(1660.) Tout prit au mariage de Louis XIY un caractère plus grand de magnificence et de goût, qui augmenta toujours de- puis. Quand il fit son entrée avec la reine son épouse, Paris vit avec une admiration respectueuse et tendre cette jeune reine, qui avait de la beauté, portée dans un char superbe d'une invention nouvelle; le roi à cheval, à côté d'elle, paré de tout ce que l'art avait pu ajouter à sa beauté mâle* et hé- roïque, qui arrêtait tous les regards.
Ou prépara au bout des allées de Yincennes un arc de triom- phe dont la base était de pierre; mais le temps qui pressait ne permit pas qu'on l'achevât d'une manière durable: il ne fut élevé qu'en plâtre; et il a été depuis totalement démoli. Claude Perrault en avait donné le dessin. La porte Saint- Antoine fut rebâtie pour la même cérémonie; monument d'un goût moins noble, mais orné d'assez beaux morceaux de sculp- ture. Tous ceux qui avaient vu, le jour de la bataille de Saint- Antoine, rapporter à Paris, par cette porte alors garnie d'une herse, les corps morts ou mourants de tant de citoyens, et qui voyaient cette entrée, si différente, bénissaient le Ciel, et rendaient grâces d'un si heureux changement.
Le cardinal Mazarin, pour solenniser ce mariage, fit repré- senter au Louvre l'opéra italien intitulé: Ercole amante. Il ne plut pas aux Français. Ils n'y virent avec plaisir que le roi et la reine, qui y dansèrent. Le cardinal voulut se signa- ler par un spectacle plus au goût de la nation. Le secrétaire d'État de Lionne se chargea de faire composer une espèce de tragédie allégorique, dans le goût de celle de VEurope, à laquelle le cardinal de Richelieu avait travaillé. Ce fut un bonheur pour le grand Corneille qu'il ne fût pas choisi pour remplir ce mauvais canevas. Le sujet était Lisis et Hespérie. Lisis signifiait la France, et Hespérie l'Espagne. Quinault fut chargé d'y travailler 2. Il venait de se faire une grande répu- tation par la pièce du Faux Tibérinus, qui, quoique mau- vaise, avait eu un prodigieux succès. Il n'en fut pas de même de Lisis. On l'exécuta au Louvre. Il n'y eut de beau que les machines. Le marquis de Sourdeac, du nom de Rieux, à qui 1. Le roi, dit.Saint-Simon, excellait admirable à cheval. Il ny avait pas h. tous les exercices du corps, à la de plus beau prince que lui. ■danse, au mail, à la paume, et était 2. Voir plus loin au chapitre xxxil.
CHAPITRE XXV 285 l'on (lut depuis rétalDlisscmcnt de l'opéra euFrancc^ fit exé- cuter dans ce temps-là même, à ses dépens, dans son château de Xeubourg, la Toison d'or de Pierre Corneille, avec des ma- chines. Quinault, jeune et d'une figure agréable, avait pour lui la cour: Corneille avait son nom et la France.
Ce ne fut qu'un enchaînement de fêtes, de plaisirs, de ga- lanteries, depuis le mariage du roi. Elles redoublèrent à celui de Monsieur, frère du roi, avec Henriette d'Angleterre, sœur de Charles II; et elles n'avaient été interrompues qu'en 1661, par la mort du cardinal Mazarin.
Quelques mois après la mort de ce ministre, il arriva un événement qui n'a point d'exemple; et, ce qui est non moins étrange, c'est que tous les historiens l'ont ignoré. On envoya dans le plus grand secret au château de l'île Sainte-Margue- rite, dans la mer de Provence, un prisonnier inconnu, d'une taille au-dessus de l'ordinaire, jeune et de la figure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier, dans la route, portait un masque, dont la mentonnière avait des ressorts d'acier qui lui laissaient la liberté de manger avec le masque sur son visage. On avait ordre de le tuer s'il se découvrait. Il resta dans l'île jusqu'à ce qu'un officier de confiance, nommé Saint- Mars, gouverneur de Pignerol, ayant été fait gouverneur de la Bastille, en 1690, l'alla prendre à Fîle Sainte-Marguerite et le conduisit à la Bastille, toujours masqué. Le marquis de Louvois alla le voir dans cette île avant la translation, et lui parla debout et avec une considération qui tenait du respect. Cet inconnu fut mené à la Bastille, où il fut logé aussi bien qu'on peut l'être dans ce château. On ne lui refusait rien de ^e qu'il demandait. Son plus grand goût était pour le linge d'une finesse extraordinaire et pour les dentelles. Il jouait de la guitare. On lui faisait la plus grande chère, et le gouverneur s'asseyait rarement devant lui. Un vieux médecin de la Bastille, qui avait souvent traité cet homme singulier dans ses maladies, a dit qu'il n'avait jamais vu son visage, quoi- qu'il eût souvent examiné sa langue et le reste de son corps. Il était admirablement bien fait, disait ce médecin: sa peau était un peu brune; il intéressait par le seul ton de sa voix, ne se plaignant jamais de son état, et ne laissant point entre- voir ce qu'il pouvait être 2.
1. Les premiers opéras représentés mier des opér.ns fraoçais, dont Lam- •ec France étaient de provenance ita- liert fit la musique, lionne. L'abbé Perin composa le pre- 2. Un fameux chirurgien, gendre du 286 SIÈCLE DE LOUIS XIV Cet inconnu mourut en 1703, et fut enterre la nuit à la pa- roisse de Saint-Paul. Ce qui redouble l'étonnement, c'est que quand on l'envoya dans l'île de Sainte-Marguerite i, il ne dis- parut dans l'Europe aucun homme considérable. Ce prisoa- nier Tétait sans doute, car voici ce qui arriva les premiers jours qu'il était dans l'île. Le gouverneur mettait lui-même les plats sur la table, et ensuite se retirait après Tavoir en- fermé. Un jour le prisonnier écrivit avec un couteau sur une assiette d'argent, et jeta l'assiette par la fenêtre vers un ba- teau qui était au rivage presque au pied de la tour. Un pê- cheur, à qui ce bateau appartenait, ramassa l'assiette et la rapporta au gouverneur. Celui-ci étonné demanda au pêcheur •. « Avez-vous lu ce qui est écrit sur cette assiette, et quelqu'un l'a-t-il vue entre vos mains? — Je ne sais pas lire, répondit le pêcheur. Je viens de la trouver, personne ne l'a vue. » Ce paysan fut retenu jusqu'à ce que le gouverneur fût bien in- formé qu'il n'avait jamais lu, et que l'assiette n'avait été vue de personne. « Allez, lui dit-il, vous êtes bien heureux de ne savoir pas lire. » Parmi les personnes qui ont eu une connaissance immédiate de ce fait, il y en a une très digne de foi qui vit encore 2. M. de Chamillart fut le dernier ministre qui eut cet étrange secret. Le second maréchal de la Feuillade, son gen- dre, m'a dit qu'à la mort de son beau-père, il le conjura à genoux de lui apprendre ce que c'était que cet homme, qu'on ne connut jamais que sous le nom de l'homme au masque de fer. Chamillart lui répondit que c'était le secret de l'État, et qu'il avait fait serment de ne le révéler jamais. Enfin il reste 1 encore beaucoup de mes contemporains qui déposent de la vérité de ce que j'avance, et je ne connais point de fait ni plus extraordinaire ni mieux constaté 3.
Louis XIV cependant partageait son temps entre les plaisirs qui étaient de son âge et les affaires qui étaient de son de- voir. Il tenait conseil tous les jours, et travaillait ensuite se- crètement avec Colbcrt. Ce travail secret fut Torigine de la catastrophe du célèbre Fouquet, dans laquelle furent envemcdecin dont je parle, et qui a appar- 2. Ceci est écrit en 1750. [v.]
tenu au maréchal de Richelieu, est té- 3. L'homme au masque de fer fut moin de ce que j'avance; et M. de Ber- successivement conduit à Pigucrol, naville, successeur de Saint-Mars, me à Exiles (1681), à Sainte-Margucrito l'a souvent confirmé, [v.] (1G87). et par Saint-Mars à la Bastille 1. Saintc-Marguoritc est une des îles en 1G98. Son histoire est encore ua de Lérins, sur la côte de Provence. problème.
CHAPITRE XXV 287 loppés le secrétaire d'Etat Gucué^aud, Pcllisson*, Gourville et tant d'autres. La chute de ce ministre, à qui on avait bien moins de reproches à faire qu'au cardinal Mazarin, iit voir qu'il n'appartenait pas à tout le monde de faire les mêmes fautes. Sa perte était déjà résolue quand le roi accepta la fête magnifique que ce ministre lui donna dans sa maison de Vaux. Ce palais et les jardins lui avaient coûté dix-huit mil- lions, qui en valent aujourd'hui trente-cinq 2. Il avait bâti le palais deux fois, et acheté trois hameaux, dont le terrain fut enfermé dans ces jardins immenses, plantés en partie par le Nostre, et regardés comme les plus beaux de l'Europe. Les eaux jaillissantes de Vaux, qui parurent depuis au-dessous du médiocre après celles de Versailles, de Marly et de Saint- Cloud, étaient alors des prodiges. Mais quelque belle que soit cette maison, cette dépense de dix-huit millions, dont les comptes existent encore, prouve qu'il avait été servi avec aussi peu d'économie quil servait le roi. Il est vrai qu'il s'en fallait beaucoup que Saint-Germain et Fontainebleau, les seu- les maisons de plaisance habitées par le roi, approchassent de la beauté de Vaux. Louis XIV le sentit, et en fut irrité. On voit partout, dans cette maison, les armes et la devise de Fouquet. C'est un écureuil avec ces paroles: Quo non ascen- (lam? Où ne monterai-je point? Le roi se les fit expliquer. L'ambition de cette devise ne servit pas à apaiser le monar- que. Les courtisans remarquèrent que l'écureuil était peint partout poursuivi par une couleuvre, qui était les armes de Colbert. La fête fut au-dessus de celles que le cardinal Maza- rin avait données, non seulement pour la magnificence, mais 1. PcUisson-FoQtaiiier (Paul), né ce sont ses excellents discours pour calviniste à Béziers, en 1C24; poète "i^i. Fouquet binon Histoire de la con- médiocre, à la vérité, mais homme très quête de la franche-Comté. Il mourut savant et très éloquent: premier com- en 1693. (Voltaire, Notice sur les écri- vais et confident du surintendant Fou- vains du siècle de Louis XIV.) quet 3 mis à la Bastille en 1661. Il y resta quatre ans et demi. Il passa le reste de 2. Les comptes qui le prouvent sa vie à prodiguer des éloges au roi étaient à Vaux, aujourd'hui Villars, en qui lui avait ôté sa liberté. Maître des l'18, et doivent y être encore. M. le comptes, maître des requêtes et kibhé, duc de Villars, fils du maréchal, conil fut chargé d'employer le revenu du firme ce fait. Il est moins singulier tiers des économats à faire quitter aux quon ne pense. Vous voyez, daus les huguenots leur religion quil avait Mémoires de labbé de Choisi, que le quittée lui-même. Son. Histoire de l'A- marquis de Louvois lui disait, en lui cadémie fut très applaudie. Mais ce jiSirhiat do yiaudon: Je suis sur le qua- ^ui aiaitleplusdhonneurà Pellisson, torzi'cmc million. [v.J 288 SIECLE DE LOUIS XIV pour le goût. Ou y représenta, pour la première fois, les Fâ- cheux de Molière 1. Pellisson avait fait le prologue, qu'on ad- mira. Les plaisirs publics cachent ou préparent si souvent à la cour des desastres particuliers, que, sans la reine mère, le surintendant et Pellisson auraient été arrêtés dans Vaux le jour de la fêle.
Le roi usa d'une dissimulation peu nécessaire. On eût dit que ce monarque, déjà tout -puissant, eût craint le parti que Fouquet s'était fait^.
Il était procureur général du parlement; et celle charge lui donnait le privilège d'être jugé par les chambres assem- blées; mais, après que tant de princes, de maréchaux et de ducs avaient été jugés par des commissaires, on eût pu trai- ter comme eux un magistrat, puisqu'on voulait se servir de ces voies extraordinaires qui, sans être injustes, laissent tou- jours un soupçon d injustice.
Colbert l'engagea, par un artifice peu honorable, à vendre sa charge. On lui en offrit jusqu'à dix-huit cent mille livres, qui vaudraient trois millions et demi de nos jours; et par un malentendu, il ne la vendit que quatorze cent mille francs. Le prix excessif des places au parlement, si diminué depuis, prouve quel reste de considération ce corps avait conservc"^ dans son abaissement même. Le duc de Guise, grand cham- bellan du roi, n'avait vendu cette charge de la couronne au duc de Bouillon que huit cent mille livres.
C'était la Fronde, c'était la guerre de Paris qui avait mis- ce prix aux charges de judicature. Si c'était un des plus grands défauts et un des grands malheurs d'un gouvernement long- temps obéré, que la France fût l'unique pays de la terre où les places de juges fussent vénales, c'était une suite du levain de la sédition, et c'était une espèce d'insulte faite au trône, qu'une place de procureur du roi coûtât plus que les premiè- res dignités de la couronne.
Fouquet, pour avoir dissipé les finances de l'Etat, et pour en avoir usé comme des siennes propres, n'en avait pas moins de grandeur dans 1 àme. Ses déprédations n'avaient été que des magnificences et des libéralités. — (1661) Il fit porter à l'é- 1. Molii're occupait à Paris, depuis 2. Voir sur Fouquet Walckeaaor, 1658, la salle du Pelit-Bourbon, sur Madame de Sèvigiié; Sainte-Beuve, le l'emplacemcut de la colouuadc du Surintendant Fouquet; Pierre Clé- Louvre, meut, Histoire de Colbert.
GUAPITRE XXV 289 GUAPITRE XXV 289 pargnc* le prix de sa charge; et cette belle action ne le sauva pas. On attira avec adresse à Nantes un homme qu'un exempt et deux gardes pouvaient arrêter à Paris. Le roi lui fit des caresses avant sa disgrâce. Je ne sais pourquoi la plupart des princes affectent d'ordinaire de tromper par de fausses boutés ceux de leurs sujets qu'ils veulent perdre. La dissimu- lation alors est l'opposé de la grandeur^. Elle n'est jamais une vertu, et ne peut devenir un talent estimable que quand elle est absolument nécessaire. Louis XIV parut sortir de sou caractère; mais on lui avait fait entendre que Fouquet faisait de grandes fortifications à Belle-Isle, et qu'il pouvait avoir trop de liaisons au dehors et au dedans du royaume. Il parut bien, quand il fut arrêté et conduit à la Bastille et à Yincen- nes, que son parti n'était autre chose que l'avidité de quelques courtisans et de quelques femmes, qui recevaient de lui des pensions, et qui l'oublièrent dès qu'il ne fut plus en état d'en donner. Il lui resta d'autres amis, et cela prouve qu'il en mé- ritait. L'illustre madame de Sévigné, Pellisson, Gourville, mademoiselle Scudéri, plusieurs gens de lettres, se déclarè- rent hautement pour lui, et le servirent avec tant de chaleur, qu'ils lui sauvèrent la vie.
On connaît ces vers de Héuault, le traducteur de Lucrèce, contre Colbert, le persécuteur de Fouquet: Ministre avare et lâche, esclave malheureux. Qui gémis sous le poids des affaires publiques; Victime dévouée aux chagrins politiques, Fantôme révéré sous un titre onéreux; Vois combien des grandeurs le comble est dangereux. Contemple de Fouquet les funestes reliques; Et tandis qu'à sa perte en secret tu t'appliques. Grains qu'on ne te prépare un destin plus affreux: Sa chute quelque jour te peut être commune. Crains ton poste, ton rang, la cour et la fortune. Nul ne tombe innocent d'où l'on te voit monté.
Cesse donc d'animer ton prince à son supplice; Et, près d'avoir besoin de toute sa bonté, Ne le fais pas user de toute sa justice.
1. Epargne, trésor public. Le mot épargner sur le revenu, et non pas le parait avoir perdu cette signification dépenser en entier. L'épargne fut étaquand Law eut essayé de fonder le blie par François I"" en 1323.
crédit de l'Etat: auparavant on croyait 2. Le roi hésita longtemps avant de qu'il fallait accumuler les finances, frapper Fouquet. Pendant cinq mois 17 290 SIECLE DE LOUIS XIY M. Colbert, à qui l'on parla de ce souuet injurieux, de- manda si le roi y était offensé. On lui dit que non: « Je ne le suis donc pas, » répondit le ministre.
Il ne faut jamais être la dupe de ces réponses méditées, de ces discours publics que le cœur désavoue. Colbert paraissait modéré, mais il poursuivait la mort de Fouquet avec achar- nement. On peut être bon ministre et vindicatif. Il est triste qu'il n'ait pas su être aussi généreux que vigilant.
Un des plus implacables de ses persécuteurs était Michel le Tellier, alors secrétaire d'Etat, et son rival en crédit. Mais le chancelier Séguier, président de la commission, fut celui des juges de Fouquet qui poursuivit sa mort avec le plus d'a- charnement, et qui le traita avec le plus de dureté*.
Il est vrai que faire le procès du surintendant, c'était ac- cuser la mémoire du cardinal Mazarin. Les plus grandes dé- prédations dans les finances étaient son ouvrage. Il s'était approprié en souverain plusieurs branches des revenus de l'Etat. Il avait traité en son nom et à son profit des munitions des armées. « Il imposait (dit Fouquet dans ses défenses), par lettres de cachet, des sommes extraordinaires sur les géné- ralités^; ce qui ne s'était jamais fait que par lui et pour lui, et ce qui est punissable de mort par les ordonnances. » C'est ainsi que le cardinal avait amassé des biens immenses, que lui-même ne connaissait plus.
J'ai entendu conter à feu M. de Caumartin, intendant des finances, que, dans sa jeunesse, quelques années après la mort du cardinal, il avait été au palais Mazarin, où logeait le duc, son héritier, et la duchesse Hortense; qu'il y vit une grande armoire de marqueterie, fort profonde, qui tenait du haut jusqu'en bas tout le fond d'un cabinet. Les clefs en avaient été perdues depuis longtemps, et l'on avait négligé d'ouvrir les tiroirs. M. de Caumartin, étonné de cette négli- gence, dit à la duchesse de Mazarin qu'on trouverait peut- être des curiosités dans cette armoire. Ou l'ouvrit: elle était il surveilla sa conduite et acquit la 2. « Géuéralité », étendue de pays preuve des malversations du ministre, (jui formait en France, avant 1789, le de la fausseté des comptes qui lui ressort dun bureau de finances pour étaicntpréscntés.et qu'il vérifiait avec la perception des impôts. Chaque gélaide de Colbert. uéralité était admiuistrée'en chef par 1. Madame de Sévigné rend plus de un intendant. Il y avait ving^-sixgcjusticc à Séguier, et Bossuet et Fié- néralités. chier à le Tellier.
CHAPITRE XXY 291 toute remplie de quadruples, de jetons et de médailles d'or. •Madame de Mazarin en jeta au peuple des poignées par les fenêtres pendant plus de huit jours i.
L'abus que le cardinal Mazarin avait fait de sa puissance ■despotique ne justifiait pas le surintendant; mais l'irrégula- rité des procédures faites contre lui, la longueur de son pro- cès, l'acharnement odieux du chancelier Séguier contre lui, le temps, qui éteint l'envie publique et qui inspire la compas- sion pour les malheureux, enfin les sollicitations, toujours plus vives en faveur d'un infortuné que les manœuvres pour \e perdre ne sont pressantes, tout cela lui sauva la vie. Le procès ne fut jugé qu'au bout de trois ans, en 1664. De vingt- deux juges qui opinèrent, il n'y en eut que neuf qui conclu- rent à la mort; et les treize autres^, parmi lesquels il y en avait à qui Gourville avait fait accepter des présents, opinè- rent à un bannissement perpétuel. Le roi commua la peine en une plus dure. Cette sévérité n'était conforme ni aux ancien- nes lois du royaume, ni à celles de l'humanité. Ce qui révolta le plus l'esprit des citoyens, c'est que le chancelier fit exiler l'un des juges, nommé Roquesante, qui avait le plus déter- miné la chambre de justice à l'indulgence 3. Fouquet fut en- fermé au château de Pignerol. Tous les historiens disent qu il y mourut en 1680, mais Gourville assure dans ses Mémoi- res qu'il sortit de prison quelque temps avant sa mort. Lu •comtesse de Vaux, sa belle -fille, m'avait déjà confirmé ce fait; cependant on croit le contraire dans sa famille. Ainsi ou •ne sait pas où est mort cet infortuné^, dont les moindres ac- tions avaient de l'éclat quand il était puissant.
Le secrétaire dEtat Guénégaud, qui vendit sa charge à 'Colbert, n'en fut pas moins poursuivi par la chambre de jus- lice, qui lui ôta la plus grande partie de sa fortune.
Sainl-Evremond", attaché au surintendant, fut enveloppé dans sa disgrâce. Colbert, qui cherchait partout des preuves 1. J'ai retrouvé depuis cette même ne peut les excuser: elles paraissent ■particularité dans Saint-Évremond. trop dures et trop ridicules, [v.]
.[y.] 4. Il est mort à Pignerol le 24 mars 2. Voyez les Mc/noires de Gourville. 1030; son corps fut transporté et in- [v.] humé à Paris.
3. Racine assure, dans ses Frag- 5. Saint-Evremond est né en 1613 et ments historiques, que le roi dit chez mort en 1703. On remarque dans ses mademoiselle de la Vallicre: S'il avait œuvres, publiées après sa mort, ses Ob- •ctc condamne à mort, je l'aurais laissé scrvations sur Sallustc et Tacilc, ses Rc- mourir. yil prononça ces paroles^ on flexions sur le génie du peuple romain.
292 SIÈCLE DE LOUIS XIY contre celui qu'il voulait perdre, fit saisir des papiers con- fiés à madame du Plessis-Bellièvre; et dans ces papiers on trouva la lettre manuscrite de Saint-Evremond sur la paix des Pyrénées. On lut au roi cette plaisanterie, qu'on fit pas- ser pour un crime d'Etat. Colbert, qui dédaignait de se ven- ger de Héuault, homme obscur, persécuta, dans Saint-Evre- mond, Tami de Fouquet qu'il haïssait, et le bel esprit qu'il craignait. Le roi eut une extrême sévérité de punir une rail- lerie innocente, faite il y avait longtemps contre le cardinal Mazarin, qu'il ne regrettait pas, et que toute la cour avait outragé, calomnié et proscrit impunément pendant plusieurs années. De mille écrits faits contre ce ministre, le moins mordant fut le seul puni, et le fut après sa mort.
Saiut-Evrcmond, retiré en Angleterre, vécut et mourut ea homme libre et philosophe. Le marquis de Miremont, son ami, me disait autrefois à Londres qu'il y avait une autre cause de sa disgrâce, et que Saint-Evremond n'avait jamais voulu s'en expliquer. Lorsque Louis XIV permit à Saint- Evremond de revenir dans sa patrie, sur la fin de ses jours, ce philosophe dédaigna de regarder cette permission comme une grâce: il prouva que la patrie est où l'on vit heureux, et il l'était à Londres.
Le nouveau ministre des finances, sous le simple titre de contrôleur général, justifia la sévérité de ses poursuites, en rétablissant l'ordre que ses prédécesseurs avaient troublé, et en travaillant sans relâche à la grandeur de l'Etat ^ La cour devint le centre des plaisirs et le modèle des au- tres cours. Le roi se piqua de donner des fêtes qui fissent oublier celles de Vaux.
Il semblait que la nature prît plaisir alors à produire en France les plus grands hommes dans tous les arts, et à ras- sembler à la cour ce qu'il y avait jamais eu de plus beau et de mieux fait en hommes et en femmes. Le roi l'emportait sur tous ses courtisans par la richesse de sa taille et par la beauté majestueuse de ses traits. Le son de sa voix, noble et touchant, gagnait les cœurs qu'intimidait sa présence. Il avait une démarche qui ne pouvait convenir qu'à lui et à son rang, et qui eût été ridicule en tout autre. L'embarras qu'il inspi- rait à ceux qui lui parlaient flattait en secret la complaisance 1. Colbert se trouva chargé à la fois la mariuc et de la siiriuteudaacc de< des liuauces, de la maisou du roi, de bàtiuieuts.
CHAPITRE XXV 293 avec laquelle il sentait sa supériorité. Ce vieil officier qui se troublait, qui bégayait en lui demandant une grâce, et qui, ne pouvant achever son discours, lui dit: « Sire, je ne trem- ble pas ainsi devant vos ennemis, » n'eut pas de peine à obte- nir ce qu'il demandait*.
Le goût de la société n'avait pas encore reçu toute sa per- fection à la cour. La reine mère, Anne d'Autriche, commen- çait à aimer la retraite. La reine régente savait à peine le français, et la bonté faisait son seul mérite. La princesse d'Angleterre, belle-sœur du roi, apporta à la cour les agré- ments d'une conversation douce cl animée, soutenue bientôt par la lecture des bons ouvrages, et par un goût sûr et déli- cat. Elle se perfectionna dans la connaissance de la langue, quelle écrivait mal encore au temps de son mariage. Elle inspira une émulation d'esprit nouvelle, et introduisit à la cour une politesse et des grâces dont à peine le reste de 1 Eu- rope avait ridée. Madame avait tout l'esprit de Charles II sou frère, embelli par les charmes de son sexe, par le don et par le désir de plaire. La cour de Louis XIV respirait une galan- terie que la décence rendait plus piquante. Celle qui régnait à la cour de Charles II était plus hardie, et trop de grossiè- reté en déshonorait les plaisirs.
Il y eut d'abord entre Madame et le roi beaucoup de ces coquetteries d'esprit et de cette intelligence secrète qui se remarquèrent dans de petites fêtes souvent répétées. Le roi lui envoyait des vers; elle y répondait. Il arriva que le même homme fut à la fois le confident du roi et de Madame dans ce commerce ingénieux. C'était le marquis de Dangeau. Le roi le chargeait d'écrire pour lui; et la princesse l'engageait à répondre au roi. Il les servit ainsi tous deux, sans laisser soupçonner à l'un qu'il fût employé par l'autre; et ce fut une des causes de sa fortune.
Cette intelligence jeta des alarmes dans la famille royale. Le roi réduisit l'éclat de ce commerce à un fonds d'estime et d'amitié qui ne s'altéra jamais. Lorque Madame fit depuis travailler Racine et Corneille à la tragédie de Bérénice, elle avait en auc non seulement la rupture du roi avec la conné- 1. Madame de Motteville dit do le publie. » Saint-Simon dit aussi de Louis XIV: « Aimable de sa personne lui, à une autre époque de sa vie: « Le et de facile accès atout le monde, mais respect qu'apportait sa présence, eu i vec un air grand et sérieux qui im- quelque lieu qu'il filt, imposait silence priment la crainte et le respect dans et jusqu'à une sorte de frayeur.
294 SIECLE DE LOUIS XIY table Colonne, mais le frein qu'elle-même avait mis à son pro- pre penchant, de peur qu'il ne devînt dangereux. Louis XIV est assez désigne dans ces deux vers de \a Bérénice de Racine: Qu'en quelque obscurité que le sort l'eût fait naitre, Le monde, en le voyant, eût reconnu son maître.