir un seul homme qui eût su comprendre la Révolution, il pouvait, profitant du peu de faveur qu’elle rencontrait, en modérer l’essor à son gré. La Révolution accueillie d’en haut, au lieu de se précipiter au pas de course, se fût lentement déroulée pendant un siècle.

Les choses ne se pouvaient passer ainsi. Les idées se définissent par leurs contraires: c’est par la réaction que se définira la révolution. Nous manquions de formules: le Gouvernement provisoire, la Commission exécutive, la dictature de Cavaignac, la présidence de Louis-Bonaparte, se sont chargés de nous en procurer. Les sottises des gouvernements font la science des révolutionnaires: sans cette légion de réacteurs qui nous a passé sur le corps, nous ne pourrions dire, socialistes, où nous allons, et qui nous sommes.

Je déclare de nouveau que je n’incrimine les intentions de qui que ce soit. Je fais profession de croire toujours à la bonté des intentions humaines: sans cette bonté, que deviendrait l’innocence des hommes d’État? pourquoi aurions-nous aboli la peine de mort en matière politique? La réaction tomberait bientôt, elle serait sans moralité comme sans raison, elle ne servirait de rien à notre éducation révolutionnaire, si elle n’était le produit de convictions ardentes, si ses représentants, sortis de toutes les opinions, ne formaient une chaîne immense, commençant à la crête de la Montagne, pour finir à l’extrême Légitimité.

C’est le caractère de la Révolution au dix-neuvième siècle, de se dégager jour par jour des excès de ses adversaires et des fautes de ses défenseurs, sans que personne puisse se vanter d’avoir été, à tous les moments de la lutte, d’une parfaite orthodoxie. Tous, tant que nous sommes, nous avons failli en 1848; et c’est justement pour cela que depuis 1848 nous avons fait tant de chemin.

À peine le sang de juin était desséché, la Révolution, vaincue sur la place publique, recommença de tonner, plus explicite, plus accusatrice, dans les journaux et les réunions populaires. Trois mois ne s’étaient pas écoulés, que le gouvernement, surpris de cette opiniâtreté indomptable, réclamait de l’Assemblée Constituante de nouvelles armes. L’accès de juin n’était pas calmé, assurait-il; sans une loi contre la presse et les clubs, il ne pouvait répondre de l’Ordre, et préserver la société.

Il est de l’essence d’une réaction de manifester, à mesure que la révolution la presse, ses mauvais penchants. Ce que certain membre du Gouvernement provisoire, maintenant rentré en grâce auprès du peuple, avait pensé, dans le secret de ses confidences, les ministres de Cavaignac le disaient tout haut.

Mais il est aussi de la nature des partis déchus d’entrer dans l’Opposition: le socialisme pouvait donc compter que ses adversaires de la veille, au moins en partie, feraient maintenant avec lui cause commune. Ce fut ce qui arriva.

Les ouvriers, bon nombre même de bourgeois, continuaient à demander du travail. Les affaires n’allaient pas; les paysans se plaignaient de la cherté des baux et de la dépréciation des denrées: ceux qui avaient combattu l’insurrection, qui s’étaient prononcés contre le socialisme, sollicitaient en récompense des lois de subvention pour le présent, de garantie pour l’avenir. Le gouvernement ne sut voir en tout cela qu’une épidémie volante, effet des circonstances malheureuses où l’on se trouvait, une sorte de choléra-morbus intellectuel et moral, qu’il fallait traiter par la saignée et les calmants.

Ainsi le gouvernement se trouvait gêné par les institutions! Le droit ne suffisait pas à le défendre: il lui fallait l’arbitraire. Le socialisme, au contraire, chose inquiétante, se déclarant républicain, s’était établi dans la légalité, comme dans une forteresse. Et il en fut ainsi depuis, à chaque effort tenté par la réaction: la loi était toujours pour les révolutionnaires, toujours contre les conservateurs. Jamais ne s’était vu pareil guignon. Ce mot d’un ancien ministre de la monarchie, la légalité nous tue, redevenait vrai sous le gouvernement républicain. Il fallait en finir avec la légalité, ou reculer devant la révolution!

Les lois de répression furent accordées, puis, à diverses reprises, rendues plus rigoureuses. À l’heure où j’écris, le droit de réunion est aboli, la presse révolutionnaire n’existe plus. Quel fruit le gouvernement a-t-il retiré de cette médication antiphlogistique?

D’abord la liberté de la presse fut rendue solidaire du droit au travail. La révolution grossit ses rangs de tous les vieux amis des libertés publiques, qui se refusaient à croire que le bâillonnement de la presse fût un remède efficace à la contagion des esprits. Puis, la propagande des journaux suspendue, la propagande orale commença: c’est-à-dire qu’aux violences de la réaction furent opposés les grands moyens révolutionnaires. En deux ans, la Révolution a fait plus de ravage par cette communication intime de tout un peuple qu’elle n’en eût obtenu par un demi-siècle de dissertations quotidiennes. Tandis que la réaction se venge sur la lettre moulée, la révolution triomphe par la parole: le malade, qu’on avait cru guérir de la fièvre, est agité de transports!

Ces faits sont-ils vrais? n’en sommes-nous pas tous les jours témoins? La réaction, en attaquant successivement toutes les libertés, n’a-t-elle pas affirmé autant de fois la Révolution? Et ce roman que j’ai l’air d’écrire, dont l’absurdité laisse loin derrière elle les contes de Perraut, n’est-il pas de l’histoire contemporaine? La Révolution n’a tant prospéré que depuis que les hommes d’État les plus éminents se sont conjurés contre elle, et que ses organes ont disparu de la scène. Désormais tout ce que l’on entreprendra contre la Révolution la fortifiera: citons seulement les faits principaux.

En quelques mois, la maladie révolutionnaire avait infecté les deux tiers de l’Europe. Ses principaux foyers étaient, en Italie, Rome et Venise; au delà du Rhin, la Hongrie. Le gouvernement de la république française, afin de réprimer plus sûrement chez lui la Révolution, ne recule point devant un pacte avec l’étranger. La Restauration avait fait contre les libéraux la guerre d’Espagne; la réaction de 1849 fit contre la démocratie-socialiste, — j’emploie à dessein ces deux mots qui marquent le progrès qu’avait fait en un an la Révolution, — l’expédition de Rome. Des fils de Voltaire, héritiers des jacobins, — pouvait-on moins attendre de ces acolytes de Robespierre? — avaient conçu les premiers l’idée de porter secours au pape, de marier ensemble la République et le Catholicisme; ce furent les jésuites qui la réalisèrent. Battue à Rome, la démocratie-socialiste essaya de protester à Paris: elle fut dissipée sans combat.

Qu’est-ce que la réaction y a gagné? qu’à la haine des rois s’est ajoutée dans le cœur du peuple la haine des prêtres, et que la guerre au principe gouvernemental s’est compliquée, dans toute l’Europe, de la guerre au principe chrétien. En 1848, il ne s’agissait, au dire des docteurs, que d’une surexcitation politique; bientôt, par l’inopportunité des remèdes, l’affection passe à l’état économique; la voici qui se déclare religieuse! N’est-ce pas à désespérer de la médecine? Quels réactifs employer désormais?… C’était le cas évidemment pour des politiques doués du plus simple bon sens de faire retraite: ce fut juste le moment qu’ils choisirent pour pousser la réaction à outrance. Non, dirent-ils, une nation n’a pas le droit de s’empoisonner, de s’assassiner. Le gouvernement a vis-à-vis d’elle charge d’âme: ses devoirs sont ceux du tuteur et du père; il doit en exercer les droits. Le salut du peuple est la loi suprême! Fais ce que dois, advienne que pourra!

Il fut résolu que le Pays serait purgé, saigné, cautérisé, à merci et miséricorde. Un vaste système sanitaire fut organisé, suivi avec un zèle, un dévouement, qui eussent fait honneur à des apôtres. Hippocrate, sauvant Athènes de la peste, ne parut pas plus magnanime. Constitution, corps électoral, garde nationale, conseils municipaux, université, armée, police, tribunaux, tout fut passé aux flammes. La bourgeoisie, cette éternelle amie de l’ordre, accusée d’inclinations libérales, fut enveloppée dans la même suspicion que le prolétariat. Le gouvernement alla jusqu’à dire, par la bouche de M. Rouher, qu’il ne se tenait pas lui-même pour sain, que son origine lui était une souillure, qu’il portait en soi le virus révolutionnaire: Ecce in iniquitatibus conceptus sum!… De suite, on se mit à l’œuvre.

L’enseignement laïc, né du libre examen, relevant exclusivement de la Raison, n’était pas sûr. Le gouvernement comprit qu’il était urgent de le replacer sous l’autorité de la Foi. Les instituteurs primaires, soumis aux curés, sacrifiés aux ignorantins; les collèges communaux successivement livrés aux congrénanistes; l’instruction publique placée sous la haute surveillance du clergé; d’éclatantes destitutions opérées dans le professorat sur la dénonciation des évêques, annoncèrent au monde que l’enseignement, comme la presse, avait cessé d’être libre. Qu’a-t-on obtenu par ce traitement? Rien de timide, en général, comme les hommes voués à l’éducation de la jeunesse; le gouvernement, avec ses frictions jésuitiques, les a rejetés tous dans la Révolution.

Puis ce fut le tour de l’armée.

Sortie du peuple, recrutée chaque année dans son sein, en contact perpétuel avec lui, rien ne serait moins sûr, en présence du peuple soulevé et de la constitution violée, que son obéissance. Une diète intellectuelle, l’interdiction de la pensée, de la parole, de la lecture, en matière politique et sociale, jointe à un isolement complet, furent prescrits. Aussitôt que dans un régiment apparaît le moindre symptôme de contagion, il est immédiatement épuré, éloigné de la capitale et des centres populeux, envoyé disciplinairement en Afrique. Il est difficile de connaître l’opinion du soldat: ce qui est sûr, au moins, c’est que le régime auquel il est depuis plus de deux ans soumis, lui a prouvé, de la manière la moins équivoque, que le gouvernement ne veut ni de la République, ni de la Constitution, ni de la liberté, ni du droit au travail, ni du suffrage universel; que le plan des ministres est de rétablir en France l’ancien régime, comme ils ont rétabli à Rome le gouvernement des prêtres, et qu’ils comptent sur lui!… Le soldat, sournois, avalera-t-il cette potion? Le gouvernement l’espère: la question est là!… C’est à la garde nationale que le parti de l’ordre avait dû, en avril, mai et juin 1848, ses premiers succès. Mais la garde nationale, en combattant l’émeute, n’avait nullement entendu servir la contre-révolution. Plus d’une fois elle le donna à entendre. Elle fut jugée malade. Sa dissolution, d’abord, son désarmement, ensuite, non pas en masse, la dose serait trop forte, mais en détail, est de tous les soins du gouvernement celui qui le préoccupe le plus. Contre une garde nationale armée, organisée, prête au combat, la science réactionnaire ne connaît pas de préservatif. Le gouvernement ne se peut croire en sûreté tant qu’il existera en France un seul soldat citoyen. Gardes nationaux! vous êtes les incurables de la liberté et du progrès: allez à la Révolution.

Comme tous les monomanes, le gouvernement est on ne peut plus logique dans son idée. Il la suit avec une persévérance, une ponctualité merveilleuse. Il a parfaitement compris que la cure nationale, européenne, dont il s’est fait le Purgon, pourrait bien n’être pas arrivée à terme quand sonnera l’heure des comices populaires, et qu’alors le pauvre patient, rendu fou par les remèdes, est capable de briser ses liens, d’assommer ses gardes, et de compromettre en une heure de rage le fruit de trois années de traitement. Une rechute serait donc imminente. Déjà, en mars et avril 1850, sur la question électorale, monarchie ou république, c’est-à-dire révolution ou statu quo, une majorité imposante s’était déclarée pour la révolution. Comment conjurer un tel danger, sauver le peuple de ses propres fureurs?

Il faut maintenant, dirent les doctes, procéder par révulsion. Partageons le peuple en deux catégories, l’une comprenant tous les citoyens présumés, d’après leur état, les plus révolutionnaires: ils seront exclus du suffrage universel; — l’autre, tous ceux qui, par position, doivent incliner davantage au statu quo: ceux-ci formeront seuls le corps électoral. Quand même, par cette suppression, nous aurions éliminé des listes trois millions d’individus, qu’importe, si les sept autres millions acceptent leur privilége? Avec sept millions d’électeurs et l’armée, nous sommes sûrs de vaincre la révolution: et la religion, l’autorité, la famille, la propriété, sont sauvées.

Furent présents à cette consultation dix-sept notables ès sciences morales et politiques, consommés, disait-on, dans l’art de mater les révolutions et les révolutionnaires. L’ordonnance, présentée à l’Assemblée Législative, fut homologuée le 31 mai.

Par malheur il était impossible, dans l’espèce, de faire une loi de privilége qui fût en même temps une liste de suspects. La loi du 31 mai, frappant à tort et à travers et dans une proportion à peu près égale sur les socialistes et les conservateurs, ne servit qu’à irriter davantage la révolution, en rendant la réaction plus odieuse. Dans les sept millions d’électeurs conservés, quatre peuvent appartenir à la démocratie: ajoutez trois millions d’exclus mécontents, et vous aurez, au moins en ce qui regarde le droit électoral, la force relative de la révolution et de la contre-révolution. Aussi, voyez la misère! ce sont justement les électeurs de l’ordre, en faveur desquels a été imaginée la loi du 31 mai, qui sont les premiers à la maudire; ils l’accusent de tous leurs maux présents, et de ceux, bien plus grands, qu’ils redoutent pour l’avenir; ils en demandent à grands cris, dans leurs journaux, le rappel. Et la meilleure raison de croire que cette loi ne sera jamais exécutée, c’est qu’elle est parfaitement inutile, le gouvernement ayant plus d’intérêt à s’y soustraire qu’à la défendre. Est-ce assez de mécomptes, assez de scandales?

La réaction, depuis trois ans, a fait pousser la révolution comme en serre chaude. Elle a créé, par sa politique d’abord équivoque, puis louvoyante, enfin hautement absolutiste et terroriste, un parti révolutionnaire innombrable, là où auparavant on ne comptait pas un homme. Et pourquoi tout cet arbitraire, grand Dieu? Dans quel but toutes ces violences? À qui en avait-on? Quel monstre, ennemi de la civilisation et de la société, pensait-on combattre? La révolution de 1848, cette révolution qui ne se définissait seulement pas, savait-on si elle était dans le droit ou contre le droit? Qui l’avait étudiée? Qui pouvait, la main sur la conscience, l’accuser? Déplorable hallucination! Le parti révolutionnaire, sous le Gouvernement provisoire et la Commission exécutive, n’existait encore que dans l’air; l’idée, sous ses formules mystiques, se cherchait encore. C’est la réaction qui, à force de déclamer contre le spectre, a fait de ce spectre un corps vivant, un géant qui, au premier geste, peut l’écraser. Ce que moi-même je ne concevais qu’à peine, avant les journées de juin, ce que je n’ai compris que depuis, jour par jour, et sous le feu de l’artillerie réactionnaire, j’ose maintenant l’affirmer avec certitude: la Révolution est définie; elle se sait, elle est faite.

À présent, réacteurs, vous en êtes aux moyens héroïques. Vous avez poussé la violence jusqu’à l’odieux, l’arbitraire jusqu’au mensonge, l’abus de votre faculté législative jusqu’à la déloyauté. Vous avez prodigué le mépris et l’outrage, vous avez recherché la guerre civile et le sang. Tout cela a produit autant d’effet sur la révolution que des coups de flèches sur un hippopotame. Ceux qui ne vous haïssent pas vous méprisent: ils ont tort. Vous êtes d’honnêtes gens, remplis de tolérance et de philanthropie, animés d’excellentes intentions, mais dont l’esprit et la conscience sont sens dessus dessous. J’ignore ce qu’il vous plaira de résoudre, si vous continuerez de battre la charge sur la révolution, ou si, comme je le vois venir, vous vous déciderez à traiter avec elle. Mais, au cas où vous choisiriez le premier parti, je vais vous dire ce que vous avez à faire: vous jugerez vous-mêmes ce que vous avez à attendre.

Le peuple, suivant vous, est frappé d’aliénation mentale. Vous avez mission de le guérir: le salut public est votre unique loi, votre suprême devoir. Comptables devant la postérité, vous vous déshonoreriez en désertant le poste où vous a placés la Providence. Vous avez le droit, vous avez la force, votre résolution est indiquée.

Tous les moyens réguliers de gouvernement ayant échoué, votre politique se résume désormais dans ce seul mot: la Force.

La force, afin d’empêcher le suicide de la société, cela signifie que vous devez arrêter toute manifestation, toute pensée révolutionnaire; mettre à la nation la camisole de fer; tenir en état de siége les quatre-vingt-six départements; suspendre généralement et en tous lieux l’action des lois; attaquer le mal dans sa source, en expulsant du pays, de l’Europe, les auteurs et fauteurs d’idées anarchiques et antisociales; préparer la restauration des institutions anciennes, en conférant au gouvernement un pouvoir discrétionnaire sur la propriété, l’industrie, le commerce, etc., jusqu’à parfaite guérison.

Ne marchandez pas avec l’arbitraire, ne disputez point sur le choix de la dictature. Monarchie légitime, quasi-légitime, fusion des branches, solution impériale, révision totale ou partielle, tout cela, croyez-moi, est sans importance. Le parti le plus prompt sera pour vous le plus sûr. Songez que ce n’est pas la forme du gouvernement qui est en question: c’est la société. Votre unique soin doit être de bien prendre vos mesures, parce que si, au dernier moment, la Révolution vous échappe, vous êtes perdus.

Si le prince actuellement chargé du pouvoir exécutif était président à vie; si en même temps l’Assemblée, incertaine des électeurs, pouvait se proroger, comme autrefois la Convention, jusqu’à la convalescence du malade, la solution semblerait peut-être trouvée. Le gouvernement n’aurait qu’à se tenir coi, et faire célébrer des messes, pour la guérison du Peuple, dans toutes les églises de France. Il aurait peu à faire contre l’insurrection. La légalité, dans ce pays formaliste, est si puissante, qu’il n’est servitude, avanie, que nous ne soyons prêts à endurer dès qu’on nous parle Au nom de la loi.

Mais aux termes du pacte fondamental, Louis Bonaparte sort de charge fin avril 1852; quant à l’Assemblée, ses pouvoirs expirent le 29 mai suivant, au plus fort de l’ardeur révolutionnaire. Tout est compromis, si les choses se passent comme le prescrit la Constitution. Ne perdez pas une minute: Caveant consules!

Puis donc que la Constitution fait en ce moment tout le péril, qu’il n’y a pas de solution légale possible, que le gouvernement ne peut compter sur l’appui d’aucune partie de la nation, que la gangrène a tout envahi, vous ne devez, à peine de forfaiture et de lâcheté, prendre conseil que de vous-mêmes et de l’immensité de vos devoirs.

Il faut, en premier lieu, que la Constitution soit par vous, d’autorité, revisée; du même coup, Louis Bonaparte prorogé, d’autorité, dans ses pouvoirs.

Cette prorogation ne suffit pas, les élections de 1852 pouvant donner une assemblée démagogique dont le premier acte serait de mettre en accusation le président réélu et ses ministres. Il faut encore que le président, en même temps qu’il sera prorogé par l’Assemblée, la proroge à son tour, et d’autorité.

À ces premiers actes de dictature, les conseils généraux et municipaux, dûment renouvelés, seront priés d’envoyer leur adhésion, à peine de dissolution immédiate, et d’envoi de commissaires.

Il est probable que cette double prorogation du président et de l’Assemblée sera suivie de quelque mouvement: c’est une chance à courir, une bataille à livrer, une victoire à remporter.

À vaincre sans péril on triomphe sans gloire!

Décidez-vous.

Puis il faut abroger, avec la loi du 31 mai, le suffrage universel, revenir au système de M. de Villèle et au double vote; mieux encore, supprimer tout à fait le régime représentatif, en attendant le reclassement de la nation par ordres, et le rétablissement, sur des bases plus solides, de la féodalité.

Supposant alors que la Révolution, violemment provoquée, ne bronche pas, ou si elle bronche, qu’elle soit écrasée; qu’aux actes usurpatoires de la majorité les deux cents représentants républicains ne répondent point par une déclaration de mise hors la loi, rédigée, signée et publiée d’avance; qu’ensuite de cette déclaration, les auteurs du coup d’État ne soient pas frappés dans les rues, à domicile, partout où la main vengeresse des patriotes conjurés les pourra atteindre; que la population ne se soulève pas en masse, à Paris et dans les départements; qu’une partie des troupes, sur lesquelles la réaction fonde son espérance, ne se joigne pas aux insurgés; que deux ou trois cent mille soldats suffisent pour tenir en respect les révolutionnaires de trente-sept mille communes, à qui le coup d’État servira de signal; qu’à défaut de soulèvement, le refus de l’impôt, la cessation du travail, l’interruption des transports, la dévastation, l’incendie, toutes les fureurs prévues par l’auteur du Spectre rouge, ne mettent pas la contre-révolution à son tour en état de blocus; qu’il suffise au chef du pouvoir exécutif, élu de quatre cents conspirateurs, aux quatre-vingt-six préfets, aux quatre cent cinquante-neuf sous-préfets, aux procureurs généraux, présidents, conseillers, substituts, capitaines de gendarmerie, commissaires de police, et à quelques milliers de notables, leurs complices, de se présenter aux masses, le décret d’usurpation à la main, pour les faire rentrer dans le devoir; Supposant, dis-je, qu’aucune de ces conjectures, si redoutables, si probables, ne se réalise, il faut encore, si vous tenez à ce que votre œuvre se consolide: 1 Déclarer l’état de siége général, absolu, et pour un temps illimité; 2 Décréter la transportation au delà des mers de cent mille individus; 3 Doubler l’effectif de l’armée et la tenir constamment sur pied de guerre; 4 Augmenter les garnisons, la gendarmerie; armer les forteresses, élever en chaque canton un château fort, intéresser le militaire à la réaction, en formant de l’armée une caste qui, dotée et anoblie, puisse en partie se recruter elle-même; 5 Reformer le peuple par corporations d’arts et métiers, impénétrables les unes aux autres; supprimer la libre concurrence; créer dans le commerce, l’industrie, l’agriculture, la propriété, la finance, une bourgeoisie privilégiée qui donne la main à l’aristocratie d’épée et de robe; 6 Expurger, brûler les neuf dixièmes des bibliothèques, les livres de science, de philosophie et d’histoire; anéantir les vestiges du mouvement intellectuel depuis quatre siècles, remettre la direction des études et les archives de la civilisation exclusivement aux jésuites; 7 Pour couvrir ces dépenses, et reconstituer au profit de la nouvelle noblesse, comme aussi des églises, séminaires et couvents, des propriétés spéciales et inaliénables, augmenter l’impôt d’un milliard, contracter de nouveaux emprunts, etc, etc., etc.

Voilà, en résumé, par quelle politique, par quel ensemble de mesures à la fois organiques et répressives la réaction, si elle veut être logique et suivre jusqu’au bout sa fortune, doit continuer son entreprise. C’est une régénération sociale qui, reprenant la civilisation au quatorzième siècle, recommence la féodalité à l’aide des éléments nouveaux que fournit le génie moderne et l’expérience des révolutions. Hésiter, s’arrêter à moitié chemin, c’est perdre honteusement le fruit de trois années d’efforts, et courir à un désastre certain, irréparable.

Y avez-vous réfléchi, réacteurs? Avez-vous calculé la force acquise sous cette pression de trois ans par la Révolution? Vous êtes-vous dit que le monstre avait poussé ses ongles et ses dents, et que si vous ne venez à bout de l’étouffer, il vous dévorera?

Si la réaction, comptant sur la sagesse du pays, attend 1852, elle est perdue. Sur ce point tout le monde est à peu près d’accord, dans le peuple et dans le gouvernement, parmi les conservateurs et les républicains.

Si elle se borne à proroger les pouvoirs du président, elle est perdue.

Si, après avoir prorogé par un même décret les pouvoirs de l’Assemblée, elle conserve la loi du 31 mai et le suffrage universel, elle est perdue.

Si elle laisse dans le pays les cent mille républicains socialistes les plus énergiques, elle est perdue.

Si elle abandonne l’armée à son mode de recrutement et à sa faiblesse numérique actuelle, elle est perdue.

Si, après avoir recréé la caste militaire, elle ne reconstitue suivant le principe féodal l’industrie et le commerce, elle est perdue.

Si elle ne rétablit la grande propriété et le droit d’aînesse, elle est perdue.

Si elle ne réforme dans son entier le système d’enseignement et d’éducation publique, si elle n’efface de la mémoire des hommes jusqu’au souvenir des révolutions passées, elle est perdue.

Si, pour payer les dépenses qu’entraînent de si grandes choses, elle ne double l’impôt et ne réussit à le faire payer, elle est perdue.

De toutes ces mesures indispensables, dont une seule omise vous replongerait aussitôt dans l’abîme, pouvez-vous essayer seulement la première? Oseriez-vous notifier au peuple cette résolution inconstitutionnelle: Louis Bonaparte est prorogé dans ses pouvoirs?… Non, vous ne pouvez rien, vous n’oserez rien, royalistes, impérialistes, bancocrates, malthusiens, jésuites, qui avez usé et abusé de la force contre l’idée. Vous avez perdu, sans profit pour votre conservation, l’honneur et le temps. Prorogez, ne prorogez pas; revisez tout ou ne revisez rien; appelez Chambord, Joinville, ou laissez-vous aller à la République: tout cela est parfaitement insignifiant. Si ce n’est en 1852, ce sera en 1856, vous aurez une convention nationale. L’idée révolutionnaire triomphe; pour la combattre encore, il ne vous reste d’autre position que la légalité républicaine, que vous ne cessez depuis trois ans de violer. Votre unique refuge est dans cette république de néant, qui, en 1848, s’efforça d’être modérée et honnête, comme si l’honneur et la modération pouvaient se trouver là où font défaut les principes, et dont vous avez étalé aux yeux du monde la nudité ignominieuse. La voyez-vous déjà, tantôt sous l’apparence des sentiments les plus pacifiques, tantôt sous le masque des déclamations les plus ampoulées, vous appeler à elle et vous tendre les bras? Allez donc à cette République constitutionnelle, parlementaire, gouvernementale, confite en jacobinisme et en doctrine, qui, soit qu’elle invoque le nom de Sieyès, soit qu’elle se réclame de Robespierre, n’en est pas moins la formule de la contre-révolution. Après avoir épuisé la violence, il vous reste la ruse: c’est là aussi que nous nous apprêtons à vous joindre.

Mais je dis aux républicains de février, à ce parti, sans distinction de nuances, à qui la révolution peut reprocher quelques erreurs, mais pas une félonie: C’est vous qui, en 1848, après avoir posé, à votre insu, la question révolutionnaire, avez donné presque aussitôt, par vos rivalités ambitieuses, par votre politique routinière, par vos fantaisies rétrospectives, le signal de la réaction.

Vous voyez ce qu’elle a produit.

Avant la bataille de juin, la révolution avait à peine conscience d’elle-même: c’était une aspiration vague des classes ouvrières vers une condition moins malheureuse. À toutes les époques on a entendu des plaintes pareilles: s’il y avait tort à les dédaigner, il n’y avait pas non plus de quoi en prendre l’alarme.

Grâce à la persécution qu’elle a endurée, la Révolution aujourd’hui se sait. Elle peut dire sa raison d’être; elle est à même de se définir, de se déduire; elle connaît son principe, ses moyens, son but; elle possède sa méthode et son critérium. Elle n’a eu besoin, pour se comprendre, que de suivre la filiation des idées de ses différents adversaires. En ce moment elle se dégage des fausses doctrines qui l’obscurcissent, des partis et des traditions qui l’encombrent: libre et brillante, vous allez la voir s’emparer des masses et les précipiter vers l’avenir avec un élan irrésistible.

La Révolution, au point où nous sommes parvenus, consommée dans la pensée, n’est plus qu’une affaire d’exécution. Il est trop tard pour éventer cette mine: quand le pouvoir, revenu en vos mains, changerait vis-à-vis d’elle sa politique, s’il ne changeait en même temps de principe, il n’obtiendrait pas plus de résultat. La Révolution, je vous l’ai dit, a poussé ses molaires: la réaction n’a été pour elle qu’une crise de dentition. Il lui faut maintenant une nourriture solide: quelques lambeaux de liberté, quelques satisfactions données à ses premiers griefs, quelques concessions aux intérêts qu’elle représente, ne serviraient qu’à irriter sa faim. La Révolution veut être: or, être, pour elle, c’est régner.

Voulez-vous, enfin, servir cette grande cause, vous dévouer, corps et âmes, à la Révolution?

Vous pouvez, il en est temps encore, redevenir les chefs et les modérateurs du mouvement, sauver votre Pays d’une crise douloureuse, émanciper sans froissements le prolétariat, vous rendre les arbitres de l’Europe, décider les destinées de la civilisation et de l’Humanité.

Je sais bien que tel est votre fervent désir: je ne vous parle pas d’intentions. Je demande des actes, des gages.

Des gages à la Révolution, non des harangues; des plans de rénovation économique, non des théories gouvernementales: voilà ce que veut, ce qu’attend de vous le prolétariat. Du gouvernement! Ah! nous en aurons toujours de reste. Il n’y a rien de plus contre-révolutionnaire, sachez-le bien, que le gouvernement. Quelque libéralisme qu’il affecte, de quelque nom qu’il se couvre, la Révolution le répudie; sa mission est de le dissoudre dans l’organisation industrielle.

Prononcez-vous donc, une fois, catégoriquement, jacobins, girondins, montagnards, terroristes, indulgents, qui tous avez mérité le même blâme, et qui avez besoin d’un mutuel pardon. La fortune vous redevenant favorable, quel programme sera le vôtre? Il ne s’agit pas de ce que vous voudriez avoir fait à une autre époque; il s’agit de ce que vous allez faire dans des conditions qui ne sont plus les mêmes. Affirmez-vous, oui ou non, la Révolution?… DEUXIÈME ÉTUDE.

y a-t-il raison suffisante de révolution au dixneuvième siècle?

I. Loi de tendance dans la Société. — La Révolution, en 1789, n’a fait que la moitié de son œuvre.

Une révolution est, dans l’ordre des faits moraux, un acte de justice souveraine, procédant de la nécessité des choses, qui par conséquent porte en soi sa justification, et auquel c’est un crime à l’homme d’État de résister. Telle est la proposition que nous avons établie dans une première étude.

Actuellement la question est de savoir si l’idée qui se produit comme formule de révolution n’est point chimérique; si son objet est réel; si l’on ne prend pas une fantaisie ou une exagération populaire pour une protestation juste et sérieuse. La seconde proposition que nous avons à examiner est donc la suivante: Y a-t-il aujourd’hui, dans la société, raison suffisante de révolution?

Car si cette raison n’existait pas, si nous combattions pour une cause imaginaire, si le peuple, comme l’on dit, ne se plaignait que de graisse, le devoir du magistrat serait peut-être simplement de détromper la multitude, qu’on a vue parfois s’émouvoir sans raison, comme l’écho à la voix de celui qui l’appelle.

En deux mots, le casus révolutionnaire est-il posé, en ce moment, par la nature des choses, l’enchaînement des faits, le jeu des institutions, le progrès des besoins et des idées, l’ordre de la Providence?

Cela doit pouvoir se juger d’un coup d’œil. S’il y fallait une longue philosophie, des dissertations de bénédictin, la cause pourrait exister, mais seulement en germe, en possibilité d’être. Argumenter d’une pareille cause serait faire de la prophétie, non de la pratique et de l’histoire.

Je prendrai, pour résoudre cette question, une règle aussi simple que décisive, que me fournit la pratique des révolutions. C’est que les révolutions ont pour motif, non pas tant le mal-être que ressent à un moment donné la société, que la continuité de ce mal-être, laquelle tend à faire disparaître et à neutraliser le bien.

En sorte que le procès qu’instruit une révolution, le jugement que plus tard elle exécute, s’adresse moins aux faits qu’aux tendances: comme si la société, s’inquiétant peu des principes, se dirigeait surtout par des fins…..

En général, le bien et le mal, le plaisir et la douleur, sont indissolublement mêlés dans la destinée humaine. Toutefois, à travers des oscillations continuelles, le bien semble l’emporter sur le mal, et somme toute, à notre jugement, il y a progrès marqué vers le mieux.