SigPhi · Voltaire

Le Siècle de Louis XIV

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Le maréchal doBoufflers était un homme de beaucoup de mé- rite, un général actif et appliqué, un bon citoyen, ne songeant (|u'au bien du service, ne ménageant pas plus ses soins que sa vie. Les Mémoires du marquis de Feuquières ^ lui reprochen- •encore plusieurs fautes dans la défense de la place et de la cit tadelle; ils lui en reprochent encore dans la défense de Lille, •qui lui a fait tant d'honneur. Ceux qui ont écrit l'histoire de Louis XIV ont copié servilement le marquis de Feuquières pour la guerre, ainsi que l'abbé de Choisi pour les anecdotes. Ils ne pouvaient pas savoir que Feuquières, d'ailleurs excellent oflicier, et connaissant la guerre par principes et par expé- rience, était un esprit non moins chagrin qu'éclairé, l'Aristar- que et quelquefois le Zoïle des généraux; il altère des faits pour avoir le plaisir de censurer des fautes. Il se plaignait de tout le monde, et tout le monde se plaignait de lui. On disait qu'il était le plus brave homme de l'Europe, parce qu'il dor- mait au milieu de cent mille de ses ennemis. Sa capacité n'ayant pas été récompensée par le bâton de maréchal de France, il employa trop contre ceux qui servaient l'État, des lumières qui eussent été très utiles, s'il eût eu l'esprit aussi conciliant que pénétrant, appliqué et hardi.

Il reprocha au maréchal de Yilleroi plus de fautes, et de plus essentielles qu'à Boufflers. Yilleroi, à la tête d'environ quatre -vingt mille hommes, devait secourir Namur; mais quand même les maréchaux de Yilleroi et doBoufflers eussent fait généralement tout ce qui se pouvait faire (ce qui est bien rare), il fallait, par la situation du terrain, que Xamur ne fût point secourue, et se rendît tôt ou tard 2. Les bords de la Mé- haigne, couverts d'une armée d'observation qui avait arrêté les secours du roi Guillaume, arrêtèrent alors nécessairement «euxdu maréchal de Yilleroi.

Le maréchal de Boufflers, le comte de Guiscard, gouverneur .de la ville, le comte du Chàtelet de Lomont, commandant de 1. Antoine do Pas, marquis de Feu- 2. Louis XIV récompensa le maré- quicres, né à Paris eu 1048, mort en chai de Boufflers eu le faisant duc. l'il. (Danoeau.)

174 SIECLE DE LOUIS XIV l'infanterie, tous les officiers et les soldats, défendirent la ville avec une opiniâtreté et une bravoure admirables, mais qui ne recula pas la prise de deux jours. Quand une ville est assié- gée par une armée supérieure, que les travaux sont bien con- duits et que la saison est favorable, on sait à peu près en combien de temps elle sera prise, quelque vigoureuse que la défense puisse être. Le roi Guillaume se rendit maître de la ville et de la citadelle, qui lui coûtèrent plus de temps qu'à Louis XIY (septembre 1695).

Le roi, pendant qu il perdait Namur, fit bombarder Bruxel- les: vengeance inutile, qu'il prenait sur le roi d Espagne, de ses villes bombardées par les Anglais. Tout cela faisait une guerre ruineuse et funeste aux deux partis.

C'est, depuis deux siècles, un des effets de l'industrie et de- là fureur des hommes, que les désolations de nos guerres ne se bornent pas à notre Europe. Xous nous épuisons d'hom- mes et d'argent pour aller nous détruire aux extrémités de l'Asie et de 1 Amérique. Les Indiens, que nous avons obligés par force et par adresse à recevoir nos établissements, et les Américains, dont nous avons ensanglanté et ravi le continent, nous regardent comme des ennemis de la nature humaine, qui accourent du bout du monde pour les égorger, et pour se détruire ensuite eux-mêmes.

Les Français n'avaient de colonies dans les grandes Indes que celle de Pondichéri, formée parles soins de Colbert avec des dépenses immenses, dont le fruit ne pouvait être recueilli qu'au bout de plusieurs années. Les Hollandais s'en saisirent aisément, et ruinèrent aux Indes le commerce de la France, à peine établi.

(1695.) Les Anglais détruisirent les plantations de la France à Saint-Dominque. — (1696.) Un armateur de Brest ravagea celles qu'ils avaient à Gambie ^ dans l'Afrique. Les armateurs de Saint-Malo portèrent le fer et le feu à Terre-Neuve, sur la côte orientale, qu'ils possédaient. Leur île de Jamaïque fut insultée par des escadres françaises, leurs vaisseaux pris ci brûlés, leurs côtes saccagées.

Pointis-, chef d'escadre, à la tête de plusieurs vaisseaux du roi et de quelques corsaires de l'Amérique, alla surprendr»?

1. « A Gambie ». c'est-à-dire « sur 2. Jonn-Bernard Desjoans. baron de- les bords de la Gambie n, qui est une Puiutis, né en 1C35, mort en 1707. rivière de la S'.'-nénrambie.

CHAPITRE XV: iinai 1697|, auprès de la lig-ne, la ville de Carlhagène *, niao-asiii et entrepôt des trésors que lEspagne tire du Mexique. Le dommage qu'il y causa fut estimé vingt millions de nos livres, et le gain dix millions. Il y a toujours quelque chose ù rabat- tre de ces calculs, mais rien des calamités extrêmes que cau- sent ces expéditions glorieuses.

Les vaisseaux marchands de Hollande et d'Angleterre étaient tous les jours la proie des armateurs de France, et surtout de Duguay-Trouin, homme unique en son genre, auquel il ne manquait que de grandes flottes pour avoir la réputation de Dragut ou de Barberousse^.

Jean Bart*^ se fit aussi une grande réputation parmi les cor- saires. De simple matelot il devint enfin chef descadre, ainsi que Duguay-Trouin. Leurs noms sont encore illustres.

Les ennemis prenaient moins de vaisseaux marchands fran- çais, parce qu'il y en avait moins. La mort de Colbert et la guerre avaient beaucoup diminué le commerce.

Le résultat des expéditions de terre et de mer était donc le malheur universel. Ceux qui ont plus d'humanité que de politique remarqueront que, dans cette guerre, Louis XIY était armé contre son beau-frère le roi d'Espagne, contre l'é- lecteur de Bavière, dont il avait donné la sœur à son fils le Dauphin, contre l'électeur palatin, dont il brûla les États après avoir marié Monsieur à la princesse palatine ». Le roi Jacques fut chassé du trône par son gendre et par sa fille. Depuis même on a vu le duc de Savoie ligué encore contre la France, où lune de ses filles était Dauphine, et contre l'Es- 1. Carthagùne, à l'embouchure de la Magdaleua, dans la Nouvelle-Grenade.

2. « Duguay-Trouin » (Pvené), né à Saint-Malo en 1673, mort en 1736, a laissé plus de réputation que Voltaire ne semble le dire ici; il compte parmi les marins français les plus illustres, et, comme capitaine de vaisseau ou chef descadre, se signala dans des entreprises importantes, conçues avec sagesse, exécutées avec audace, telles que: la destruction d'une flotte bré- silienne, en vue de Lisbonne (1706), la ruine dé IVio-Jaueiro (1709), et une foule d'autres exploits contre les ma- rines anglaise, hollandaise et espagnole. — « Dragut », amiral otto- man, commandant des flottes de Soliman II, fut tué en 1566, en as- siégeant Malte. — « Barberousse », deuxième du nom, amii-al de Sélim 1"^ puis de Soliman II. ravagea les côtes de l'Afrique, de l'Italie, de la Sicile, et se rendit redoutable aux chré- tiens. Il était né à Metelin vers 3. « Jean Bart », né a Duukerque en 4. « La princesse palatine. » Mada- me, seconde femme de Monsieur, et mère du Régent. Voir ses intéressants Mémoires sur la coiu' de Louis XIV.

176 SIECLE DE LOUIS XIV pagne, où l'autre était reine. La plupart des guerres entre les princes chrétiens sont des espèces de guerres civiles.

L'entreprise la plus criminelle de toute cette guerre fut la seule véritablement heureuse. Guillaume réussit toujours plei- nement en Angleterre et en Irlande. Ailleurs les succès furent balancés. Quand j'appelle cette entreprise criminelle, je n'exa- mine pas si la nation, après avoir répandu le sang du père, avait tort ou raison de proscrire le fils et de défendre sa reli- gion et ses droits: je dis seulement que, s'il y a quelque justice sur la terre, il n'appartenait pas à la fille et au gendre du roi Jacques de le chasser de sa maison. Cette action serait horri- ble entre des particuliers: l'intérêt des peuples semble éta- blir une autre morale pour les princes.

CHAPITRE XVII TRAITÉ AVEC LA SAVOIE. MARIAGE DU DUC DE BOUR- GOGNE. PAIX DE RYSVICK. ETAT DE LA FRAKCE ET DE l'eUROPE. MORT ET TESTAMENT DE CHAR- LES II, ROI d'eSPAGNE.

La France conservait encore sa supériorité sur tous ses ennemis. Elle en avait accablé quelques-uns, comme la Savoie et le Palatinat: elle faisait la guerre sur les frontières des autres. C'était un corps puissant et robuste, fatigué d'une lon- gue résistance, et épuisé 'par ses victoires. Un coup porté à propos l'eût fait chanceler. Quiconque a plusieurs ennemis à la fois, ne peut avoir, à la longue, de salut que dans leur division ou dans la paix. Louis XIY obtint bientôt l'un et l'autre.

Yictor-Amédée, duc de Savoie, était celui de tous les princes qui prenait le plus tôt son parti quand il s'agissait de rompre ses engagements pour ses intérêts. Ce fut à lui que la cour de France s'adressa. Le comte de Tessé*, depuis maréchal de France, homme habile et aimable, d'un génie fait pour plaire, 1. Le comte de Tcssé, maréchal en bon dijjlomate, a laissé dinléressants 1T03, mort en 1725, bon militaire et Mémoires.

CHAPITRE XYII 177 qui est le premier talent des nt-gocialeurs, agit d'abord sour- ■dement à Turin. Le maréchal de Catinat, aussi propre à faire la paix que la guerre, acheva la négociation. Il n'était pas besoin de deux hommes habiles pour déterminer le duc de Savoie à recevoir ses avantages. On lui rendait son pays; on lui donnait de l'argent; on proposait le mariage de sa fille ïivec le jeune duc de Bourgogne, fils de Monseigneur, héritier <le la couronne de France. On tut bientôt d'accord (juillet 1696): le duc et Catinat conclurent le traité à Notre-Dame de Lorette, •où ils allèrent sous prétexte d'un pèlerinage de dévotion qui ne fit prendre le change à personne*. Le pape (c'était alors Innocent XII -) entrait ardemment dans cette négociation. Son but était de délivrer à la fois l'Italie, et des invasions des Français, et des taxes continuelles que l'Empereur exigeait pour paver ses armées. On voulait que les Impériaux lais- sassent l'Italie neutre. Le duc de Savoie s'engageait par le traité à obtenir cette neutralité. L'Empereur répondit d'abord par le refus: car la cour de Vienne ne se déterminait guère qu'à l'extrémité. Alors le duc de Savoie joignit ses troupes à l'armée française. Ce prince devint, en moins d'un mois, de généralissime de l'empereur, généralissime de Louis XI\.

On amena sa fille en France, pour épouser, à onze ans (1697), le duc de Bourgogne, qui en avait treize. Après la défection du duc de Savoie, il arriva, comme à la paix de Ximègue, que •chacun des alliés prit le parti de traiter. L'Empereur accepta d'abord la neutralité d'Italie. Les Hollandais proposèrent le château de Rysvick, près de la Haye, pour les conférences d'une paix générale. Quatre armées que le roi avait sur pied servirent à hâter les conclusions. Quatre-vingt mille hommes •étaient en Flandre sous Yilleroi. Le maréchal de Choiseul en avait quarante mille sur les bords du Rhin. Catinat en avait encore autant en Piémont. Le duc de Vendôme, parvenu enfin au généralat, après avoir passé par tous les degrés depuis celui de garde du roi, comme un soldat de fortune, commandait •en Catalogne, où il gagna un combat, et où il prit Barcelone <aoùt 1697). Ces nouveaux efforts et ces nouveaux succès furent la médiation la plus efficace. La cour de Rome offrit ■encore son arbitrage, et fut refusée comme à Nimègue. Le 1. Paix de Turin, signée le 30 mai, ITOO, s'était réconcilié avec la France publiée le 15 septembre 1G9C>. en 1C92. moyennant la rétractation des 2. Innocent XII (Pignatelli), 1C91- quatre articles.

178 SIECLE DE LOUIS XIY roi de Suède, Charles XI, fui le médiateur. — (Septembre, oc- tobre 1697.) Enfin la paix se fît, non plus avec cette hauteur et ces conditions avantatçcuses qui avaient signalé la g-randeuir de Louis XIV, mais avec une facilité et un relâchement de ses droits qui étonnèrent également les Français et les alliés. Or> a cru longtemps que cette paix avait été préparée par la plus profonde politique.

On prétendait que le grand projet du roi de France étaii et devait être de ne pas laisser tomber toute la succession de la vaste monarchie espagnole dans l'autre branche de la mai- son d'Autriche. Il espérait, disait-on, que la maison de Bour- bon en arracherait au moins quelque démembrement, et que peut-être un jour elle l'aurait tout entière. Les renonciations authentiques de la femme et de la mère de Louis XIY ne pa- raissaient que de vaines signatures, que des conjonctures nouvelles devaient anéantir. Dans ce dessein, qui agrandissait ou la France ou la maison de Bourbon, il était nécessaire de montrer quelque modération à l'Europe, pour ne pas effarou- cher tant de puissances toujours soupçonneuses. La paix donnait le temps de se faire de nouveaux alliés, de rétablir les finances, de gagner ceux dont on aurait besoin, et délais- ser former dans l'Etat de nouvelles milices. Il fallait céder quelque chose, dans l'espérance d'obtenir beaucoup plus.

On pensa que c'étaient là les motifs secrets de cette paix de Rysvick, qui en effet procura par l'événement le trône d'Espagne au petit-fils de Louis XIY. Cette idée, si vraisem- blable, n'est pas vraie: ni Louis XIY ni son conseil n'eurent ces vues qui semblaient devoir se présenter à eux'. C'est un grand exemple de cet enchaînement des révolutions de ce monde, qui entraînent les hommes par lesquels elles semblent conduites. L'intérêt visible de posséder bientôt l'Espagne, ou une partie de cette monarchie, n'influa en rien dans la paix de Rysvick. Le marquis de Torci en fait l'aveu dans ses Mé- moires ^ manuscrits. On fit la paix par lassitude de la guerre; et cette guerre avait été presque sans objet: du moins elle 1. La perspective do la mort du roi Dipping, Correspondance adminisd'Espague Charles II et de l'ouver- trativc.

tiir.' do sa siicccssioa ne fut pas étran- 2. Voltaire dit lui-même dans un»?

gère à la conclusion de la paix; tous note que ces Mémoires de Torci ont les faits le démontrent. Mais il y avait été inii)rimés depuis, et confirmant aussi un grand épuisement en France; coml)ieu l'auteur du Siècle de Loiiiy cow^iûivv Us Rapports des intendants; XIl' était instruit de tout ce qu'il Bonlainvilliers, ï:tat de la France; avance.

CHAPITRE XVII 179 n'avait été, du côté des alliés, que le dessein vagiu- d'abaisser la grandeur de Louis XIV; et dans ce monarque, ([ue la suite de cette grandeur qui n'avait pas voulu plier. Le roi Guil- laume avait entraîné dans sa cause l'Empereur, l'Empire, l'Espagne, les Provinces-Unies, la Savoie. Louis XIV s'était vu trop engagé pour reculer. La plus belle partie de l'Europe avait été ravagée, parce cjue le roi de France avait usé avec irop de hauteur de ses avantages après la paix de Ximègue. C'était contre sa personne qu'on s'était ligué, plutôt que con- tre la France. Le roi croyait avoir mis en sûreté la gloire que donnent les armes; il voulut avoir celle de la modération, et l'épuisement qui se taisait sentir dans les finances ne lui rendit pas cette modération diflicile.

Les affaires politiques se traitaient dans le conseil ^: les ré- solutions s'y prenaient. Le marquis de Torci, encore jeune, n'était chargé que de l'exécution. Tout le conseil voulait la paix. Le duc de Beauvilliers 2, surtout, y représentait avec force la misère des peuples: madame de Maintenon en était touchée; le roi n'y était pas insensible. Cette misère faisait d'autant plus d'impression, qu'on tombait de cet état floris- sant où le ministre Colbert avait mis le royaume. Les grands établissements en tout genre avaient prodigieusement coûté, et l'économie ne réparait pas le dérangement de ces dépenses forcées. Ce mal intérieur étonnait, parce qu'on ne l'avait ja- mais senti depuis que Louis XIV gouvernait par lui-même. Voilà les causes de la paix de Rysvick. Des sentiments ver- tueux y influèrent certainement. Ceux qui pensent que les rois et leurs ministres sacrifient sans cesse et sans mesure à l'ambition, ne se trompent pas moins que celui qui penserait qu'ils sacrifient toujours au bonheur du monde.

Le roi rendit donc à la branche autrichienne d'Espagne tout ce qu'il lui avait pris vers les Pyrénées, et ce qu'il ve- 1. Louis XIV avait mis successive- la probité, et était aime et respocté nient à la (lirection des alfaires étran- des étrangers. » gères, de Lionne, le grand ministre, le continuateur de la politique de 2. Le duc de Beauvilliers avait llichelieu et de Mazarin; Pomponne, épousé une (ille de Colbert. Le roi, Colbert de Croissi, qui mourut en plein d'estime pour sa vertu, son 1696, et que le roi remplaça par son lionuèteté et sa franchise, qui en lai- fils, Jean-Baptiste Colbert, marquis sait le Montausier de sou temps, l'a- jtle Torci, homme très habile et t«res vait nommé chefdu couseildes tinan- Jnstruit des all'aires de lEurope. « II ces et gouverneur du duc de Bourgo- joiguait, dit Voltaire, la dextérité à gue, aiué des iils du Dauj)hiu.

180 SIECLE DE LOUIS XIV nait de lui prendre eu Flandre daus celte dernière guerre r Luxembourg, Mons, Ath, Courlrai. Il reconnut pour roi légi- time d'Angleterre le roi Guillaume, traité jusqu'alors de prince d'Orange, d usurpateur et de tyran. Il promit de ne donner* aucun secours à ses ennemis. Le roi Jacques, dont le nom fut omis dans le traité, resta dans Saint-Germain, avec le nom inutile de roi, et des pensions de Louis XIY. Il ne fit plus que des manifestes, sacrifié par son protecteur à la nécessité, et déjà oublié de l'Europe.

Les jugements rendus par les chambres de Brisach^ et de Metz contre tant de souverains, et les réunions faites à l'Al- sace, monuments d'une puissance et d'une fierté dangereuses, furent abolis; et les bailliages juridiquement saisis furent rendus à leurs maîtres légitimes.

Outre ces désistements, on restitua à l'Empire Fribourg, Brisach, Kelil, Philipsbourg. On se soumit à raser les forte- resses de Strasbourg sur le Rhin, le Fort-Louis, Trarbach, le Mont-Royal, ouvrages où Yauban avait épuisé son art, et le roi ses finances. On fut surpris dans l'Europe et mécontent en France, que Louis XIY eût fait la paixl comme s'il eût été- vaincu. Harlai, Créci et Callières, qui avaient signé cette paix, n'osaient se montrer, ni à la cour, ni à la ville; on les^ accablait de reproches et de ridicules, comme s'ils avaient fait un seul pas qui n'eût été ordonné par le ministère. La cour de Louis XIY leur reprochait d'avoir trahi l'honneur de la France, et depuis on les loua d'avoir préparé, par ce traité, la succes- sion à la monarchie espagnole; mais ils ne méritèrent ni les critiques ni les louanges.

Ce fut enfin par cette paix que la France rendit la Lorraine à la maison qui la possédait depuis sept cents années. Le duc Charles Y, appui de l'Empire et vainqueur des Turcs, était mort 2. Son fils Léopold prit, à la paix de Rysvick, possession de sa souveraineté; dépouillé à la vérité de ses droits réels, car il n'était pas permis au duc d'avoir des remparts à sa ca- pitale; mais on ne put lui ôter un droit plus beau, celui de 1. Gi.moae, si célèbre par sou utile guo Louis XIV fit la paix avec I.t Histoire de yapUs, dit que ces tri- Suède. Au contraire, lu Suède était bunaux étaieut établis à Tournai. Il son alliée, [v.]

se trompe souvent sur tontes les af- 2. Louis XIV dit delni que « c'était laires qui ne sont pas celles de son le plus grand, le plus sage et le plus pays. II dit, i>ar exemple, qu'à Nimè- généreux de ses ennemis ».

CHAPITRE XVII ISl laire du bien à ses sujets, droit dout jamais aucuu prince n a si bien usé que lui^ Il est à souhaiter que la dernière postérité apprenne qu'un des moins grands souverains de l'Europe a été celui qui a lait le plus de bien à son peuple. Il trouva la Lorraine désolée et déserte; il la repeupla, il l'enrichit. Il la conservée toujours en paix, pendant que le reste de l'Europe a été ravagé par la guerre. Il a eu la prudence d'être toujours bien avec la France et d'être aimé dans l'Empire, tenant heureusement ce juste milieu qu'un prince sans pouvoir n'a presque jamais pu gar- der entre deux grandes puissances. Il a procuré à ses peuples l'abondance qu'ils ne connaissaient plus. Sa noblesse, réduite à la dernière misère, a été mise dans l'opulence par ses seuls bienfaits. Yoyait-il la maison d'un gentilhomme en ruine, il la faisait rebâtir à ses dépens; il payait leurs dettes; il ma- riait leurs filles; il prodiguait des présents, avec cet art de donner qui est encore au-dessus des bienfaits: il mettait dans ses dons la magnificence d'un prince et la politesse d'un ami. Les arts, eu honneur dans sa petite province, produi- saient une circulation nouvelle qui fait la richesse des Étals. Sa cour était formée sur le modèle de celle de France. On ne croyait presque pas avoir changé de lieu quand on passait de Versailles à Lunéville. A l'exemple de Louis XIY, il faisait fleurir les belles-lettres. Il a établi dans Lunéville une espèce d'université sans pédantisme, où la jeune noblesse d'Allema- gne venait se former. On y apprenait de véritables sciences dans des écoles où la physique était démontrée aux yeux par des machines admirables. Il a cherché les talents jusque dans les boutiques et dans les forêts, pour les mettre au jour et les encourager. Enfin, pendant tout son règne, il ne s'est occupé que du soin de procurer à sa nation de la tranquillité, des ri- chesses, des connaissances et des plaisirs. Je quitterais demain ma souveraineté, disait-il, si je ne pouvais faire du bien. Aussi a-t-il goûté le bonheur d'être aimé; et j'ai vu, long- temps après sa mort, ses sujets verser des larmes en pronon- çant son nom. Il a laissé, en mourant, son exemple à suivre ;iux plus grands rois, et il n'a pas peu servi à préparer à son ipire 1. Louis XIV garda plusieurs places 2. Sur le n-gne de Léopold de Lor- en Lorraine, dout Marsal, Sarrelouis, raine, lire le comte d'Haussonville, Longwi, etc. Histoire de la réunion de la Lorraine 11 182 SIÈCLE DE LOUIS XIV Dans le temps que Louis XIV ménageait la paix de Rysvick^ qui devait lui valoir la succession d'Espagne, la couronne de Pologne vint à vaquer. C'était la seule couronne royale au monde qui fût alors élective: citoyens et étrangers y peuvent prétendre. Il faut, pour y parvenir, ou un mérite assez éclatant et assez soutenu parles intrigues pour entraîner les suffrages, comme il était arrivé à Jean Sobieski, dernier roi; ou bien des trésors assez grands pour acheter ce royaume, qui est presque toujours à l'enchère.

L'abbé de Polignac, depuis cardinal, eut d'abord l'habileté de disposer les suffrages en faveur de ce prince de Conti connu par les actions de valeur qu'il avait faites à Steinker- que et à Xervinde. Il n'avait jamais commandé en chef; il n'en- trait point dans les conseils du roi; Monsieur le Duc avait autant de réputation que lui à la guerre; M. de Vendôme en avait davantage: cependant sa renommée effaçait alors les au- tres noms par le grand art de plaire et de se faire valoir, que jamais on ne posséda mieux que lui. Polignac, qui avait celur de persuader, détermina d'abord les esprits en sa faveur. Il balança, avec de l'éloquence et des promesses, l'argent qu'Au- guste, électeur de Saxe, prodiguait. Louis-François, prince de Conti, fut élu (27 juin 1697) roi par le plus grand parti, et pro- clamé par le primat du royaume. Auguste fut élu deux heures après par un parti beaucoup moins nombreux; mais il était prince souverain et puissant; il avait des troupes prêtes sur les frontières de Pologne. Le prince de Conti était absent, sans argent, sans troupes, sans pouvoir; il n'avait pour Ini- que son nom et le cardinal de Polignac. Il fallait, ou que Louis XIV l'empèchàt de recevoir l'offre de la couronne, ou qu'il lui donnât de quoi l'emporter sur son rival. Le ministère français passa pour en avoir fait trop en envoyant le prince- de Conti, et trop peu en ne lui donnant qu'une faible escadre et quelques lettres de change, avec lesquelles il arriva à la- rade de Dantzick. On parut se conduire avec cette politique mitigée qui commence les affaires pour les abandonner. Le prince de Conti ne fut pas seulement reçu à Dantzick; ses let- tres de change y furent protestées. Les négociations du pape,, celles de l'Empereur, l'argent et les troupes de Saxe assu- raient déjà la couronne à son rival. Il revint avec la gloire à /a fra/ice. Ce prince mourut en 1720, rie-Thérèse, fille de Charles VI, de— «t sou fils Fr;int;ois, qui éi)on.s;i Ma- viut euipereur d".\lleuiague.

CHAPITRE XVII 183 CHAPITRE XVII 183 d'avoir été élu. La France eut la mortification de faire voir quelle n'avait pas assez de force pour faire un roi de Pologne. Cette disgrâce du prince de Conti ne troubla point la paix du Xord entre les chrétiens. Le midi de l'Europe fut tran- quille bientôt après par la paix de Rysvick. II ne restait plus de guerre que celle que les Turcs faisaient à l'Allemagne, à la Pologne, à Venise et à la Russie. Les chrétiens, quoique mal gouvernés et divisés entre eux, avaient dans cette guerre la supériorité. — (l'^r septembre 1697.) La bataille de Zenta, où le prince Eugène * battit le Grand Seigneur en personne, fameuse par la mort d'un grand vizir, de dix-sept bâchas et de plus de vingt mille Turcs, abaissa l'orgueil ottoman, et procura la paix de Carlovitz (1699), où les Turcs reçurent la loi. Les Vénitiens eurent la Morée; les Moscovites, Azof; les Polonais, Kaminieck; l'Empereur, la Transylvanie. La chrétienté fut alors tranquille et heureuse; on n'entendait parler de guerre ni en Asie ni en Afrique. Toute la terre était en paix vers les deux dernières années du dix-septième siècle, époque d'une trop courte durée.

Les malheurs publics recommencèrent bientôt. Le Xord fut troublé, dès l'an 1700, par les deux hommes les plus sin- guliers qui fussent sur la terre. L'un était le czar Pierre Alexio- tviz, empereur de Russie, et l'autre le jeune Charles XII, roi de Suède. Le czar Pierre, supérieur à son siècle et à sa na- tion, a été, par son génie et par ses travaux, le réformateur ou plutôt le fondateur de son empire. Charles XII, plus cou- rageux, mais moins utile à ses sujets, fait pour commandera des soldats et non à des peuples, a été le premier des héros de son temps; mais il est mort avec la réputation d'un roi imprudent. La désolation du X'ord, dans une guerre de dix- huit années, a dû son origine à la politique ambitieuse du czar, du roi de Danemark et du roi de Pologne, qui voulu- rent profiter de la jeunesse de Charles XII pour lui ravir une partie de ses Etats. — (1700.) Le roi Charles, à l'âge de seize ans, les vainquit tous trois. Il fut la terreur du X^ord, et passa déjà pour un grand homme dans un âge où les autres hommes n'ont pas reçu encore toute leur éducation. Il fut 1. Le prince Eugène de Savoie-Ca- été employé par Louis XIV, il passa rignau, né à Paris en 1663, était fils au service de l'Autriche et fut charcomte de Soissons, et dOlympe Man- mée impériale. Mort un 1T3G après une c:ai, nièce de Mazarin. N'ayant pas longue et brillante carrière militaire.

SIECLE DE LOUIS XIY neuf ans le roi le plus redoutable qui fût au monde, et neuf autres années le plus malheureux i.

Les troubles du midi de l'Europe ont eu une autre oriçrine. Il s'agissait de recueillir les dépouilles du roi d'Espayne, dont la mort s'approchait. Les puissances qui dévoraient déjà en idée cette succession immense faisaient ce que nous voyons souvent dans la maladie d'un riche vieillard sans enfants. Sa femme, ses parents, des ofQciers préposés pour recevoir les dernières volontés des mourants, l'assiègent de tous côtés pour arra- cher de lui un mot favorable: quelques héritiers consentent à partager ses dépouilles; d'autres s'apprêtent à les disputre.

Louis XIY et l'empereur Léopold étaient au même degré -; tous deux descendaient de Philippe III par les femmes; mais Louis était fils de l'aînée. Le Dauphin avait un plus grand avantage encore sur les enfants de l'Empereur: c'est qu'il était petit-fils de Philippe lY, et les enfants de Léopold n'en descendaient pas. Tous les droits de la nature étaient donc dans la maison de France. On n'a qu'à jeter un coup d'œil sur la table suivante.

ROIS D ESPAGNE.

PHILIPPE III BRANCHE ALLEMANDE.

Anne - Marie, lamée.

Philippe IV.

Marie-Anne, la cadette.

femme de Louis XIIL épouse de Ferdinand 1 III, empereur, en 1631.

1 Louis XIV épouse, en Charles H.

LÉOPOLD. fils de Ferdi- 1660, Marie -Thénand III et de Marierèse, fille ainée de Anne, épouse, en 1666, Philippe IV.

Marguerite-Thérè- se, fille cadette de Phi- lippe IV, dont il eut 1 Monseigneur.

sephe, mariée à l'électeur de Bavière Maxi- MiLiEN - Emmanuel, qui eut d'elle 1 Le duc de Bourgogne.

1 Joseph-FerdinanivLéo- POLD DE Bavière, Le duc d'Anjou, roi d'Esnommé héritier de pagne.

1 toute la monarchie es- pagufileà 1 Age de qua- Le duc de Borri.

tre ans.