Alors, se voyant attaqué et poursuivi par un de ses gendres, quitté par l'autre; ayant contre lui ses deux filles, ses pro- pres amis; haï des sujets mômes qui étaient encore dans son parti, il désespéra de sa fortune: la fuite, dernière ressource d'un prince vaincu, fut le parti qu'il prit sans combattre. Enfin, après avoir été arrêté dans sa fuite par la populace, maltraité par elle, reconduit à Londres; après avoir reçu paisiblement les ordres du prince d'Orange dans son propre palais, après avoir vu sa garde relevée, sans coup férir, parcelle du prince, chassé de sa maison, prisonnier à Rochester, il profita de la liberté qu'on lui donnait d'abandonner son royaume; il alla chercher un asile en France.
1. « Churchill » (Jean), duc de jiar le roi avec Condé et Turcnne. On Marlborough, naquit dans le Dcvon- l'appelait le bel Anglais. Jacques II le sliire, en IGôO, prit d'abord service nomma baron. Dépouillé de ses emou France; plus tard combattit avec ploiscnlGOl, ilrentraengràceenlTOl, le duc de Monmouth contre les Hol- i)ar l'iutluence de sa femme, favorite lïiKhùs, 1672, dans l'armée commandée delà reine Anne. Il mourut en 1T22.
152 SIECLE DE LOUIS XIV Ce fut là l'époque de la vraie liberté de l'Angleterre. La nation, représentée par son parlement, fixa les bornes, si longtemps contestées, des droits du roi et de ceux du peu- ple i; et, ayant prescrit au prince d'Orange les conditions auxquelles il devait régner, elle le choisit pour roi, conjoin- tement avec sa femme Marie, fille du roi Jacques. Dès lors ce prince ne fut plus connu dans la plus grande partie de l'Eu- rope que sous le nom de Guillaume III, roi légitime d'Angle- terre et libérateur de la nation. Mais en France il ne fut re- gardé que comme le prince d'Orange, usurpateur des Etats de son beau-père.
(Janvier 1689.) Le roi fugitif vint avec sa femme, fille d'un duc de Modène, et le prince de Galles encore enfant, implo- rer la protection de Louis XIY. La reine d'Angleterre, arri- vée avant son mari, fut étonnée de la splendeur qui environ- nait le roi de France, de cette profusion de magnificence qu'on voyait à Versailles, et surtout de la manière dont elle fut reçue. Le roi alla au-devant d'elle jusqu'à Chatou^: Je vous rends, Madame, lui dit-il, un triste service; mais j'espère vous en rendre bientôt de plus grands et de plus heureux. Ce furent ses propres paroles. Il la conduisit au château de Saint-Germain, où elle trouva le même service qu'aurait eu la reine de France; tout ce qui sert à la commodité et au luxe, des présents de toute espèce, en argent, en or, en vaisselle, en bijoux, en étoffes.
Il y avait parmi tous ces présents une bourse de mille louis d'or sur sa toilette^. Les mêmes attentions furent observées pour son mari, qui arriva un jour après elle. On lui régla six cent mille francs par an pour l'entretien de sa maison, outre les présents sans nombre qu'on lui fit. Il eut les officiers du roi et ses gardes. Toute cette réception était bien peu de chose, auprès des préparatifs qu'on faisait pour le rétablir sur son trône. Jamais le roi ne parut si grand; mais Jacques parut petit*. Ceux qui, à la cour et à la ville, décident de la réputation des hommes, conçurent pour lui peu d'estime.
1. « Dl'S droits du roi, etc. » Celte mètres est de Saint-Germain en Lave, définitioa des pouvoirs respectifs du sur la rive droite de la Seine.
roi et du peuple s'appela la déclara- 3. « De mille louis d'or », c'cst-àtion des droits. Elle consacrait toutes dire 11,600 francs, le louis d"or valant les anciennes libertés de TAngleterre alors 11 fr. 60. L'auteur dit louis d'or, et fondait le gouvernement parlemeu- jiarce qu'il y avait aussi des louis d'artaire. S'élit, qui valaient 3 fr. 10 centimes.
CHAPITRE XV 153 Le roi le lit bienlôt conduire en Irlande, où les catholiques formaient encore un parti qui paraissait considérable. Une . scadre de treize vaisseaux du premier rang était à la rade de IJrest pour le transport. Tous les officiers, les courtisans, les prêtres même, qui étaient venus trouver Jacques à Saint- Germain, furent défrayés jusqu'à Brest aux dépens du roi de France. Le jésuite Innés, recteur du collège des Ecossais à Paris, était son secrétaire d'Etat. Un ambassadeur (c'était M. d'Avaux) était nommé auprès du roi détrôné, et le suivit avec pompe. Des armes, des munitions de toute espèce, furent embarquées sur la flotte; on y porta jusqu'aux meubles les plus vils et jusqu'aux plus recherchés. Le roi lui alla dire <idieu à Saint-Germain. Là, pour dcruier présent, il lui donna sa cuirasse, et lui dit en l'embrassant: Tout ce que je peux sous souhaiter de mieux est de ne nous jamais revoir. — il2 mai 1689.) A peine le roi Jacques était-il débarqué en Ir- lande avec cet appareil, que vingt-trois autres grands vais- seaux de guerre, sous les ordres de Château-Renaud, et une infinité de navires de transport le suivirent. Cette flotte, ayant mis en fuite et dispersé la flotte anglaise qui s'opposait à sou passage, débarqua heureusement; et ayant pris dans son retour sept vaisseaux marchands hollandais, revint à Brest, victorieuse de lAugleterre, et chargée des dépouilles de la Hollande.
(Mars 1690.) Bientôt après, un troisième secours partit en- core de Brest, de Toulon, de Rochefort. Les ports dTrlaude et la mer de la Manche étaient couverts de vaisseaux fran- çais.
Enfin Tourville', vice-amiral de France, avec soixante et douze grands vaisseaux, rencontra une flotte anglaise et holcheuses circonstances où il se trou- tances. Chef d'oscatire en 1C7T, vice- vait, dit madame de la Fayette, il ne amiral et général des armées na- laissait pas daller courageusement vales en 1C90, maréchal de France en a lâchasse avec le Dauphin, et piquait 1701, mort la même année. Il n'avait comme eût pu faire un homme de pas encore soixante ans. « Tour- vingt ans qui n'a d'autre souci que ville, dit Saint-Simon, le plus grand de se divertir. « Plus on le voyait, homme de mer, de l'avis des Anglais juoins on le plaignait de la perte de et des Hollandais, qui eût été depuis -son royaume. » un siècle, et en même temps le plus modeste, possédait en perfection tou- 1. « Tourvillc )> (Àune-Hilarion de tes les parties de la marine, depuis Cotentin. comte de), né en 1C42 au celle de charpentier jusqua celle ■château de Tourvillc, diocèse de Cou- d'amiral. » loi SIECLE DE LOUIS XIV landaise d'environ soixante voiles. On se ballit pendant dix heures (juillet 1690): Tourville, Château-Renaud, d'Estrées, Xemond, signalèrent leur courage et une habileté qui donnè- rent à la France un honneur auquel elle n'était pas accoutu- mée. Les Anglais et les Hollandais, jusqu'alors maîtres de l'Océan, et de qui les Français avaient appris depuis si peu de temps à donner des batailles rangées, furent entièrement vaincus. Dix-sept de leurs vaisseaux, brisés et démâtés, allè- rent échouer et se brûler sur leurs côtes. Le reste alla se ca- cher vers la Tamise, ou entre les bancs de la Hollande. H neu coûta pas une seule chaloupe aux Français*. Alors ce que Louis XIY souhaitait depuis vingt années, et ce qui avait paru si peu A'raisemblable, arriva: il eut l'empire de la mer, em- pire qui fut à la vérité de peu de durée. Les vaisseaux de guerre ennemis se cachaient devant ses flottes. Seignclai, qui osait tout, fit venir les galères de Marseille sur l'Océan. Les côtes d'Angleterre virent des galères pour la première fois. Ou fit, par leur moyen, une descente aisée à Ting- mouth.
On brûla dans cette baie plus de trente vaisseaux marchands. Les armateurs de Saint-Malo et du nouveau part de Dun- kerque s'enrichissaient, eux et l'Etat, de prises continuelles. Enfin, pendant près de deux années, on ne connaissait plus sur les mers que les vaisseaux français.
Le roi Jacques ne seconda pas en Irlande ces secours de Louis XIY. Il avait avec lui près de six mille Français et quinze mille Irlandais; les trois quarts de ce royaume se dé- claraient en sa faveur; son concurrent Guillaume était absent: cependant il ne profita d'aucun de ses avantages. Sa fortune échoua d'abord devant la petite ville de Londonderry; il la pressa par un siège opiniâtre, mais mal dirigé, pendant qua- tre mois. Cette ville ne fut défendue que par un prêtre pres- bytérien, nommé Walker. Ce prédicant s'était mis à la tète de la milice bourgeoise. Il la menait au prêche et au combat.
1. La ])ataillc eut lieu près de la toulos ces flottes réunies portaient Pointe-Sainte-Hélène, sur 1ns côtes ensenïhle quatorze mille six cent du comté de Sussex. A cette époque, soixante- dix canons et cent mille l'état maritime de la France était for- hommes d'équipage. C'est ce qu'on, midable: le roi avait cent dix vais- appelle la bataille de Beachv-Head, seaux de guerre de soixante à cent 10 Juillet 1690. Voir la /.'(7rt^/(i« oi'liquatrc canons, nombre d'autres liAti- cielle de Seignelai dans la collection ments, galères, frégates et brûlots; Clément.
CHAPITRE XV 153 Il faisait braver aux habitants la famine et la mort. Endn le prêtre contraignit le roi de lever le siège.
Cette première disgrâce en Irlande fut bientôt suivie d'un plus grand malheur: Guillaume arriva et marcha à lui. La rivière de Boync était entre eux. — (11 juillet 1690.) Guillaume entreprend de la franchir à la vue de l'ennemi. Elle était à peine guéable en trois endroits. La cavalerie passa à la nage, l'infanterie était dans l'eau jusqu'aux épaules; mais à l'autre bord il fallait encore traverser un marais; ensuite on trouvait un terrain escarpé qui formait un retranchement naturel. Le roi Guillaume fit passer son armée en trois endroits, et enga- gea la bataille. Les Irlandais, que nous avons vus de si bons soldats en France et en Espagne, ont toujours mal combattu chez eux. Il y a des nations dont l'une semble être faite pour être soumise à l'autre. Les Anglais ont toujours eu sur les Irlandais la supériorité du génie, des richesses et des armes. Jamais l'Irlande n'a pu secouer le joug de l'Angleterre, depuis qu'un simple seigneur anglais la subjugua *. Les Français combattirent à la journée de la Boyne; les Irlandais s'enfui- rent. Leur roi Jacques, n'ayant paru dans l'engagement ni à la tête des Français ni à la tête des Irlandais, se retira le pre- mier. Il avait toujours cependant montré beaucoup de valeur: mais il y a des occasions où l'abattement d'esprit l'emporte sur le courage. Le roi Guillaume, qui avait eu l'épaule effleu- rée d un coup de canon avant la bataille, passa pour mort en France. Cette fausse nouvelle fut reçue à Paris avec une joie indécente et honteuse. Quelques magistrats subalternes en- couragèrent les bourgeois et le peuple à faire des illumina- tions. On sonna les cloches; on brûla dans plusieurs quartiers des figures d'osier qui représentaient le prince d'Orange; on tira le canon de la Bastille, non point par ordre du roi, mais par le zèle inconsidéré d'un commandant. On croirait, sur ces marques d allégresse et sur la foi de tant d'écrivains, que cette joie effrénée, à la mort prétendue d'un ennemi-, était l'effet de la crainte extrême qu'il inspirait. Tous ceux qui ont écrit, et Français et étrangers, ont dit que ces réjouissances étaient le plus grand éloge du roi Guillaume. Cependant, si on veut faire attention aux circonstances du temps et à l'esprit qui ré- 1. « La subjugua, u Elle fut con- 2. Voir le Journal de Dangeau, quisc par un comte de Pemhroke, août 1C90, sur les réjouissances, et auquel Henri II d'Angleterre l'enleva la Bruvere, chapitre des Jugements.
156 SIECLE DE LOUIS XIY jçrnait alors, on verra bien que la crainte ne produisit pas ces transports de joie. Les bourgeois et le peuple ne savent guère craindre un ennemi que quand il menace leur ville. Loin d'avoir de la terreur au nom de Guillaume, le commun des Français avait alors l'injustice de le mépriser. Il avait presque toujours été battu par les généraux français. Le vulgaire igno- rait combien ce prince avait acquis de véritable gloire, même dans ses défaites. Guillaume, vainqueur de Jacques en Irlande, ne paraissait pas encore aux yeux des Français un ennemi digne de Louis XIY. Paris, idolâtre de son roi, le croyait réellement invincible. Les réjouissances ne furent donc point le fruit de la crainte, mais de la haine. La plupart des Pari- siens, nés sous le règne de Louis, et façonnés au joug des- potique, regardaient alors un roi comme une divinité et un usurpateur comme un sacrilège. Le petit peuple, qui avait vu Jacques aller tous les jours à la messe, détestait Guillaume hérétique. L'image d'un gendre et d'une fille ayant chassé leur père, d'un protestant régnant à la place d'un catholique, enfin d'un ennemi de Louis XIY, transportait les Parisiens dune espèce de fureur; mais les gens sages pensaient modé- rément.
Jacques revint en France, laissant son rival gagner en Ir- lande de nouvelles batailles, et s'affermir sur le trône. Les flottes françaises furent occupées alors à ramener les Français qui avaient inutilement combattu, et les familles irlandaises catholiques qui, étant très pauvres dans leur patrie, voulu- rent aller subsister en France des libéralités du roi.
Il est à croire que la fortune eut peu de part à toute cette révolution depuis son commencement jusqu'à sa fin. Les caractères de Guillaume et de Jacques firent tout. Ceux qui aiment à voir dans la conduite des hommes les causes des événements, remarqueront que le roi Guillaume, après sa victoire, fit publier un pardon général; et que le roi Jacques vaincu, en passant par une petite ville nommée Galloway^ lit pendre quelques citoyens qui avaient été d'avis de lui fer- mer les portes. De deux hommes qui se conduisaient ainsi, il était bien aisé de voir qui devait l'emporter.
Il restait à Jacques quelques villes en Irlande, entre autres Limcrick, où il y avait plus de douze mille soldats. Le roi de- 1. « Galloway », bourg du comté de à l'ouost de llrlandc-. Ce fait est nié ce nom, sur la Kcu, dans le Connaught, dans les Mémoires de Ik-rwick.
CHAPITRE XV 157 France, soutenant toujours la fortune de Jacques, fil passer encore trois mille hommes de troupes réglées dans Limerick. Pour surcroît de libéralité, il envoya tout ce qui peut servir aux besoins d'un grand peuple et à ceux des soldats. Qua- rante vaisseaux de transport, escortés de douze vaisseaux de L^uerre, apportèrent tous les secours possibles en hommes, «11 ustensiles, en équipages; des ingénieurs, des canonniers, (les bombardiers; deux cents maçons; des selles, des brides, des housses pour plus de vingt mille chevaux, des canons avec leurs affûts, des fusils, des pistolets, des épées pour ar- mer vingt-six mille hommes; des vivres, des habits, et jus- qu'à vingt-six mille paires de souliers. Limerick * assiégée, mais munie de tant de secours, espérait de voir son roi com- battre pour sa défense. Jacques ne vint point. Limerick se rendit: les vaisseaux français retournèrent encore vers les côtes d'Irlande, et ramenèrent en France environ vingt mille Irlandais, tant soldats que citoyens fugitifs.
Ce qu'il y a peut-être de plus étonnant, c'est que Louis XIY ne se rebuta pas. Il soutenait alors une guerre difficile contre presque toute l'Europe. Cependant il tâche encore de chan- ger la fortune de Jacques par une entreprise décisive, et de faire une descente en Angleterre avec vingt mille hommes. Il comptait sur le parti que Jacques avait conservé en An- gleterre-. Les troupes étaient assemblées entre Cherbourg et la Hogue. Plus de trois cents navires de transport étaient prêts à Brest. Tourville, avec quarante -quatre grands vais- seaux de guerre, les attendait aux côtes de Normandie; d'Es- trées arrivait du port de Toulon avec trente autres vaisseaux. S'il y a des malheurs causés par la mauvaise conduite, il en est qu'on ne peut imputer qu'à la fortune. Le vent, d'a- bord favorable à l'escadre de d'Estrées, changea; il ne put joindre Tourville, dont les quarante-quatre vaisseaux furent attaqués par les flottes d'Angleterre et de Hollande, fortes de près de cent voiles. La supériorité du nombre l'emporta. Les Français cédèrent, après un combat de dix heures (29 juil- let 1692 3). Russel, amiral anglais, les poursuivit deux jours.
1. Limerick, également dans le Con- le 29 mai, et non le 29 juillet, comme le uiiught, se rendit le 13 octobre 1690, dit Voltaire par erreur. Une saute de après une honorable résistance. vent enleva à Tourville l'avantage 2. Marlborough, Russel, Godolphin, qu'il avait au milieu de la bataille, étiiient à la tète de ce parti. C'est dans la retraite que douze vais- 3. La bataille de la Hogue eut lieu seaux, s'étant réfugiés sur la baie de la 158 SIECLE DE LOUIS XIV Quatorze grands vaisseaux, dont deux portaient cent quatre pièces de canon, échouèrent sur la côte, et les capitaines y firent mettre le feu, pour ne les pas laisser brûler par les ennemis. Le roi Jacques, qui du rivage avait vu ce désastre, perdit toutes ses espérances.
Ce fut le premier échec que reçut sur la mer la puissance de Louis XIV, Seignelai, qui après Colbert, son père, avait perfectionné la marine, était mort à la fin de 1690. Pontchar- train, élevé de la première présidence de Bretagne à l'emploi de secrétaire dEtat de la marine, ne la laissa point périr. Le même esprit régnait toujours dans le gouvernement. La France eut, dès l'année qui suivit la disgrâce de la Hogue, des flottes aussi nombreuses qu'elle en avait eu déjà; car Tourville se trouva à la tète de soixante vaisseaux de ligne, et d'Estrées en avait trente, sans compter ceux qui étaient dans les ports (1696); et, même quatre ans après, le roi fit encore un armement plus considérable que tous les précédents, pour conduire Jacques en Angleterre à la tète de vingt mille Français; mais cette flotte ne fit que se montrer, les mesures du parti de Jacques ayant été aussi mal concertées à Londres que celles de son protecteur avaient été bien prises en France.
Il ne resta de ressources au parti du roi détrôné que dans quelques conspirations contre la vie de son rival. Ceux qui les tramèrent périrent presque tous du dernier supplice; et il est à croire que, quand même elles eussent réussi, il n'eût jamais recouvré son royaume. Il passa le reste de ses jours à Saint-Germain, où il vécut des bienfaits de Louis et dune pension de soixante et dix mille francs qu'il eut la faiblesse de recevoir en secret de sa fille Marie, par laquelle il avait été détrôné. Il mourut en 1700, à Saint-Germain^.
Peu de princes furent plus malheureux que lui; et il n'y a aucun exemple dans l'histoire d'une maison si longtemps in- fortunée. Le premier des rois d'Ecosse, ses aicux, qui eut le nom de Jacques, après avoir été dix-huit ans prisonnier en Hogiio, Bellefonds, commandant des qui dit do lui: « Distingiu- par sa vatroiipes do dt-barquemcnt, donna 1 or- k-tir et sa bouté, beaucoup j)lus |)ar la dre insensé de les brider. magnanimité constante avec laquelle 1. Le roi Jacques mourut en 1701, et il a supporté ses maltieurs. eulin par non en 1700. Beaucoup ont plaint ou une sainteté émincnte. » Si l'on consaccusé sa faiblesse pendant la lutte, pira pour lui, il repoussa toutes les Plusieurs ont loué sa résignation jiropositions contre la vie de Guildans linfortune. C'est Saint-Simon laumc.
CHAPITRE XVI 159 Anglelerrc, mourut assassiné avec sa femme par la main de ses sujets. Jacques II, son fils, fut tué à vingt-neuf ans, en combattant contre les Anglais. Jacques III, mis en prison par son peuple, fut tué ensuite par les révoltés dans une bataille. Jacques IV périt dans un combat qu'il perdit. Marie Stuart, sa petite-fille, chassée de son trône, fugitive en Angleterre, avant langui dix-huit ans en prison, se vit condamnée à mort par des juges anglais, et eut la tète tranchée. Charles Ici-, petit -fils de Marie, roi d'Ecosse et d'Angleterre, vendu par les Écossais, et jugé u mort par les Anglais, mourut sur un échafaud dans la place publique. Jacques, son fils, septième du nom et deuxième en Angleterre, dont il est ici question, fut chassé de ses trois royaumes; et, pour comble de mal- heur, on contesta ù son fils jusqu'à sa naissance. Ce fils ne tenta de remonter sur le trône de ses pères que pour faire périr ses amis par des bourreaux; et nous avons vu le prince Charles-Edouard, réunissant en vain les vertus de ses pères et le courage du roi Jean Sobieski, son aïeul maternel, exécu- ter les exploits et essuyer les malheurs les plus incroyables.
CHAPITRE XVI CHAPITRE XVI ET LIRLANDE, JUSQUEN 1697. NOUVEL EMBRASE- N'ayant pas voulu rompre le fil des affaires d'Angleterre, je me ramène ù ce qui se passait dans le continent.
Le roi, en formant ainsi une puissance maritime telle qu'au- cun Etat n'en a jamais eu de supérieure, avait à combattre l'Empereur et l'Empire, l'Espagne, les deux puissances ma- ritimes, l'Angleterre et la Hollande, devenues toutes deux plus terribles sous un seul chef^ la Savoie et presque toute l'Italie.
1. Victor-Amédc'-i'. duc de Savoie,.avait adhéré socrétenient à la li"ruc 160 SIECLE DE LOUIS XIV Un seul de ces ennemis, tel que l'Anglais et l'Espagnol, avait suffi autrefois pour désoler la France; et tous ensemble ne pu- rent alors l'entamer. Louis XIV eut presque toujours cinq corps d armée dans le cours de cette guerre, quelquefois six, jamais moins de quatre. Les armées en Allemagne et en Flandre se montèrent plus d'une fois à cent mille combattants. Les pla- ces frontières ne furent pas cependant dégarnies. Le roi avait quatre cent cinquante mille hommes en armes, en comptant les troupes de la marine. L'empire turc, si puissant en Eu- rope, en Asie et en Afrique, n'en a jamais eu autant; et l'em- pire romain n'en eut jamais davantage, et n'eut en aucun temps autant de guerres à soutenir à la fois. Ceux qui blâmaient Louis XIV de s'être fait tant d'ennemis l'admiraient d'avoir pris tant de mesures pour s'en défendre et même pour les prévenir.
Ils n'étaient encore ni entièrement déclarés ni tous réunis; le piùnce d'Orange n'était pas encore sorti du Texel pour aller chasser le roi son beau-père, et déjà la France avait des armées sur les frontières de la Hollande et sur le Rhin. Le roi avait envoyé eu Allemagne, à la tête d'une armée de cent mille hommes, son fils, le Dauphin, qu'on nommait Monsei- gneur: prince doux dans ses mœurs, modeste dans sa con- duite, qui paraissait tenir en tout de sa mère. Il était âgé de vingt-sept ans. C'était pour la première fois qu'on lui confiait un commandement, après s être bien assuré, par son carac- tère, qu'il n'en abuserait pas. Le roi lui dit publiquement à son départ (22 septembre 1688): Mon fils, en vous envoyant commander mes armées, je vous donne les occasions de faire connaître votre mérite: allez le montrer à toute l'Europe, afin que, quand je viendrai à mourir, on ne s'aperçoive pas que le roi soit mort.
Ce prince eut une commission spéciale pour commander, comme s'il eût été simplement l'un des généraux que le roi eût choisi. Son père lui écrivait: A mon fils le Dauphin, mon lieutenant général, commandant mes armées en Allemagne.
On avait tout prévu et tout disposé pour que le fils de Louis XIV, contribuant à cette expéditton de son nom et de sa présence, ne reçût pas un affront. Le maréchal de Duras ^ comil se laissa marchander par Louis XIV et de Turin. II se déclara alors contre jusqu'à ce que Catinat, qui le surveil- la France (1G90).
lait avec 12,000 hommes, exigeât la re- 1. Duras, neveu de Turenne, fait mise des places de Verrue, de Verceil maréchal immédiatement après la CHAPITRE XVI 161 mandait réellement larmée. Bouffiers avait un corps de trou- pes en deçà du Rhin; le maréchal d'Humières, un autre vers (>ologne, pour observer les ennemis. Heidelberg, Mayence, Liaient pris. Le siège de Philipsbourg, préalable toujours né- cessaire quand la France fait la guerre à l'Allemagne, était commencé. Yauban conduisait le siège. Tous les détails qui n'étaient point de son ressort roulaient sur Catinat, alors lieu- tenant général, homme capable de tout, et fait pour tous les emplois. Monseigneur arriva après six jours de tranchée ou- verte. Il imitait la conduite de son père, s'exposant autant qu'il le fallait, jamais en téméraire, affable à tout le monde, libéral envers les soldats. Le roi goûtait une joie pure d'avoir un fils qui l'imitait sans lefFacer, et qui se faisait aimer de tout le monde sans se faire craindre de son père.
Philipsbourg fut pris en dix-neuf jours; on prit Manheim en trois jours (11 novembre 1688|, Franckendal en deux: Spire, Trêves, Yorms et Oppenheim se rendirent dès que les Fran- çais furent ù leurs portes |15 novembre 1688).
Le roi avait résolu de faire un désert du Palatinat^ dès que ces villes seraient prises. Il avait en vue d'empêcher les en- nemis d'y subsister, plus que celle de se venger de l'électeur palatin, qui n'avait d'autre crime que d'avoir fait son devoir, on s'unissant au reste de l'Allemagne contre la France. — iFé- vrier 1689.) Il vint à l'armée un ordre de Louis, signé Lou- vois, de tout réduire en cendres. Les généraux français, qui ne pouvaient qu'obéir, firent donc signifier, dans le cœur de Ihiver, aux citoyens de toutes ces villes si florissantes et si bien réparées, aux habitants des villages, aux maîtres de cin- quante châteaux, qu'il fallait quitter leurs demeures, et qu'on allait les détruire par le fer et par les flammes. Hommes, femmes, vieillards, enfants, sortirent en hâte. Une partie fut errante dans les campages; une autre se réfugia dans les pays voisins, pendant que le soldat, qui passe toujours les ordres de rigueur, et qui n'exécute jamais ceux de clémence, brûlait ot saccageait leur patrie. On commença par Manheim et par Heidelberg, séjour des électeurs: leurs palais furent détruits comme les maisons des citoyens; leurs tombeaux furent ou- verts par la rapacité du soldat, qui croyait y trouver des trémort de son oncle, en 1675; Boufflers, nord-est de l'Alsace des deux côtés maréchal en 169.3, mort en ITll. du Rhin. Mayence et Heidelberg eu 1. Le Palatinat s'étendait alors au étaient les deux principales villes.
SIÈCLE DE LOUIS XIV