SigPhi · Voltaire

Le Siècle de Louis XIV

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Le jour même, Marie de Modène, veuve de Jacques, vient 1. Du moias c'est ce que rapportent 2. Ce traité secret, faitentrclespléles Mémoires manuscrits du marquis nipotentiaires de l'Empereur, de l'An- <le Dangeau. Il sont quelquefois iufi- gleterre et de la Hollande û septem- -dcles, dit Voltaire. Voir sur ces Mé- brei, stipulait un traité de partage moires le chapitre XXV du Silclc de avec de grands avantages pour ks Louis XIV. puissances maritimes.

196 SIECLE DE LOUIS XIY parler ù Louis XIV dans rappartomcnt de madame de Mainte- non. Elle le conjure en larmes de ne point faire à son fils, à elle, à la mémoire d'un roi quil a protégé, l'outrage de refu- ser un simple titre, seul reste de tant de grandeurs: on a toujours rendu à son fils les honneurs d'un prince de Galles,, on le doit donc traiter en roi après la mort de son père: le roi Guillaume ne peut s'en plaindre, pourvu qu'on le laisse jouir de son usurpation. Elle fortifie ces raisons par l'intérêt de la gloire de Louis XIY. Qu'il reconnaisse ou non le fils de Jacques II, les Anglais ne prendront pas moins parti contre la France; et il aura seulement la douleur d'avoir sacrifié la grandeur de ses sentiments à des ménagements inutiles. Ces représentations et ces larmes furent appuyées par madame de Maintenon. Le roi revint à son premier sentiment, et à la gloire de soutenir autant qu'il pouvait des rois opprimés. Enfin Jacques III fut reconnu le même jour qu'il avait été arrêté dans le conseil qu'on ne le reconnaîtrait pas.

Le marquis de Torci a fait souvent l'aveu de cette anecdote singulière. Il ne l'a pas insérée dans ses Mémoires manuscrits, parce qu'il pensait, dit -il, qu'il n'était pas honorable à son maître que deux femmes lui eussent fait changer une résolu- tion prise dans son conseil. Quelques Anglais m'ont dit que peut-être sans cette démarche leur parlement n'eût point pris- de parti entre les maisons de Bourbon et d'Autriche; mais que reconnaître ainsi pour leur roi un prince proscrit par eux, leur parut une injure à la nation et un despotisme qu'on voulait exercer dans l'Europe. Les instructions données par la ville de Londres à ses représentants furent violentes.

Le roi de France se donne un vice-roi, en conférant le titre de notre souverain à un prétendu prince de Galles: notre con- dition serait bien malheureuse, si nous devions être gouvernés au gré d'un prince qui a employé le fer, le feu et les galères, pour détruire les protestants de ses Etats: aurait-il plus d'humanité pour nous que pour ses propres sujets?

Guillaume s'expliqua dans le parlement avec la même force. On déclara le nouveau roi Jacques coupable de haute trahi- son: un bill d'attainder fut porté contre lui, c'est-à-dire qu'il fut condamné à mort comme son grand-père*; et c'est en vertu 1. Le bill d'attaindcr est une loi de des pairs et celle dos communes, il r» proscription; aussitôt qu'il a été ac- tous les effets d'un jugement crimi- ceptc par le roi, voté par la chambre nel contre celui qui eu est frappé.

CHAPITRE XVII 197 (le ce bill qu'on mit depuis sa tcto à prix. Tel était le sort (le celte famille infortunée, dont les malheurs nélaient pas encore épuisés. Il faut avouer que c'était opposer de la bar- barie à la générosité du roi de France.

Il paraît très vraisemblable que l'Angleterre se serait tou- jours déclarée contre Louis XIV, quand même il eût refusé le vain titre de roi au fîls de Jacques II. La monarchie d'Espagne, entre les mains de son petit-Iils, semblait devoir armer néces- sairement contre lui les puissances maritimes. Quelques mem- bres du parlement, gagnés, n'auraient pas arrêté le torrent de la nation^. C'est un problème à résoudre, si madame de Mainte- non ne pensa pas mieux que tout le conseil, et si Louis XIV n'eut pas raison de laisser agir la hauteur et la sensibilité de son àme.

L'empereur Léopold commença d'abord cette guerre en Italie dès le printemps de l'année 1701 ^. L'Italie a toujours été le pays le plus cher aux intérêts des Empereurs. C'était celui où ses ar- mespouvaient le plus aisémentpénétrer. parle Tirol etparl'Etat de Venise; car Venise, quoique neutre en apparence, penchait plus cependant pour la maison d'Autriche que pour celle de France. Obligée d'ailleurs par les traités de donner passage aux troupes allemandes, elle accomplissait ces traités sans peine.

L'Empereur, pour attaquer Louis XIV du côté de l'Allema- gne, attendait que le corps germanique se fût ébranlé en sa faveur. Il avait des intelligences et un parti en Espagne; mais les fruits de ces intelligences ne pouvaient éclore, si l'un des lils de Léopold ne se présentait pour les recueillir; et ce fils de l'Empereur ne pouvait s'y rendre qu'à l'aide des flottes d'Angleterre et de Hollande. Le roi Guillaume hâtait les pré- paratifs. Son esprit, plus agissant que jamais dans un corps sans force et presque sans vie, remuait tout, moins pour ser- vir la maison d'Autriche que pour abaisser Louis XIV.

1. L'ambassadeur français à Loa- Bas, contrairement aux engagements tires, le comte de Tallard, écrivait à de Ryswick.

Louis XIY que tous les Anglais don- 2. Pour obtenir l'appui de l'Allemaneraient jusqu'à leur dernier penny gne, l'Empereur créa un nouvel élecpour repousser ce qu'ils considé- torat eu faveur du duc de Hanovre, et raient comme une injure qu'on vou- érigea en royaume le duché de Prusse, drait leur infliger. Mais Louis XIV qui appartenait à l'électeur de Brancommit d'autres fautes graves, com- debourg. « Il faudrait pendre, dit le me de conserver à Philippe V ses prince Eugène à propos de ce dernier droits à la couronne de France, et d'in- acte, les ministres qui ont donné un troduire des troupes dans les Pays- pareil conseil à l'Empereur. » 198 SIECLE DE LOUIS XIV Il devait, au commencement de 1702, se mettre à la tète des armées. La mort le prévint dans ce dessein. Une chute de •cheval acheva de déranger ses organes affaiblis; une petite lièvre l'emporta (16 mars 1702|.

Il laissa la réputation d'un grand politique, quoiqu'il n'eût point été populaire, et d'un général à craindre, quoiqu'il eût perdu beaucoup de batailles. Toujours mesuré dans sa con- duite, et jamais vif que dans un jour de combat, il ne régna paisiblement en Angleterre que parce qu'il ne voulut pas y <?tre absolu. On l'appelait, comme on sait, le stathouder des Anglais et le roi des Hollandais. Il savait toutes les langues •de l'Europe, et n'en parlait aucune avec agrément, ayant beaucoup plus de réfle.vion dans l'esprit que d'imagination. Son caractère était en tout l'opposé de Louis XIV*: sombre, retiré, sévère, sec, silencieux, autant que Louis était affable. Louis faisait la guerre en roi, et Guillaume en soldat. Il avait combattu contre le grand Condé et contre Luxembourg, lais- sant la victoire indécise entre Condé et lui à Senef, et répa- rant en peu de temps ses défaites à Fleurus, à Steinkerque, à IN'ervinde; aussi fier que Louis XIY, mais de cette fierté triste ■et mélancolique qui rebute plus qu'elle n'impose. Si les beaux- iirts fleurirent en France par le soin de son roi, ils furent négligés en Angleterre, où l'on ne connut plus qu'une poli- tique dure et inquiète, conforme au génie du prince-.

Ceux qui estiment plus le mérite d'avoir défendu sa patrie, et l'avantage d'avoir acquis un royaume sans aucun droit de la nature, de s'y être maintenu sans être aimé, d'avoir gouverné souverainement la Hollande sans la subjuguer, d'avoir été l'àme et le chef de la moitié de l'Europe, d'avoir eu les res- sources d'un général et la valeur d'un soldat, d'avoir été simple et modeste dans ses mœurs; ceux-là sans doute donneront le nom de grand à Guillaume plutôt qu'à Louis. Ceux qui sont plus touchés des plaisirs et de l'éclat d'une cour brillante, de la 1. On a fait dire à Guillaiimc: Le roi trouvent dans aucun mémoire anglais de France ne devrait point me haïr; Je concernant ce prince; et il n'est pas l'imite en beaucoup de choses, Je le possible qu'il ait dit qu'il imitait crains en plusieurs, et Je l'admire en Louis XIV, lui dont les mœurs, les tout. Ou cite sur cela les Mémoires de goûts, la conduite dans la guerre et M. de Dangcau. Je ne me souviens dans la paix furent en tout l'opposé de point d"y avoir vu ces paroles: elles ce monarque, [v.]

ne sont ni dans le caractère ni dans 2. Voir, sur la lin de Guillaume, les le stvle du roi Guillaume. Elles ne se Mémoires de Saint-Simon, chap. cvi.

CHAPITRE XVIII 109 magnificence, de la protection donnée aux arts, du zèle pour le bien public, de la passion pour la gloire, du talent de régner; <[ui sont plus frappés de cette hauteur avec laquelle des mi- nistres et des généraux ont ajouté des provinces à la France sur un ordre de leur roi; qui s'élonnent davantage d'avoir vu un seul Etat résister à tant de puissances; ceux qui estiment plus un roi de France qui sait donner l'Espagne à son petit- iils, qu'un gendre qui détrône son beau-père; enfin ceux qui admirent davantage le protecteur que le persécuteur du roi Jacques, ceux-là donneront à Louis XIY la préférence.

CHAPITRE XVIII (GUERRE MÉMORABLE POUR L V SLCCESSIOX A LA MONAR- CHIE d' ESPAGNE. CONDUITE DES MINISTRES ET DES A Guillaume III succéda la princesse Anne, fille du roi Jac- ques et de la fille d'Hydc, avocat devenu chancelier, et l'un des grands hommes de l'Angleterre ^ Elle était mariée au prince de Danemark, qui ne fut que son premier sujet. Dès qu'elle fut sur le trône, elle entra dans toutes les mesures du roi Guillaume, quoiqu'elle eût été ouvertement brouillée avec lui. Ces mesures étaient les vœux de la nation. Un roi fait ailleurs entrer aveuglément ses peuples dans toutes ses vues; mais à Londres un roi doit entrer dans celles de son peuple.

Ces dispositions de l'Angleterre et de la Hollande pour mettre, s'il se pouvait, sur le trône d'Espagne l'archiduc Charles, fils de l'Empereur, ou du moins pour résister aux Bourbons, méritent peut-être l'attention de tous les siècles. La Hollande- devait, pour sa part, entretenir cent deux mille 1. « Hydo » (Eclouard), comte do Charles /<=', qui est un ouvr;ige fort Clarendon, titre sous lequel il est plus estimé.

counu, fut très attaché aux rois Char- 2. La HoUaude était alors dirigée L;s!«>• et Charles II, et mourut en par legraud pensionnaire Hensius, élu France en 1074. Il a l.iissé une Histoire j)our la première fois en 1G89 et réélu des guerres civiles d'Angleterre sous de cinq en cinq ans jusqu'à sa mort.

^00 SIÈCLE DE LOUIS XIV liommes de troupes, soit dans les garnisons, soit en campa- gne. Il s'en fallait beaucoup que la vaste monarchie espagnole pût en fournir autant dans cette conjoncture. Une province de marchands presque toute subjuguée en deux mois, trente ans auparavant, pouvait plus alors que les maîtres de l'Espa- gne, de Xaples, de la Flandre, du Pérou et du Mexique. L'An- gleterre promettait quarante mille hommes, sans compter ses^ flottes. Il arrive, dans toutes les alliances, que l'on fournit à la longue beaucoup moins qu'on n'avait promis. L'Angleterre, au contraire, donna cinquante mille hommes dans la seconde année au lieu de quarante; et vers la fin de la guerre, elle entretint, tant de ses troupes que de celles des alliés, sur les frontières de France, en Espagne, en Italie, en Irlande, en Amérique et sur ses flottes, près de deux cent mille soldats et matelots combattants: dépense presque incroyable pour qui considérera que l'Angleterre proprement dite n'est que le tiers de la France, et qu'elle n'avait pas la moitié tant d'ar- gent monnayé; mais dépense vraisemblable aux yeux de ceux qui savent ce que peuvent le commerce et le crédit^. Les An- glais ont porté toujours le plus grand fardeau de cette al- liance. Les Hollandais ont insensiblement diminué le leur; car, après tout, la république des États-Généraux n'est qu'une illustre compagnie de commerce; et l'Angleterre est un pays fertile, rempli de négociants et de guerriers.

L'Empereur devait fournir quatre-vingt-dix mille hommes, sans compter les secours de l'Empire et des alliés qu'il es- pérait détacher de la maison de Bourbon; et cependant le petit-fils de Louis XIV régnait déjà paisiblement dans Madrid, et Louis, au commencement du siècle, était au comble de sa puissance et de sa gloire; mais ceux qui pénétraient dans les ressorts des cours de l'Europe, et surtout de celle de France, commençaient à craindre quelques revers. L'Espagne, affai- blie sous les derniers rois du sang de Charles-Quint, l'était encore davantage dans les premiers jours du règne d'un Bour- bon. La maison d'Autriche avait des partisans dans plus d'une province de cette monarchie. La Catalogne semblait prête à secouer le nouveau joug et à se donner à l'archiduc Charles. Il était impossible que le Portugal ne se rangeât tôt ou tard du côté de la maison d'Autriche. Son intérêt visible était de 1. L'Angleterre avait créé en 1694 de son crédit si puissant au xviii» sié- sa Banque nationale, point do départ cle et de nos jours.

CHAPITRE XVIII 2ul nourrir chez les Espagnols, ses euuemis naturels, uue guerre civile dont Lisbonne ne pouvait que profiter. Le duc de Sa- voie, à peine beau-père du nouveau roi d'Espagne, et lié aux Bourbons par le sang et par les traités, paraissait déjà mé- content de ses gendres. Cinquante mille écus par mois, pous- sés depuis jusqu'à deux cent mille francs, ne paraissaient pas un avantage assez grand pour le retenir dans leur parti. Il lui fallait au moins le Moutferrat mautouan et une partie du ^lilanais. Les hauteurs qu'il essuyait des généraux français et du ministère de Versailles lui faisaient craindre avec raison d'être bientôt compté pour rien par ses deux gendres, qui tenaient resserrés ses États de tous côtés. Il avait déjà quitté brusquement le parti de l'Empire pour la France. Il était vraisemblable qu'étant si peu ménagé par la France, il s'en détacherait à la première occasion^.

Quant à la cour de Louis XIV et à son royaume, les esprits fins y apercevaient déjà un changement que les grossiers ne voient quf quand la décadence est arrivée. Le roi, âgé de plus de soixante ans, devenu plus retiré, ne pouvait plus si bien connaître les hommes; il voyait les choses dans un trop grand éloignemeut, avec des yeux moins appliqués, et fasci- nés par une longue prospérité. Madame de Maintenou, avec toutes les qualités estimables qu'elle possédait, n'avait ni la force, ni le courage, ni la grandeur desprit nécessaires pour soutenir la gloire d'un Etat. Elle contribua à faire donner le ministère des finances en 1699-, et celui de la guerre en 1701, à sa créature Chamillart, plus honnête homme que ministre, et qui avait plu au roi par la modestie de sa conduite, lors- qu'il était chargé de Saint-Cyr. Malgré cette modestie exté- rieure, il eut le malheur de se croire la force de supporter ces deux fardeaux que Colbert et Louvois avaient à peine soutenus. Le roi, comptant sur sa propre expérience, croyait pouvoir diriger heureusement ses ministres. Il avait dit, après la mort de Louvois, au roi Jacques: J'ai perdu un bon mi- nistre, mais vos affaires et les miennes n'en iront pas plus 1. Voir dans Mignet la situation de des finances et de la guerre sur la tète la France au début de la guerre. d'un homme qui ne pouvait être qu'un 2. Chamillart devait sa fortune à la commis docile à ses ordres. Chamil- faveur de madame de Maintenou. Le lart conserva les finances jusquau roi, qui avait été si longtemps fatigué 27 février 1708, où il fut remplace par delà rivalité de Colbert et de Louvois, le neveu de Colbert, Desmarets; il avait réuni les deux administrations quitta la guerroie 10 juin 1709.

202 SIECLE DE LOUIS XIV mal. Lorsqu'il choisit Barbesieux pour succéder à Louvois dans le ministère de la guerre: J'ai formé votre père, lui dit- il ^ je vous formerai de même. Il en dit à peu près autant à Chamillart. Un roi qui avait travaillé si longtemps et si heu- reusement semblait avoir droit de parler ainsi; mais sa con- fiance en ses lumières le trompait.

A l'égard des généraux qu'il employait, ils étaient souvent gènes par des ordres précis, comme des ambassadeurs qui ne devaient pas s'écarter de leurs instructions. Il dirigeait avec Chamillart, dans le cabinet de madame de Maintenon, les opérations de la campagne. Si le général voulait faire quelque grande entreprise, il fallait souvent qu'il en demand;U la permission par un courrier qui trouvait, à sou retour, ou l'occasion manquée ou le général battu.

Les dignités et les récompenses militaires furent prodiguées sous le ministère de Chamillart. On donna la permission à trop déjeunes gens d'acheter des régiments presque au sortir de l'enfance; tandis que chez les ennemis, un régiment était le prix de vingt ans de service. Cette différence ne fut ensuite que trop sensible dans plus d'une occasion, où un colonel expérimenté eût pu empêcher une déroute. Les croix de che- valiers de Saint-Louis, récompense inventée par le roi en 1693, et qui étaient l'objet de l'émulation des officiers, se vendirent dès le commencement du ministère de Chamillart. On les achetait cinquante écus dans les bureaux de la guerre. La discipline militaire, l'âme du service, si rigidement sou- tenue par Louvois, tomba dans un relâchement funeste: ni le nombre des soldats ne fut complet dans les compagnies, ni même celui des officiers dans les régiments 2. La facilité de s'entendre avec les commissaires et l'inattention du ministre produisaient ce désordre. De là naissait un inconvénient qui devait, toutes choses égales d'ailleurs, faire perdre nécessai- rement des batailles. Car, pour avoir un front aussi étendu que celui de l'ennemi, ou était obligé d'opposer des batail- 1. Voyez les Mémoires manuscrits Louvois eu avait vingt et était, dede Dangeau: ou les cite ici parce que puis plusieurs années, adjoint de sou ce fait, rapporté par eux, a été sou- père dans la place de ministre de la^ veut conliriné par le maréchal de la guerre, [v.]

Feuillade. gendre du secrétaire d État 2. Voir les Mémoires militaires re- Chamillart. LotiisXIVn'avaitque trois latifs à la guerre de la succession ans de plus cpie Louvois; à la mort de d'Espagne, publiés par le général Ma^ariu, le roi avait vingt-trois ans; Pelet.

CHAPITRE XVIII 20Î Ions faibles à des bataillons nombreux. Les magasins ne furent plus ni assez grands ni assez tôt prêts. Les armes ne furent plus d'une assez bonne trempe. Ceux donc qui voyaient ces- défauts du gouvernement, et qui voyaient à quels généraux la France aurait affaire, craignirent pour elle, même au milieu des premiers avantages qui promettaient à la France de plus grandes prospérités que jamais.

Le premier général qui balança la supériorité de la France- fut un Français; car on doit appeler de ce nom le prince Eugène, quoiqu'il fût petit-fils de Charles-Emmanuel, duc- de Savoie. Sou père, le comte de Soissons, établi en France, lieutenant général des armées et gouverneur de Champagne,, avait épousé Olimpe Mancini, l'une des nièces du cardinal Mazaria (18 octobre 1663). De ce mariage, d'ailleurs mal- heureux, naquit à Paris ce prince si dangereux depuis ù Louis XIY, et si peu connu de lui dans sa jeunesse. On le nomma d'abord en France le chevalier de Carignan, Il prit ensuite le petit collet-. On l'appelait l'abbé de Savoie. On prétend qu'il demanda un régiment au roi, et qu'il essuya la mortification d'un refus accompagné de reproches. Ne pou- vant réussir auprès de Louis XIV, il était allé servir l'Empe- reur contre les Turcs dès l'an 1683. Les deux princes de Conti allèrent le joindre en 1685. Le roi fit ordonner aux princes de Conti, et à tous ceux qui faisaient avec eux le- voyage, de revenir. L'abbé de Savoie fut le seul qni n'obéit jDoint". Il avait déjà déclaré qu'il renonçait à la France. Le 1. Lo compilateur clos Mémoires de 3. Par les instructions à moi en- madamc de Maintenon dit que, vers voyécs, dit Voltaire, etpuisées dans le la fin de la guerre précédente, le mar- dépôt des affaires étrangères, il est quis de Nangis, colonel du régiment évident que le prince Eugène était du roi, lui disait quon ne pourrait déjàparti enlC83, et quelemarquisde empêcher la désertion de ses soldats la Fare s'est mépris dans ses Mémoi- qu'en faisant casser la tète aux déser- res, quaudil fait partir les deuxprin- teurs. Piemarquez que le marquis, de- ces de Conti avec le prince Eugène; puis maréchal de Nangis, ne fut co- ce qui a induitles historiens en erreur., lonel de ce régiment qu'en 1711. [v.] Il y eut alors plusieurs jeunes sei- 2. C'est-à-dire il embrassa l'état ec- gneurs de la cour qui écrivirent aux clésiastique, dont le petit collet était princes de Conti des lettres iudécen- l'insigne. Voir, pour l'histoire du tes, dans lesquelles ils manquaient de princo Eugène, Dumont et Rousset, respect au roi et d'égards pour ma- Histoire du prince Eugène; Ferrari, De dame de Maintenon, qui n'était encore rébus gestis.Eiigenii; Maiivillon, His- que favorite. Les lettres furent inter- tnirc du prince Eugène, et enfin la bio- ceptées, et ces jeunes gens disgraciés graphie en trois volumes en allemand pour quelque temps.

du chevalier d'.A.rnet/. L:j compilateur des Mémoires de 204 SIÈCLE DE LOUIS XIV roi, quand il l'apprit, dit à ses courtisans: Xe tvoiwez-vous pas que j'ai fait là une grande perte? et les courtisans assu- rèrent que l'abbé de Savoie serait toujours un esprit dérangé, un homme incapable de tout. On eu jugeait par quelques emportements de jeunesse, sur lesquels il ne faut jamais ju- ger les hommes. Ce prince, trop méprisé à la cour de France, était né avec les qualités qui font un héros dans la guerre et un grand homme dans la paix: un esprit plein de justesse et de hauteur, ayant le courage nécessaire et dans les armées et dans le cabinet. Il a fait des fautes, comme tous les géné- raux; mais elles ont été cachées sous le nombre de ses gran- des actions. Il a ébranlé la grandeur de Louis XIV et la puis- sance ottomane; il a gouverné l'Empire; et, dans le cours de ses victoires et de son ministère, il a méprisé également le faste et les richesses. Il a même cultivé les lettres et les a protégées autant qu'on le pouvait à la cour de Vienne*. Agé alors de trente-sept ans, il avait l'expérience de ses victoi- res remportées sur les Turcs, et des fautes commises par Jes Impériaux dans les dernières guerres, où il avait servi contre la France.

Il descendit en Italie par le Trentin sur les terres de Ve- nise avec trente mille hommes, et la liberté entière de s'en servir comme il le voudrait. Le roi de France défendit d'a- bord au maréchal de Catinat de s'opposer au passage du prince Eugène, soit pour ne point commettre le premier acte d'hostilité, ce qui est une mauvaise politique quand on a les armes à la main, soit pour ménager les Vénitiens, qui étaient pourtant moins dangereux que larmée allemande.

Cette faute de la cour en iit commettre d'autres à Catinat. Rarement réussit-on, quand on suit un plan qui n'est pas le sien. Ou sait d'ailleurs combien il est dillicile dans ce pays, Maintcnon est le seul qui avance que Tous ces prétendus discours quondé- le duc de la Roche-Guyon dit à son bite avec légèreté dans le monde, et frère, le marquis de Liancourt: Mon qui sont ensuite recueillis par des frère, si on intercepte votre lettre, vous écrivains obscurs et mercenaires, méritez la mort. Premièrement, on ne sont indigues de croyance, mérite point la mort parce qu'une let- 1. Il consacra ses loisirs à l'cmbcl- tre coupable est interceptée, mais lissement d"un palais magniiique où il parce quon l'a écrite; secondement, rassemblait une foule de livn-s et on ne mérite point la mort pour avoir d'objets précieux. II a protégé Jean- écrit des plaisanteries. Il parut bien Baptiste Rousseau, banni de France que ces seigneurs, qui tous rentrèrent par un arrêt du parlement de Paris iiu grâce, ne méritaient point la mort. (lT12i.

CHAPITRE XVIII 205 tout coupé de rivières et de ruisseaux, d'empêcher un ennemi habile de les passer. Le prince Eugène joignait à une grande profondeur de desseins une vivacité prompte d'exécution. La nature du terrain aux bords de l'Adige faisait encore que l'armée ennemie était plus ramassée, et la française plus étendue. Catinat voulait aller à l'ennemi; mais quelques lieu- tenants généraux firent des difficultés et formèrent des caba- les contre lui. Il eut la faiblesse de ne pas se faire obéir. La modération de son esprit lui fît commettre cette grande faute. Eugène força d'abord le poste de Carpi, auprès du canal Blanc, défendu par Saint-Fremont, qui ne suivit pas en tout les ordres du général, et qui se fit battre. Après ce succès, l'armée allemande fut maîtresse du pays entre l'Adige et l'Adda; elle pénétra dans le Bressan, et Catinat recula jus- que derrière l'Oglio. Beaucoup de bons officiers approuvaient cette retraite, qui leur paraissait sage; et il faut encore ajou- ter que le défaut des munitions promises par le ministre la rendait nécessaire. Les courtisans, et surtout ceux qui espé- raient de commander à la place de Catinat, firent regarder sa conduite comme l'opprobre du nom français. Le maréchal de Yilleroi persuada qu'il réparerait l'honneur de la nation.

La confiance avec laquelle il parla, et le goût que le roi avait pour lui, obtinrent à ce général le commandement en Italie, Le maréchal de Catinat*, malgré les victoires de Staffarde et de la Marsaille, fut obligé de servir sous lui.

Le maréchal duc de Yilleroi, fils du gouverneur du roi, élevé avec lui, avait eu toujours sa faveur; il avait été de tou- tes ses campagnes et de tous ses plaisirs: c'était un homme d'une figure agréable et imposante, très brave, très honnête homme, bon ami, vrai dans la société, magnifique en tout-. Mais ses ennemis disaient qu'il était plus occupé, étant géné- 1. Catinat écrivit à Chamillart pour insulte les maréchaux de Villcroiot de se plaindre du duc de Savoie, qu'il Villars, et tant d'autres, dans ses no- soupçonnait d'intelligence avec l'en- tes du Siècle de Louis XIV, parle ainsi nemi. Cette lettre fut montrée à la du- de feu M. le maréchal de Yilleroi, p. chosse de Bourgogne, et l'empire que 102, t. III des Mémoires de madame de celle-ci exerçait sur le roi et sur ma- Maintenon: Villeroi le fastueux, qui dame de Maintenon contribua beau- amusait les femmes avec tant de Icgh- coup à la disgrâce de Catinat. ictc, et qui disait à ses gens avec tant 2. L'auteur, qui, dans sa jeunesse, d'arrogance: A-t-on 7?iis de l'or dans eut l'honneur de le voir souvent, dit mes poches? Comment peut-il attri- Voltaire, a droit d'assurer que c'était buer.je ne dis pas à un grand seigneur, là son caractère. La Beaumellc, qui mais à un homme bien élevé, ces pa- 12 12 206 SIECLE DE LOUIS XIV rai d'armée, de l'honneur et du plaisir de commander, que des desseins d'un grand capitaine. Ils lui reprochaient un atta- chement à ses opinions qui ne déférait aux avis de personne.