Ces mêmes soupçons qu'on avait eus à la mort de Madame et à celle de Marie-Louise, reine d'Espagne, se réveillèrent avec une fureur singulière. L'excès de la douleur publique aurait presque excusé la calomnie, si elle avait été excusable. Il y avait du délire à penser qu'on eût pu faire périr par un crime tant de personnes royales, en laissant vivre le seul qui, pouvait les venger. La maladie qui emporta le Dauphin, duc de Bourgogne, sa femme et son fils, était une rougeole pour- prée épidémique. Ce mal fit périr à Paris, en moins d'un mois, plus de cinq cents personnes. M. le duc de Bourbon, petit-fils du prince de Condé, le duc de la Trémouille, ma- dame de laYrillière, madame de Listenay, en furent attaqués à la cour. Le marquis de Gondrin, fils du duc d'Antin, en mourut en deux jours. Sa femme, depuis comtesse de Tou- louse, fut à l'agonie. Cette maladie parcourut toute la France. Elle fit périr en Lorraine les aînés de ce duc de Lorraine, François, destiné à être un jour empereur et à relever la maison d'Autriche.
Cependant ce fut assez quun médecin, nommé Boudin, homme de plaisir, hardi et ignorant, eût proféré ces paroles: « jN'ous n'entendons rien à de pareilles maladies; » c'en fut assez, dis-je, pour que la calomnie n'eût point de frein.
Philippe, duc d'Orléans, neveu de Louis XIV, avait un laboratoire, et étudiait la chimie, ainsi que beaucoup d'autres arts: c'était une preuve sans réplique. Le cri public était affreux; il faut en avoir été témoin pour le croire. Plusieurs écrits et quelques malheureuses histoires de Louis XIV éter- niseraient les soupçons, si des hommes instruits ne prenaient soin de les détruire. J'ose dire que, frappé de tout temps de l'injustice des hommes, j'ai bien fait des recherches pour 328 SIECLE DE LOUIS XIY savoir la vérité. Yoici ce que m'a répété plusieurs fois le marquis de Canillae, l'un des plus honnêtes hommes du royaume, intimement attaché à ce prince soupçonné, dont il eut depuis beaucoup à se plaindre. Le marquis de Canillae, au milieu de cette clameur publique, va le voir dans son palais. Il le trouve étendu à terre, versant des larmes, aliéné par le désespoir. Son chimiste Humberg court se rendre à la Bastille pour se constituer prisonnier; mais on n'avait point d'ordre de le recevoir; on le refuse. Le prince (qui le croirait?) demande lui-même, dans l'excès de sa douleur, à être mis en prison; il veut que des formes juridiques éclair- cissent son innocence; sa mère demande avec lui cette justi- fication cruelle. La lettre de cachet s'expédie, mais elle n'est point signée: et le marquis de Canillae, dans cette émotion desprit, conserva seul assez de sang-froid pour sentir les conséquences d'une démarche si désespérée. Il Ht que la mère du prince s'opposa à cette lettre de cachet ignomi- nieuse. Le monarque qui l'accordait, et son neveu qui la demandait, étaient également malheureux ^ CHAPITRE XXVIII SUITE DES ANECDOTES Louis XIY dévorait sa douleur en public; il se laissa voir à l'ordinaire; mais en secret les ressentiments de tant de malheurs le pénétraient, et lui donnaient des convulsions. Il éprouvait toutes ces pertes domestiques à la suite d'une guerre malheureuse, avant qu'il fût assuré de la paix, et dans un temps où la misère désolait le royaume. Ou ne le vit pas succomber un moment à ses afflictions.
Le reste de sa vie fut triste. Le dérangement des finances, auquel il ne put remédier, aliéna les cœurs. Il perdit, les trois dernières années de sa vie, dans l'esprit de la plupart 1. Le jésuite la Motte, auteur de Li qui parle de ces injustes soupçons. Il Vie du duc d'Orléans, est le premier se réfugia en Hollande.
CHAPITRE XXVIII 329 de SCS sujets, tout ce qu'il avait fait tic ^^rand et de mémo- rable '.
Privé de pi'csque tous ses enfants, sa tendresse, qui redou- blait pour le duc du Maine et pour le comte de Toulouse, ses fils légitimés, le porta à les déclarer héritiers de la couronne, eux et leurs descendants, au défaut des princes du sang, par un édit qui fut enregistré sans aucune remontrance en 1714. Il crut pouvoir faire pour son sang ce qu'il avait fait en fa- veur de plusieurs de ses sujets. Il crut surtout pouvoir éta- blir pour deux de ses enfants ce qu'il avait fait passer au parlement, sans opposition, pour les princes de la maison de Lorraine. Il égala ensuite le rang de ses bâtards à celui des princes du sang, en 1715. Le procès que les princes du sang intentèrent depuis aux princes légitimés est connu. Ceux-ci ont réservé pour leurs personnes et pour leurs enfants les honneurs donnés par Louis XIV. Ce qui regarde leur pos- térité dépendra du temps, du mérite et de la fortune.
Louis XIY fut attaqué, vers le milieu du mois d'août 1715, au retour de Marly, de la maladie qui termina ses jours. Ses jambes s'enflèrent; la gangrène commença à se manifester. Le comte de Stair, ambassadeur d'Angleterre, paria, selon le génie de sa nation, que le roi ne passerait pas le mois de septembre. Le duc d'Orléans, qui au voyage de Marly avait été absolument seul, eut alors toute la cour auprès de sa personne. Un empirique, dans les derniers jours de la ma- ladie du roi, lui donna un élixir qui ranima ses forces. Il mangea, et l'empirique assura qu'il guérirait. La foule qui entourait le duc d'Orléans diminua dans le moment. « Si le roi mange une seconde fois, dit le duc d'Orléans, nous n'au- rons plus personne. » Mais la maladie était mortelle. Les mesures étaient prises pour donner la régence absolue au duc d'Orléans. Le roi ne la lui avait laissée que très limitée par son testament déposé au parlement, ou plutôt il ne l'avait établi que chef d'un conseil de régence, dans lequel il n'au- rait eu que la voix prépondérante. Cependant il lui dit: Je 1. Saint-Simon dit alors excellem- constance, cette fermeté d'âme, cette ment de Louis XIV: « Accablé an égalité extérieure,' cette espérance dehors par dos ennemis irrités qui se contre toute espérance, c'est ce dont jouaient de son impuissance et insul- peu d'hommes auraient été capables, taiont à sa gloire passée; déchiré au et ce qui aurait pu lui mériter le nom dedans par les catastrophes les plus de grand qui lui avait été si prémaintimes et les plus poignantes, cette turé. » 330 SIECLE DE LOUIS XIV vous ai conservé tous les droits que vous donne votre nais- sance 1. C'est qu'il ne croyait pas qu'il y eût de loi fonda- mentale qui donnât, dans une minorité, un pouvoir sans bornes à l'héritier présomptif du royaume. Cette autorité su- prême, dont on peut abuser, est dangereuse; mais l'autorilc' partagée l'est encore davantage. Il crut qu'ayant été si bien obéi pendant sa vie, il le serait après sa mort, et ne se sou- venait pas qu'on avait cassé le testament de son père.
(1er septembre 1715.) Bailleurs personne n'ignore avec quelle grandeur d'àme il vit approcher la mort, disant à ma- dame de Maintenon: J'avais cru qu'il était plus difficile de mourir • et à ses domestiques: Pourquoi pleurez-vous? m'a- vez-vous cru immortel? donnant tranquillement ses ordres sur beaucoup de choses, et même sur sa pompe funèbre. Quicon- que a beaucoup de témoins de sa mort meurt toujours avec courage. Louis XIII, dans sa dernière maladie, avait mis en musique le De profundis qu'on devait chanter pour lui. Le courage d'esprit avec lequel Louis XIV vit sa fin fut dépouillé de cette ostentation répandue sur toute sa vie. Ce courage alla jusqu'à avouer ses fautes. Son successeur a toujours con- servé écrites au chevet de son lit les paroles remarquables que ce monarque lui dit, en le tenant sur son lit entre ses bras: ces paroles ne sont point telles qu'elles sont rappor- tées dans toutes les histoires. Les voici fidèlement copiées: « Vous allez être bientôt roi d'un grand royaume. Ce que je vous recommande plus fortement est de n'oublier jamais les obligations que vous avez à Dieu. Souvenez-vous que vous lui devez tout ce que vous êtes. Tâchez de conserver la paix avec vos voisins. J'ai trop aimé la guerre; ne m'imitez pas en cela, non plus que dans les trop grandes dépenses que j'ai faites. Prenez conseil eu toutes choses, et cherchez à connaître le meilleur, pour le suivre toujours. Soulagez vos peuples le plus tôt que vous le pourrez, et faites ce que j'ai eu le malheur de ne pouvoir faire moi-même, etc. » Ce discours est très éloigné de la petitesse d'esprit qu'on lui impute dans quelques Mémoires.
Quoique la vie et la mort de Louis XIV eussent été glo- 1. Les Mémoires de madame de pour avancer une chose aussi extra- Maintcnon, t. V, p. 194, disent que ordinaire et aussi importante. Le duc Louis XIV voulait faire le duc du du Maiue eût été au-dessus du duc Maine lieutenant général du royaume. d'Orléans; c'eût été tout bouleverser; Il faut avoir dos garants authentiques aussi le fait est-il faux, [v.]
CHAPITRE XXVIII 331 rieuses, il ne fut pas aussi rcorctté qu'il le méritait. L'amour <le la nouveauté, l'approche dun temps de minorité, où cha- cun se figurait une fortune, la querelle de la Constitution qui aigrissait les esprits, tout fit recevoir la nouvelle de sa mort avec un sentiment qui allait plus loin que Findifférence. Nous avons vu ce même peuple qui, en 1686, avait demandé au Ciel avec larmes la guérison de son roi malade, suivre son convoi funèbre avec des démonstrations bien différentes. On prétend que la reine sa mère lui avait dit un jour, dans sa grande jeu- nesse: « Mon fils, ressemblez à votre grand-père, et non pas à votre père. » Le roi ayant demandé la raison: « C'est, dit- elle, qu'à la mort de Henri lY on pleurait, et qu'on a ri à celle de Louis XIII*. » Quoiqu'on lui ait reproché des petitesses, des duretés dans son zèle contre le jansénisme, trop de hauteur avec les étran- gers dans ses succès, de trop grandes sévérités dans des choses personnelles, des guerres légèrement entreprises, Tem- brasement du Palalinat, les persécutions contre les réfor- més, cependant ses grandes qualités et ses actions, mises enfin dans la balance, Tout emporté sur ses fautes. Le temps, qui mûrit les opinions des hommes, a mis le sceau à sa répu- tation; et malgré tout ce qu'on a écrit contre lui, on ne pro- noncera pas son nom sans respect et sans concevoir à ce nom l'idée d'un siècle éternellement mémorable. Si Ton consi- dère ce prince dans sa vie privée, on le voit à la vérité trop plein de sa grandeur, mais affable; ne donnant point à sa mère de part au gouvernement, mais remplissant avec elle tous les devoirs d'un fils, et observant avec son épouse tous les dehors de la bienséance; bon père, bon maître, toujours décent en public, laborieux dans le cabinet, exact dans les affaires, pensant juste, parlant bien, et aimable avec dignité.
J'ai déjà remarqué ailleurs qu'il ne prononça jamais les paroles qu'on lui fait dire, lorsque le premier gentilhomme de la chambre et le grand maître de la garde-robe se dispu- taient l'honneur de le servir: « Qu'importe lequel de mes valets me serve? » Un discours aussi grossier ne pouvait partir d'un homme aussi poli et aussi attentif qu'il l'était, et ne s'accordait guère avec ce qu'il dit un jour au duc de la 1. « J'ai vil, dit Voltaire, de petites riait. Les sentiments des citoyens de tentes dressées sur le chemin de Salut- Paris avaient liasse jusqu'à la popu- Denis. Ou v buvait, on v chantait, on lace. » 332 SIECLE DE LOUIS XIY Rochefoucauld au sujet de ses dettes: « Que ne parlez-vous à vos amis? » mot bien différent, qui par lui-même valait beau- coup, et qui fut accompagné d'un don de cinquante mille écus*.
Il n'est pas même vrai qu'il ait écrit au duc de la Roche- foucauld: « Je vous fais mon compliment, comme votre ami, sur la charge de grand maître de la garde-robe, que je vous donne comme votre roi. » Les historiens lui font honneur de cette lettre. C'est ne pas sentir combien il est peu délicat, combien même il est dur de dire à celui dont on est le maître qu'on est son maître. Cela serait à sa place, si on écrivait à un sujet qui aurait été rebelle: c'est ce que Henri IV aurait pu dire au duc de Mayenne avant l'entière réconciliation. Le secrétaire du cabinet, Rose, écrivit cette lettre; et le roi avait trop de bon goût pour l'envoyer. C'est ce bon goût qui lui fit supprimer les inscriptions fastueuses dont Charpentier, de l'Académie française, avait chargé les tableaux de le Brun, dans la galerie de Versailles: L'incroyable passage du Rhin, la merveilleuse prise de Valenciennes, etc. Le roi sentit que la prise de Valenciennes, le passage du Rhin, disaient da- vantage. Charpentier avait eu raison d'orner d'inscriptions en notre langue les monuments de sa patrie; la flatterie seule avait nui à l'exécution.
On a recueilli quelques réponses, quelques mots de ce prince, qui se réduisent à très peu de chose. On prétend que quand il résolut d'abolir en France le calvinisme, il dit: « Mon grand-père aimait les huguenots, et ne les craignait pas; mon père ne les aimait point, et les craignit; moi, je ne les aime ni ne les crains. » Ayant donné en 1658 la place de premier président du par- lement de Paris à M. de Lamoignon, alors maître des requê- tes, il lui dit: « Si j'avais connu un plus homme de bien et un plus digne sujet, je l'aurais choisi. » Il usa à peu près des: mêmes termes avec le cardinal de Xoailles, lorsqu'il lui donna l'archevêché de Paris. Ce qui fait le mérite de ces paroles, c'est qu'elles étaient vraies et qu'elles inspiraient la vertu.
On prétend qu'un prédicateur indiscret le désigna un jour à Versailles, témérité qui n'est pas permise envers un particu- lier, encore moins envers un roi. On assure aue Louis XIV 1. Napoléon l" dit dans ses Me- qu'on puisse comparer à Louis XIV moires: « Quel est le roi de France sous toutes ses faces? » CHAPITRE XXVIII 333 se contenta de lui dire: « Mou père, j'aime bien à prendre ma part d'un sermon; mais je n'aime pas qu'on me la fasse. » Que ce mot ait été dit ou non, il peut servir de leçon.
Il s'exprimait toujours noblement et avec précision, s'étu- diant en public à parler comme à agir en souverain. Lorsque le duc d'Anjou partit pour aller réguer en Espagne, il lui dit, pour marquer l'union qui allait désormais joindre les deux nations: « Il n'y a plus de Pyrénées *. » Rien ne peut assurément faire mieux connaître son carac- tère que le mémoire suivant, qu'on a tout entier, écrit de sa main-: « Les rois sont souvent obligés à faire des choses contre leur inclination, et qui blessent leur bon naturel. Ils doivent aimer à faire plaisir, et il faut qu'ils châtient souvent, et per- dent des gens à qui naturellement ils veulent du bien. L'inté- rêt de TEtat doit marcher le premier. On doit forcer sou inclina- tion et ne pas se mettre en état de se reprocher, dans quelque chose d'inportance, qu'on pouvait faire mieux. Mais quelques intérêts particuliers m'en ont empêché, et ont déterminé les vues que je devais avoir pour la grandeur, le bien et la puis- sance de lEtat. Souvent il y a des endroits qui font peine; il y en a de délicats qu'il est difficile de démêler: on a des idées confuses. Tant que cela est, on peut demeurer sans se déterminer; mais dès que l'on se fixe l'esprit à quelque chose, et qu'on croit voir le meilleur parti, il faut le prendre. C'est ce qui ma fait réussir souvent dans ce que j'ai entrepris. Les fautes que j'ai faites, et qui m'ont donné des peines infinies, ont été par complaisance, et pour me laisser aller trop non- chalamment aux avis des autres. Rien n'est si dano-ereux que la faiblesse, de quelque nature qu'elle soit. Pour commander aux autres, il faut s'élever au-dessus d'eux; et, après avoir entendu ce qui vient de tous les endroits, on se doit déter- miner par le jugement qu'on doit faire, sans préoccupation, et pensant toujours à ne rien ordonner ni exécuter qui soit in- digne de soi, du caractère qu'on porte, ni de la grandeur de l'Etat. Les princes qui ont de bonnes intentions et quelque connaissance de leurs affaires, soit par expérience, soit par étude et une grande application à se rendre capables, trou- 1. « Il n'y a plus de Pyrénées. » dans cette question de la succession Mot qui atteste la grandeur de la d'Espagne.
politique de Louis XIV et le point de 2. Il est déposé à la Bibliothèque vue national auquel il s'était placé du roi depuis quelques années, [v.j ly.
334 SIECLE DE LOUIS XIV vent tant de différentes choses par lesquelles ils se peuvent faire connaître, qu'ils doivent avoir un soin particulier et une application universelle à tout. Il faut se garder contre soi- même, prendre garde contre son naturel. Le métier de roi est grand, noble et flatteur, quand on se sent digne de bien s'acquitter de toutes les choses auxquelles il engage; mais il n'est pas exempt de peines, de fatigues, d'inquiétudes. L'incertitude désespère quelquefois; et quand on a passé un temps raisonnable à examiner une affaire, il faut se déter- miner, et prendre le parti qu'on croit le meilleur*.
« Quand on a l'Etat en vue, on travaille pour soi; le bien de l'un fait la gloire de l'autre: quand le premier est heureux, élevé et puissant, celui qui en est cause en est glorieux, et par conséquent doit goûter plus que ses sujets, par rapport à lui et à eux, tout ce qu'il y a de plus agréable dans la vie. Quand on s'est mépris, il faut réparer sa faute le plus tôt qu'il est possible, et que nulle considération n'en empêche, pas même la bonté.
« En 1671, un homme mourut, qui avait la charge de se- crétaire d'État, ayant le département des étrangers. Il était homme capable, mais non pas sans défauts: il ne laissait pas de bien remplir ce poste, qui est très important.
« Je fus quelque temps à penser à qui je ferais avoir cette charge; et après avoir bien examiné, je trouvai qu'un homme qui avait longtemps servi dans des ambassades était celui qui la remplirait le mieux-.
« Je lui fis mander de venir. Mon choix fut approuvé de 1. L'abbé Castcl de Saint-Pierre, rien de curieux, si ce n'est la bonne connu par plusieurs ouvrages singu- foi grossière avec laquelle cet homme liers, dans lesquels on trouve beau- se croit fait pour gouverner, [v.]
coup de vues philosophiques et très 2. M. de Pomponne, [v.l — Louis XIV peu praticables, a laissé des Annales donne, dans les plus grands détails, politiques depuis 1658 jusqu'à 1739. Il les motifs du choix qu'il a fait de M. do condamne sévèrement en plusieurs en- Pomponne, ministre zélé et intelligent droits l'administration de Louis XIV. dont il ne reçut que de bons offices.
Il ne veut pas surtout qu'on l'appelle Combien il lui était plus difficile do Louis le Grand. Si grand siguiliepflr- justifier la faveur dont ont joui Chafait, il est sur que ce titre ne lui con- millard, Pontcliartrain et d'autres! — vient pas; mais, par ces mémoires L'aveu que Louis XIV fait ici ne se écrits de la main de ce monarque, il concilie pas d'ailleurs avec sa conduite, paraît qu'il avait d'aussi bons princi- puisque après la mort de Louvois il pes de gouvernement, pour le moins, invita Pomponne à rentrer dans le que l'abbé de Saint-Pierre. Ces Mé- conseil comme ministre d'Etat. Pommoires de l'îUîbé de Saint-Pierre n'ont ponne mourut en 1009.
CHAPITRE XXVIIl 335 tout le monde, ce qui n'arrive pas toujours. Je le mis en pos- session de cette charge à son retour. Je ne le connaissais que de réputation, et par les commissions dont je l'avais chargé et qu'il avait bien exécutées; mais l'emploi que je lui ai donné s'est trouvé trop grand et trop étendu pour lui. Je n'ai pas profité de tous les avantages que je pouvais avoir, et tout cela par complaisance et bonté. Enfin il a fallu que je lui ordonne de se retirer, parce que tout ce qui passait par lui perdait de la grandeur et de la force qu'on doit avoir en exécutant les ordres d'un roi de France. Si j'avais pris le parti de l'éloi- gner plus tôt, j'aurais évité les inconvénients qui me sont ar- rivés, et je ne me reprocherais pas que ma complaisance pour lui a pu nuire à l'Etat. J'ai fait ce détail pour faire voir un exemple de ce que j'ai dit ci-devant. » Ce monument si précieux, et jusqu'à présent inconnu, dé- pose à la postérité en faveur de la droiture et de la magna- nimité de son âme. On peut même dire qu'il se juge trop sé- vèrement, qu'il n'avait nul reproche à se faire sur M. de Pomponne, puisque les mérites de ce ministre et sa réputation avaient déterminé le choix du prince, confirmé par l'appro- bation universelle; et s'il se condamne sur le choix de M. de Pomponne, qui eut au moins le bonheur de servir dans les temps les plus glorieux, que ne devait-il pas se dire sur ]M. de Chamillart, dont le ministère fut si infortuné, et con- damné si universellement?
Il avait écrit plusieurs mémoires dans ce goût, soit pour >e rendre compte à lui-même, soit pour l'instruction du Dau- phin, duc de Bourgogne. Ces réflexions vinrent après les 'vénements. Il eût approché davantage de la perfection où il avait le mérite d'aspirer, s'il eût pu se former une philosophie supérieure à la politique ordinaire et aux préjugés; philoso- phie que dans le cours de tant de siècles on voit pratiquée par si peu de souverains, et qu'il est bien pardonnable aux rois <le ne pas connaître, puisque tant d'hommes privés l'ignorent.
Voici une partie des instructions qu'il donne à son petit- fils Philippe V, partant pour l'Espagne. Il les écrivit à la hâte, avec une négligence qui découvre bien mieux l'âme qu'un discours étudié. On y voyait le père et le roi.
« Ainaez les Espagnols et tous vos sujets attachés à vos couronnes et à votre personne. Ne préférez pas ceux qui vous flatteront le plus; estimez ceux qui, pour le bien, hasarderont de vous déplaire. Ce sont là vos véritables amis.
336 SIECLE DE LOUIS XIV « Faites le bonheur de vos sujets; et dans cette vue n'ayez de guerre que lorsque vous y serez forcé, et que vous en au- rez bien considéré et bien pesé les raisons dans votre conseil.
« Essayez de remettre vos finances; veillez aux Indes et à vos flottes; pensez au commerce; vivez dans une grande union avec la France, rien n'étant si bon pour nos deux puis- sances que cette union, à laquelle rien ne pourra résister*.
« Si vous êtes contraint de faire la guerre, mettez-vous à la tète de vos armées.
« Songez à rétablir vos troupes partout, et commencez par celles de Flandre.
« Ne quittez jamais vos affaires pour votre plaisir; mais faites-vous une sorte de règle qui vous donne des temps de liberté et de divertissement.
« Il n'y en a guère de plus innocents que la chasse et le goût de quelque maison de campagne, pourvu que vous n'y fassiez pas trop de dépense.
« Donnez une grande attention aux affaires quand on vous en parle; écoutez beaucoup dans le commencement sans rien décider.
« Quand vous aurez plus de connaissance, souvenez-vous que c'est à vous à décider; mais, quelque expérience que vous ayez, écoutez toujours tous les avis et tous les raison- nements de votre conseil, avant que de faire cette décision.
« Faites tout ce qui vous sera possible pour bien connaître les gens les plus importants, afin de vous en servira propos.
« Tâchez que vos vice-rois et gouverneurs soient toujours Espagnols.
« Traitez bien tout le monde, ne dites jamais rien de fâ- cheux à personne; mais distinguez les gens de qualité et de mérite.
« Témoignez de la reconnaissance pour le feu roi et pour tous ceux qui ont été d'avis de vous choisir pour lui suc- céder.
« Ayez une grande confiance au cardinal Porto-Carrero. et lui marquez le gré que vous lui savez de la conduite qu il a tenue.
« Je crois que vous devez faire quelque chose de considé- rable pour l'ambassadeur qui a été assez heureux pour vous demander, et pour vous saluer le premier en qualité de sujet.
1. On voit qu'il se trompa dans cette conjecture, [v.]
CHAPITRE XXYIII 337 « N'oubliez pas Bcdmar, qui a du mérite, et qui est capa- ble de vous servir.
« Ayez une entière créance au duc d llarcourt; il est iia- bile homme et honnête homme, et ne vous donnera des con- seils que par rapport à vous.
« Tenez tous les Français dans l'ordre.
« Traitez bien vos domestiques, mais ne leur donnez pas- trop de familiarité, et encore moins de créance. Servez-vous d'eux tant qu'ils seront sages; renvoyez-les à la moindre faute qu'ils feront, et ne les soutenez jamais contre les Es- pagnols.
« N'ayez de commerce avec la reine douairière que celui dont vous ne pouvez vous dispenser. Faites en sorte qu'elle quitte Madrid, et qu'elle ne sorte pas d'Espagne. En quelque lieu qu'elle soit, observez sa conduite, et empêchez qu'elle ne se mêle d'aucune affaire. Ayez pour suspects ceux qui auront trop de commerce avec elle.
« Aimoz toujours vos parents. Souvenez-vous de la peine qu'ils ont eue à vous quitter. Conservez un grand commerce avec eux dans les grandes choses et dans les petites. Deman- dez-nous ce que vous aurez besoin ou envie d'avoir qui ne se trouve pas chez vous; nous en userons de même avec vous.
« N'oubliez jamais que vous êtes Français, et ce qui peut vous arriver. Quand vous aurez assuré la succession d Es- pagne par des enfants, visitez vos royaumes, allez à Naples et en Sicile, passez à Milan et venez en Flandre*; ce sera une occasion de nous revoir: en attendant, visitez la Cata- logne, l'Aragon et autres lieux. Voyez ce qu'il y aura à faire pour Ceuta.
« Jetez quelque argent au peuple quand vous serez en Espa- gne, et surtout en entrant dans ^ladrid.
« Ne paraissez pas choqué des figures extraordinaires que vous trouverez. Ne vous en moquez point. Chaque pays a ses manières particulières; et vous serez bientôt accoutumé à ce qui vous paraîtra d'abord le plus surprenant.
« Evitez, autant que vous pourrez, de faire des grâces à ceux qui donnent de l'argent pour les obtenir. Donnez à pro- pos et libéralement; et ne recevez guère de présents, à moins 1. Cela seul peut servir à confondre par Philippe V avant son départ), tant d'historiens qui. sur la foi des Mé- par lequel traité ce prince cédait à moires infidèles écrits en Hollande, son grand-père la Flandre et le Miont rapporté un prétendu traité (signé lanais. [v.]
338 SIECLE DE LOUIS XIV que ce soit des bagatelles. Si quelquefois vous ne pouvez évi- ter d'en recevoir, faites-en à ceux qui vous en auront donné de plus considérables, après avoir laissé passer quelques jours.
« Ayez une cassette pour mettre ce que vous aurez de par- ticulier, dont vous aurez seul la clef.
« Je finis par un des plus importants avis que je puisse vous donner. Xe vous laissez point gouverner. Soyez le maî- tre; n'ayez jamais de favori ni de premier ministre. Écoutez, consultez votre conseil, mais décidez. Dieu, qui vous a fait roi, vous donnera les lumières qui vous sont nécessaires, tant que vous aurez de bonnes intentions *. » Louis Xiy avait dans l'esprit plus de justesse et de dignité que de saillies; et d'ailleurs on n'exige pas qu'un roi dise des choses mémorables, mais qu'il en fasse. Ce qui est nécessaire à tout homme en place, c'est de ne laisser sortir personne mécontent de sa présence, et de se rendre agréable à tous ceux qui l'approchent. On ne peut faire du bien à tout mo- ment; mais on j^eut toujours dire des choses qui plaisent. Il s'en était fait une heureuse habitude. C'était entre lui et sa cour un commerce continuel de tout ce que la majesté peut avoir de grâces, sans jamais se dégrader, et de tout ce que l'empressement de servir et de plaire peut avoir de finesse, sans l'air de la bassesse. Il était, surtout avec les femmes, d'une attention et d'une politesse qui augmentait encore celle de ses courtisans 2; et il ne perdit jamais l'occasion de dire aux hommes de ces choses qui flattent l'amour-propre en exci- tant l'émulation, et qui laissent un long souvenir.
Un jour madame la duchesse de Bourgogne, encore fort jeune, voyant à souper un officier qui ctaittrès laid, plaisanta 1. Le roi d'Espagne profita de ces « N'ayez jamais d'attachement pour conseils. C'était un prince vertueux, personne, (v.] « Aimez votre femme; vivez bien Voici quelques-unes des instruc- avec elle; demandez-en une à Dieu lions que Voltaire a omises: qui vous convienne. » « Ne manquez jamais à aucun de vos Quand Louis XIV écrivait ces condcvoirs, surtout envers Dieu. seils, il était dans l'apaisement des « Conservez-vous dans la pureté de passions: il avait soixante-deux ans.
votre éducation. Son petit-fils avait dix-sept ans.
« Faites honorer Dieu partout où 2. « Jamais il n'a passé devant la vous aurez du pouvoir; procurez sa moindre coifTe sans soulever son chagloire; donnez-en l'exemple; c'est un peau, je dis aux femmes de chamdes plus grands biens que les rois bre, et qu'il connaissait pour telles. » puissent faire. (Saixt-Simox.^ CHAPITRE XXVIII 339 beaucoup et très haut sur sa laideur. « Je le trouve, madame, dit le roi encore plus haut, un des plus beaux hommes de mon royaume; car c'est un des plus braves. »