Le maréchal de Créqui, racheté de sa prison, et devenu plus prudent par sa défaite de Consarbruck, lui ferma toujours l'entrée de la Lorraine. — (7 octobre 1677.) Il le battit dans le petit combat de Kokersberg en Alsace. Il le harcela et le fati- gua sans relâche. — (14 novembre 1677.) Il prit Fribourg à sa Tue; et quelque temps après il battit encore un détachement de son armée à Rhcinfeld. — (Juillet 1678.) Il passa la rivière de Kins, en sa présence, le poursuivit vers Offenbourg*, le chargea dans sa retraite; et, ayant immédiatement après em- porté le fort de Kehl i'épée à la main, il alla brûler le pont de Strasbourg, par lequel cette ville, qui était libre encore, avait donné tant de fois passage aux armées impériales. Ainsi le maréchal de Créqui répara un jour de témérité par une suite de succès dus à sa prudence; et il eût peut-être acquis une réputation égale à celle de Turenne, s'il eût vécu-.
Le prince d'Orange ne fut pas plus heureux en Flandre que le duc de Lorraine en Allemagne: non seulement il fut obligé de lever le siège de Maestricht et de Charleroi, mais, après avoir laissé tomber Condé, Bouchain et Yalenciennes sous la puissance de Louis XIY, il perdit la bataille de Montcassel contre Monsieur (11 avril 1677) en voulant secourir Sainl- Omer. Les maréchaux de Luxembourg et d'IIumières com- mandaient l'armée sous Monsieur. On prétend qu'une faute du prince d'Orange et un mouvement habile de Luxembourg décidèrent du gain de la bataille. Monsieur chargea avec une valeur et une présence d'esprit qu'on n'attendait pas d'un prince efféminé. Jamais on ne vit un plus grand exemple que le courage n'est point incompatible avec la mollesse. Ce prince, qui s'habillait souvent en femme, qui en avait les inclinations, agit en capitaine et en soldat. Le roi, son frère, parut jaloux de sa gloire. Il parla peu à Monsieur de sa victoire. Il n'alla pas même voir le champ de bataille, quoiqu'il se trouvât tout auprès. Quelques serviteurs de Monsieur, plus pénétrants que les autres, lui prédirent alors qu'il ne commanderait plus d ar, mée, et ils ne se trompèrent pas^.
1. La Kins, ou plutôt la Kinzig. rait pas mieux fait. » — « La prise de 2. Voltaire n'a pas assez insisté sur fribourg, dit madame de Sévigné, a les détails de ces deux campagnes de comblé de joie et de gloire le mare- 1677 et liJ7S. Elles l'ont grand honneur chai de Créqui. » (8 décembre 1677.)
à Créqui. « Tureuue, disiiit-ou, nau- 3. Au milieu des succès des Frau* CHAPITRE XIII 13Î Tant de villes prises *, tant de combats gagnés en Flandre cl en Allemagne, n'étaient pas les seuls succès de Louis XIV dans celte guerre. Le comte de Schomberg^ et le maréchal do Navailles battaient les Espagnols dans le Lampourdan, au pied des Pyrénées, On les attaquait jusque dans la Sicile.
La Sicile, depuis le temps des tyrans de Syracuse, sous lesquels au moins elle avait été comptée pour quelque chose dans le monde, a toujours été subjuguée par des étrangers - asservie successivement aux Romains, aux Vandales, aux Arabes, aux Normands, sous le vasselage des papes, aux Français, aux Allemands, aux Espagnols; haïssant presque toujours ses maîtres, se révoltant contre eux, sans faire de véritables efforts dignes de la liberté, et excitant continuelle- ment des séditions pour changer de chaînes.
Les magistrats de Messine venaient d'allumer une guerre civile contre leurs gouverneurs, et d'appeler la France à leur secours. Une flotte espagnole bloquait leur port. Ils étaient réduits aux extrémités de la famine.
D'abord le chevalier de Valbelle vint avec quelques frégates à travers la flotte espagnole. Il apporte à Messine des vivres, des armes et des soldats. Ensuite le duc de Vivonne arrive avec sept vaisseaux de guerre de soixante pièces de canon, deux de quatre-vingts, et plusieurs brûlots; il bat la flotte ennemie (9 février 1675), et entre victorieux dans Messine 3.
L'Espagne est obligée d'implorer, pour la défense de la Sicile, les Hollandais ses anciens ennemis, qu'on regardait toujours comme les maîtres de la mer. Ruyter vient à son seçais, il faut signaler un revers: Phi- que je sentais quelque plaisir dassiêlipsbourg, assiégé par Charles V de ger des places que les plus grands Lorraine, tomba en son pouvoir. Cette capitaines de notre siècle n'avaient forteresse nous ouvrait depuis trente- osé regarder, ou devant lesquelles ils deux ans l'entrée de l'Allemagne. La avaient été malheureux, » etc., ctc prise de Fribourg, en 1G77, compensa (Œuvres de Louis XIV, t. IV.)
cette perte. 2. Schombcrg, maréchal en 1675, 1. L'importance de ces villes, les protestant zélé, quitta la France à travaux de défense qui les protc- la révocation de ledit de Nantes., geaient, l'énergique résistance que Navailles, mai'échal en 1G75, mort leurs habitants, animés par la hciine en 1684.
contre la France, opposèrent à ses.3. Louis XIV avait l'intention de armes, rendent la rapidité de cette rétablir l'ancien royaume de Sicile, conquête plus glorieuse que les pré- en mettant à sa tète un prince de son cédentes. Aussi comprend -on l'or- sang. — Le duc de Vivonne, frère de gueil qui perce dans le récit que madame de Montespau, maréchal eu Louis XIV nous en a laissé: o J'avoue 1G75, mort en 1638.
132 SIECLE DE LOUIS XIV cours du fond du Zuiderzéc, passe le détroit, et joint à vingt vaisseaux espagnols vingt-trois grands vaisseaux de guerre.
Alors les Français, qui, joints avec les Anglais, n'avaient pu battre les flottes de Hollande, l'emportèrent seuls sur les Hol- landais et les Espagnols réunis. — (8 janvier 1676.) Le duc do Vivonne, obligé de rester dans Messine pour contenir le peu- ple, déjà mécontent de ses défenseurs, laissa donner cette bataille par Duquesne*, lieutenant général des armées nava- les, homme aussi singulier que Ruyter, parvenu comme lui au commandement par son seul mérite, mais n'ayant encore jamais commandé d'armée navale, et plus signalé jusqu'à ce moment dans l'art d'un armateur que dans celui d'un général. Mais quiconque a le génie de sou art et du commandement passe bien vite et sans effort du petit au grand. Duquesne se montra grand général de mer contre Ruyter. C'était l'être que de remporter sur ce Hollandais un faible avantage. Il livra encore une seconde bataille navale aux deux flottes en- nemies près d'Agouste (12 mars 1676). Ruyter, blessé dans cette bataille, y termina sa glorieuse vie. C'est un des hommes dont la mémoire est encore dans la plus grande vénération en Hollande. Il avait commencé par être valet et mousse de vaisseau; il n'en fut que plus respectable. Le nom des princes de Nassau n'est pas au-dessus du sien. Le conseil d Espagne lui donna le titre et les patentes de duc, dignité étrangère et frivole pour un républicain. Ces patentes ne vinrent qu'après sa mort. Les enfants de Ruyter, dignes de leur père, refusè- rent ce titre si brigué dans nos monarchies, mais qui n'est pas préférable au nom de bon citoyen.
Louis XIY eut assez de grandeur d'àme pour être affligé de sa mort ^. On lui représenta qu'il était défait d'un ennemi dangereux. Il répondit qu'o/i ne poinait s'empêcher d'être sensible à la mort d'un irrand homme.
1. n Duquesne » (Abraham), né en son enfance; c'est ce qui en faisait ua Normandie en 1620, dune fiimille no- homme aussi singulier, c"est-à-dire ble et calviniste. Sou pcre était capi- hors ligne, que Kuyter. taine de vaisseau. Il prit dabord du service dans la marine suédoise, qtiil 2. On lit dans Basnago que Louis XIV quitta en 1647. Il mourut en 16S8. à ordonna que si le navire qui rapporlage de soixante-dix-huit ans, laissant tait tu Hollande les restes du grand quatre lils qui se sont tous distingues, homme passait en vue des ports Il avait beaucoup travaillé à lorgani- français, non seulement on eût à le sation de la marine sous Colbert. mais respecter, mais à rendre les honneurs il n'avait cessé de combattre depuis luililaii'es au corps de Kuyter.
CHAPITRE XIII 133 Duquosne, le Ruyler de la France, attaqua une troisième fois les deux flottes après la mort du général hollandais. Il leur coula à fond, brûla et prit plusieurs vaisseaux. Le ma- réchal duc de Yivonne avait le commandement en chef dans cette bataille, mais ce n'en fut pas moins Duquesne qui rem- porta la victoire. L'Europe était étonnée que la France fût devenue en si peu de temps aussi redoutable sur mer que sui* terre. Il est vrai que ces armements et ces batailles gagnées ne servirent qu'à répandre l'alarme dans tous les États. Le roi d'Angleterre*, ayant commencé la guerre pour l'inlérét de la France, était près enfin de se liguer avec le prince d'Orange, qui venait d'épouser sa nièce. De plus, la gloire acquise en Sicile coulait trop de trésors. Enfin, les Français évacuèrent Messine |8 avril 1678), dans le temps qu'on croyait qu'ils se rendraient maîtres de toute l'île. On blâma beaucoup Louis XIV d'avoir fait dans cette guerre des entreprises qu'il ne soutint pas, et d'avoir abandonné Messine, ainsi que la Hollande, après des victoires inutiles -.
Cependant c'était être bien redoutable de n'avoir d'autre malheur que de ne pas conserver toutes ses conquêtes. Il pressait ses ennemis d'un bout de l'Europe à l'autre. La guerre de Sicile lui avait coûté beaucoup moins qu'à 1 Es- pagne, épuisée et battue en tous lieux. Il suscitait encore de nouveaux ennemis à la maison d'Autriche. Il fomentait les troubles de Hongrie; et ses ambassadeurs à la Porte otto- mane la pressaient de porter la guerre dans l'Allemagne, dût-il envoyer encore par bienséance quelque secours contre les Turcs appelés par sa politique. Il accablait seul tous ses ennemis; car alors la Suède, son unique alliée, ne faisait qu'une guerre malheureuse contre l'électeur de Brandebouro-. Cet électeur, père du premier roi de Prusse, commençait à donner à son pays une considération qui s'est bien augmentée depuis; il enlevait alors la Poméranie aux Suédois 3.
Il est remarquable que dans le cours de cette guerre il y 1. Charles II. qui avait longtemps de trahison envers les Messinois, fut résiste à la pression de lopiniou de due eu partie à lincapaeité adminis- son peuple, ne ])ut empêcher le ma- trative de Vivoune et au mauvais vou- riage de sa nieee Marie, fille du duc loir de Louvois. qui voyait le succès d"York, avec Gruillaume d'Orange, et de cette expédition maritime aug- tinit par signer avec le stathouder un menter la gloire <ie Colbert.
traité d'alliance (janvier 1CT8)..3. Il s'agit de Frédéric-Guillaume, 2. L'évacuation, qui était une sorte le i^rand clcctcur, qui battit alurs les 134 SIECLE DE LOUIS XIY eut presque toujours des conférences ouvertes pour la paix: d'abord à Cologne, par la médiation inutile de la Suède *; ensuite à Ximègue, par celle de l'Angleterre. La médiation anglaise ne fut qu'une vaine cérémonie. Louis XIY fut, en effet, le seul arbitre. Il fit ses propositions le 9 d'avril 1678, au milieu de ses conquêtes, et donna à ses ennemis jusqu'au 10 de mai pour les accepter. Il accorda ensuite un délai di- six semaines aux Etats-Généraux, qui le demandèrent avec soumission ^.
Son ambition ne se tournait plus alors du côté de la Hol- lande. Cette république avait été assez heureuse ou assez adroite pour ne paraître plus qu'auxiliaire dans une guerre en- treprise pour sa ruine. L'Emj^ire et l'Espagne, d'abord auxi- liaires, étaient devenus les principales parties.
Le roi, dans les conditions qu'il imposa, favorisait le com- merce des Hollandais; il leur rendait Maestriclit et remellail aux Espagnols quelques villes qui devaient servir de barrière^ aux Provinces-Unies, comme Charleroi, Courtrai, Oudenardc, Ath, Gand, Limbourg; mais il se réservait Bouchain, Coude. Ypres, Yalenciennes, Cambrai, Maubeuge, Aire, Saint-Omer. Cassel, Charlemont, Popering, Bailleul, etc., ce qui faisait une bonne partie de la Flandre. Il y ajoutait la Franchi - Comté, qu'il avait deux fois conquise; et ces deux province- étaient un assez digne fruit de la guerre.
Il ne voulait dans l'Allemagne que Fribourg ou Philips-, bourg et laissait le choix à l'Empereur. Il rétablissait dans: l'évèché de Strasbourg et dans leurs terres les deux frères Furstenberg, que l'Empereur avait dépouillés, et dont l'un était en prison.
Il fut hautement le protecteur de la Suède, son alliée, et alliée malheureuse, contre le roi de Danemark et l'électeur de Brandebourg. Il exigea que le Danemark rendît tout ce qu'il avait pris sur la Suède, qu'il modérât les droits de passage dans la mer Baltique, que le duc de Ilolstein fût rétabli dans ses Etats, que le Brandebourg cédât la Poméranie qu'il avait conquise, que les traités de Westphalie fussent rétablis de point en point. Sa volonté était une loi d'un bout de l'Europe f Suédois à la bataille de Fehrbellin, 2. La paix fut signée à Nimogue le! mais fut bientôt réduit à signer la 11 aoîit 1678 avec la Hollande, le ' paix de Saint-Germain par Créqui (29 17 septembre avec lEspagne, le 5 fc- juinl679). vrier 1G79 avec l'Empire.
1. Dés le mois d'octobre 1675.
CHAPITRE XIII 135 î\ l'autre. En vain l'élcclcur de Brandebourg lui écrivit la let- tre la plus soumise, l'appelant monseigneur, selon l'usage i, le conjurant de lui laisser ce qu'il avait acquis, l'assurant de son zèle et de son service. Les soumissions furent aussi inutiles que la résistance, et il fallut que le vainqueur des Suédois rendit toutes ses conquêtes.
Alors les ambassadeurs de France prétendaient la main sur les électeurs. Celui de Brandebourg offrit tous les tem- péraments pour traiter ù Clèves avec le comte depuis ma- réchal d'Estrades, ambassadeur auprès des Etats-Généraux. Le roi ne voulut jamais permettre qu'un homme qui le re- présentait cédât à un électeur, et le comte d'Estrades ne put traiter.
Charles-Quint avait mis l'égalité entre les grands d'Espa- gne et les électeurs. Les pairs de France par conséquent la prétendaient. On voit aujourd'hui à quel point les choses sont changées, puisqu'aux diètes de l'Empire les ambassadeurs des électeuis sont traités comme ceux des rois.
Quant à la Lorraine, il offrait de rétablir le nouveau duc Charles V; mais il voulait rester maître de Nancy et de tous les grands chemins.
Ces conditions furent fixées avec la hauteur d'un conqué- rant; cependant elles n'étaient pas si outrées qu'elles dussent désespérer ses ennemis et les obliger à |se réunir contre lui par un dernier effort: il parlait à l'Europe en maître, et agis- sait en même temps en politique.
Il sut, aux conférences de Ximègue, semer la jalousie parmi les alliés. Les Hollandais s'empressèrent de signer, malgré le prince d'Orange, qui, à quelque prix que ce fût, voulait faire la guerre; ils disaient que les Espagnols étaient trop faibles pour les secourir s'ils ne signaient pas.
Les Espagnols, voyant que les Hollandais avaient accepté la paix, la reçurent aussi, disant que l'Empire ne faisait pas assez d'efforts pour la cause commune.
Enfin les Allemands, abandonnés de la Hollande et de l'Es- 1. « Après tout, ('-crivit le grand mCIé avec tant de gloire et de suc- ôlecteiir à Louis XIV, je comprends ces. Mais Votre Majesté trouvera- bien que le parti est trop inégal des t-elle son avantage dans la ruine forces de Votre Majesté aux miennes, d'un prince qui a le désir extrême et que je pourrais être accablé d'un de le servir et qui, étant conservé, roi qui a porté seul le fardeau de la jiourrait apporter à son service quel- guerre contre les plus grandes puis- que chose de plus que la bonne vo- yances de l'Europe et qui s'en est dé- louté?
136 SIECLE DE LOUIS XIV pagne, signèreut les derniers, en laissant Fribourg au roi, et conllrmant les traités de Westphalie.
Rien ne fut changé aux conditions prescrites par Louis XIV. Ses ennemis eurent beau faire des propositions outrées pour colorer leur faiblesse*, l'Europe reçut de lui des lois et la paix. Il n'y eut que le duc de Lorraine qui osa refuser l'accep- tation d un traité qui lui semblait trop odieux. Il aima mieux être un prince errant dans l'Empire, qu'un souverain sans pou- voir et sans considération dans ses Etats: il attendit sa for- tune du temps et de son courage.
(10 août 1678.) Dans le temps des conférences de Nimègue, et quatre jours après que les plénipotentiaires de France et de Hollande avaient signé la paix, le prince d'Orange fit voir combien Louis XIV' avait en lui un ennemi dangereux. Le ma- réchal de Luxembourg, qui bloquait Mons, venait de recevoir la nouvelle de la paix. Il était tranquille dans le village de Saint-Denis et dînait chez l'intendant de l'armée (14 août). Le prince d'Orange, avec toutes ses troupes, fond sur le quar- tier du maréchal, le force et engage un combat sanglant,, long et opiniâtre, dont il espérait avec raison une victoire si- gnalée, car non seulement il attaquait, ce qui est un avantage, mais il attaquait des troupes qui se reposaient sur la foi du traité. Le maréchal de Luxembourg eut beaucoup de peine à résister; et s'il y eut quelque avantage dans ce combat, il fut du côté du prince d Orange, puisque son infanterie demeura maîtresse du terrain où elle avait combattu.
Si les hommes ambitieux comptaient pour quelque chose le sang des autres hommes, le prince d'Orange n'eût point donné ce combat. Il savait certainement que la paix était signée; il savait que celle paix était avantageuse à son pays^; 1. " Je n'.ii jam.iis vu ni lu. dit nfiir fU- cette paix et de Louis XIV: Temple dans ses Mémoires (§ III i. l'ace in Icgcs suas confccta. qu'aucune négociation ait été ména- gée avec autant d'habileté et da- 2. Gourville, dans ses.Vtv/io//-f.s-, at- dresse que celle-ci 1(! fut de la ])art teste k- fait: Guillaume lui avoua des Français, et Louis XIV pouvait «qu'il n'avait pas dans sa poche la dire avec raison que « sa bonne for- copie de la paix, mais qu'il savait tune et sa bonne conduite l'avaiiut qu'elle étJÙt faite, qu'il avait cru que fait profiter de toutes les occasions c'était une raison pour que M. de d'étendre les bornes de son royaume Luxembourg ne fût plus sur ses aux dépens de ses ennemis ». L'^frt- gardes et qu'il avait considi-re que. demie des inscriptions fit mettre ces s'il perdait quelque monde, cela ne mots sur la médaille frai)pée en l'hou- saurait être d'aucune conséquence.
CHAPITRE XIII 137 CHAPITRE XIII 137 ccpondant il prodiguait sa vie et celle de plusieurs milliers d'hommes pour prémices dune paix générale qu'il n'aurait pu empêcher, même en battant les F'rançais. Cette action, pleine d'inhumanité non moins que de grandeur, et plus ad- mirée alors que blâmée, ne produisit pas un nouvel article de paix et coûta, sans aucun fruit, la vie à deux mille Fran- çais et à autant d'ennemis. On vit dans cette paix combien les événements contredisent les projets. La Hollande, contre qui seule la guerre avait été entreprise, et qui aurait du être détruite, u y perdit rien; au contraire, elle y gagna une bar- rière: et toutes les autres puissances qui lavaient garantie de la destruction y perdirent.
Le roi tut en ce temps au comble de la grandeur: victo- rieux depuis qu'il régnait, n'ayant assiégé aucune place qu'il n'eût prise, supérieur en tout genre à ses ennemis réu- nis, la terreur de l'Europe pendant six années de suite, enfin son arbitre et son pacificateur, ajoutant à ses Etats la Fran- che-Comté, Dunkerque et la moitié delà Flandre; et, ce qu'il devait compter pour le plus grand de ses avantages, roi d une nation alors heureuse, et alors le modèle des autres nations. L hôtel de ville de Paris lui déféra quelque temps après le nom de Grand avec solennité (1680), et ordonna que dorénavant ce titre seul serait employé dans tous les monu- ments publics. On avait, dès 1673, frappé quelques médailles chargées de ce surnom. L'Europe, quoique jalouse, ne ré- clama pas contre ces honneurs. Cependant le nom de Louis XIY a prévalu dans le public sur celui de Grand. L'u- sage est le maître de tout. Henri, qui fut surnommé le Grand à si juste titre après sa mort, est appelé communément Henri lY; et ce nom seul en dit assez. M. le prince est tou- jours appelé le grand Condé, non seulement à cause de ses actions héroïques, mais par la facilité qui se trouve à le dis- tinguer, par ce surnom, des autres princes de Condé. Si on 1 avait nommé Condé le Grand, ce titre ne lui fût pas de- meuré. On dit le grand Corneille, pour le distinguer de son frère. On ne dit pas le grand Virgile, ni /e grand Homère, ni le grand Tasse. Alexandre le Grand n'est plus connu que sous le nom d'Alexandre. On ne dit point César le Grand. Charles-Quint, dont la fortune fut plus éclatante que celle de Louis XIV, n'a jamais eu le nom de Grand: il n'est resté à Charlemagne que comme un nom propre. Les titres ne ser- vent de rien pour la postérité: le nom d'un homme quia fait 138 SIECLE DE LOUIS XIV de grandes choses impose plus de respect que toutes les épithètes ^ CHAPITRE XIV PRISE DE STRASBOURG. BOMBARDEMENT D ALGER.
SOUMISSION DE GÈNES. AMBASSADE DE S I A M.
LE PAPE BRAVÉ DANS ROME. ÉLECTORAT DE CO- LOGNE DISPUTÉ.
L'ambition de Louis XIY ne fut point retenue par cette pjaix générale. L'Empire, l'Espagne, la Hollande, licenciè- rent leurs troupes extraordinaires. Il garda toutes les siennes, il fit de la paix un temps de conquêtes (1680): il était même si sûr alors de son pouvoir, qu'il établit dans Metz et dans Brisach - des juridictions pour réunir à sa couronne toutes les terres qui pouvaient avoir été autrefois de la dépendance de l'Alsace ou des Trois-Evêchés, mais qui depuis un temps immémorial avaient passé sous d'autres maîtres. Beaucoup de souverains de l'Empire, l'électeur palatin, le roi d'Espagne même, qui avait quelques bailliages dans ces pays, le roi de Suède comme duc des Deux-Ponts, furent cités devant ces chambres pour rendre hommage au roi de France, ou pour subir la confiscation dé leurs biens. Depuis Charlemagne on n'avait vu aucun prince agir ainsi en maître et en juge des souverains, et conquérir des pays par des arrêts.
L'électeur palatin et celui de Trêves furent dépouillés des 1. Voltaire a dit autre part: « On lui réunie à celle de Metz. Nous avons donna le nom de Grand, non seulement consulté tous les auteurs; nous avons pour le distinguer de son frère, mais trouvé que jamais il n'y eut à Besan- du reste des hommes. » On n'en dit çon de chambre instituée pour juger pas moins simplement Louis XIV quelles terres voisines pouvaient ap- comme Henri IV, et c'est assez. partenir à la France. Il n'y eut en 2. Voltaire a dit à ce propos: « Dans 1680 que le conseil de Brisach et celui la compilation intitulée Mémoires de de Metz chargés de réunira la France madame de Maiiitcnon, on trouve, les terres qu'on croyait démembrées tome III, p. 23, ces mots: Les rcu- de l'Alsace et des Trois-Evèchés. Ce nions des chambres de Metz et de Be- fut le parlement de Besançon qui réu- sançon. Nous avons cru d'abord qu'il uit pour cjUL-lque temps Montbeliard y avait eu uue chambre de Besançon a la France. » CHAPITRE XIV 139 seigneuries cleFalkcnbourg, cIo Gcrnicrsheim, de Veklcnlz, etc. Ils portèrent en vain leurs plaintes à l'Empire assemblé à Katisbonne*, qui se contenta de faire des protestations.
Ce n'était pas assez au roi d'avoir la préfecture des dix villes libres de l'Alsace au même titre que l'avaient eue les empereurs ^; déjèi dans aucune de ces villes on n'osait plus parler de liberté. Restait Strasbourg, ville grande et riche, maîtresse du Rhin par le pont qu'elle avait sur ce fleuve; elle formait seule une puissante république, fameuse par son ar- senal, qui renfermait neuf cents pièces d'artillerie.
Louvois avait formé dès longtemps le dessein de la donner a son maître. L'or, l'intrigue et la terreur, qui lui avaient ouvert les portes de tant de villes, préparèrent l'entrée de Louvois dans Strasbourg (30 septembre 1681). Les magis- trats furent gagnés. Le peuple fut consterné de voir à la fois vingt mille Français autour de ses remparts; les forts qui les défendaient près du Rhin, insultés et f)ris dans un mo- ment; Lou%ois aux portes, et les bourgmestres parlant de se rendre. Les pleurs et le désespoir des citoyens, amoureux de la liberté, n'empêchèrent point qu'en un même jour le traité de reddition ne fût proposé par les magistrats, et que Louvois ne prît possession de la ville. Yauban en a fait de- puis, par les fortifications qui l'entourent, la barrière la plus forte de la France ^.
Le roi ne ménageait pas plus l'Espagne; il demandait dans les Pays-Bas la ville d'Alost et tout son bailliage, que les ministres avaient oublié, disait-il, d'insérer dans les condi- tions de la paix; et, sur les délais de l'Espagne, il fit bloquer la ville de Luxembourg (1682).
En même temps il achetait la forte ville de Casai d'un petit prince duc de Mantoue (1681), qui aurait vendu tout son Etat pour fournir à ses plaisirs.
1. « L'Empire » clAlIoniagno. re- thios des calholiquos y aidèrent aussi présentépar ses Etats réunis en diète. l)eaucoup. Cette occupation, après ^ ^,„., tout, ne conta pas une jçoutte de sang.
villes de Hagueneau, Colinar, bchc-,0.1 i 1 V ' *" Claxisa Germants Galha. La reprise 3. Voir, pour l'occupation de Stras- de Strasbourg pendant la guerre de bourg, l'Histoire de Louvois par Rous- 1870 par les Allemands n'eut lieu set, et Louis XIV à Strasbourg par Le- qu'après un long siège, le bombarde- grelle. On y voit que l'action de ment de Strasbourg et lincendie de l'évèque de Strasbourg et les sympa- sa belle bibliothèque.
140 SIECLE DE LOUIS XIV En voyant celte puissance qui sétendait ainsi de tous côtés, et qui acquérait pendant la paix plus que dix rois prédéces- seurs de Louis XIV n'avaient acquis par leurs guerres, les alarmes de lEurope recommencèrent. L'Empire, la Hollande, la Suède même, mécontente du roi, firent un traité d asso- ciation. Les Anglais menacèrent; les Espagnols voulurent la guerre; le prince d'Orange remua tout pour la faire com- mencer; mais aucune puissance n'osait alors porter les pre- miers coups*.
Le roi, ci'aint partout, ne songea qu'à se faire craindie davantage. — (1680.) Il portait enfin sa marine au delà des es- pérances des P'rançais et des craintes de l'Europe: il eut soixante mille matelots (1681, 1682). Des lois aussi sévères que celles de la discipline des armées de terre retenaient tous ces hommes grossiers dans le devoir. L'Angleterre et la Hollande, ces puissances maritimes^, n'avaient ni tant d'hommes de mer, ni de si bonnes lois. Des compagnies de cadets dans les places frontières, et des gardes-marine dans les ports, furent instituées et composées de jeunes gens qui apprenaient tous les arts convenables à leur profession, sous des maitres payés du trésor public.
Le port de Toulon, sur la Méditerranée, fut construit à frais immenses pour contenir cent vaisseaux de guerre, avec un arsenal et des magasins magnifiques. Sur l'Océan, le port de Brest se formait avec la même grandeur. Dunkerque, le Havre-de-Gràce, se remplissaient de vaisseaux; la naturt- était forcée à Rochefort.
Enfin le roi avait plus de cent vaisseaux de ligne, dont plusieurs portaient cent canons, et quelques-uns davantage.
1. Ou a prc'tondii que ce fut alors amitié. Je vous l'accorderai quand que le priuce dOrau^^c. depuis roi vous en serez digne. Ou ne s'exprime d'Angleterre, dit publiquem(;nt: Je ainsi qu'avec son vassal: on iv se n'ai pu avoir son atnitié, je mériterai sert point d'expressions si insultauson estime. Ce mot a été recueilli tes envers un prince avec qui on fait pjir plusieurs personnes, et ral)l)é de un traité. Cette lettre ne se trouve Choisi le place vers l'année 1072. Il que dans la compilation des.Vt///i)//(.v peut mériter quelque attention, parce de.Muintcnitn; et nr)us aj>prenons que qu'il annonçait de loin les ligues <|Ui; ces mémoires sont décriés par le forma Guillaume contre Louis XIV; grand nond>re d'infidélités qu'ils renmais il n'est pas vrai que ce fût à la ferment, [v.]
paix de Nimegue que le prince d'(J- 2. L'ordonnance de marine, divisée range ait parlé ainsi; il est encore eu cinq livrets, parut en aortt 1G81; moins vrai que Louis XIV eût écrit à elle a été presque entièrement adopce prince: \'ous me demandez mon lée par les.\uglais.
CHAPITRE XIV 141 Ils ne roslaieut pas oisifs dans les porls. Ses escadres, sous le commandemcut de Duquesnc, nettoyaient les mers infes- tées par les corsaires de Tripoli et d'Alger. Il se vengea d Alger avec le secours d'un art nouveau, dont la décou- verte fut due à cette attention qu'il avait d'exciter tous les génies de son siècle. Cet art funeste, mais admirable, est celui des galiotes à bombes, avec lesquelles on peut réduire des villes maritimes en cendres. Il y avait un jeune homme, nommé Bernard Renaud, connu sous le nom de petit Re- naud. qui, sans avoir jamais servi sur les vaisseaux, était un excellent marin à force de génie. Colbert, qui déterrait le mérite dans l'obscurité, l'avait souvent appelé au conseil de marine, même en présence du roi. C'était par les soins et sur les lumières de Renaud que l'on suivait depuis peu une méthode plus régulière et plus facile pour la construction des vaisseaux. Il osa proposer dans le conseil de bombarder Al- ger avec une flotte. On n'avait pas d'idée que les mortiers à bombes pussent n'être pas posés sur un terrain solide. La proposition révolta. Il essuya les contradictions et les raille- ries que tout inventeur doit attendre; mais sa fermeté, et cette éloquence qu'ont d'ordinaire les hommes vivement frap^