Mais, me dites-vous, si un solitaire est gourmand, ivrogne, livré à une débauche secrète avec lui-même, il est vicieux: il est donc vertueux s’il a les qualités contraires. C’est de quoi je ne puis convenir: c’est un très-vilain homme s’il a les défauts dont vous parlez; mais il n’est point vicieux, méchant, punissable par rapport à la société, à qui ses infamies ne font aucun mal. Il est à présumer que s’il rentre dans la société il y fera du mal, qu’il y sera très-vicieux; et il est même bien plus probable que ce sera un méchant homme qu’il n’est sûr que l’autre solitaire tempérant et chaste sera un homme de bien: car dans la société les défauts augmentent, et les bonnes qualités diminuent.
On fait une objection bien plus forte; Néron, le pape Alexandre VI, et d’autres monstres de cette espèce, ont répandu des bienfaits; je réponds hardiment qu’ils furent vertueux ce jour-là.
Quelques théologiens disent que le divin empereur Antonin n’était pas vertueux; que c’était un stoïcien entêté, qui, non content de commander aux hommes, voulait encore être estimé d’eux; qu’il rapportait à lui-même le bien qu’il faisait au genre humain; qu’il fut toute sa vie juste, laborieux, bienfaisant par vanité, et qu’il ne fit que tromper les hommes par ses vertus; je m’écrie alors: Mon Dieu, donnez-nous souvent de pareils fripons! VIANDE, VIANDE DÉFENDUE, VIANDE DANGEREUSE.
COURT EXAMEN DES PRÉCEPTES JUIFS ET CHRÉTIENS, ET DE CEUX DES ANCIENS PHILOSOPHES.
Viande vient sans doute de victus, ce qui nourrit, ce qui soutient la vie: de victus on fit viventia; de viventia, viande. Ce mot devrait s’appliquer à tout ce qui se mange; mais, par la bizarrerie de toutes les langues, l’usage a prévalu de refuser cette dénomination au pain, au laitage, au riz, aux légumes, aux fruits, au poisson, et de ne le donner qu’aux animaux terrestres. Cela semble contre toute raison; mais c’est l’apanage de toutes les langues et de ceux qui les ont faites.
Quelques premiers chrétiens se firent un scrupule de manger de ce qui avait été offert aux dieux, de quelque nature qu’il fût. Saint Paul n’approuva pas ce scrupule. Il écrit aux Corinthiens: « Ce qu’on mange n’est pas ce qui nous rend agréables à Dieu. Si nous mangeons, nous n’aurons rien de plus devant lui, ni rien de moins si nous ne mangeons pas. » Il exhorte seulement à ne point se nourrir de viandes immolées aux dieux, devant ceux des frères qui pourraient en être scandalisés. On ne voit pas après cela pourquoi il traite si mal saint Pierre, et le reprend d’avoir mangé des viandes défendues avec les Gentils. On voit d’ailleurs dans les Actes des apôtres que Simon-Pierre était autorisé à manger de tout indifféremment: car il vit un jour le ciel ouvert, et une grande nappe descendant par les quatre coins du ciel en terre; elle était couverte de toutes sortes d’animaux terrestres à quatre pieds, de toutes les espèces d’oiseaux et de reptiles (ou animaux qui nagent), et une voix lui cria: Tue et mange.
Vous remarquerez qu’alors le carême et les jours de jeûne n’étaient point institués. Rien ne s’est jamais fait que par degrés. Nous pouvons dire ici, pour la consolation des faibles, que la querelle de saint Pierre et de saint Paul ne doit point nous effrayer. Les saints sont hommes. Paul avait commencé par être le geôlier et même le bourreau des disciples de Jésus. Pierre avait renié Jésus, et nous avons vu que l’Église naissante, souffrante, militante, triomphante, a toujours été divisée depuis les ébionites jusqu’aux jésuites.
Je pense bien que les brachmanes, si antérieurs aux Juifs, pourraient bien avoir été divisés aussi; mais enfin ils furent les premiers qui s’imposèrent la loi de ne manger aucun animal. Comme ils croyaient que les âmes passaient et repassaient des corps humains dans ceux des bêtes, ils ne voulaient point manger leurs parents. Peut-être leur meilleure raison était la crainte d’accoutumer les hommes au carnage, et de leur inspirer des mœurs féroces.
On sait que Pythagore, qui étudia chez eux la géométrie et la morale, embrassa cette doctrine humaine, et la porta en Italie. Ses disciples la suivirent très-longtemps; les célèbres philosophes Plotin, Jamblique, et Porphyre, la recommandèrent, et même la pratiquèrent, quoiqu’il soit assez rare de faire ce qu’on prêche. L’ouvrage de Porphyre sur l’abstinence des viandes, écrit au milieu de notre iii siècle, très-bien traduit en notre langue par M. de Burigny, est fort estimé des savants; mais il n’a pas fait plus de disciples parmi nous que le livre du médecin Hecquet. C’est en vain que Porphyre propose pour modèles les brachmanes et les mages persans de la première classe, qui avaient en horreur la coutume d’engloutir dans nos entrailles les entrailles des autres créatures; il n’est suivi aujourd’hui que par les Pères de la Trappe. L’écrit de Porphyre est adressé à un de ses anciens disciples nommé Firmus, qui se fit, dit-on, chrétien pour avoir la liberté de manger de la viande et de boire du vin.
Il remontre à Firmus qu’en s’abstenant de la viande et des liqueurs fortes on conserve la santé de l’âme et du corps; qu’on vit plus longtemps et avec plus d’innocence. Toutes ses réflexions sont d’un théologien scrupuleux, d’un philosophe rigide, et d’une âme douce et sensible. On croirait, en le lisant, que ce grand ennemi de l’Église est un Père de l’Église.
Il ne parle point de métempsycose, mais il regarde les animaux comme nos frères, parce qu’ils sont animés comme nous, qu’ils ont les mêmes principes de vie, qu’ils ont ainsi que nous des idées, du sentiment, de la mémoire, de l’industrie. Il ne leur manque que la parole; s’ils l’avaient, oserions-nous les tuer et les manger? oserions-nous commettre ces fratricides? Quel est le barbare qui pourrait faire rôtir un agneau, si cet agneau nous conjurait par un discours attendrissant de n’être point à la fois assassin et anthropophage?
Ce livre prouve du moins qu’il y eut chez les Gentils des philosophes de la plus austère vertu; mais ils ne purent prévaloir contre les bouchers et les gourmands.
Il est à remarquer que Porphyre fait un très-bel éloge des esséniens. Il est rempli de vénération pour eux, quoiqu’ils mangeassent quelquefois de la viande. C’était alors à qui serait le plus vertueux, des esséniens, des pythagoriciens, des stoïciens, et des chrétiens. Quand les sectes ne forment qu’un petit troupeau, leurs mœurs sont pures; elles dégénèrent dès qu’elles deviennent puissantes.
La gola, il dado e l’oziose piume Hanno dal mondo ogni virtù sbandita.
VIE.
On trouve ces paroles dans le Système de la nature, page 84, édition de Londres: « Il faudrait définir la vie avant de raisonner de l’âme; mais c’est ce que j’estime impossible. » C’est ce que j’ose estimer très-possible. La vie est organisation avec capacité de sentir. Ainsi on dit que tous les animaux sont en vie. On ne le dit des plantes que par extension, par une espèce de métaphore ou de catachrèse. Elles sont organisées, elles végètent; mais, n’étant point capables de sentiment, elles n’ont point proprement la vie.
On peut être en vie sans avoir un sentiment actuel; car on ne sent rien dans une apoplexie complète, dans une léthargie, dans un sommeil plein et sans rêves; mais on a encore le pouvoir de sentir. Plusieurs personnes, comme on ne le sait que trop, ont été enterrées vives comme des vestales, et c’est ce qui arrive dans tous les champs de bataille, surtout dans les pays froids; un soldat est sans mouvement et sans haleine; s’il était secouru, il les reprendrait; mais pour avoir plus tôt fait, on l’enterre.
Qu’est-ce que cette capacité de sensation? Autrefois vie et âme c’était même chose, et l’une n’est pas plus connue que l’autre; le fond en est-il mieux connu aujourd’hui?
Dans les livres sacrés juifs, âme est toujours employée pour vie.
«Dixit etiam Deus, producant aquæ reptile animæ viventis. — Et Dieu dit, que les eaux produisent des reptiles d’âme vivante. » « Creavit Deus cete grandia et omnem animam viventem atque motabilem quam produxerunt aquæ. — Il créa aussi de grands dragons (tannitim), tout animal ayant vie et mouvement, que les eaux avaient produits. » Il est difficile d’expliquer comment Dieu créa ces dragons produits par les eaux; mais la chose est ainsi, et c’est à nous de nous soumettre.
«Producat terra animam viventem in genere suo, jumenta et reptilia. — Que la terre produise âme vivante en son genre, des behemoths et des reptiles. » «Et in quibus est anima vivens, ad vescendum. — Et à toute âme vivante pour se nourrir. » «Et inspiravit in faciem ejus spiraculum vitæ, et factus est homo in animam viventem. — Et il souffla dans ses narines souffle de vie, et l’homme eut souffle de vie (selon l’hébreu). » « Sanguinem enim animarum vestrarum requiram de manu cunctarum bestiarum, et de manu hominis, etc. — Je redemanderai vos âmes aux mains des bêtes et des hommes. » Âmes signifie ici vies évidemment. Le texte sacré ne peut entendre que les bêtes auront avalé l’âme des hommes, mais leur sang, qui est leur vie. Quant aux mains que ce texte donne aux bêtes, il entend leurs griffes.
En un mot, il y a plus de deux cents passages où l’âme est prise pour la vie des bêtes ou des hommes; mais il n’en est aucun qui vous dise ce que c’est que la vie et l’âme.
Si c’est la l’acuité de la sensation, d’où vient cette faculté? À cette question tous les docteurs répondent par des systèmes, et ces systèmes sont détruits les uns par les autres. Mais pourquoi voulez-vous savoir d’où vient la sensation? Il est aussi difficile de concevoir la cause qui fait tendre tous les corps à leur commun centre, que de concevoir la cause qui rend l’animal sensible. La direction de l’aimant vers le pôle arctique, les routes des comètes, mille autres phénomènes, sont aussi incompréhensibles.
Il y a des propriétés évidentes de la matière dont le principe ne sera jamais connu de nous. Celui de la sensation, sans laquelle il n’y a point de vie, est et sera ignoré comme tant d’autres.
Peut-on vivre sans éprouver des sensations? Non. Supposez un enfant qui meurt après avoir été toujours en léthargie: il a existé, mais il n’a point vécu.
Mais supposez un imbécile qui n’ait jamais eu d’idées complexes, et qui ait eu du sentiment: certainement il a vécu sans penser; il n’a eu que les idées simples de ses sensations.
La pensée est-elle nécessaire à la vie? Non, puisque cet imbécile n’a point pensé et a vécu.
De là quelques penseurs pensent que la pensée n’est point l’essence de l’homme; ils disent qu’il y a beaucoup d’idiots non pensants qui sont hommes, et si bien hommes qu’ils font des hommes, sans pouvoir jamais faire un raisonnement.
Les docteurs qui croient penser répondent que ces idiots ont des idées fournies par leurs sensations.
Les hardis penseurs leur répliquent qu’un chien de chasse qui a bien appris son métier a des idées beaucoup plus suivies, et qu’il est fort supérieur à ces idiots. De là naît une grande dispute sur l’âme. Nous n’en parlerons pas; nous n’en avons que trop parlé à l’article Âme.
VISION.
Quand je parle de vision, je n’entends pas la manière admirable dont nos yeux aperçoivent les objets, et dont les tableaux de tout ce que nous voyons se peignent dans la rétine: peinture divine, dessinée suivant toutes les lois des mathématiques, et qui par conséquent est, ainsi que tout le reste, de la main de l’éternel géomètre, en dépit de ceux qui font les entendus, et qui feignent de croire que l’œil n’est pas destiné à voir, l’oreille à entendre, et le pied à marcher. Cette matière a été traitée si savamment par tant de grands génies qu’il n’y a plus de grains à ramasser après leurs moissons.
Je ne prétends point parler de l’hérésie dont fut accusé le pape Jean XXII, qui prétendait que les saints ne jouiraient de la vision béatifique qu’après le jugement dernier. Je laisse là cette vision.
Mon objet est cette multitude innombrable de visions dont tant de saints personnages ont été favorisés ou tourmentés, que tant d’imbéciles ont cru avoir, et avec lesquelles tant de fripons et de friponnes ont attrapé le monde, soit pour se faire une réputation de béats, de béates, ce qui est très flatteur; soit pour gagner de l’argent, ce qui est encore plus flatteur pour tous les charlatans.
Calmet et Lenglet ont fait d’amples recueils de ces visions. La plus intéressante à mon gré, celle qui a produit les plus grands effets, puisqu’elle a servi à la réforme des trois quarts de la Suisse, est celle de ce jeune jacobin Yetzer, dont j’ai déjà entretenu mon cher lecteur. Ce Yetzer vit, comme vous savez, plusieurs fois la sainte Vierge et sainte Barbe, qui lui imprimèrent les stigmates de Jésus-Christ. Vous n’ignorez pas comment il reçut d’un prieur jacobin une hostie saupoudrée d’arsenic, et comment l’évêque de Lausanne voulut le faire brûler, pour s’être plaint d’avoir été empoisonné. Vous avez vu que ces abominations furent une des causes du malheur qu’eurent les Bernois de cesser d’être catholiques, apostoliques et romains.
Je suis fâché de n’avoir point à vous parler de visions de cette force.
Cependant vous m’avouerez que la vision des révérends Pères cordeliers d’Orléans, en 1534, est celle qui en approche le plus, quoique de fort loin. Le procès criminel qu’elle occasionna est encore en manuscrit dans la Bibliothèque du roi de France, n 1770.
L’illustre maison de Saint-Mesmin avait fait de grands biens au couvent des cordeliers, et avait sa sépulture dans leur église. La femme d’un seigneur de Saint-Mesmin, prévôt d’Orléans, étant morte, son mari, croyant que ses ancêtres s’étaient assez appauvris en donnant aux moines, fit un présent à ces frères, qui ne leur parut pas assez considérable. Ces bons franciscains s’avisèrent de vouloir déterrer la défunte, pour forcer le veuf à faire réenterrer sa femme en leur terre sainte, en les payant mieux. Le projet n’était pas sensé, car le seigneur de Saint-Mesmin n’aurait pas manqué de la faire inhumer ailleurs. Mais il entre souvent de la folie dans la friponnerie.
D’abord l’âme de la dame de Saint-Mesmin n’apparut qu’à deux frères. Elle leur dit: « Je suis damnée comme Judas, parce que mon mari n’a pas donné assez. » Les deux petits coquins qui rapportèrent ces paroles ne s’aperçurent pas qu’elles devaient nuire au couvent plutôt que lui profiter. Le but du couvent était d’extorquer de l’argent du seigneur de Saint-Mesmin pour le repos de l’âme de sa femme. Or, si M de Saint-Mesmin était damnée, tout l’argent du monde ne pouvait la sauver: on n’avait rien à donner; les cordeliers perdaient leur rétribution.
Il y avait dans ce temps-là très-peu de bon sens en France. La nation avait été abrutie par l’invasion des Francs, et ensuite par l’invasion de la théologie scolastique; mais il se trouva dans Orléans quelques personnes qui raisonnèrent. Elles se doutèrent que si le grand Être avait permis que l’âme de M de Saint-Mesmin apparût à deux franciscains, il n’était pas naturel que cette âme se fût déclarée damnée comme Judas. Cette comparaison leur parut hors d’œuvre. Cette dame n’avait point vendu notre Seigneur Jésus-Christ trente deniers; elle ne s’était point pendue; ses intestins ne lui étaient point sortis du ventre: il n’y avait aucun prétexte pour la comparer à Judas. Cela donna du soupçon; et la rumeur fut d’autant plus grande dans Orléans qu’il y avait déjà des hérétiques qui ne croyaient pas à certaines visions, et qui, en admettant des principes absurdes, ne laissaient pas pourtant d’en tirer d’assez bonnes conclusions. Les cordeliers changèrent donc de batterie, et mirent la dame en purgatoire.
Elle apparut donc encore, et déclara que le purgatoire était son partage; mais elle demanda d’être déterrée. Ce n’était pas l’usage qu’on exhumât les purgatoriés, mais on espérait que M. de Saint-Mesmin préviendrait cet affront extraordinaire en donnant quelque argent. Cette demande d’être jetée hors de l’église augmenta les soupçons. On savait bien que les âmes apparaissaient souvent, mais elles ne demandent point qu’on les déterre.
L’âme, depuis ce temps, ne parla plus; mais elle lutina tout le monde dans le couvent et dans l’Église, Les frères cordeliers l’exorcisèrent. Frère Pierre d’Arras s’y prit, pour la conjurer, d’une manière qui n’était pas adroite. Il lui disait: « Si tu es l’âme de feu M de Saint-Mesmin, frappe quatre coups »; et on entendit les quatre coups. « Si tu es damnée, frappe six coups »; et les six coups furent frappés. « Si tu es encore plus tourmentée en enfer parce que ton corps est enterré en terre sainte, frappe six autres coups »; et ces six autres coups furent entendus encore plus distinctement. Si nous déterrons ton corps, et si nous cessons de prier Dieu pour toi, seras-tu moins damnée? Frappe cinq coups pour nous le certifier »; et l’âme le certifia par cinq coups.
Cet interrogatoire de l’âme, fait par Pierre d’Arras, fut signé par vingt-deux cordeliers, à la tête desquels était le révérend Père provincial. Ce Père provincial lui fit, le lendemain, les mêmes questions, et il lui fut répondu de même.
On dira que, l’âme ayant déclaré qu’elle était en purgatoire, les cordeliers ne devaient pas la supposer en enfer; mais ce n’est pas ma faute si des théologiens se contredisent.
Le seigneur de Saint-Mesmin présenta requête au roi contre les Pères cordeliers. Ils présentèrent requête de leur côté; le roi délégua des juges, à la tête desquels était Adrien Fumée, maître des requêtes.
Le procureur général de la commission requit que lesdits cordeliers fussent brûlés; mais l’arrêt ne les condamna qu’à faire tous amende honorable la torche au poing, et à être bannis du royaume. Cet arrêt est du 18 février 1534.
Après une telle vision, il est inutile d’en rapporter d’autres: elles sont toutes ou du genre de la friponnerie, ou du genre de la folie. Les visions du premier genre sont du ressort de la justice; celles du second genre sont ou des visions de fous malades, ou des visions de fous en bonne santé. Les premières appartiennent à la médecine, et les secondes aux petites-maisons.
VISION DE CONSTANTIN.
De graves théologiens n’ont pas manqué d’alléguer des raisons spécieuses pour soutenir la vérité de l’apparition de la croix au ciel; mais nous allons voir que leurs arguments ne sont point assez convaincants pour exclure le doute, les témoignages qu’ils citent en leur faveur n’étant d’ailleurs ni persuasifs, ni d’accord entre eux.
Premièrement, on ne produit d’autres témoins que des chrétiens, dont la déposition peut être suspecte dans ce cas où il s’agit d’un fait qui prouverait la divinité de leur religion. Comment aucun auteur païen n’a-t-il fait mention de cette merveille, que toute l’armée de Constantin avait également aperçue? Que Zosime, qui semble avoir pris à tâche de diminuer la gloire de Constantin, n’en ait rien dit, cela n’est pas surprenant; mais ce qui paraît étrange est le silence de l’auteur du Panégyrique de Constantin, prononcé en sa présence, à Trêves, dans lequel ce panégyriste s’exprime en termes magnifiques sur toute la guerre contre Maxence, que cet empereur avait vaincu.
Nazaire, autre rhéteur, qui, dans son panégyrique, disserte si éloquemment sur la guerre contre Maxence, sur la clémence dont usa Constantin après la victoire, et sur la délivrance de Rome, ne dit pas un mot de cette apparition, tandis qu’il assure que par toutes les Gaules on avait vu des armées célestes qui prétendaient être envoyées pour secourir Constantin.
Non-seulement cette vision surprenante a été inconnue aux auteurs païens, mais à trois écrivains chrétiens qui avaient la plus belle occasion d’en parler. Optatien Porphyre fait mention plus d’une fois du monogramme de Christ, qu’il appelle le signe céleste dans le Panégyrique de Constantin, qu’il écrivit en vers latins; mais on n’y trouve pas un mot sur l’apparition de la croix au ciel.
Lactance n’en dit rien dans son Traité de la mort des persécuteurs, qu’il composa vers l’an 314, deux ans après la vision dont il s’agit. Il devait cependant être parfaitement instruit de tout ce qui regarde Constantin, ayant été précepteur de Crispus, fils de ce prince. Il rapporte seulement que Constantin fut averti en songe de mettre sur les boucliers de ses soldats la divine image de la croix, et de livrer bataille; mais, en racontant un songe dont la vérité n’avait d’autre appui que le témoignage de l’empereur, il passe sous silence un prodige qui avait eu toute l’armée pour témoin.
Il y a plus: Eusèbe de Césarée lui-même, qui a donné le ton à tous les autres historiens chrétiens sur ce sujet, ne parle point de cette merveille dans tout le cours de son Histoire ecclésiastique, quoiqu’il s’y étende fort au long sur les exploits de Constantin contre Maxence. Ce n’est que dans la vie de cet empereur qu’il s’exprime en ces termes: « Constantin, résolu d’adorer le dieu de Constance son père, implora la protection de ce dieu contre Maxence. Pendant qu’il lui faisait sa prière, il eut une vision merveilleuse, et qui paraîtrait peut-être incroyable si elle était rapportée par un autre; mais puisque ce victorieux empereur nous l’a racontée lui-même, à nous, qui écrivons cette histoire longtemps après, lorsque nous avons été connus de ce prince, et que nous avons eu part à ses bonnes grâces, confirmant ce qu’il disait par serment, qui pourrait en douter? surtout l’événement en avant confirmé la vérité.
« Il assurait qu’il avait vu dans l’après-midi, lorsque le soleil baissait, une croix lumineuse au-dessus du soleil, avec cette inscription en grec: Vainquez par ce signe; que ce spectacle l’avait extrêmement étonné, de même que tous les soldats qui le suivaient, qui furent témoins du miracle: que tandis qu’il avait l’esprit tout occupé de cette vision, et qu’il cherchait à en pénétrer le sens, la nuit étant survenue, Jésus-Christ lui était apparu pendant son sommeil, avec le même signe qu’il lui avait montré le jour dans l’air, et lui avait commandé de faire un étendard de la même forme, et de le porter dans les combats pour se garantir du danger. Constantin, s’étant levé dès la pointe du jour, raconta à ses amis le songe qu’il avait eu; et ayant fait venir des orfèvres et des lapidaires, il s’assit au milieu, leur expliqua la figure du signe qu’il avait vu, et leur commanda d’en faire un semblable d’or et de pierreries: et nous nous souvenons de l’avoir vu quelquefois. » Eusèbe ajoute ensuite que Constantin, étonné d’une si admirable vision, fit venir les prêtres chrétiens; et qu’instruit par eux il s’appliqua à la lecture de nos livres sacrés, et conclut qu’il devait adorer avec un profond respect le Dieu qui lui était apparu.
Comment concevoir qu’une vision si admirable, vue de tant de milliers de personnes, et si propre à justifier la vérité de la religion chrétienne, ait été inconnue à Eusèbe, historien si soigneux de rechercher tout ce qui pouvait contribuer à faire honneur au christianisme, jusqu’à citer à faux des monuments profanes, comme nous l’avons vu à l’article Éclipse? Et comment se persuader qu’il n’en ait été informé que plusieurs années après, par le seul témoignage de Constantin? N’y avait-il donc point de chrétiens dans l’armée qui fissent gloire publiquement d’avoir vu un pareil prodige? Auraient-ils eu si peu d’intérêt à leur cause que de garder le silence sur un si grand miracle? Doit-on, après cela, s’étonner que Gélase de Cysique, un des successeurs d’Eusèbe dans le siége de Césarée au v siècle, ait dit que bien des gens soupçonnaient que ce n’était là qu’une fable inventée en faveur de la religion chrétienne?
Ce soupçon sera bien plus fort, si l’on fait attention combien peu les témoins sont d’accord entre eux sur les circonstances de cette merveilleuse apparition. Presque tous assurent que la croix fut vue de Constantin et de toute son armée; et Gélase ne parle que de Constantin seul. Ils diffèrent sur le temps de la vision. Philostorge, dans son Histoire ecclésiastique, dont Photius nous a conservé l’extrait, dit que ce fut lorsque Constantin remporta la victoire sur Maxence; d’autres prétendent que ce fut auparavant, lorsque Constantin faisait des préparatifs pour attaquer le tyran, et qu’il était en marche avec son armée. Arthémius, cité par Métaphraste et Surius, sur le 20 octobre, dit que c’était à midi; d’autres, l’après-midi, lorsque le soleil baissait.
Les auteurs ne s’accordent pas davantage sur la vision même, le plus grand nombre n’en reconnaissant qu’une, et encore en songe; il n’y a qu’Eusèbe, suivi par Philostorge et Socrate, qui parlent de deux, l’une que Constantin vit de jour, et l’autre qu’il vit en songe, servant à confirmer la première; Nicéphore Calliste en compte trois.
L’inscription offre de nouvelles différences. Eusèbe dit qu’elle était en grec, d’autres ne parlent point d’inscription. Selon Philostorge et Nicéphore, elle était en caractères latins; les autres n’en disent rien, et semblent par leur récit supposer que les caractères étaient grecs. Philostorge assure que l’inscription était formée par un assemblage d’étoiles; Arthémius dit que les lettres étaient dorées. L’auteur cité par Photius les représente composées de la même matière lumineuse que la croix; et selon Sozomène il n’y avait point d’inscription, et ce furent les anges qui dirent à Constantin: Remportez la victoire par ce signe.
Enfin le rapport des historiens est opposé sur les suites de cette vision. Si l’on s’en tient à Eusèbe, Constantin, aidé du secours de Dieu, remporta sans peine la victoire sur Maxence; mais, selon Lactance, la victoire fut fort disputée: il dit même que les troupes de Maxence eurent quelque avantage avant que Constantin eût fait approcher son armée des portes de Rome. Si l’on en croit Eusèbe et Sozomène, depuis cette époque Constantin fut toujours victorieux, et opposa le signe salutaire de la croix à ses ennemis, comme un rempart impénétrable. Cependant un auteur chrétien, dont M. de Valois a rassemblé des fragments à la suite d’Ammien Marcellin, rapporte que dans les deux batailles livrées à Licinius par Constantin la victoire fut douteuse, et que Constantin fut même blessé légèrement à la cuisse; et Nicéphore dit que, depuis la première apparition, il combattit deux fois les Byzantins sans leur opposer la croix, et ne s’en serait pas même souvenu, s’il n’eût perdu neuf mille hommes, et s’il n’eût encore deux fois la même vision. Dans la première, les étoiles étaient arrangées de façon qu’elles formaient ces mots d’un psaume: Invoque-moi au jour de la détresse, je t’en délivrerai, et tu m’honoreras; et l’inscription de la dernière, beaucoup plus claire et plus nette encore, portait: Par ce signe tu vaincras tous les ennemis.
Philostorge assure que la vision de la croix et la victoire remportée sur Maxence déterminèrent Constantin à embrasser la foi chrétienne; mais Rufin, qui a traduit en latin l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe, dit qu’il favorisait déjà le christianisme et honorait le vrai Dieu. L’on sait cependant qu’il ne reçut le baptême que peu de jours avant de mourir, comme le disent expressément Philostorge, saint Athanase, saint Ambroise, saint Jérôme, Socrate, Théodoret, et l’auteur de la Chronique d’Alexandrie. Cet usage, commun alors, était fondé sur la croyance que le baptême effaçant tous les péchés de celui qui le reçoit, on mourait assuré de son salut.
Nous pourrions nous borner à ces réflexions générales; mais, par surabondance de droit, discutons l’autorité d’Eusèbe comme historien, et celle de Constantin et d’Arthémius comme témoins oculaires.
Pour Arthémius, nous ne pensons pas qu’on doive le mettre au rang des témoins oculaires, son discours n’étant fondé que sur ses Actes, rapportés par Métaphraste, auteur fabuleux. Actes que Baronius prétend à tort de pouvoir défendre, en même temps qu’il avoue qu’on les a interpolés.
Quant au discours de Constantin rapporté par Eusèbe, c’est, sans contredit, une chose étonnante que cet empereur ait craint de n’en être pas cru à moins qu’il ne fit serment, et qu’Eusèbe n’ait appuyé son témoignage par celui d’aucun des officiers ou des soldats de l’armée. Mais sans adopter ici l’opinion de quelques savants, qui doutent qu’Eusèbe soit l’auteur de la vie de Constantin, n’est-ce pas un témoin qui, dans cet ouvrage, revêt partout le caractère de panégyriste plutôt que celui d’historien? N’est-ce pas un écrivain qui a supprimé soigneusement tout ce qui pouvait être désavantageux et peu honorable à son héros? En un mot, ne montre-t-il pas sa partialité quand il dit, dans son Histoire ecclésiastique, en parlant de Maxence, qu’ayant usurpé à Rome la puissance souveraine, il feignit d’abord, pour flatter le peuple, de faire profession de la religion chrétienne; comme s’il eût été impossible à Constantin de se servir d’une feinte pareille, et de supposer cette vision, de même que Licinius, quelque temps après, pour encourager ses soldats contre Maximin, supposa qu’un ange lui avait dicté en songe une prière qu’il devait réciter avec son armée?
Comment en effet Eusèbe a-t-il le front de donner pour chrétien un prince qui fit rebâtir à ses dépens le temple de la Concorde, comme il est prouvé par une inscription qui se lisait du temps de Lelio Giraldi, dans la basilique de Latran? un prince qui fit périr Crispus, son fils, déjà décoré du titre de césar, sur un léger soupçon d’avoir commerce avec Fausta, sa belle-mère; qui fit étouffer, dans un bain trop chauffé, cette même Fausta, son épouse, à laquelle il était redevable de la conservation de ses jours; qui fit étrangler l’empereur Maximien Herculius, son père adoptif; qui ôta la vie au jeune Licinius, son neveu, qui faisait paraître de fort bonnes qualités; qui enfin s’est déshonoré par tant de meurtres que le consul Ablavius appelait ces temps-là néroniens? On pourrait ajouter qu’il y a d’autant moins de fond à faire sur le serment de Constantin qu’il n’eut pas le moindre scrupule de se parjurer, en faisant étrangler Licinius, à qui il avait promis la vie par serment. Eusèbe passe sous silence toutes ces actions de Constantin, qui sont rapportées par Eutrope, Zosime, Orose, saint Jérôme, et Aurélius Victor.
N’a-t-on pas lieu de penser après cela que l’apparition prétendue de la croix dans le ciel n’est qu’une fraude que Constantin imagina pour favoriser le succès de ses entreprises ambitieuses? Les médailles de ce prince et de sa famille, que l’on trouve dans Banduri et dans l’ouvrage intitulé Numismata imperatorum romanorum; l’arc de triomphe dont parle Baronius, dans l’inscription duquel le sénat et le peuple romain disaient que Constantin, par l’instinct de la Divinité, avait vengé la république du tyran Maxence et de toute sa faction; enfin, la statue que Constantin lui-même se fit ériger à Rome, tenant une lance terminée par un travers en forme de croix, avec cette inscription que rapporte Eusèbe: Par ce signe salutaire, j’ai délivré votre ville du joug de la tyrannie; tout cela, dis-je, ne prouve que l’orgueil immodéré de ce prince artificieux, qui voulait répandre partout le bruit de son prétendu songe, et en perpétuer la mémoire.
Cependant pour excuser Eusèbe, il faut lui comparer un évêque du xvii siècle, que La Bruyère n’hésitait pas d’appeler un Père de l’Église. Bossuet, en même temps qu’il s’élevait avec un acharnement si impitoyable contre les visions de l’élégant et sensible Fénelon, commentait lui-même, dans l’Oraison funèbre d’Anne de Gonzague de Clèves, les deux visions qui avaient opéré la conversion de cette princesse Palatine. Ce fut un songe admirable, dit ce prélat: elle crut que, marchant seule dans une forêt, elle y avait rencontré un aveugle dans une petite loge. Elle comprit qu’il manque un sens aux incrédules comme à l’aveugle; et en même temps, au milieu d’un songe si mystérieux, elle fit l’application de la belle comparaison de l’aveugle aux vérités de la religion et de l’autre vie.
Dans la seconde vision, Dieu continua de l’instruire comme il a fait Joseph et Salomon: et durant l’assoupissement que l’accablement lui causa, il lui mit dans l’esprit cette parabole si semblable à celle de l’Évangile. Elle voit paraître ce que Jésus-Christ n’a pas dédaigné de nous donner comme l’image de sa tendresse; une poule devenue mère, empressée autour des petits qu’elle conduisait. Un d’eux s’étant écarté, notre malade le voit englouti par un chien avide. Elle accourt, elle lui arrache cet innocent animal. En même temps on lui crie d’un autre côté qu’il le fallait rendre au ravisseur. « Non, dit-elle, je ne le rendrai jamais. » En ce moment elle s’éveilla, et l’application de la figure qui lui avait été montrée se fit en un instant dans son esprit.
VŒUX.
Faire un vœu pour toute sa vie, c’est se faire esclave. Comment peut-on souffrir le pire de tous les esclavages dans un pays où l’esclavage est proscrit?
Promettre à Dieu par serment qu’on sera, depuis l’âge de quinze ans jusqu’à sa mort, jacobin, jésuite, ou capucin, c’est affirmer qu’on pensera toujours en capucin, en jacobin, ou en jésuite. Il est plaisant de promettre pour toute sa vie ce que nul homme n’est sûr de tenir du soir au matin.