SigPhi · Voltaire

Dictionnaire philosophique

Page 108 of 152

Les Romains dans ce temps-là commençaient à devenir redoutables aux rois de Syrie, maîtres des Juifs: ceux-ci gagnèrent le sénat de Rome par des soumissions et des présents. Les guerres des Romains dans l’Asie Mineure semblaient devoir laisser respirer ce malheureux peuple; mais à peine Jérusalem jouit-elle de quelque ombre de liberté, qu’elle fut déchirée par des guerres civiles qui la rendirent, sous ses fantômes de rois, beaucoup plus à plaindre qu’elle ne l’avait jamais été dans une si longue suite de différents esclavages.

Dans leurs troubles intestins, ils prirent les Romains pour juges. Déjà la plupart des royaumes de l’Asie Mineure, de l’Afrique septentrionale, et des trois quarts de l’Europe, reconnaissaient les Romains pour arbitres et pour maîtres.

Pompée vint en Syrie juger les nations, et déposer plusieurs petits tyrans. Trompé par Aristobule, qui disputait la royauté de Jérusalem, il se vengea sur lui et sur son parti. Il prit la ville, fit mettre en croix quelques séditieux, soit prêtres, soit pharisiens, et condamna, longtemps après, le roi des Juifs Aristobule au dernier supplice.

Les Juifs, toujours malheureux, toujours esclaves, et toujours révoltés, attirent encore sur eux les armes romaines. Crassus et Cassius les punissent, et Métellus Scipion fait crucifier un fils du roi Aristobule, nommé Alexandre, auteur de tous les troubles.

Sous le grand César ils furent entièrement soumis et paisibles. Hérode, fameux parmi eux et parmi nous, longtemps simple tétrarque, obtint d’Antoine la couronne de Judée, qu’il paya chèrement; mais Jérusalem ne voulut pas reconnaître ce nouveau roi, parce qu’il était descendu d’Ésaü, et non pas de Jacob, et qu’il n’était qu’Iduméen: c’était précisément sa qualité d’étranger qui l’avait fait choisir par les Romains, pour tenir mieux ce peuple en bride.

Les Romains protégèrent le roi de leur nomination avec une armée. Jérusalem fut encore prise d’assaut, saccagée et pillée.

Hérode, protégé depuis par Auguste, devint un des plus puissants princes parmi les petits rois de l’Arabie. Il répara Jérusalem; il rebâtit la forteresse qui entourait ce temple si cher aux Juifs, qu’il construisit aussi de nouveau, mais qu’il ne put achever: l’argent et les ouvriers lui manquèrent. C’est une preuve qu’après tout Hérode n’était pas riche, et que les Juifs, qui aimaient leur temple, aimaient encore plus leur argent comptant.

Le nom de roi n’était qu’une faveur que faisaient les Romains: cette grâce n’était pas un titre de succession. Bientôt après la mort d’Hérode, la Judée fut gouvernée en province romaine subalterne par le proconsul de Syrie; quoique de temps en temps on accordât le titre de roi tantôt à un Juif, tantôt à un autre, moyennant beaucoup d’argent, ainsi qu’on l’accorda au Juif Agrippa sous l’empereur Claude.

Une fille d’Agrippa fut cette Bérénice, célèbre pour avoir été aimée d’un des meilleurs empereurs dont Rome se vante. Ce fut elle qui, par les injustices qu’elle essuya de ses compatriotes, attira les vengeances des Romains sur Jérusalem. Elle demanda justice. Les factions de la ville la lui refusèrent. L’esprit séditieux de ce peuple se porta à de nouveaux excès: son caractère en tout temps était d’être cruel, et son sort d’être puni.

Vespasien et Titus firent ce siége mémorable, qui finit par la destruction de la ville. Josèphe l’exagérateur prétend que dans cette courte guerre il y eut plus d’un million de Juifs massacrés. Il ne faut pas s’étonner qu’un auteur qui met quinze mille hommes dans chaque village tue un million d’hommes. Ce qui resta fut exposé dans les marchés publics, et chaque Juif fut vendu à peu près au même prix que l’animal immonde dont ils n’osent manger.

Dans cette dernière dispersion ils espérèrent encore un libérateur; et sous Adrien, qu’ils maudissent dans leurs prières, il s’éleva un Barcochébas, qui se dit un nouveau Moïse, un Shilo, un Christ. Ayant rassemblé beaucoup de ces malheureux sous ses étendards, qu’ils crurent sacrés, il périt avec tous ses suivants: ce fut le dernier coup pour cette nation, qui en demeura accablée. Son opinion constante que la stérilité est un opprobre l’a conservée. Les Juifs ont regardé comme leurs deux grands devoirs: des enfants et de l’argent.

Il résulte de ce tableau raccourci que les Hébreux ont presque toujours été ou errants, ou brigands, ou esclaves, ou séditieux; ils sont encore vagabonds aujourd’hui sur la terre, et en horreur aux hommes, assurant que le ciel et la terre, et tous les hommes, ont été créés pour eux seuls.

On voit évidemment, par la situation de la Judée, et par le génie de ce peuple, qu’il devait être toujours subjugué. Il était environné de nations puissantes et belliqueuses qu’il avait en aversion. Ainsi il ne pouvait ni s’allier avec elles, ni être protégé par elles. Il lui fut impossible de se soutenir par la marine, puisqu’il perdit bientôt le port qu’il avait du temps de Salomon sur la mer Rouge, et que Salomon même se servit toujours des Tyriens pour bâtir et pour construire ses vaisseaux, ainsi que pour élever son palais et le temple. Il est donc manifeste que les Hébreux n’avaient aucune industrie, et qu’ils ne pouvaient composer un peuple florissant. Ils n’eurent jamais de corps d’armée continuellement sous le drapeau, comme les Assyriens, les Mèdes, les Perses, les Syriens et les Romains, Les artisans et les cultivateurs prenaient les armes dans les occasions, et ne pouvaient par conséquent former des troupes aguerries. Leurs montagnes, ou plutôt leurs rochers, ne sont ni d’une assez grande hauteur, ni assez contigus, pour avoir pu défendre l’entrée de leur pays. La plus nombreuse partie de la nation, transportée à Babylone, dans la Perse et dans l’Inde, ou établie dans Alexandrie, était trop occupée de son commerce et de son courtage pour songer à la guerre. Leur gouvernement civil, tantôt républicain, tantôt pontifical, tantôt monarchique, et très-souvent réduit à l’anarchie, ne paraît pas meilleur que leur discipline militaire.

Vous demandez quelle était la philosophie des Hébreux; l’article sera bien court: ils n’en avaient aucune. Leur législateur même ne parle expressément en aucun endroit ni de l’immortalité de l’âme, ni des récompenses d’une autre vie. Josèphe et Philon croient les âmes matérielles; leurs docteurs admettaient des anges corporels, et dans leur séjour à Babylone ils donnèrent à ces anges les noms que leur donnaient les Chaldéens: Michel, Gabriel, Raphaël, Uriel. Le nom de Satan est babylonien, et c’est en quelque manière l’Arimane de Zoroastre. Le nom d’Asmodée est aussi chaldéen; et Tobie, qui demeurait à Ninive, est le premier qui l’ait employé. Le dogme de l’immortalité de l’âme ne se développa que dans la suite des temps chez les pharisiens. Les saducéens nièrent toujours cette spiritualité, cette immortalité, et l’existence des anges. Cependant les saducéens communiquèrent sans interruption avec les pharisiens; ils eurent même des souverains pontifes de leur secte. Cette prodigieuse différence entre les sentiments de ces deux grands corps ne causa aucun trouble. Les Juifs n’étaient attachés scrupuleusement, dans les derniers temps de leur séjour à Jérusalem, qu’à leurs cérémonies légales. Celui qui aurait mangé du boudin ou du lapin aurait été lapidé; et celui qui niait l’immortalité de l’âme pouvait être grand-prêtre.

On dit communément que l’horreur des Juifs pour les autres nations venait de leur horreur pour l’idolâtrie; mais il est bien plus vraisemblable que la manière dont ils exterminèrent d’abord quelques peuplades du Chanaan, et la haine que les nations voisines conçurent pour eux, furent la cause de cette aversion invincible qu’ils eurent pour elles. Comme ils ne connaissaient de peuples que leurs voisins, ils crurent en les abhorrant détester toute la terre, et s’accoutumèrent ainsi à être les ennemis de tous les hommes.

Une preuve que l’idolâtrie des nations n’était point la cause de cette haine, c’est que par l’histoire des Juifs on voit qu’ils ont été très-souvent idolâtres. Salomon lui-même sacrifiait à des dieux étrangers. Depuis lui, on ne voit presque aucun roi dans la petite province de Juda qui ne permette le culte de ces dieux, et qui ne leur offre de l’encens. La province d’Israël conserva ses deux veaux et ses bois sacrés, ou adora d’autres divinités.

Cette idolâtrie qu’on reproche à tant de nations est encore une chose bien peu éclaircie. Il ne serait peut-être pas difficile de laver de ce reproche la théologie des anciens. Toutes les nations policées eurent la connaissance d’un Dieu suprême, maître des dieux subalternes et des hommes. Les Égyptiens reconnaissaient eux-mêmes un premier principe qu’ils appelaient Knef, à qui tout le reste était subordonné. Les anciens Perses adoraient le bon principe nommé Oromase, et ils étaient très éloignés de sacrifier au mauvais principe Arimane, qu’ils regardaient à peu près comme nous regardons le diable. Les Guèbres encore aujourd’hui ont conservé le dogme sacré de l’unité de Dieu. Les anciens brachmanes reconnaissaient un seul Être suprême: les Chinois n’associèrent aucun être subalterne à la Divinité, et n’eurent aucune idole jusqu’aux temps où le culte de Fo et les superstitions des bonzes ont séduit la populace. Les Grecs et les Romains, malgré la foule de leurs dieux, reconnaissaient dans Jupiter le souverain absolu du ciel et de la terre. Homère même, dans les plus absurdes fictions de la poésie, ne s’est jamais écarté de cette vérité. Il représente toujours Jupiter comme le seul tout-puissant, qui envoie le bien et le mal sur la terre, et qui, d’un mouvement de ses sourcils, fait trembler les dieux et les hommes. On dressait des autels, on faisait des sacrifices à des dieux subalternes, et dépendants du dieu suprême. Il n’y a pas un seul monument de l’antiquité où le nom de souverain du ciel soit donné à un dieu secondaire, à Mercure, à Apollon, à Mars. La foudre a toujours été l’attribut du maître.

L’idée d’un être souverain, de sa providence, de ses décrets éternels, se trouve chez tous les philosophes, et chez tous les poëtes. Enfin il est peut-être aussi injuste de penser que les anciens égalassent les héros, les génies, les dieux inférieurs, à celui qu’ils appellent le père et le maître des dieux, qu’il serait ridicule de penser que nous associons à Dieu les bienheureux et les anges.

Vous demandez ensuite si les anciens philosophes et les législateurs ont puisé chez les Juifs, ou si les Juifs ont pris chez eux. Il faut s’en rapporter à Philon: il avoue qu’avant la traduction des Septante les étrangers n’avaient aucune connaissance des livres de sa nation. Les grands peuples ne peuvent tirer leurs lois et leurs connaissances d’un petit peuple obscur et esclave. Les Juifs n’avaient pas même de livres du temps d’Osias. On trouva par hasard sous son règne le seul exemplaire de la loi qui existât. Ce peuple, depuis qu’il fut captif à Babylone, ne connut d’autre alphabet que le chaldéen: il ne fut renommé pour aucun art, pour aucune manufacture de quelque espèce quelle pût être; et dans le temps même de Salomon ils étaient obligés de payer chèrement des ouvriers étrangers. Dire que les Égyptiens, les Perses, les Grecs, furent instruits par les Juifs, c’est dire que les Romains apprirent les arts des Bas-Bretons. Les Juifs ne furent jamais ni physiciens, ni géomètres, ni astronomes. Loin d’avoir des écoles publiques pour l’instruction de la jeunesse, leur langue manquait même de terme pour exprimer cette institution. Les peuples du Pérou et du Mexique réglaient bien mieux qu’eux leur année. Leur séjour dans Babylone et dans Alexandrie, pendant lequel des particuliers purent s’instruire, ne forma le peuple que dans l’art de l’usure. Ils ne surent jamais frapper des espèces, et quand Antiochus Sidètes leur permit d’avoir de la monnaie à leur coin, à peine purent-ils profiter de cette permission pendant quatre ou cinq ans; encore on prétend que ces espèces furent frappées dans Samarie. De là vient que les médailles juives sont si rares, et presque toutes fausses. Enfin vous ne trouverez en eux qu’un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable superstition, et à la plus invincible haine pour tous les peuples qui les tolèrent et qui les enrichissent. Il ne faut pourtant pas les brûler.

SECTION II.

SUR LA LOI DES JUIFS.

Leur loi doit paraître à tout peuple policé aussi bizarre que leur conduite; si elle n’était pas divine, elle paraîtrait une loi de sauvages qui commencent à s’assembler en corps de peuple; et étant divine, on ne saurait comprendre comment elle n’a pas toujours subsisté, et pour eux et pour tous les hommes.

Ce qui est le plus étrange, c’est que l’immortalité de l’âme n’est pas seulement insinuée dans cette loi intitulée Vaïcra et Haddebarim, Lévitique et Deutéronome.

Il y est défendu de manger de l’anguille, parce qu’elle n’a point d’écailles; ni de lièvre, parce que, dit le Vaïcra, le lièvre rumine, et n’a point le pied fendu. Cependant il est vrai que le lièvre a le pied fendu, et ne rumine point; apparemment que les Juifs avaient d’autres lièvres que les nôtres. Le griffon est immonde, les oiseaux à quatre pieds sont immondes; ce sont des animaux un peu rares. Quiconque touche une souris ou une taupe est impur. On y défend aux femmes de coucher avec des chevaux et des ânes. Il faut que les femmes juives fussent sujettes à ces galanteries. On y défend aux hommes d’offrir de leur semence à Moloch, et la semence n’est pas là un terme métaphorique qui signifie des enfants; il y est répété que c’est de la propre semence du mâle dont il s’agit. Le texte même appelle cette offrande fornication. C’est en quoi ce livre du Vaïcra est très-curieux. Il paraît que c’était une coutume dans les déserts de l’Arabie d’offrir ce singulier présent aux dieux, comme il est d’usage, dit-on, à Cochin et dans quelques autres pays des Indes, que les filles donnent leur pucelage à un Priape de fer dans un temple. Ces deux cérémonies prouvent que le genre humain est capable de tout. Les Cafres, qui se coupent un testicule, sont encore un bien plus ridicule exemple des excès de la superstition.

Une loi non moins étrange chez les Juifs est la preuve de l’adultère. Une femme accusée par son mari doit être présentée aux prêtres; on lui donne à boire de l’eau de jalousie mêlée d’absinthe et de poussière. Si elle est innocente, cette eau la rend plus belle et plus féconde; si elle est coupable, les yeux lui sortent de la tête, son ventre enfle, et elle crève devant le Seigneur.

On n’entre point ici dans les détails de tous ces sacrifices, qui ne sont que des opérations de boucliers en cérémonie; mais il est très-important de remarquer une autre sorte de sacrifice trop commune dans ces temps barbares. Il est expressément ordonné dans le xxvii chapitre du Lévitique d’immoler les hommes qu’on aura voués en anathème au Seigneur. « Point de rançon, dit le texte; il faut que la victime promise expire. » Voilà la source de l’histoire de Jephté, soit que sa fille ait été réellement immolée, soit que cette histoire soit une copie de celle d’Iphigénie; voilà la source du vœu de Saül, qui allait immoler son fils si l’armée, moins superstitieuse que lui, n’eût sauvé la vie à ce jeune homme innocent.

Il n’est donc que trop vrai que les Juifs, suivant leurs lois, sacrifiaient des victimes humaines. Cet acte de religion s’accorde avec leurs mœurs; leurs propres livres les représentent égorgeant sans miséricorde tout ce qu’ils rencontrent, et réservant seulement les filles pour leur usage.

Il est très-difficile, et il devrait être peu important, de savoir en quel temps ces lois furent rédigées telles que nous les avons. Il suffit qu’elles soient d’une très-haute antiquité pour connaître combien les mœurs de cette antiquité étaient grossières et farouches.

SECTION III.

DE LA DISPERSION DES JUIFS.

On a prétendu que la dispersion de ce peuple avait été prédite comme une punition de ce qu’il refuserait de reconnaître Jésus-Christ pour le Messie, et l’on affectait d’oublier qu’il était déjà dispersé par toute la terre connue longtemps avant Jésus-Christ. Les livres qui nous restent de cette nation singulière ne font aucune mention du retour des dix tribus transportées au delà de l’Euphrate par Téglatphalasar et par Salmanasar son successeur; et même environ six siècles après Cyrus, qui fit revenir à Jérusalem les tribus de Juda et de Benjamin, que Nabuchodonosor avait emmenées dans les provinces de son empire, les Actes des apôtres font foi que, cinquante-trois jours après la mort de Jésus-Christ, il y avait des Juifs de toutes les nations qui sont sous le ciel assemblés dans Jérusalem pour la fête de la Pentecôte. Saint Jacques écrit aux douze tribus dispersées, et Josèphe, ainsi que Philon, met des Juifs en grand nombre dans tout l’Orient.

Il est vrai que quand on pense au carnage qui s’en fit sous quelques empereurs romains, et à ceux qui ont été répétés tant de fois dans tous les États chrétiens, on est étonné que non-seulement ce peuple subsiste encore, mais qu’il ne soit pas moins nombreux aujourd’hui qu’il le fut autrefois. Leur nombre doit être attribué à leur exemption de porter les armes, à leur ardeur pour le mariage, à leur coutume de le contracter de bonne heure dans leurs familles, à leur loi de divorce, à leur genre de vie sobre et réglée, à leurs abstinences, à leur travail, et à leurs exercices.

Leur ferme attachement à la loi mosaïque n’est pas moins remarquable, surtout si l’on considère leurs fréquentes apostasies lorsqu’ils vivaient sous le gouvernement de leurs rois, de leurs juges, et à l’aspect de leur temple. Le judaïsme est maintenant de toutes les religions du monde celle qui est le plus rarement abjurée; et c’est en partie le fruit des persécutions qu’elle a souffertes. Ses sectateurs, martyrs perpétuels de leur croyance, se sont regardés de plus en plus comme la source de toute sainteté, et ne nous ont envisagés que comme des Juifs rebelles qui ont changé la loi de Dieu, en suppliciant ceux qui la tenaient de sa propre main.

En effet, si, pendant que Jérusalem subsistait avec son temple, les Juifs ont été quelquefois chassés de leur patrie par les vicissitudes des empires, ils l’ont encore été plus souvent par un zèle aveugle, dans tous les pays où ils se sont habitués depuis les progrès du christianisme et du mahométisme. Aussi comparent-ils leur religion à une mère que ses deux filles, la chrétienne et la mahométane, ont accablée de mille plaies. Mais quelques mauvais traitements qu’elle en ait reçus, elle ne laisse pas de se glorifier de leur avoir donné la naissance. Elle se sert de l’une et de l’autre pour embrasser l’univers, tandis que sa vieillesse vénérable embrasse tous les temps.

Ce qu’il y a de singulier, c’est que les chrétiens ont prétendu accomplir les prophéties en tyrannisant les Juifs qui les leur avaient transmises. Nous avons déjà vu comment l’Inquisition fit bannir les Juifs d’Espagne. Déduits à courir de terres en terres, de mers en mers, pour gagner leur vie; partout déclarés incapables de posséder aucun bien-fonds, et d’avoir aucun emploi, ils se sont vus obligés de se disperser de lieux en lieux, et de ne pouvoir s’établir fixement dans aucune contrée, faute d’appui, de puissance pour s’y maintenir, et de lumières dans l’art militaire. Le commerce, profession longtemps méprisée par la plupart des peuples de l’Europe, fut leur unique ressource dans ces siècles barbares; et comme ils s’y enrichirent nécessairement, on les traita d’infâmes usuriers. Les rois, ne pouvant fouiller dans la bourse de leurs sujets, mirent à la torture les Juifs, qu’ils ne regardaient pas comme des citoyens.

Ce qui se passa en Angleterre à leur égard peut donner une idée des vexations qu’ils essuyèrent dans les autres pays. Le roi Jean, ayant besoin d’argent, fit emprisonner les riches Juifs de son royaume. Un d’eux, à qui l’on arracha sept dents l’une après l’autre pour avoir son bien, donna mille marcs d’argent à la huitième. Henri III tira d’Aaron, juif d’York, quatorze mille marcs d’argent, et dix mille pour la reine. Il vendit les autres Juifs de son pays à son frère Richard pour le terme d’une année, afin que ce comte éventrât ceux que le roi avait déjà écorchés, comme dit Matthieu Paris.

En France, on les mettait en prison, on les pillait, on les vendait, on les accusait de magie, de sacrifier des enfants, d’empoisonner les fontaines; on les chassait du royaume, on les y laissait rentrer pour de l’argent; et dans le temps même qu’on les tolérait, on les distinguait des autres habitants par des marques infamantes. Enfin, par une bizarrerie inconcevable, tandis qu’on les brûlait ailleurs pour leur faire embrasser le christianisme, on confisquait en France le bien des Juifs qui se faisaient chrétiens. Charles VI, par un édit donné à Basville le 4 avril 1392, abrogea cette coutume tyrannique, laquelle, suivant le bénédictin Mabillon, s’était introduite pour deux raisons: Premièrement, pour éprouver la foi de ces nouveaux convertis, n’étant que trop ordinaire à ceux de cette nation de feindre de se soumettre à l’Évangile pour quelque intérêt temporel, sans changer cependant intérieurement de croyance; Secondement, parce que, comme leurs biens venaient pour la plupart de l’usure, la pureté de la morale chrétienne semblait exiger qu’ils en fissent une restitution générale; et c’est ce qui s’exécutait par la confiscation.

Mais la véritable raison de cet usage, que l’auteur de l’Esprit des lois a si bien développée, était une espèce de droit d’amortissement pour le prince ou pour les seigneurs, des taxes qu’ils levaient sur les Juifs comme serfs mainmortables, auxquels ils succédaient. Or ils étaient privés de ce bénéfice lorsque ceux-ci venaient à se convertir à la foi chrétienne.

Enfin, proscrits sans cesse de chaque pays, ils trouvèrent ingénieusement le moyen de sauver leurs fortunes, et de rendre pour jamais leurs retraites assurées. Chassés de France sous Philippe le Long, en 1318, ils se réfugièrent en Lombardie, y donnèrent aux négociants des lettres sur ceux à qui ils avaient confié leurs effets en partant, et ces lettres furent acquittées. L’invention admirable des lettres de change sortit du sein du désespoir, et pour lors seulement le commerce put éluder la violence et se maintenir par tout le monde.

SECTION IV.

RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS.

PREMIÈRE LETTRE.

À MM. Joseph Ben Jonathan, Aaron Mathataï, et David Wincker.

Messieurs, Lorsque M. Médina, votre compatriote, me fit à Londres une banqueroute de vingt mille francs, il y a quarante-quatre ans, il me dit que « ce n’était pas sa faute, qu’il était malheureux, qu’il n’avait jamais été enfant de Bélial, qu’il avait toujours tâché de vivre en fils de Dieu, c’est-à dire en honnête homme, en bon Israélite ». Il m’attendrit, je l’embrassai, nous louâmes Dieu ensemble, et je perdis quatre-vingts pour cent.

Vous devez savoir que je n’ai jamais haï votre nation. Je ne hais personne, pas même Fréron.

Loin de vous haïr, je vous ai toujours plaints. Si j’ai été quelquefois un peu goguenard, comme l’était le bon pape Lambertini mon protecteur, je n’en suis pas moins sensible. Je pleurais à l’âge de seize ans quand on me disait qu’on avait brûlé à Lisbonne une mère et une fille pour avoir mangé debout un peu d’agneau cuit avec des laitues le quatorzième jour de la lune rousse; et je puis vous assurer que l’extrême beauté qu’on vantait dans cette fille n’entra point dans la source de mes larmes, quoiqu’elle dût augmenter, dans les spectateurs, l’horreur pour les assassins et la pitié pour la victime.

Je ne sais comment je m’avisai de faire un poëme épique à l’âge de vingt ans. (Savez-vous ce que c’est qu’un poëme épique? pour moi, je n’en savais rien alors.) Le législateur Montesquieu n’avait point encore écrit ses Lettres Persanes, que vous me reprochez d’avoir commentées, et j’avais déjà dit tout seul, en parlant d’un monstre que vos ancêtres ont bien connu, et qui a même encore aujourd’hui quelques dévots: Il vient; le Fanatisme est son horrible nom, Enfant dénaturé de la Religion; Armé pour la défendre, il cherche à la détruire; Et, reçu dans son sein, l’embrasse et le déchire.

C’est lui qui dans Raba, sur les bords de l’Arnon, Guidait les descendants du malheureux Ammon, Quand à Moloch, leur Dieu, des mères gémissantes Offraient de leurs enfants les entrailles fumantes.

Il dicta de Jephté le serment inhumain; Dans le cœur de sa fille il conduisit sa main: C’est lui qui, de Calchas ouvrant la bouche impie, Demanda par sa voix la mort d’Iphigénie.

France, dans tes forêts il habita longtemps.

À l’affreux Teutatès il offrit ton encens.

Tu n’as pas oublié ces sacrés homicides, Qu’à tes indignes dieux présentaient tes druides.

Du haut du Capitole il criait aux païens: Frappez, exterminez, déchirez les chrétiens.

Mais lorsqu’au fils de Dieu Rome enfin fut soumise, Du Capitole en cendre il passa dans l’Église; Et dans les cœurs chrétiens inspirant ses fureurs, De martyrs qu’ils étaient, les fit persécuteurs.

Dans Londre il a formé la secte turbulente Qui sur un roi trop faible a mis sa main sanglante; Dans Madrid, dans Lisbonne, il allume ses feux, Ces bûchers solennels où des juifs malheureux Sont tous les ans en pompe envoyés par des prêtres Pour n’avoir point quitté la foi de leurs ancêtres.

(Henriade, chant V.)

Vous voyez bien que j’étais dès lors votre serviteur, votre ami, votre frère, quoique mon père et ma mère m’eussent conservé mon prépuce.

Je sais que l’instrument ou prépucé, ou déprépucé, a causé des querelles bien funestes. Je sais ce qu’il en a coûté à Paris, fils de Priam, et à Ménélas, frère d’Agamemnon. J’ai assez lu vos livres pour ne pas ignorer que Sichem, fils d’Hémor, viola Dina, fille de Lia, laquelle n’avait que cinq ans tout au plus, mais qui était fort avancée pour son âge. Il voulut l’épouser; les enfants de Jacob, frères de la violée, la lui donnèrent en mariage à condition qu’il se ferait circoncire, lui et tout son peuple. Quand l’opération fut faite, et que tous les Sichemites, ou Sichimites étaient au lit dans les douleurs de cette besogne, les saints patriarches Simon et Lévi les égorgèrent tous l’un après l’autre. Mais après tout, je ne crois pas qu’aujourd’hui le prépuce doive produire de si abominables horreurs: je ne pense pas surtout que les hommes doivent se haïr, se détester, s’anathématiser, se damner réciproquement le samedi et le dimanche pour un petit bout de chair de plus ou de moins.

Si j’ai dit que quelques déprépucés ont rogné les espèces à Metz, à Francfort-sur-l’Oder et à Varsovie (ce dont je ne me souviens pas), je leur en demande pardon: car, étant près de finir mon pèlerinage, je ne veux point me brouiller avec Israël.

J’ai l’honneur d’être, comme on dit, Votre, etc.

DEUXIÈME LETTRE.

De l’antiquité des Juifs.

Messieurs, Je suis toujours convenu, à mesure que j’ai lu quelques livres d’histoire pour m’amuser, que vous êtes une nation assez ancienne, et que vous datez de plus loin que les Teutons, les Celtes, les Welches, les Sicambres, les Bretons, les Slavons, les Anglais, et les Hurons. Je vous vois rassemblés en corps de peuple dans une capitale nommée tantôt Hershalaïm, tantôt Shaheb, sur la montagne Moriah, et sur la montagne Sion, auprès d’un désert, dans un terrain pierreux, près d’un petit torrent qui est à sec six mois de l’année.

Lorsque vous commençâtes à vous affermir dans ce coin (je ne dirai pas de terre, mais de cailloux), il y avait environ deux siècles que Troie était détruite par les Grecs: Médon était archonte d’Athènes; Ékestrates régnait dans Lacédémone; Latinus Silvius régnait dans le Latium; Osochor, en Égypte.

Les Indes étaient florissantes depuis une longue suite de siècles.

C’était le temps le plus illustre de la Chine; l’empereur Tchinvang régnait avec gloire sur ce vaste empire; toutes les sciences y étaient cultivées, et les annales publiques portent que le roi de la Cochinchine étant venu saluer cet empereur Tchinvang, il en reçut en présent une boussole. Cette boussole aurait bien servi à votre Salomon pour les flottes qu’il envoyait au beau pays d’Ophir, que personne n’a jamais connu.

Ainsi après les Chaldéens, les Syriens, les Perses, les Phéniciens, les Égyptiens, les Grecs, les Indiens, les Chinois, les Latins, les Toscans, vous êtes le premier peuple de la terre qui ait eu quelque forme de gouvernement connu.

Les Banians, les Guèbres, sont avec vous les seuls peuples qui, dispersés hors de leur patrie, ont conservé leurs anciens rites: car je ne compte pas les petites troupes égyptiennes qu’on appelait Zingari en Italie, Gipsies en Angleterre, Bohèmes en France, lesquelles avaient conservé les antiques cérémonies du culte d’Isis, le cistre, les cymbales, les crotales, la danse d’Isis, la prophétie, et l’art de voler les poules dans les basses-cours. Ces troupes sacrées commencent à disparaître de la face de la terre, tandis que leurs pyramides appartiennent encore aux Turcs, qui n’en seront pas peut-être toujours les maîtres non plus que d’Hershalaïm: tant la figure de ce monde passe!

Vous dites que vous êtes établis en Espagne dès le temps de Salomon. Je le crois; et même j’oserais penser que les Phéniciens purent y conduire quelques Juifs longtemps auparavant, lorsque vous fûtes esclaves en Phénicie après les horribles massacres que vous dites avoir été commis par Cartouche Josué et par Cartouche Caleb.

Vos livres disent en effet que vous fûtes réduits en servitude sous Chusan Rasathaïm, roi d’Aram-Naharaïm, pendant huit ans, et sous Églon, roi de Moab, pendant dix-huit ans; puis sous Jabin, roi de Chanaan pendant vingt ans; puis dans le petit canton de Madian dont vous étiez venus, et où vous vécûtes dans des cavernes pendant sept ans; Puis en Galaad pendant dix-huit ans, quoique Jaïr votre prince eût trente fils, montés chacun sur un bel ânon; Puis sous les Phéniciens, nommés par vous Philistins, pendant quarante ans, jusqu’à ce qu’enfin le seigneur Adonaï envoya Samson, qui attacha trois cents renards l’un à l’autre par la queue, et tua mille Phéniciens avec une mâchoire d’âne, de laquelle il sortit une belle fontaine d’eau pure, qui a été très-bien représentée à la Comédie-Italienne.

Voilà de votre aveu quatre-vingt-seize ans de captivité dans la terre promise. Or il est très-probable que les Tyriens, qui étaient les facteurs de toutes les nations, et qui naviguaient jusque sur l’Océan, achetèrent plusieurs esclaves juifs, et les menèrent à Cadix, qu’ils fondèrent. Vous voyez que vous êtes bien plus anciens que vous ne pensiez. Il est très-probable en effet que vous avez habité l’Espagne plusieurs siècles avant les Romains, les Goths, les Vandales, et les Maures.

Non-seulement je suis votre ami, votre frère, mais de plus votre généalogiste.