SigPhi · Voltaire

Le Siècle de Louis XIV

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Les torrents impétueux, La mer qui gronde et s'élance, La fureur et l'insolence D'un peuple tumultueux, Des fiers tyrans la vengeance, N'ébranlent pas la constance D'un cœur ferme et vertueux.

(20 août 1672.) Enfin la populace effrénée massacra dans la Haye les deux frères de Witt, l'un qui avait gouverné l'État pendant dix-neuf ans avec vertu, et l'autre qui l'avait •servi de son épée. On exerça sur leurs corps sanglants toutes les fureurs dont le peuple est capable: horreurs communes à toutes les nations, et que les Français avaient fait éprouver au maréchal d'Ancre, à l'amiral Coligni, etc.; car la popu- lace est presque partout la même*. On poursuivit les amis du pensionnaire. Ruyter même, l'amiral de la république, qui seul combattait alors pour elle avec succès, se vit environné d'assassins dans Amsterdam.

Les particuliers qui avaient des billets de banque couru- 1. Le 21 juin, il veut une double banni à perpétuité, mais avant son dé- tentative dassassinat contre les deux part attiré à la prison de son frère, et frères. Jean reçut quatre blessures et tous deux furent massacrés. Voir dans résigna ses fonctions, le 4 août. Cor- les négociations relatives à la succcs- neille. arrêté, soumis à la torture, fut sion d'Espagne le récit de Mignet.

lOS SIECLE DE LOUIS XIV rcnl on foule à la banque d Amsterdam; on craignait que l'on n'eût touché au trésor public. Chacun s'empressait de se faire payer du peu d'argent qu on croyait pouvoir y être encore. Les magistrats firent ouvrir les caves où le trésor se con- serve. On le trouva tout entier, tel qu'il avait été déposé depuis soixante ans; l'argent même était encore noirci de l'impression du feu qui avait, quelques années auparavant,, consumé l'hôtel de ville. Les billets de banque s'étaient tou- jours négociés jusqu'à ce temps, sans que jamais on eût tou- ché au trésor. On paya alors avec cet argent tous ceux qui voulurent l'être. Tant de bonne foi et tant de ressources étaient d'autant plus admirables, que Charles II, roi d'An- gleterre, pour avoir de quoi faire la guerre aux Holland;iis et fournir à ses plaisirs, non content de l'argent de la France, venait de faire banqueroute à ses sujets. Autant il était hon- teux à ce roi de violer ainsi la foi publique, autant il était glorieux aux magistrats d'Amsterdam de la garder dans nu temps où il semblait permis d'y manquer.

A cette vertu républicaine ils joignirent ce courage d'es- prit qui prend les partis extrêmes dans les maux sans remède. Ils firent percer les digues qui retiennent les eaux de la mer*. Les maisons de campagne, qui sont innombrables autour d'Amsterdam, les villages, les villes voisines, Leyde, Délit,, furent inondés. Le paysan ne murmura pas de voir ses trou- peaux noyés dans les campagnes. Amsterdam fut comme une vaste forteresse au milieu des eaux, entourée de vaisseaux de guerre qui eurent assez d'eau pour se ranger autour de la 1. Il faut se nippelcT ici que la cIIl-s par trois cents ponts. Rien n'est Hollande est un pays bas et humide, plus facile que dinonder ses envidont plusieurs parties sont inférieures rons et de transformer la contrée en.

au niveau de la mer et dont la surface im lac. Mais en agissant de la sorl<';i est divisée par des digues et des ca- l'égard du reste de la Hollande, iii naux, des marais et des prairies. Les rompant les digues qui contieumii!

<ligups protègent la Hollande non les fleuves et la mer, on échappait;i seulement contre la crue des fleuves, un ennemi pour se livrer à un autre mius contre les inondations de la mer, non moins redoutable...Il y a qiiatr.- sur laquelle le sol de cette contrée a siècles, eu 1421, plusieurs digues été conquis au prix d'incroyables sa- s'étant rompues, l'eau submergia crifices et d'efforts qu'il faut renou- soixante-douze villages, et un vaste velcr sans cesse, sous peine de voir estuaire, le golfe de Bi»'S-Bosch. ocl'Océan reprendre ses anciennes pos- cupa leur emplacement. Mais les HdIsessious. Amsterdam est bâtie sur landais trouvèrent tous les périls ])ilotis, et traversée dans tous les sens préférables à l'acceptation des coudipar des canaux qui forment quatre- tions que Louis leur proposait, vingt-dix îles communiquant entre CHAPITRE X 109 Tille. La discllc fut grande chez ces peuples: ils manquèrent surtout d'eau douce; elle se vendit six sous la pinte; mais ces extrémités parurent moindres que l'esclavage. C'est une chose digne de l'observation de la postérité, que la Hollande, ^insi accablée sur terre et n'étant plus un Etat, demeurât encore redoutable sur la mer: c'était l'élément véritable de ces peuples.

Tandis que Louis XIY passait le Rhin et prenait trois pro- vinces, l'amiral Ruyter, avec environ cent vaisseaux de guerre -et plus de cinquante brûlots, alla chercher, près des côtes d'Angleterre, les Hottes des deux rois. Leurs puissances réu- jîies n'avaient pu mettre en mer une armée navale plus torle que celle de la république. Les Anglais et les Hollandais •combattirent comme des nations accoutumées à se disputer l'empire de l'Océan (7 juin 1672). Celte bataille, qu'on nomme de Solbaie*, dura un jour entier. Ruyter, qui en donna le si- gnal, attaqua le vaisseau amiral d'Angleterre, où était le duc d'York, frère du roi. La gloire de ce combat particulier de- meura à Ruyter. Le duc d'York, obligé de changer de vais- seau, ne reparut plus devant l'amiral hollandais. Les trente vaisseaux français eurent peu de part à l'action 2; et tel fut le sort de cette journée, que les cotes de la Hollande furent eu sûreté.

Après cette bataille, Ruyter, malgré les craintes et les con- tradictions de ses compatriotes, lit entrer la flotte marchande <les Indes dans le ïexel, défendant ainsi et enrichissant sa patrie d'un côté, lorsqu'elle périssait de l'autre. Le commerce même des Hollandais se soutenait; ou ne voyait que leurs pavillons sur les mers des Indes. Un jour qu'un consul de France disait au roi de Perse que Louis XIV avait conquis presque toute la Hollande: Comment cela peut-il être, ré- pondit ce monarque persan, puisqu'il y a toujours au port d'Ormus vingt vaisseaux hollandais pour un français?

Le prince d'Orange, cependant, avait l'ambition d'être bon citoyen. Il offrit à l'État le revenu de ses charges et tout son Jbieu pour soutenir la liberté. Il couvrit d'inondations les pas- 1. La rade de Solcbay, ouplutot do « de sorte que nous tenons de nos ■Soutlnvold-Bay, est sur la côte de ennemis, écrivit Colbert à Croissi Suflblk. (18 juin), lu preuve la plus claire et la 2. Ruvter rendit hommage à la va- plus oonstanle qu'on puisse désirer leur des Français dans cette bataille; dune belle action. » 110 SIÈCLE DE LOUIS XIV sages par où les Français pouvaient pénétrer dans le reste du pays. Ses négociations promptes et secrètes réveillèrent de leur assoupissement l'Empereur, l'Empire, le conseil d'Es- pagne, le gouverneur de Flandre. Il disposa même l'Angle- terre à la paix. Enfin le roi était entré au mois de mai en Hollande, et dès le mois de juillet l'Europe commençait à être conjurée contre lui.

Monterey, gouverneur de la Flandre, fit passer secrète- ment quelques régiments au secours des Provinces-Unies. Le conseil de l'empereur Léopold envoya Montecuculli à la tête de près de vingt mille hommes. L'électeur de Brandebourg, qui avait à sa solde vingt-cinq mille soldats, se mit en marche.

(Juillet 1672.) Alors le roi quitta son armée. Il n'y avait plus de conquêtes à faire dans un pays inondé. La garde des pro- vinces conquises devenait difficile. Louis voulait une gloire ?»ùre; mais en ne voulant pas l'acheter par un travail infati- gable, il la perdit. Satisfait d'avoir pris tant de villes en deux mois, il revint à Saint-Germain au milieu de l'été; et, lais- sant Turenne et Luxembourg achever la guerre, il jouit du triomphe. On éleva des monuments de sa conquête, tandis que les puissances de l'Europe travaillaient à la lui ravir.

CHAPITRE XI EVACUATIO>' DE LA HOLLANDE. SECONDE CONQUETE DE LA ERANCHE-COMTÉ.

On croit nécessaire de dire à ceux qui pourront lire ce^ ouvrage, qu'ils doivent se souvenir que ce n'est point ici une simple relation de campagnes, mais jDlutôt une histoire des mœurs des hommes. Assez de livres sont pleins de toutes les minuties des actions de guerre et de ces détails de la fureur et de la misère humaine. Le dessein de cet essai est de peindre les principaux caractères de ces révolutions, et d'écarter la multitude des petits faits, pour laisser voir les seuls consi- dérables, et, s'il se peut, l'esprit qui les a conduits.

La France fut alors au comble de sa gloire. Le nom de ses généraux imprimait la véuératiou; ses ministres étaient regar- CHAPITRE XI 111 clés comme des génies supérieurs aux conseillers des autres princes, et Louis était en Europe comme le seul roi^. En effet, l'empereur Léopold ne paraissait pas dans ses armées; Charles II, roi d'Espagne, fils de Philippe lY, sortait à peine de l'enlance; celui d'Angleterre ne mettait d'activité dans sa vie que celle des plaisirs.

Tous ces princes et leurs ministres firent de grandes fau- tes. L'Angleterre agit contre les principes de la raison d'Etat, en s'unissant avec la France pour élever une puissance que son intérêt était d'affaiblir^. L'Empereur, l'Empire, le con- seil espagnol, firent encore plus mal de ne pas s'opposer d'abord à ce torrent. Enfin, Louis lui-même commit une aussi grande faute qu'eux tous, en ne poursuivant pas avec assez de rapidité des conquêtes si faciles. Condé et Turenne voulaient qu'on démolît la plupart des places hollandaises. Ils disaient que ce n'était point avec des garnisons que l'on prend des Etats, mais avec des armées; et qu'en conservant vme ou deux places de guerre pour la retraite, on devait marcher rapidement à la conquête entière. Louvois, au con- traire, voulait que tout fût place et garnison; c'était là son génie, c'était aussi le goût du roi. Louvois avait par là plus d'emplois à sa disposition; il étendait le pouvoir de son mi- nistère; il s'applaudissait de contredire les deux plus grands capitaines du siècle. Louis le crut et se trompa, comme il l'avoua depuis; il manqua le moment d'entrer dans la capi- tale de la Hollande; il affaiblit son armée en la divisant dans trop de places; il laissa à son ennemi le temps de respirer.

L'histoire des plus grands princes est souvent le récit des fautes des hommes.

Après le départ du roi, les affaires changèrent de face.

1. «Il est lo plus roi do tous les rois,» remarquable, c'est qu'au milieu des ('•crivait LeLbnitz à Bossuet. Don Us- orages de cette session, on n'entendit tariz le proposait pour modèle au sortir des rangs de l'opposition au- gouvernement de l'Espagne et l'appe- cun murmure ni contre la guerre, ni lait un « homme prodigieux ». contre l'alliance avec la France, ni 2. A l'ouverture de la session de même contre la suspension des paye- 1C73, Charles II soutint dans sa hiiran- ments de l'Echiquier. Il n'est fait gue devant les deux chambres, que la mention de ces grands sujets de guerre était populaire et que les pré- plaintes ni dans les adresses ni dans tentions des Hollandais étaient si les débats. L'Angleterre était heu- incompatibles avec les droits de la reuse de s'unir avec la marine puis- Grande-Bretagne, qu'il fallait que santé de la France contre celle de la Carthagc fût dctruite. Ce qu'il y a de Hollande.

112 SIECLE DE LOUIS XIV Turenne fut obligé de marcher vers la Westphalic, pour s'op- poser aux Impériaux*. Le gouverneur de Flandre, Monte- rey, sans être avoué du conseil timide d'Espagne, renforça la petite armée du prince d'Orange d environ dix mille hommes. Alors ce prince lit tète aux Français jusqu'à l'hiver. C'était déjà beaucoup de balancer la fortune. Enfin l'hiver vint; les glaces couvrirent les inondations de la Hollande. Luxem- bourg, qui commandait dans Utrecht, lit un nouveau genre de guerre inconnu aux Français, et mit la Hollande dans un nouveau danger, aussi terrible que les précédents.

Il assemble, une nuit, près de douze mille fantassins tirés des garnisons voisines. On arme leurs souliers de crampons. Il se met à leur tète, et marche sur la glace vers Levde et vers la Haye. Un dégel survint: la Haye fut sauvée. Son armée, entourée d'eau, n'ayant plus de chemin ni de vivres, était prête à périr. Il fallait, pour s'en retourner à Utrecht, marcher sur une digue étroite et fangeuse, où l'on pouvait à peine se traîner quatre de front. On ne pouvait arriver à cette digue qu'en attaquant un fort qui semblait imprenable sans artillerie. Quand ce fort n'eût arrêté l'armée qu'un seul jour, elle serait morte de faim et de fatigue. Luxembourg était sans ressources; mais la fortune qui avait sauvé la Haye sauva son armée par la lâcheté du commandant du fort, qui abandonna son poste sans aucune raison. Il y a mille événe- ments dans la guerre, comme dans la vie civile, qui sont incompréhensibles: celui-là est de ce nombre. Tout le fruit de cette entreprise fut une cruauté qui acheva de rendre le nom français odieux dans ce pays. Bodegrave et Svammcr- dam, deux bourgs considérables, riches et bien peuplés, semblables à nos villes de la grandeur médiocre, furent abandonnés au pillage des soldats, pour le prix de leur fatigue. Ils mirent le feu à ces deux villes; et, à la lueur des flammes, ils se livrèrent à la débauche et à la cruauté. Ce pillage laissa une impression si profonde, que, plus de qua- rante ans après, j'ai vu les livres hollandais dans lesquels ou apprenait à lire aux enfants, retracer cette aventure, et 1. Au cœur di- Ihivcr. Turennf on- <l<'Tic-GuilIaiinic. siirnomint- le grand ira dans k- Brandebourg pour forcer cUctcur. Il pénétra, à travers lEml'électcur a renoncer à sou alliance pire, jusqu'à lElbe et lui imposa le avec la Hollande. Pendant tout le traité de Vossen (6 juin 16"3i. Mignet, printcuips de 1C73, il poursuivit Fré- partie V, section l".; CHAPITRE XI 113 inspiivr la haine contre les Français à des générations nou- velles.

(167.'i.) Cependant le roi agitait les cabinets de tous les princes par ses négociations. Il gagna le duc de Hanovre. L'électeur de Brandebourg, en commençant la guerre, fit un traité, mais qui fut bientôt rompu. Il n'y avait pas une cour en Allemagne où Louis n'eût des pensionnaires. Ses émis- saires fomentaient en Hongrie les troubles de cette province, sévèrement traitée par le conseil de Vienne. L'argent fut prodigué au roi d'Angleterre * pour faire encore la guerre à la Hollande, malgré les cris de toute la nation anglaise, indi- gnée de servir la grandeur de Louis XIY, qu'elle eût voulu abaisser. L'Europe était troublée par les armes et par les négociations de Louis. Enfin il ne put empêcher que l'Empe- reur, l Empire et l'Espagne ne s'alliassent avec la Hollande, et ne lui déclarassent solennellement la guerre ~. Il avait telle- ment changé le cours des choses, que les Hollandais, ses alliés naturels, étaient devenus les amis de la maison d'Au- triche. L'empereur Léopold envoyait des secours lents, mais il montrait une grande animosité. Il est rapporté qu'allant à Egra voir les troupes qu'il y rassemblait, il communia en chemin, et qu'après la communion il prit en main un crucifix et appela Dieu à témoin de la justice de sa cause.

Il parut d abord combien la marine du roi de France était déjà perfectionnée. Au lieu de trente vaisseaux qu on avait joints, l'année d'auparavant, à la flotte anglaise, on en joi- gnit quarante, sans compter les brûlots. Les officiers avaient ippris les manœuvres savantes des Anglais, avec lesquels ils avaient combattu celles des Hollandais, leurs ennemis. C'était le duc d'York, depuis Jacques II, qui avait inventé l'art de faire entendre les ordres sur mer par les mouvements divers des pavillons. Avant ce temps les Français ne savaient pas ranger une armée navale en bataille. Leur expérience con- sistait à faire battre un vaisseau contre un vaisseau, non à en faire mouvoir plusieurs de concert, et à imiter sur la mer les évolutions des armées de terre, dont les corps séparés se 1. Voir di\ns'Sligï}et, ouvrage cité, la parlomont n'<''taicnt pas plus sc-riipiiquittance {jf-néralc des soiumes reçues leux que le roi. de Louis XIV du.31 d»:-ceinljre 1C70 au 1" janvier IC'i; elles sVlovaient a luiit 2. L'alliance fut signée à la Haye millions de livres, et les membres du (3i)aoùt 1073).

114 SIECLE DE LOUIS XIY soutiennent et se secourent mutuellement. Ils firent à peu près comme les Romains, qui en une année apprirent des Carthaginois l'art de combattre sur mer, et égalèrent leurs maîtres.

Le vice-amiral d'Estrées ^ et son lieutenant Martel firent honneur à 1 industrie militaire de la nation française, dans trois batailles navales consécutives, au mois de juin îles 7, li et 21 juin 1673), entre la flotte hollandaise et celle de France et d'Angleterre. L'amiral Ruyter fut plus admiré que jamais dans ces trois actions. D'Estrées écrivit à Colbert: « Je voudrais avoir payé de ma vie la gloire que Ruyter vient d'acquérir. » D'Estrées méi'itait que Ruyter eût ainsi parlé fie lui. La valeur et la conduite furent si égales de tous côtés, que la victoire resta toujours indécise.

Louis, ayant fait des hommes de mer de ses Français par les soins de Colbert, perfectionna encore l'art de la guerre sur terre par l'industrie de Yauban. Il vint en personne assiéger Maestricht^ dans le même temps que ces trois ba- tailles navales se donnaient. Maestricht était pour lui une clef des Pays-Bas et des Provinces-Unies; c'était une place forte, défendue par un gouverneur intrépide, nommé Fariaux, né Français, qui avait passé au service d'Espagne, et depuis à celui de Hollande. La garnison était de cinq mille hommes. Yauban, qui conduisit ce siège, se servit, pour la première fois, des parallèles inventées par des ingénieurs italiens au service des Turcs devant Candie. Il y ajouta les places d'ar- mes que l'on fait dans les tranchées pour y mettre les troupes en bataille, et pour les mieux rallier en cas de sorties •^. Louis se montra, dans ce siège, plus exact et plus laborieux qu'il ne l'avait été encore '\ Il accoutumait, par son exemple, à la patience dans le travail, sa nation, accusée jusqu'alors de n'avoir qu'un courage bouillant que la fatigue épuise bien- tôt. Maestricht se rendit au bout de huit jours |29 juin 1673). Pour mieux affermir encore la discipline militaire, il usa 1. «Estrécs » (Victor-Mario, duc d"', traints de travailler, sous le feu de la né en 16C0, succéda à son père dans place, aux lignes de circonvallalinn. la place de vice-amiral de France; 4. Louis XIV a donn»'-. dans ses.Vc- mort en 1737. moires militaires, de f;rands détails 2. Maestricht, sur la rive gauche de sur cette campagne, dont il put s'at- la Meuse. Louis commandait en chef, tribuer avec raison tout l'honneur, n y Vauban dirigeait les opérations. ayant ])as partagé le commandement 3. Sept niillL' j)aysaus furent con- avec les grands capitaines du temps.

CHAPITRE XI 115 d'une sévérité qui parut mémo trop grande. Le prince d'O- range, qui n'avait eu pour opposer à ces conquêtes rapides que des otUcicrs sans émulation et des soldats sans courage, les avait formés à force de rigueurs, en faisant passer par la main du bourreau ceux qui avaient abandonne leur poste. Le roi employa aussi les châtiments la première fois qu'il perdit une place. Un très brave officier, nommé Du-Pas, rendit ZS'aerden au prince d'Orange (ii septembre J673). Il ne tint à la vérité que quatre jours; mais il ne remit sa ville qu'après mi combat de cinq heures, donné sur de mauvais ouvrages, i pour éviter un assaut général, qu'une garnison faible et 1 obutée n'aurait point soutenu. Le roi, irrité du premier affront que recevaient ses armes, fit condamner Du-Pas à être traîné dans Utrecht, une pelle ù la main, et son épée fut rompue: ignominie inutile pour les officiers français, qui sont assez sensibles à la gloire pour qu'on ne les gouverne point par la crainte de la honte. Il faut savoir qu'à la vérité les provisions ^ des commandants des places les obligent à soutenir trois assauts; mais ce sont de ces lois qui ne sont jamais exécutées. Du-Pas se fit tuer, un an après, au siège <le la petite ville de Grave, où il servit volontaire. Son cou- rage et sa mort durent laisser des regrets au marquis de Louvois, qui l'avait fait punir si durement. La puissance souveraine peut maltraiter un brave homme, mais non pas le déshonorer.

Les soins du roi, le génie de Yauban, la vigilance sévère de Louvois, l'expérience et le grand art de Turenne, l'active intrépidité du prince de Condé, tout cela ne put réparer la faute qu'on avait faite de garder trop de places, d'affaiblir l'armée et de manquer Amsterdan.

Le prince de Condé voulut en vain percer dans le cœur de la Hollande inondée. Turenne ne put ni mettre obstacle à la jonction de Montecuculli et du prince d'Orange, ni empêcher le prince d'Orange de prendre Bonn 2. L'évêque de Munster, qui avait juré la ruine des Etats-Généraux, fut attaqué lui- même par les Hollandais.

1. « Les proA-isions », nom donné 2. Turonno n'avait pas assez de aux lettres royales conférant un ein- forces pour défendre Bonn; il eut à ploi civil ou militaire. On dirait au- cette occasion une vive altercation jourd'hui « instructions ». Voir la avec Louvois; voir sa lettre du 9 janlittre de Louvois à Turenne sur ce vier au roi. lait i21 septembre 1673).

lie SIECLE DE LOUIS XIV Le parlement crAnglolcrre força son roi d'entrer sérieuse- ment dans des négociations de paix, et de cesser d'être l'ins- trument mercenaire de la grandeur de la France. Alors il fallut abandonner les trois provinces hollandaises avec autant de promptitude qu'on les avait conquises. Ce ne fut pas sans les avoir rançonnées: l'intendant Robert tira de la seule pro- vince d L'trecht, en un an, seize cent soixante et huit mille florins. On était si pressé d'évacuer un pays conquis avec tant de rapidité, que vingt-huit mille prisonniers hollandais furent rendus pour un écu par soldat. L'arc de triomphe de la porte Saint-Denis et les autres monuments de la conquête étaient à peine achevés, que la conquête était déjà abandonnée. Les Hollandais, dans le cours de cette invasion, eurent la gloire de disputer l'empire de la mer, et l'adresse de trans- porter sur terre le théâtre de la guerre hors de leur pays. Louis XIY passa dans 1 Europe pour avoir joui avec trop de précipitation et trop de fierté de l'éclat d'un triomphe pas- sager. Le fruit de cette entreprise fut d'avoir une guerre sanglante à soutenir contre 1 Espagne, l'Empire et la Hol- lande réunis, d'être abandonné de l'Angleterre et enfin de Munster, de Cologne même, et de laisser dans les pays qu'il avait envahis et quittés plus de haine que d'admiration pour lui.

Le roi tint seul contre tous les ennemis qu'il s'était faits. La prévoyance de son gouvernement et la force de son Etat parurent bien davantage encore lorsqu'il fallut se défendre contre tant de puissances liguées et contre de grands géné- raux, que quand il avait pris, en voyageant, la Flandre fran- çaise, la Franche-Comté et la moitié de la Hollande, sur des ennemis sans défense.

On vit surtout quel avantage un roi absolu dont les finances sont bien administrées a sur les autres rois. H fournit à la fois une armée d'environ vingt-trois mille hommes à Turenne contre les Impériaux, une de quarante'mille à Condé contre le prince d'Orange: un corps de troupes était sur la fron- tière du Roussillon; une flotte chargée de soldats alla porter la guerre aux Espagnols jusque dans Messine; lui-même marcha pour se rendre maître une seconde fois de la Franche- Comté. Il se défendait et il attaquait partout en' même temps.

D'abord, dans sa nouvelle entreprise sur la Franche-Comté, la supériorité de son gouvernement parut tout entière. Il s'a- gissait de mettre dans son parti, ou du moins d'endormir les CHAPITRE XI 117 Suisses, nalion aussi redoutable que pauvre, loujoui's armée^ toujours jalouse à l'excès de sa liberté, invincible sur ses frontières, murmurant déjà et s'eliarouchaut de voir Louis XIV une seconde fois dans leur voisinage. L'Empereur et l'Espa- gne sollicitaient les treize cantons de permettre au moins un passage libre à leurs troupes pour secourir la Fi-anche- Comté, demeurée sans défense par la négligence du ministre espagnol. Le roi, de son côté, pressait les Suisses de refu- ser ce passage; mais l'Empire et l'Espagne ne prodiguaient que des raisons et des prières; le roi, avec de l'argent comp- tant, détermina les Suisses à ce qu'il voulut; et le passage fut refusé. Louis, accompagné de son frère et du lils du grand Condé^, assiégea Besançon. Il aimait la guerre de siè- ges, et pouvait croire l'entendre aussi bien que les Condé et les Turenne; mais, tout jaloux qu'il était de sa gloire, il avouait que ces deux grands hommes entendaient mieux que lui la guerre de campagne. D'ailleurs, il n'assiégea jamais une ville sans être moralement sûr de la prendre. Louvois faisait si bien les préparatifs, les troupes étaient si bien four- nies, Yauban, qui conduisit presque tous les sièges, était un si grand maître dans l'art de prendre les villes, que la gloire du roi était en sûreté. Yauban dirigea les attaques de Besan- çon: elle fut prise en neuf jours (15 mai 1674), et au bout de six semaines toute la Franche-Comté fut soumise au roi. Elle est restée à la France, et semble y être pour jamais an- nexée: monument de la faiblesse du ministère autrichien- espagnol. et de la force de celui de Louis XI Y -.

CHAPITRE XII BELLE C.VMPAGNE ET MORT DU MARECHAL DE TURENNE. DERNIÈRE BATAILLE DU GRAND CONDE A SE NE F.

Tandis que le roi prenait rapidement la Franche-Comte avec cette facilité et cet éclat attachés encore à sa destinée, 1. Le duc d'Enghion invcslissait arriva lo 2 mai, avec Vauljan. et prit Besançou depuis lu 25 avril. Taudis la villi- le 1>.

que Coudé couvrait la Meuse et Tu- 2. Lare de triomphe de la porte renne l'Alsace et la Lorraine, le roi Saint-Martin, à Paris, fut consacré à 7.

118 SIECLE DE LOUIS XIV Turcune, qui ne faisait que dcfcndre les frontières du côté du Rhin, déployait ce que l'art de la guerre peut avoir de plus grand et de plus habile. L'estime des hommes se mesure par les difficultés surmontées; et c'est ce qui a donné une si grande réputation à cette campagne de Turenne *.