point les lois de l'Etat doit-il être puni si sévèrement par •celui qui représente l'Etat? N'y a-t-il pas une très grande différence entre déplaire à son souverain et trahir son souve- rain? Un roi doit-il traiter un homme plus durement que la loi ne le traiterait?
Ceux qui ont écrit^ que madame de Montespan, après avoir empêché le mariage, irritée contre le comte de Lauzun, qui éclatait en reproches violents, exigea de Louis XIY cette ven- geance, ont fait bien plus de tort à ce monarque. Il y aurait eu de la tyrannie et de la pusillanimité à sacrifier à la colère d'une femme un brave homme, un favori qui, privé par lui de la plus grande fortune, n'aurait fait d'autre faute que de s'être trop plaint de madame de Montespan. Qu'on pardonne pertuisanc dont le fer ressemblait au vient du Scgraisiana.Cost un recueil bec d'un corbeau. Elles étaient pré- posthume de quelques conversations posées à la garde du roi, et furent ius- de Segrais, presque toutes falsifiées, tituées par Louis XI, en 1478. Il est plein de contradictions, et l'on 1. L'origine de cette imputation, sait qu'aucun de ces a«a ne mérite de <Iu'on trouve dans tant d'historiens, croyance, [v.]
306 SIECLE DE LOUIS XIV ces réflexions: les droits de l'humanité les arrachent. Mais en même temps l'équité veut que Louis XIV n'ayant fait dans tout son règne aucune action de cette nature, on ne l'accuse pas d'une injustice si cruelle. C'est bien assez qu'il ait puni avec tant de sévérité un mariage clandestin, une liaison inno^ cente, qu'il eût mieux fait d'ignorer. Retirer sa faveur était très juste; la prison était trop dure.
Ceux qui ont douté de ce mariage secret n'ont qu'à lire attentivement les Mémoires de Mademoiselle. Ces Mémoires apprennent ce qu'elle ne dit pas. On voit que cette même princesse, qui s'était plainte si amèrement au roi de la rup- ture de son mariage, n'osa se plaindre de la prison de son mari. Elle avoue qu'on la croyait mariée; elle ne dit point qu'elle ne l'était pas; et quand il n'y aurait que ces paroles: Je ne peux ni ne dois changer pour lui. elles seraient décisives.
Lauzun et Fouquet furent étonnés de se rencontrer dans la même prison; mais Fouquet surtout, qui dans sa gloire et dans sa puissance avait vu de loin Péguilin dans la foule > comme un gentilhomme de province sans fortune, le crut fou, quand celui-ci lui conta qu'il avait été le favori du roi, et qu'il avait eu la permission d'épouser la petite-fille de Henri IV, avec tous les biens et les titres de la maison de Montpensier.
Après avoir langui dix ans en prison, il en sortit enfin; mais ce ne fut qu'après que madame de Montespan eut engagé Mademoiselle à donner la souveraineté de Dombes et le comté d'Eu au duc du Maine encore enfant, qui les posséda après la mort de cette princesse. Elle ne fit cette donation que dans l'espérance que M. de Lauzun serait reconnu pour son époux; elle se trompa: le roi lui permit seulement de donner à ce mari secret et infortuné les terres de Saint-Fargeau et de Thiers, avec d'autres revenus considérables que Lauzun ne trouva pas suffisants. Elle fut réduite à être secrètement sa femme et à n'en être pas bien traitée en public. Malheureuse à la cour, malheureuse chez elle^, ordinaire effet des passions, elle mourut en 1693.
Pour le comte de Lauzun, il passa en Angleterre en 1688. Toujours destiné aux aventures extraordinaires, il conduisit 1. « Il se liissa clVtro battu, dit l'un do l'autre, ils se brouillircnt Saint-Simon, ot à son tour battit Ma- une bonne fois et ue se revirent plus demoiselle, tant qu'à la lin, lassés jamais.»
I CHAPITRE XXVI 307 en France la reine épouse de Jacques II, et son fils au ber- ceau. Il fut fait duc. Il commanda en Irlande avec peu de succès, et revint avec plus de réputation attachée à ses aven- tures que déconsidération personnelle. Nous l'avons vu mou- rir fort à^é et oublié, comme il arrive à tous ceux qui n'ont eu que de grands événements sans avoir fait de grandes choses.
Cependant madame de Montespan était toute-puissante dès le commencement des intrigues dont on vient de parler.
Athénais de Morlemart*, femme du marquis de Montespan; sa sœur aînée, la marquise de Thianges; et sa cadette, pour qui elle obtint l'abbaye de Fonlevrault, étaient les plus belles femmes de leur temps; et toutes trois joignaient à cet avan- tage des agréments singuliers dans l'esprit. Le duc de Vi- vonne, leur frère, maréchal de France, était aussi un des hommes de la cour qui avaient le plus de goût et de lecture. C'était lui à qui le roi disait un jour: Mais à quoi sert de lire? Le duc de Yivonne, qui avait de l'embonpoint et de belles couleurs, répondit: « La lecture fait à l'esprit ce que vos perdrix font à mes joues. » Ces quatre personnes plaisaient universellement par un tour singulier de conversation mêlée de plaisanterie, de naï- veté et de finesse, qu'on appelait l'esprit des Mortemart. Elles écrivaient toutes avec une légèreté et une grâce particulières. On voit par là combien est ridicule ce conte que j'ai entendu encore renouveler, que madame de Montespan était obligée de faire écrire ses lettres au roi par madame Scarron; et que c'est là ce qui en fit sa rivale, et sa rivale heureuse.
Madame Scarron, depuis madame de Maintenon, avait à la vérité plus de lumières acquises par la lecture; sa conversa- tion était plus douce, plus insinuante. Il y a des lettres d'elle où l'art embellit le naturel, et dont le style est très élégant. Mais madame de Montespan n'avait besoin d'emprunter l'es- prit de personne; et elle fut longtemps favorite avant que madame de Maintenon lui lût présentée.
Le triomphe de madame de Montespan éclata au voyage que le roi fit en Flandre en 1670. La ruine des Hollandais fut préparée dans ce voyage au milieu des plaisirs: ce fut une félc continuelle dans l'appareil le plus pompeux.
1. rillode Gabriel de Rochcchouarf, marquis de Montespan ua fils qui fut duc de Mortemart, elle avait eu tlu le duc d'Autin.
308 SIECLE DE LOUIS XIY Le roi, qui fit tous ses voyages de guerre à cheval, fit celui-ci pour la première fois dans un carrosse à glaces: les chaises de poste n'étaient point encore inventées. La reine, Madame, sa belle-sœur, la marquise de Montespan^, étaient dans cet équipage superbe, suivi de beaucoup d'autres; et quand madame de Montespan allait seule, elle avait quatre gardes du corps aux portières de son carrosse. Le Dauphin arriva ensuite avec sa cour, Mademoiselle avec la sienne: c'était avant la fatale aventure de son mariage: elle parta- geait en paix tous ces triomphes, et voyait avec complaisance son amant, favori du roi, à la tête de sa compagnie des gardes. On faisait porter dans les villes où l'on couchait les plus beaux meubles de la couronne. On trouvait dans chaque ville un bal masqué ou paré, ou des feux d'artifice. Toute la maison de guerre accompagnait le roi, et toute la maison de service précédait ou suivait. Les tables étaient tenues comme à Saint-Germain. La cour visita dans cette pompe toutes les villes conquises. Les principales dames de Bruxelles, de Gand, venaient voir cette magnificence. Le roi les invitait à sa table; il leur faisait des présents pleins de galanterie. Tous les officiers des troupes eu garnison recevaient des gratifications. Il en coûta plusieurs fois quinze cents louis d'or par jour en libéralités.
Tous les honneurs, tous les hommages étaient pour ma- dame de Montespan, excepté ce que le devoir donnait à la reine. Cependant cette dame n'était pas du secret. Le roi sa- vait distinguer les affaires d'État des plaisirs.
Madame, chargée seule de l'union des deux rois et de la destruction de la Hollande, s'embarqua à Dunkerque sur la flotte du roi d'Angleterre Charles II, son frère, avec une par- tie de la cour de France. Elle menait avec elle mademoiselle de Kéroual, depuis duchesse de Portsmouth, dont la beauté égalait celle de madame de Montespan. Elle fut depuis en An- gleterre ce que madaïue de Montespan était en France, mais avec plus de crédit. Le roi Charles fut gouverné par elle jus- qu'au dernier moment de sa vie. Jamais femme n'a conservé plus longtemps sa beauté; nous lui avons vu, à l'âge de près de soixante et dix ans, une figure encore noble et agréable, que les années n'avaient point flétrie.
1. Qiiaïul on voyait passor la reine. Jladame et la marquise de Moutespau, on disait: « Voici les trois reines. » [ I CHAPITRE XXVI 300 Madame alla voir son frère à Caiilorhéry, et revint avec la i^loire fin succès. Elle en jouissait, lorsqu'une mort subite et douloureuse l'enleva à Tâge de vingt-six ans, le 30 juin 1670. La cour fut dans une douleur et dans une consternation que le genre de mort augmentait. Cette princesse s'était crue em- poisonnée. L'ambassadeur d'Angleterre, Montaigu, en était persuadé; la cour n'en doutait pas; et toute l'Europe le di- sait. Un des anciens domestiques de la maison de son mari m'a nommé celui qui, selon lui, donna le poison. « Cet homme, me disait-il, qui n'était pas riche, se retira immédiatement après en Normandie, où il acheta une terre dans laquelle il vécut longtemps avec opulence. Ce poison, ajoutait-il, était de la poudre de diamant mise au lieu de sucre dans des fraises. » La cour et la ville pensèrent que Madame avait été empoi- sonnée dans un verre d'eau de chicorée i, après lequel elle éprouva d'horribles douleurs, et bientôt les convulsions delà mort. Mais la malignité humaine et l'amour de l'extraordi- naire furent les seules raisons de cette persuasion générale. Le verre d'eau ne pouvait être empoisonné, puisque madame de la Fayette et une autre personne burent le reste sans res- sentir la plus légère incommodité. La poudre de diamant n'est pas plus un venin ^ que la poudre de corail. Il y avait longtemps que Madame était malade d'un abcès qui se for- mait dans le foie. Son mari, trop soupçonné dans l'Europe, ne fut ni avant ni après cet événement accusé d'aucune action qui eût de la noirceur; et on trouve rarement des criminels qui n'aient fait qu'un grand crime. Le genre humain serait trop malheureux s'il était aussi commun de commettre des choses atroces que de les croire.
On prétendit que le chevalier de Lorraine, favori de Mon- sieur, pour se venger d'un exil et d'une prison que sa conduite coupable auprès de Madame lui avait attirés, s'était porté à cette horrible vengeance. On ne fait pas attention que le che- valier de Lorraine était alors à Rome, et qu'il est bien difficile 1. Voyez Y Histoire de Madame Hcn- les avaler, et on serait averti tout d'un riette d'Angleterre, par madame la coup du danger par l'excoriation du comtesse de la Fayette, p. 171, édit. palais et du gosier. La poudre impal- de 1742". [v.] pable ne peut nuire. Les médecins 2. Des fragments de diamants et de qui ont rangé le diamant au nombre verre pourraient, par leurs pointes, des poisons auraient dû distinguer le percer une tunique des entrailles et diamant réduit en poudre impalpable la déchirer; mais aussi on ne pourrait du diamant grossièrement pilé, [v.]
310 SIECLE DE LOUIS XIV à un chevalier de Malle de vingt ans, qui est à Rome, d'ache- ter à Paris la mort d'une grande princesse^.
Ce qui confirma le public dans le soupçon de poison, c'est que vers ce temps on commença à connaître ce crime en France. On n'avait point employé celte vengeance des lâches dans les horreurs de la guerre civile. Ce crime, par une fata- lité singulière, infecta la France dans le temps de la gloire et des plaisirs qui adoucissaient les mœurs, ainsi qu'il se glissa dans l'ancienne Rome aux plus beauxjours de la république.
Deux Italiens, dont l'un s'appelait Exili, travaillèrent long- temps avec un apothicaire allemand, nommé Glascr, à cher- cher ce qu'on appelle la piej^re philosophale^. hes deux Ita- liens y perdirent le peu qu'ils avaient, et voulurent par le «rime réparer le tort de leur folie. Ils vendirent secrètement des poisons. Soupçonnés, ils furent mis à la Bastille: l'un des deux y mourut. Exilé y resta sans être convaincu; et du fond de sa prison il répandit dans Paris ces funestes secrets qui coûtèrent la vie au lieutenant civil d'Aubrai et à sa fa- mille, et qui firent enfin ériger la chambre des poisons, qu'on nomme la chambre ardente.
On crut le crime plus répandu qu'il n'était en effet. La chambre ardente fut établie à l'Arsenal, près de la Bastille, en 1680. Les plus grands seigneurs y furent cités, entre au- tres deux nièces du cardinal Mazarin^, la duchesse de Bouil- lon et la comtesse de Soissons, mère du prince Eugène.
La duchesse de Bouillon* ne fut décrétée que d'ajourne- ment personnel, et n'était accusée que d'une curiosité ridicule trop ordinaire alors, mais qui n'est pas du ressort de la jus- tice. L'ancienne habitude de consulter des devins, de faire tirer son horoscope, de chercher des secrets pour se faire aimer, subsistait encore parmi le peuple, et même chez les premiers du royaume.
1. La princesse palatine et surtout prise de corps, et qu'elle parut devant Saint-Simon ont le plus contribué à les juges avec tant d'amis, qu'elle l'opinion d'un empoisonnement, dans n'avait rien à craindre, quand mime des récits peu vraisemblables (Saint- elle eût été coupable. Tout cela est Simon, ch. xxxiv). La relation bien très faux: il n'y eut point de décret sincère de madame de la Fayette est de prise de corps contre elle, cl alors favorable à l'opinion de la mort uatu- nuls amis n'auraient pu la soustraire Telle de la j)rincesse. à la justice, [v.]
2. L'art de faire de l'or. 4. "Voir, sur la duchesse de Bouillon, 3. U Histoire de Ileboulet dit que madame de Sévigaé, lettre du 31 jan- Xa duchesse de Bouillon fut dccrctéc de vicr 1680.
CHAPITRE XXVI 311 Nous avons déjà remarqué qu'à la naissance de Louis XIV on avait fait entrer l'astrologue Morindans la chambre même de la reine mère, pour tirer l'horoscope de l'héritier de la couronne. Nous avons vu même le duc d'Orléans, régent du royaume, curieux de cette charlatanerie, qui séduisit toute l'antiquité; et toute la philosophie du célèbre comte de Bou- lainvilliers * ne put jamais le guérir de cette chimère. Elle était bien pardonnable à la duchesse de Bouillon et à toutes les dames qui eureut les mêmes faiblesses. Le Sage, la Voi- sin et la Vigoureux s'étaient fait un revenu de la curiosité des ignorants, qui étaient en très grand nombre. Ils prédi- saient TaA-enir; ils faisaient voir le diable. S'ils s'en étaient tenus là, il n'y aurait eu que du ridicule dans eux et dans la chambre ardente.
La Reynie, l'un des présidents de cette chambre, fut assez malavisé pour demander à la duchesse de Bouillon si elle -avait vu le diable: elle répondit qu'elle le voyait dans ce mo- ment, qu'il était fort laid et fort vilain, et qu'il était déguisé en conseiller d'Etat. L'interrogatoire ne fut guère poussé plus loin.
L'affaire de la comtesse de Soissous et du maréchal de Luxembourg fut plus sérieuse. Le Sage, la Voisin, la Vigou- reux et d'autres complices encore étaient en prison, accusés d'avoir vendu du poison qu'on appelait la poudre de succes- sion; ils chargèrent tous ceux qui les étaient venus consulter. La comtesse de Soissons fut du nombre. Le roi eut la condes- cendance de dire à cette princesse que, si elle se sentait cou- pable, il lui conseillait de se retirer. Elle répondit qu'elle était très innocente, mais qu'elle n'aimait pas à être interro- gée par la justice. Ensuite elle se retira à Bruxelles, où elle «st morte sur la fin de 1708, lorsque le prince Eugène, son fils, la vengeait par tant de victoires, et triomphait de Louis XIV.
François-Henri de Montmorenci-Bouttcville, duc, pair et maréchal de France, qui unissait le grand nom de Montmo- renci à celui de la maison impériale de Luxembourg, déjà célèbre en Europe par des actions de grand capitaine, fut •dénoncé à la chambre ardente. Un de ses gens d'affaires, nommé Bonard, voulant recouvrer des papiers importants qui , 1. Voir, sur le comte de Boulain- etDXCViii.il fut le défenseur du sys- AÛllicrs, Saint-Simon, ch. ccclxxxix téme féodal dans ses écrits.
312 SIECLE DE LOUIS XIY étaient perdus^, s'adressa à le Sage pour les lui faire retrou- ver. Les papiers ne se retrouvèrent point; ils étaient entre les mains d'une fille nommée Dupin.
Le Sage, Bonard, la Voisin, la Vigoureux et plus de qua- rante accusés ayant été enfermés à la Bastille, le Sage déposa que le maréchal s'était adressé au diable et à lui pour faire mourir cette Dupin, qui n'avait pas voulu rendre les papiers; leurs complices ajoutaient qu'ils avaient assassiné la Dupin par son ordre, qu'ils l'avaient coupée en quartiers et jetée dans la rivière.
Ces accusations étaient aussi improbables qu'atroces. Le maréchal devait comparaître devant la cour des pairs; le par- lement et les pairs devaient revendiquer le droit de le juger; ils ne le firent pas. L'accusé se rendit lui-même à la Bastille; démarche qui prouvait son innocence sur cet assassinat pré- tendu.
(1679.) Le secrétaire d'Etat Louvois, qui ne l'aimait pas, le fit enfermer dans une espèce de cachot de six pas et demi de long, où il tomba très malade. On l'interrogea le second jour, et on le laissa ensuite cinq semaines entières sans continuer son procès: injustice cruelle envers tout particulier, et plus condamnable encore envers un pair du royaume. Il voulut écrire au marquis de Louvois pour s'en plaindre; on ne le lui permit pas: il fut enfin interrogé. On lui demanda s'il n'avait pas donné des bouteilles de vin empoisonnées pour faire mou- rir le frère de la Dupin.
Il paraissait bien absurde qu'un maréchal de France, qui avait commandé des armées, eût voulu empoisonner un mal- heureux bourgeois, sans pouvoir tirer aucun avantage d'un si grand crime.
Enfin on lui confronta le Sage et un nommé d'Avaux, avec lesquels on l'accusait d'avoir fait des sortilèges pour faire périr plus d'une personee.
Tout son malheur venait d'avoir vu une fois le Sage, et de lui avoir demandé des horoscopes.
Parmi les imputations horribles qui faisaient la base du procès, le Sage dit que le maréchal duc de Luxembourg avait fait un pacte avec le diable, afin de pouvoir marier son fils à la fille du marquis de Louvois. L'accusé répondit: « Quand 1. Le duc do Luxembourg avait uu sa forôt do Ligni; ces papiers perdus, procès avec les marchands de bois do le lui auraient fait gagner.
CHAPITRE XXVI 313 Matthieu de Montmorenci épousa la veuve de Louis le Gros^ il ne s'adressa point au diable, mais aux états généraux*, qui déclarèrent que, pour acquérir au roi mineur l'appui des Montmorenci, il fallait faire ce mariage. » Celte réponse était fière, et n'était pas d'un coupable. Le procès dura quatorze mois: il n'y eut de jugement ni pour ni contre lui. La Voisin, la Vigoureux et son frère, qui s'ap- pelait aussi Vigoureux, furent brûlés avec le Sage, à la Grève. Le maréchal de Luxembourg- alla quelques jours à la cam- pagne, et revint ensuite à la cour faire les fonctions de capi- taine des gardes, sans voir Louvois, et sans que le roi lui parlât de tout ce qui s'était passé.
Nous avons vu comment il eut depuis le commandement des armées, qu'il ne demanda pas, et par combien de victoires il imposa silence à ses ennemis.
On peut juger quelles rumeurs affreuses toutes ces accu- sations excitaient dans Paris. Le supplice du feu, dont la Voi- sin et ses complices furent punis, mit fin aux recherches et aux crimes. Cette abomination ne fut que le partage de quel- ques particuliers, et ne corrompit point les mœurs douces de la nation; mais elle laissa dans les espi'its un penchant funeste à soupçonner des morts naturelles d'avoir été violentes.
Ce qu'on avait cru de la destinée malheureuse de madame Henriette d'Angleterre, on le crut ensuite de sa fille Marie- Louise, qu'on maria en 1679 au roi d'Espagne Charles H. Cette jeune princesse partit à regret pour Madrid. Mademoi- selle avait souvent dit à Monsieur, frère du roi: « Xe menez pas si souvent votre fille à la cour; elle sera trop malheureuse ailleurs. » Cette jeune princesse voulait épouser Monseigneur. « Je vous fais reine d'Espagne, lui dit le roi: que pourrais-je de plus pour ma fille? — Ah! répondit-elle, vous pourriez plus pour votre nièce. » Elle fut enlevée au monde en 1689, au même âge que sa mère. Il passa pour constant que le conseil autrichien de Charles II voulait se défaire d'elle, parce qu'elle aimait sou pays et qu'elle pouvait empêcher le roi son mari de se déclarer pour les alliés contre la France. On lui envoya même de Versailles de ce qu'on croit du contrepoison; pré- caution très incertaine, puisque ce qui peut guérir une espèce 1. On sait qu'il n'y avait point 2. Absous par arrêt du parlement, d'états généraux à cette époque. Ce le maréchal de Luxembourg fut exilé fut sans doute une réunion des barons à vingt lieues de Paris et ne reparut 18 314 SIECLE DE LOUIS XIY de mal peut envenimer l'autre, et qu'il n'y a point d'antidote général: le contrepoison prétendu arriva après sa mort. Ceux qui ont lu les Mémoires compilés par le marquis de Dan- geau trouveront que le roi dit en soupirant: « La reine d'Es- pagne est morte empoisonnée dans une tourte d'anguille: la comtesse de Pernits, les caméristes Zapata et Nina, qui en ont mangé après elle, sont mortes du même poison. » Après avoir lu cette étrange anecdote dans ces Mémoires manuscrits, qu'on dit faits avec soin par un courtisan qui n'avait presque point quitté Louis XIV pendant quarante ans, je ne laissai pas d'être encore en doute: je m'informai à d'an- ciens domestiques du roi s'il était vrai que ce monarque, tou- jours retenu dans ses discours, eût jamais prononcé des paroles si imprudentes. Ils m'assurèrent tous que rien n'était plus faux. Je demandai à madame la duchesse de Saint-Pierre, qui arrivait d'Espagne, s'il était vrai que ces trois personnes fus- sent mortes avec la reine: elle me donna des attestations que toutes trois avaient survécu longtemps à leur maîtresse. Enfin je sus que ces Mémoires du marquis de Dangeau^, qu'on regarde comme un monument précieux, n'étaient que des nou- velles à la main, écrites quelquefois par un de ses domesti- ques; et je puis répondre qu'on s'en aperçoit souvent au style, aux inutilités et aux faussetés dont ce recueil est rem- pli. Après toutes ces idées funestes, où la mort de Henriette d'Angleterre nous a conduits, il faut revenir aux événements ■de la cour qui suivirent sa perte.
La princesse palatine lui succéda un an après, et fut mère du duc d'Orléans, régent du royaume. Il fallut qu'elle renon- çât au calvinisnie pour épouser Monsieur; mais elle conserva toujours pour son ancienne religion un respect secret qu'il est difficile de secouer quand l'enfance l'a imprimé dans le cœur.
L'aventure infortunée d'une fille d'honneur de la reine, en 1673, donna lieu à un nouvel établissement.
Les dangers attachés à l'état de 1111e, dans une cour galante, •déterminèrent à substituer aux douze filles d'honneur, qui •embellissaient la cour de la reine, douze dames du palais; et, 1. 'Le Journal delà cour de Louis XIV, flit Saint-Simon, le tableau extérieur par le marquis de Dangeau, donne de la cour, des journées, de tout ee Jour par jour, pendant trente-six ans, qui la compose, les occupations, les .de 1684 à 1720, les détails les plus amusements, le j>artage de la vie du exacts et les plus minutieux sur la roi, le gros de celle de tout le monde, •cour de Eraucc. « Ils représentent, etc. >> CHAPITRE XXVII 315 depuis, la maison des reines fut ainsi composée. Cet établis- sement rendait la cour plus nombreuse et plus magnifique, en y fixant les maris et les parents de ces dames; ce qui aug- mentait la société et répandait plus d'opulence.
La princesse de Bavière, épouse de Monseigneur, ajouta, dans les commencements, de l'éclat et de la vivacité à cette cour. La marquise de Montespan attirait toujours l'attention principale; mais enfin elle cessait de plaire, et les emporte- ments ailiers de sa douleur ne ramenaient pas un cœur qui s'éloignait. Cependant elle tenait toujours à la cour par une grande charge, étant surintendante de la maison de la reine; et au roi par ses enfants, par l'habitude et par son ascendant.
Il paraît assez honorable pour Louis XIV qu'aucune de ces intrigues n'influât sur les affaires générales, et que l'amour, qui troublait la cour, n'ait jamais mis le moindre trouble dans- le gouvernement. Rien ne prouve mieux, ce me semble, que Louis Xn' avait une àme aussi grande que sensible.
Je croirais même que ces intrigues de cour, étrangères à l'État, ne devraient point entrer dans l'histoire, si le grand siècle de Louis XIV ne rendait tout intéressant, et si le voile de ces mystères n'avait été levé par tant d'historiens, qui pour la plupart les ont défigurés CHAPITRE XXVII SUITE DES PARTICULARITÉS ET ANECDOTES La jeunesse, la beauté de mademoiselle de Fontanges^ le titre de duchesse dont elle fut décorée, écartaient madame de Mainlenon de la première place, qu'elle n'osait espérer et qu'elle eut depuis; mais la duchesse de Fontanges mourut La marquise de Montespan, n'ayant plus de rivale déclarée, 1. Mario -Augéliqiie de. Scoraillc, duchesse de Fontanges, née en 16G1, morte eu 1C81, a vingt ans.
316 SIECLE DE LOUIS XIY n'en posséda pas plus un cœur fatigue d'elle et de ses mur- mures. La nouvelle favorite, madame de Maintenon, qui sen- tait le pouvoir secret qu'elle acquérait tous les jours, se con- duisait avec cet art qui est si naturel aux femmes, et qui ne déplaît pas aux hommes. Elle écrivit un jour à madame de Frontenac, sa cousine, en qui elle avait une entière confiance: « Je le renvoie toujours affligé, et jamais désespéré. » Dans ce temps où sa faveur croissait, oij madame de Montespan tou- chait à sa chute, ces deux rivales se voyaient tous les jours, tantôt avec une aigreur secrète, tantôt avec une confiance pas- sagère, que la nécessité de se parler et la lassitude de la contrainte mettaient quelquefois dans leurs entretiens*. Elles convinrent de faire, chacune de leur côté, des Mémoires de tout ce qui se passait à la cour. L'ouvrage ne fut pas poussé fort loin. Madame de Montespan se plaisait à lire quelque chose de ces Mémoires à ses amis, dans les dernières années de sa vie. Cette situation embarrassante subsista jusqu'en 1685, année mémorable par la révocation de l'édit de Nantes. On voyait -alors des scènes bien différentes: d'un côté le désespoir et la fuite d'une partie de la nation, de l'autre de nouvelles fêtes à Versailles; Trianon et Marly bâtis; la nature forcée dans tous ces lieux de délices, et des jardins où l'art était épuisé. Le mariage du petit-fils du grand Condé avec mademoiselle de Xantes, fille du roi et de madame de Montespan, fut le der- nier triomphe de cette maîtresse, qui commençait à se retirer de la cour.
Le roi maria depuis deux enfants qu'il avait eus d'elle: mademoiselle de Blois avec le duc de Chartres, que nous avons vu depuis régent du royaume; et le duc du Maine à Louise- Bénédicte de Bourbon, petite-fille du grand Condé et sœur de Monsieur le Duc, princesse célèbre par son esprit et par le goût des arts. Ceux qui ont seulement approché du Palais-Royal 1. Lfs Mémoires donnés sous le nom rannée 1C24. Le cardinal lui demanda de madame de Maintenon rapportent s'il n'y avait rien de nouveau. Non, <iu't'lle dit à madame de Montespan, lui dit le duc. sinon que vous montez, €n parlant de ses rêves: J'at rtfe <7Hc et je descends. Ce conte est gâté eu nous étions sur le grand escalier de ajoutant que d'un escalier on s'éleva Versailles; je montais, vous descen- jusqu'aux nues. Il faut remarquer que dicz: je m'élevais jusqu'aux nues, vous dans presque tous les livres d'anecallâtes à Fontevrault. Ce conte est re- dotes, dans les ana, on attribue presnouvelé d'après le fameux duc dEper- que toujours à ceux qu'on fait parler non, qui rencontra le cardinal de des choses dites un siècle, et même Richelieu sur l'cst-alier du Louvre, plusieurs siècles auparavant, [v.]
CHAPITRE XXYII 317