« N’attisez pas le feu avec une épée. » c’est-à-dire n’irritez point les hommes en colère.
« Ne mettez point la lampe sous le boisseau. » — Ne cachez point la vérité aux hommes.
« Abstenez-vous des fèves. » — Fuyez souvent les assemblées publiques, dans lesquelles on donnait son suffrage avec des fèves blanches ou noires.
« N’ayez point d’hirondelles dans votre maison. » — Qu’elle ne soit point remplie de babillards.
« Dans la tempête adorez l’écho. » — Dans les troubles civils retirez-vous à la campagne.
« N’écrivez point sur la neige. » — N’enseignez point les esprits mous et faibles.
« Ne mangez ni votre cœur ni votre cervelle. » — Ne vous livrez ni au chagrin ni à des entreprises trop difficiles, etc.
Telles sont les maximes de Pythagore, dont le sens n’est pas difficile à comprendre.
Le plus beau de tous les emblèmes est celui de Dieu, que Timée de Locres figure par cette idée: « Un cercle dont le centre est partout, et la circonférence nulle part. » Platon adopta cet emblème; Pascal l’avait inséré parmi les matériaux dont il voulait faire usage, et qu’on a intitulés ses Pensées.
En métaphysique, en morale, les anciens ont tout dit. Nous nous rencontrons avec eux, ou nous les répétons. Tous les livres modernes de ce genre ne sont que des redites.
Plus vous avancez dans l’Orient, plus vous trouvez cet usage des emblèmes et des figures établi; mais plus aussi ces images sont-elles éloignées de nos mœurs et de nos coutumes.
C’est surtout chez les Indiens, les Égyptiens, les Syriens, que les emblèmes qui nous paraissent les plus étranges étaient consacrés. C’est là qu’on portait en procession avec le plus profond respect les deux organes de la génération, les deux symboles de la vie. Nous en rions, nous osons traiter ces peuples d’idiots barbares, parce qu’ils remerciaient Dieu innocemment de leur avoir donné l’être. Qu’auraient-ils dit s’ils nous avaient vus entrer dans nos temples avec l’instrument de la destruction à notre côté?
À Thèbes, on représentait les péchés du peuple par un bouc. Sur la côte de Phénicie, une femme nue avec une queue de poisson était l’emblème de la nature.
Il ne faut donc pas s’étonner si cet usage des symboles pénétra chez les Hébreux, lorsqu’ils eurent formé un corps de peuple vers le désert de la Syrie.
DE QUELQUES EMBLÈMES DANS LA NATION JUIVE.
Un des plus beaux emblèmes des livres judaïques est ce morceau de l’Ecclésiaste: « Quand les travailleuses au moulin seront en petit nombre et oisives, quand ceux qui regardaient par les trous s’obscurciront, que l’amandier fleurira, que la sauterelle s’engraissera, que les câpres tomberont, que la cordelette d’argent se cassera, que la bandelette d’or se retirera..., et que la cruche se brisera sur la fontaine...»
Cela signifie que les vieillards perdent leurs dents, que leur vue s’affaiblit, que leurs cheveux blanchissent comme la fleur de l’amandier, que leurs pieds s’enflent comme la sauterelle, que leurs cheveux tombent comme les feuilles du câprier, qu’ils ne sont plus propres à la génération, et qu’alors il faut se préparer au grand voyage.
Le Cantique des cantiques est (comme on sait) un emblème continuel du mariage de Jésus-Christ avec l’Église: « Qu’il me baise d’un baiser de sa bouche, car vos tétons sont meilleurs que du vin — qu’il mette sa main gauche sous ma tête, et qu’il m’embrasse de la main droite — que tu es belle, ma chère! tes yeux sont des yeux de colombe — tes cheveux sont comme des troupeaux de chèvres, sans parler de ce que tu nous caches — tes lèvres sont comme un petit ruban d’écarlate, tes joues sont comme des moitiés de pommes d’écarlate, sans parler de ce que tu nous caches — que ta gorge est belle! — que tes lèvres distillent le miel! — Mon bien-aimé mit sa main au trou, et mon ventre tressaillit à ses attouchements — ton nombril est comme une coupe faite au tour — ton ventre est comme un monceau de froment entouré de lis — tes deux tétons sont comme deux faons gémeaux de chevreuil — ton cou est comme une tour d’ivoire — ton nez est comme la tour du mont Liban — ta tête est comme le mont Carmel, ta taille est celle d’un palmier. J’ai dit: Je monterai sur le palmier et je cueillerai de ses fruits. Que ferons-nous de notre petite sœur? elle n’a pas encore de tétons. Si c’est un mur, bâtissons dessus une tour d’argent; si c’est une porte, fermons-la avec du bois de cèdre. » Il faudrait traduire tout le cantique pour voir qu’il est un emblème d’un bout à l’autre; surtout l’ingénieux dom Calmet démontre que le palmier sur lequel monte le bien-aimé est la croix à laquelle on condamna notre Seigneur Jésus-Christ. Mais il faut avouer qu’une morale saine et pure est encore préférable à ces allégories.
On voit dans les livres de ce peuple une foule d’emblèmes typiques qui nous révoltent aujourd’hui, et qui exercent notre incrédulité et notre raillerie, mais qui paraissaient communs et simples aux peuples asiatiques.
Dieu apparaît à Isaïe fils d’Amos, et lui dit: « Va, détache ton sac de tes reins, et tes sandales de tes pieds; et il le fit ainsi, marchant tout nu et déchaux. Et Dieu dit: Ainsi que mon serviteur Isaïe a marché tout nu et déchaux, comme un signe de trois ans sur l’Égypte et l’Éthiopie, ainsi le roi des Assyriens emmènera des captifs d’Égypte et d’Éthiopie, jeunes et vieux, les fesses découvertes, à la honte de l’Égypte. » Cela nous semble bien étrange; mais informons-nous seulement de ce qui se passe encore de nos jours chez les Turcs et chez les Africains, et dans l’Inde, où nous allons commercer avec tant d’acharnement et si peu de succès. On apprendra qu’il n’est pas rare de voir des santons, absolument nus, non-seulement prêcher les femmes, mais se laisser baiser les parties naturelles avec respect, sans que ces baisers inspirent ni à la femme ni au santon le moindre désir impudique. On verra sur les bords du Gange une foule innombrable d’hommes et de femmes nus de la tête jusqu’aux pieds, les bras étendus vers le ciel, attendre le moment d’une éclipse pour se plonger dans le fleuve.
Le bourgeois de Paris ou de Rome ne doit pas croire que le reste de la terre soit tenu de vivre et de penser en tout comme lui.
Jérémie, qui prophétisait du temps de Joakim, melk de Jérusalem en faveur du roi de Babylone, se met des chaînes et des cordes au cou par ordre du Seigneur, et les envoie aux rois d’Édom, d’Ammon, de Tyr, de Sidon, par leurs ambassadeurs qui étaient venus à Jérusalem vers Sédécias; il leur ordonne de parler ainsi à leurs maîtres: « Voici ce que dit le Seigneur des armées, le Dieu d’Israël; vous direz ceci à vos maîtres: J’ai fait la terre, les hommes, les bêtes de somme qui sont sur la surface de la terre, dans ma grande force et dans mon bras étendu, et j’ai donné la terre à celui qui a plu à mes yeux; et maintenant donc j’ai donné toutes ces terres dans la main de Nabuchodonosor, roi de Babylone, mon serviteur; et par-dessus je lui ai donné toutes les bêtes des champs afin qu’elles le servent. J’ai parlé selon toutes ces paroles à Sédécias, roi de Juda, lui disant: Soumettez votre cou sous le joug du roi de Babylone; servez-le, lui et son peuple et vous vivrez, etc. » Aussi Jérémie fut-il accusé de trahir son roi et sa patrie, et de prophétiser en faveur de l’ennemi pour de l’argent: on a même prétendu qu’il fut lapidé.
Il est évident que ces cordes et ces chaînes étaient l’emblème de cette servitude à laquelle Jérémie voulait qu’on se soumît.
C’est ainsi qu’Hérodote nous raconte qu’un roi des Scythes envoya pour présent à Darius un oiseau, une souris, une grenouille et cinq flèches. Cet emblème signifiait que si Darius ne fuyait aussi vite qu’un oiseau, qu’une grenouille, qu’une souris, il serait percé par les flèches des Scythes. L’allégorie de Jérémie était celle de l’impuissance, et l’emblème des Scythes était celui du courage.
C’est ainsi que Sextus Tarquinius consultant son père, que nous appelons Tarquin le Superbe, sur la manière dont il devait se conduire avec les Gabiens, Tarquin, qui se promenait dans son jardin, ne répondit qu’en abattant les têtes des plus hauts pavots.
Son fils l’entendit, et fit mourir les principaux citoyens. C’était l’emblème de la tyrannie.
Plusieurs savants ont cru que l’histoire de Daniel, du dragon, de la fosse aux sept lions auxquels on donnait chaque jour deux brebis et deux hommes à manger, et l’histoire de l’ange qui enleva Habacuc par les cheveux pour porter à dîner à Daniel dans la fosse aux lions, ne sont qu’une allégorie visible, un emblème de l’attention continuelle avec laquelle Dieu veille sur ses serviteurs; mais il nous semble plus pieux de croire que c’est une histoire véritable, telle qu’il en est plusieurs dans la sainte Écriture, qui déploie sans figure et sans type la puissance divine, et qu’il n’est pas permis aux esprits profanes d’approfondir. Bornons-nous aux emblèmes, aux allégories véritables indiquées comme telles par la sainte Écriture elle-même.
« En la trentième année, le cinquième jour du quatrième mois, comme j’étais au milieu des captifs sur le fleuve de Chobar, les cieux s’ouvrirent, et je vis les visions de Dieu, etc. Le Seigneur adressa la parole à Ézéchiel, prêtre, fils de Buzi, dans le pays des Chaldéens, près du fleuve Chobar, et la main de Dieu se fit sur lui. » C’est ainsi qu’Ézéchiel commence sa prophétie; et après avoir vu un feu, un tourbillon, et au milieu du feu les figures de quatre animaux ressemblants à un homme, lesquels avaient quatre faces et quatre ailes avec des pieds de veau, et une roue qui était sur la terre et qui avait quatre faces, les quatre parties de la roue allant en même temps, et ne retournant point lorsqu’elles marchaient, etc.
Il dit:« L’esprit entra dans moi, et m’affermit sur mes pieds...; ensuite le Seigneur me dit: Fils de l’homme, mange tout ce que tu trouveras; mange ce livre, et va parler aux enfants d’Israël. En même temps, j’ouvris la bouche, et il me fit manger ce livre; et l’esprit entra dans moi et me fit tenir sur mes pieds; et il me dit: Va te faire enfermer au milieu de ta maison. Fils de l’homme, voici des chaînes dont on te liera, etc. Et toi, fils de l’homme, prends une brique, place-la devant toi, et trace dessus la ville de Jérusalem, etc. » « Prends aussi un poêlon de fer, et tu le mettras comme un mur de fer entre toi et la ville: tu affermiras ta face, tu seras devant Jérusalem comme si tu l’assiégeais; c’est un signe à la maison d’Israël. » Après cet ordre, Dieu lui ordonne de dormir trois cent quatre-vingt-dix jours sur le côté gauche pour les iniquités d’Israël, et de dormir sur le côté droit pendant quarante jours, pour l’iniquité de la maison de Juda.
Avant d’aller plus loin, transcrivons ici les paroles du judicieux commentateur dom Calmet sur cette partie de la prophétie d’Ézéchiel, qui est à la fois une histoire et une allégorie, une vérité réelle et un emblème. Voici comment ce savant bénédictin s’explique: « Il y en a qui croient qu’il n’arriva rien de tout cela qu’en vision; qu’un homme ne peut demeurer si longtemps couché sur un même côté sans miracle; que l’Écriture ne nous marquant point qu’il y ait eu ici du prodige, on ne doit point multiplier les actions miraculeuses sans nécessité; que s’il demeura couché ces trois cent quatre-vingt-dix jours, ce ne fut que pendant les nuits; le jour il vaquait à ses affaires. Mais nous ne voyons nulle nécessité ni de recourir au miracle, ni de chercher des détours pour expliquer le fait dont il est parlé ici. Il n’est nullement impossible qu’un homme demeure enchaîné et couché sur son côté pendant trois cent quatre-vingt-dix jours. On a tous les jours des expériences qui en prouvent la possibilité, dans les prisonniers, dans divers malades, et dans quelques personnes qui ont l’imagination blessée, et qu’on enchaîne comme des furieux. Prado témoigne qu’il a vu un fou qui demeura lié et couché tout nu sur son côté pendant plus de quinze ans. Si tout cela n’était arrivé qu’en vision, comment les Juifs de la captivité auraient-ils compris ce que leur voulait dire Ézéchiel? comment ce prophète aurait-il exécuté les ordres de Dieu? Il faut donc dire aussi qu’il ne dressa le plan de Jérusalem, qu’il ne représenta le siége, qu’il ne fut lié, qu’il ne mangea du pain de différents grains, qu’en esprit et en idée. » Il faut se rendre au sentiment du savant Calmet, qui est celui des meilleurs interprètes. Il est clair que la sainte Écriture raconte le fait comme une vérité réelle, et que cette vérité est l’emblème, le type, la figure d’une autre vérité.
« Prends du froment, de l’orge, des fèves, des lentilles, du millet, de la vesce; fais-en des pains pour autant de jours que tu dormiras sur le côté. Tu mangeras pendant trois cent quatre-vingt-dix jours...; tu le mangeras comme un gâteau d’orge, et tu le couvriras de l’excrément qui sort du corps de l’homme. Les enfants d’Israël mangeront ainsi leur pain souillé. » Il est évident que le Seigneur voulait que les Israélites mangeassent leur pain souillé; il fallait donc que le pain du prophète fût souillé aussi. Cette souillure était si réelle qu’Ézéchiel en eut horreur. Il s’écria: « Ah! ah! ma vie (mon âme) n’a pas encore été pollue, etc. Et le Seigneur lui dit: Va, je te donne de la fiente de bœuf au lieu de fiente d’homme, et tu la mettras avec ton pain. » Il fallait donc absolument que cette nourriture fût souillée, pour être un emblème, un type. Le prophète mit donc en effet de la fiente de bœuf avec son pain pendant trois cent quatre-vingt-dix jours, et ce fut à la fois une réalité et une figure symbolique.
La sainte Écriture déclare expressément qu’Oolla est l’emblème de Jérusalem. « Fils de l’homme, fais connaître à Jérusalem ses abominations; ton père était un Amorrhéen, et ta mère une Céthéenne. » Ensuite le prophète, sans craindre des interprétations malignes, des plaisanteries alors inconnues, parle à la jeune Oolla en ces termes: « Ubera tua intumuerunt, et pilus tuus germinavit; et eras nuda et confusione plena. — Ta gorge s’enfla, ton poil germa, tu étais nue et confuse. » « Et transivi per te, et vidi te; et ecce tempus tuum, tempus amantium; et expandi amictum meum super te, et operui ignominiam tuam. Et juravi tibi, et ingressus sum pactum tecum (ait Dominus Deus), et facta es mihi. — Je passai, je te vis; voici ton temps, voici le temps des amants; j’étendis sur toi mon manteau; je couvris ta vilenie. Je te jurai; je fis marché avec toi, dit le Seigneur, et tu fus à moi. » « Et habens fiduciam in pulchritudine tua fornicata es in nomine tuo; et exposuisti fornicationem tuam omni transeunti, ut ejus fieres. — Mais, fière de ta beauté, tu forniquas en ton nom, tu exposas ta fornication à tout passant pour être à lui. » « Et ædificasti tibi lupanar, et fecisti tibi prostibulum in cunctis plateis. — Et tu bâtis un mauvais lieu, tu fis une prostitution dans tous les carrefours. » « Et divisisti pedes tuos omni transeunti, et multiplicasti fornicationes tuas. — Et tu ouvris les jambes à tous les passants, et tu multiplias tes fornications. » « Et fornicata es cum filiis Ægypti, vicinis tuis, magnarum carnium; et multiplicasti fornicationem tuam, ad irritandum me. — Et tu forniquas avec les Égyptiens, tes voisins, qui avaient de grands membres; et tu multiplias ta fornication pour m’irriter. » L’article d’Ooliba, qui signifie Samarie, est beaucoup plus fort et plus éloigné des bienséances de notre style.
« Denudavit quoque fornicationes suas, discooperuit ignominiam suam — Et elle mit à nu ses fornications, et découvrit sa turpitude. » « Multiplicavit enim fornicationes suas, recordans dies adolescentiæ suæ. — Elle multiplia ses fornications comme dans son adolescence. » « Et insanivit libidine super concubitum eorum quorum carnes sunt ut carnes asinorum, et sicut fluxus equorum, fluxus eorum. — Et elle fut éprise de fureur pour le coït de ceux dont les membres sont comme les membres des ânes, et dont l’émission est comme l’émission des chevaux. » Ces images nous paraissent licencieuses et révoltantes: elles n’étaient alors que naïves. Il y en a trente exemples dans le Cantique des cantiques, modèle de l’union la plus chaste. Remarquez attentivement que ces expressions, ces images sont toujours très-sérieuses, et que dans aucun livre de cette haute antiquité vous ne trouverez jamais la moindre raillerie sur le grand objet de la génération. Quand la luxure est condamnée, c’est avec les termes propres; mais ce n’est jamais ni pour exciter à la volupté, ni pour faire la moindre plaisanterie. Cette haute antiquité n’a ni de Martial, ni de Catulle, ni de Pétrone.
D’OSÉE, ET DE QUELQUES AUTRES EMBLÈMES.
On ne regarde pas comme une simple vision, comme une simple figure, l’ordre positif donné par le Seigneur au prophète Osée de prendre une prostituée, et d’en avoir trois enfants. On ne fait point d’enfants en vision; ce n’est point en vision qu’il fit marché avec Gomer, fille d’Ébalaïm, dont il eut deux garçons et une fille. Ce n’est point en vision qu’il prit ensuite une femme adultère par le commandement exprès du Seigneur, qu’il lui donna quinze petites pièces d’argent et une mesure et demie d’orge. La première prostituée signifiait Jérusalem, et la seconde prostituée signifiait Samarie. Mais ces prostitutions, ces trois enfants, ces quinze pièces d’argent, ce boisseau et demi d’orge, n’en sont pas moins des choses très-réelles.
Ce n’est point en vision que le patriarche Salmon épousa la prostituée Rahab, aïeule de David. Ce n’est point en vision que le patriarche Juda commit un inceste avec sa belle-fille Thamar, inceste dont naquit David. Ce n’est point en vision que Ruth, autre aïeule de David, se mit dans le lit de Booz. Ce n’est point en vision que David fit tuer Urie, et ravit Bethsabée dont naquit le roi Salomon. Mais ensuite tous ces événements devinrent des emblèmes, des figures, lorsque les choses qu’ils figuraient furent accomplies.
Il résulte évidemment d’Ézéchiel, d’Osée, de Jérémie, de tous les prophètes juifs, et de tous les livres juifs, comme de tous les livres qui nous instruisent des usages chaldéens, persans, phéniciens, syriens, indiens, égyptiens; il résulte, dis-je, que leurs mœurs n’étaient pas les nôtres, que ce monde ancien ne ressemblait en rien à notre monde.
Passez seulement de Gibraltar à Méquinez, les bienséances ne sont plus les mêmes; on ne trouve plus les mêmes idées: deux lieux de mer ont tout changé.
EMPOISONNEMENTS.
Répétons souvent des vérités utiles. Il y a toujours eu moins d’empoisonnements qu’on ne l’a dit; il en est presque comme des parricides. Les accusations ont été communes, et ces crimes ont été très-rares. Une preuve, c’est qu’on a pris longtemps pour poison ce qui n’en est pas. Combien de princes se sont défaits de ceux qui leur étaient suspects en leur faisant boire du sang de taureau! combien d’autres princes en ont avalé pour ne point tomber dans les mains de leurs ennemis! Tous les historiens anciens, et même Plutarque, l’attestent.
J’ai été tant bercé de ces contes dans mon enfance qu’à la fin j’ai fait saigner un de mes taureaux, dans l’idée que son sang m’appartenait puisqu’il était né dans mon étable (ancienne prétention dont je ne discute pas ici la validité): je bus de ce sang comme Atrée et M de Vergy. Il ne me fit pas plus de mal que le sang de cheval n’en fait aux Tartares, et que le boudin ne nous en fait tous les jours, surtout lorsqu’il n’est pas trop gras.
Pourquoi le sang de taureau serait-il un poison quand le sang de bouquetin passe pour un remède? Les paysans de mon canton avalent tous les jours du sang de bœuf, qu’ils appellent de la fricassée; celui de taureau n’est pas plus dangereux. Soyez sûr, cher lecteur, que Thémistocle n’en mourut pas.
Quelques spéculatifs de la cour de Louis XIV crurent deviner que sa belle-sœur Henriette d’Angleterre avait été empoisonnée avec de la poudre de diamant, qu’on avait mise dans une jatte de fraises, au lieu de sucre râpé; mais ni la poudre impalpable de verre ou de diamant, ni celle d’aucune production de la nature qui ne serait pas venimeuse par elle-même, ne pourrait être nuisible.
Il n’y a que les pointes aiguës, tranchantes, actives, qui puissent devenir des poisons violents. L’exact observateur Mead (que nous prononçons Mide), célèbre médecin de Londres, a vu au microscope la liqueur dardée par les gencives des vipères irritées; il prétend qu’il les a toujours trouvées semées de ces lames coupantes et pointues dont le nombre innombrable déchire et perce les membranes internes.
La cantarella, dont on prétend que le pape Alexandre VI, et son bâtard le duc de Borgia, faisaient un grand usage, était, dit-on, la bave d’un cochon rendu enragé en le suspendant par les pieds la tête en bas, et en le battant longtemps jusqu’à la mort: c’était un poison aussi prompt et aussi violent que celui de la vipère. Un grand apothicaire m’assure que la Tofana, cette célèbre empoisonneuse de Naples, se servait principalement de cette recette. Peut-être tout cela n’est-il pas vrai. Cette science est de celles qu’il faudrait ignorer.
Les poisons qui coagulent le sang, au lieu de déchirer les membranes, sont l’opium, la ciguë, la jusquiam, l’aconit, et plusieurs autres. Les Athéniens avaient raffiné jusqu’à faire mourir par ces poisons réputés froids leurs compatriotes condamnés à mort. Un apothicaire était le bourreau de la république. On dit que Socrate mourut fort doucement, et comme on s’endort; j’ai peine à le croire.
Je fais une remarque sur les livres juifs, c’est que chez ce peuple vous ne voyez personne qui soit mort empoisonné. Une foule de rois et de pontifes périt par des assassinats; l’histoire de cette nation est l’histoire des meurtres et du brigandage, mais il n’est parlé qu’en un seul endroit d’un homme qui se soit empoisonné lui-même, et cet homme n’est point un Juif: c’était un Syrien nommé Lysias, général des armées d’Antiochus Épiphane. Le second livre des Machabées dit qu’il s’empoisonna; vitam veneno finivit. Mais ces livres des Machabées sont bien suspects. Mon cher lecteur, je vous ai déjà prié de ne rien croire de léger.
Ce qui m’étonnerait le plus dans l’histoire des mœurs des anciens Romains, ce serait la conspiration des femmes romaines pour faire périr par le poison, non pas leurs maris, mais en général les principaux citoyens. C’était, dit Tite-Live, en l’an 423 de la fondation de Rome; c’était donc dans le temps de la vertu la plus austère; c’était avant qu’on eût entendu parler d’aucun divorce, quoique le divorce fût autorisé; c’était lorsque les femmes ne buvaient point de vin, ne sortaient presque jamais de leurs maisons que pour aller aux temples. Comment imaginer que tout à coup elles se fussent appliquées à connaître les poisons, qu’elles s’assemblassent pour en composer, et que sans aucun intérêt apparent elles donnassent ainsi la mort aux premiers de Rome?
Laurent Échard, dans sa compilation abrégée, se contente de dire que « la vertu des dames romaines se démentit étrangement; que cent soixante et dix d’entre elles, se mêlant de faire le métier d’empoisonneuses, et de réduire cet art en préceptes, furent tout à la fois accusées, convaincues, et punies ».
Tite-Live ne dit pas assurément qu’elles réduisirent cet art en préceptes. Cela signifierait qu’elles tinrent école de poisons, qu’elles professèrent cette science, ce qui est ridicule. Il ne parle point de cent soixante et dix professeuses en sublimé corrosif ou en vert-de-gris. Enfin il n’affirme point qu’il y eut des empoisonneuses parmi les femmes des sénateurs et des chevaliers.
Le peuple était extrêmement sot et raisonneur à Rome comme ailleurs; voici les paroles de Tite-Live: « L’année 423 fut au nombre des malheureuses; il y eut une mortalité causée par l’intempérie de l’air, ou par la malice humaine. Je voudrais qu’on pût affirmer avec quelques auteurs que la corruption de l’air causa cette épidémie, plutôt que d’attribuer la mort de tant de Romains au poison, comme l’ont écrit faussement des historiens pour décrier cette année. » On a donc écrit faussement, selon Tite-Live, que les dames de Rome étaient des empoisonneuses: il ne le croit donc pas; mais quel intérêt avaient ces auteurs à décrier cette année? c’est ce que j’ignore.
Je vais rapporter le fait, continue-t-il, tel qu’on l’a rapporté avant moi. Ce n’est pas là le discours d’un homme persuadé. Ce fait d’ailleurs ressemble bien à une fable. Une esclave accuse environ soixante et dix femmes, parmi lesquelles il y en a de patriciennes, d’avoir mis la peste dans Rome en préparant des poisons. Quelques-unes des accusées demandent permission d’avaler leurs drogues, et elles expirent sur-le-champ. Leurs complices sont condamnées à mort sans qu’on spécifie le genre de supplice.
J’ose soupçonner que cette historiette, à laquelle Tite-Live ne croit point du tout, mérite d’être reléguée à l’endroit où l’on conservait le vaisseau qu’une vestale avait tiré sur le rivage avec sa ceinture, où Jupiter en personne avait arrêté la fuite des Romains, où Castor et Pollux étaient venus combattre à cheval, où l’on avait coupé un caillou avec un rasoir, et où Simon Barjone, surnommé Pierre, disputa de miracles avec Simon le Magicien, etc.
Il n’y a guère de poison dont on ne puisse prévenir les suites en le combattant incontinent. Il n’y a point de médecine qui ne soit un poison quand la dose est trop forte.
Toute indigestion est un empoisonnement.
Un médecin ignorant et même savant, mais inattentif, est souvent un empoisonneur; un bon cuisinier est, à coup sûr, un empoisonneur à la longue, si vous n’êtes pas tempérant.
Un jour, le marquis d’Argenson, ministre d’État au département étranger lorsque son frère était ministre de la guerre, reçut de Londres une lettre d’un fou (comme les ministres en reçoivent à chaque poste): ce fou proposait un moyen infaillible d’empoisonner tous les habitants de la capitale d’Angleterre. « Ceci ne me regarde pas, nous dit le marquis d’Argenson; c’est un placet à mon frère. » ENCHANTEMENT.
MAGIE, ÉVOCATION, SORTILÉGE, etc.
Il n’est guère vraisemblable que toutes ces abominables absurdités viennent, comme le dit Pluche, des feuillages dont on couronna autrefois les têtes d’Isis et d’Osiris. Quel rapport ces feuillages pouvaient-ils avoir avec l’art d’enchanter des serpents, avec celui de ressusciter un mort, ou de tuer des hommes avec des paroles, ou d’inspirer de l’amour, ou de métamorphoser des hommes en bêtes?
Enchantement, incantatio, vient, dit-on, d’un mot chaldéen que les Grecs avaient traduit par epôde gonoeïa, chanson productrice. Incantatio vient de Chaldée! allons, les Bochart, vous êtes de grands voyageurs; vous allez d’Italie en Mésopotamie en un clin d’œil; vous courez chez le grand et savant peuple hébreu; vous en rapportez tous les livres et tous les usages; vous n’êtes point des charlatans.
Une grande partie des superstitions absurdes ne doit-elle pas son origine à des choses naturelles? Il n’y a guère d’animaux qu’on n’accoutume à venir au son d’une musette ou d’un simple cornet pour recevoir sa nourriture. Orphée, ou quelqu’un de ses prédécesseurs, joua de la musette mieux que les autres bergers, ou bien il se servit du chant. Tous les animaux domestiques accouraient à sa voix. On supposa bien vite que les ours et les tigres étaient de la partie: ce premier pas aisément fait, on n’eut pas de peine à croire que les Orphées faisaient danser les pierres et les arbres.
Si on fait danser un ballet à des rochers et à des sapins, il en coûte peu de bâtir des villes en cadence; les pierres de taille viennent s’arranger d’elles-mêmes lorsque Amphion chante: il ne faut qu’un violon pour construire une ville, et un cornet à bouquin pour la détruire.
L’enchantement des serpents doit avoir une cause encore plus spécieuse. Le serpent n’est point un animal vorace et porté à nuire. Tout reptile est timide. La première chose que fait un serpent (du moins en Europe) dès qu’il voit un homme, c’est de se cacher dans un trou comme un lapin et un lézard. L’instinct de l’homme est de courir après tout ce qui s’enfuit, et de fuir lui-même devant tout ce qui court après lui, excepté quand il est armé, qu’il sent sa force, et surtout qu’on le regarde.
Loin que le serpent soit avide de sang et de chair, il ne se nourrit que d’herbe, et passe un temps très-considérable sans manger: s’il avale quelques insectes, comme font les lézards, les caméléons, en cela il nous rend service.
Tous les voyageurs disent qu’il y en a de très-longs et de très-gros; mais nous n’en connaissons point de tels en Europe. On n’y voit point d’homme, point d’enfant qui ait été attaqué par un gros serpent ni par un petit; les animaux n’attaquent que ce qu’ils veulent manger, et les chiens ne mordent les passants que pour défendre leurs maîtres. Que ferait un serpent d’un petit enfant? quel plaisir aurait-il à le mordre? il ne pourrait en avaler le petit doigt. Les serpents mordent, et les écureuils aussi, mais quand on leur fait du mal.
Je veux croire qu’il y a eu des monstres dans l’espèce des serpents comme dans celle des hommes; je consens que l’armée de Régulus se soit mise sous les armes en Afrique contre un dragon, et que depuis il y ait eu un Normand qui ait combattu contre la gargouille; mais on m’avouera que ces cas sont rares.
Les deux serpents qui vinrent de Ténédos exprès pour dévorer Laocoon et deux grands garçons de vingt ans, aux yeux de toute l’armée troyenne, sont un beau prodige, digne d’être transmis à la postérité par des vers hexamètres, et par des statues qui représentent Laocoon comme un géant, et ses grands enfants comme des pygmées.
Je conçois que cet événement devait arriver lorsqu’on prenait avec un grand vilain cheval de bois des villes bâties par des dieux, lorsque les fleuves remontaient vers leurs sources, que les eaux étaient changées en sang, et que le soleil et la lune s’arrêtaient à la moindre occasion.
Tout ce qu’on a conté des serpents était très-probable dans des pays où Apollon était descendu du ciel pour tuer le serpent Python.
Ils passèrent aussi pour être très-prudents. Leur prudence consiste à ne pas courir si vite que nous, à se laisser couper en morceaux.
La morsure des serpents, et surtout des vipères, n’est dangereuse que lorsqu’une espèce de rage a fait fermenter un petit réservoir d’une liqueur extrêmement acre, qu’ils ont sous leurs gencives. Hors de là un serpent n’est pas plus dangereux qu’une anguille.
Plusieurs dames ont apprivoisé et nourri des serpents, les ont placés sur leur toilette, et les ont entortillés autour de leurs bras.
Les nègres de Guinée adorent un serpent qui ne fait de mal à personne.
Il y a plusieurs sortes de ces reptiles, et quelques-unes sont plus dangereuses que les autres dans les pays chauds; mais en général le serpent est un animal craintif et doux; il n’est pas rare d’en voir qui tettent les vaches.
Les premiers hommes qui virent des gens plus hardis qu’eux apprivoiser et nourrir des serpents, et les faire venir d’un coup de sifflet comme nous appelons les abeilles, prirent ces gens-là pour des sorciers. Les Psylles et les Marses, qui se familiarisèrent avec les serpents, eurent la même réputation. Il ne tiendrait qu’aux apothicaires du Poitou, qui prennent des vipères par la queue, de se faire respecter aussi comme des magiciens du premier ordre.
L’enchantement des serpents passa pour une chose constante. La sainte Écriture même, qui entre toujours dans nos faiblesses, daigna se conformer à cette idée vulgaire. « L’aspic sourd qui se bouche les oreilles pour ne pas entendre la voix du savant enchanteur. » « J’enverrai contre vous des serpents qui résisteront aux enchantements. » « Le médisant est semblable au serpent qui ne cède point à l’enchanteur. » L’enchantement était quelquefois assez fort pour faire crever les serpents. Selon l’ancienne physique cet animal était immortel. Si quelque rustre trouvait un serpent mort dans son chemin, il fallait bien que ce fût quelque enchanteur qui l’eût dépouillé du droit de l’immortalité: Frigidus in pratis cantando rumpitur anguis.
(Virg., Eglog. viii, 71.)
ENCHANTEMENT DES MORTS, OU ÉVOCATION.
Enchanter un mort, le ressusciter, ou s’en tenir à évoquer son ombre pour lui parler, était la chose du monde la plus simple. Il est très-ordinaire que dans ses rêves on voie des morts, qu’on leur parle, qu’ils vous répondent. Si on les a vus pendant le sommeil, pourquoi ne les verra-t-on point pendant la veille? Il ne s’agit que d’avoir un esprit de Python; et pour faire agir cet esprit de Python, il ne faut qu’être un fripon, et avoir affaire à un esprit faible: or, personne ne niera que ces deux choses n’aient été extrêmement communes.
L’évocation des morts était un des plus sublimes mystères de la magie. Tantôt on faisait passer aux yeux du curieux quelque grande figure noire qui se mouvait par des ressorts dans un lieu un peu obscur; tantôt le sorcier ou la sorcière se contentait de dire qu’elle voyait l’ombre, et sa parole suffisait. Cela s’appelle la nécromancie. La fameuse pythonisse d’Endor a toujours été un grand sujet de dispute entre les Pères de l’Église. Le sage Théodoret, dans sa question lxii sur le livre des Rois, assure que les morts avaient coutume d’apparaître la tête en bas; et que ce qui effraya la pythonisse, ce fut que Samuel était sur ses jambes.
Saint Augustin, interrogé par Simplicien, lui répond, dans le second livre de ses questions, qu’il n’est pas plus extraordinaire de voir une pythonisse faire venir une ombre que de voir le diable emporter Jésus-Christ sur le pinacle du temple et sur la montagne.
Quelques savants, voyant que chez les Juifs on avait des esprits de Python, en ont osé conclure que les Juifs n’avaient écrit que très-tard, et qu’ils avaient presque tout pris dans les fables grecques; mais ce sentiment n’est pas soutenable.
DES AUTRES SORTILÉGES.
Quand on est assez habile pour évoquer des morts avec des paroles, on peut à plus forte raison faire mourir des vivants, ou du moins les en menacer, comme le Médecin malgré lui dit à Lucas qu’il lui donnera la fièvre. Du moins il n’était pas douteux que les sorciers n’eussent le pouvoir de faire mourir les bestiaux; et il fallait opposer sortilége à sortilége pour garantir son bétail. Mais ne nous moquons point des anciens, pauvres gens que nous sommes, sortis à peine de la barbarie! Il n’y a pas cent ans que nous avons fait brûler des sorciers dans toute l’Europe; et on vient encore de brûler une sorcière, vers l’an 1750, à Vurtzbourg. Il est vrai que certaines paroles et certaines cérémonies suffisent pour faire périr un troupeau de moutons, pourvu qu’on y ajoute de l’arsenic.