Louis XIY avait du goût pour l'architecture, pour les jar- dins, pour la sculpture, et ce goût était en tout dans le grand et dans le noble. Dès que le contrôleur général Colbert eut en 1664 la direction des bâtiments, qui est proprement le mi- nistère des arts, il s'appliqua à seconder les projets de son maître. Il fallut d'abord travailler â achever le Louvre. Fran- çois Mansard ^, lun des plus grands architectes qu'ait eus la France, fut choisi pour construire les vastes édifices qu'on projetait. Il ne voulut pas s'en charger sans avoir la liberté de refaire ce qui lui paraîtrait défectueux dans l'exécution. Cette défiance de lui-même, qui eût entraîné trop de dépen- ses, le fit exclure. On appela de Rome le cavalier Berniui, dont le nom était célèbre par la colonnade qui entoure le par- vis de Saint-Pierre, par la statue équestre de Constantin cl par la fontaine Navonne. Les équipages lui furent fournis 1. François Mansard, né à Paris en en 1708, a fait le dessin do la plu- 1598. mort en 1666, auteur de léglise part des grands édilices élevés sous du Val-de-Gràee, du palais Mazarin, le règne de Louis XIV: le chAteau de rhôtel de la Vrilliére, etc. — Sou de Versailles, le dôme des Invalides, neveu, Jules Hardouia-Mausard, mort etc.
CHAPITRE XXIX 351 pour son voyage. Il fut conduit à Paris on homme qui venait honorer la France. Il reçut, outre cinq louis par jour pen- dant huit mois qu'il y resta, un présent de cinquante mille écus, avec une pension de deux mille, et une de cin([ cents pour son fils. Cette générosité de Louis XIV envers le Ber- nin fut encore plus grande que la magnificence de François I^r pour Raphaël. Le Bernin, par reconnaissance, fit depuis à Rome la statue équestre du roi, qu'on voit à Versailles. Mais quand il arriva à Paris avec tant d'appareil, comme le seul homme digne de travailler pour Louis XIV, il fut bien sur- pris de voir le dessin de la façade du Louvre, du côté de Saint- Germain - l'Auxerrois, qui devint bientôt après dans l'exécution un des plus augustes monuments d'architecture qui soient au monde *. Claude Perrault avait donné ce dessin, exécuté par Louis le Vau et Dorbai. Il inventa les machines avec lesquelles on transporta des pierres de cinquante-deux pieds de 'ong. qui forment le fronton de ce majestueux édi- fice. On va chercher quelquefois bien loin ce qu'on a chez soi. Aucun palais de Rome n'a une entrée comparable à celle du Louvre, dont on est redevable à ce Perrault que Boileau osa vouloir rendre ridicule. Ces vignes si renommées sont, de l'aveu des voyageurs, très inférieures au seul château de Mai- sons, qu'avait bâti François Mansard à si peu de frais. Ber- nini fut magnifiquement récompensé, et ne mérita pas ses ré- compenses: il donna seulement des dessins qui ne furent pas exécutés.
Le roi, en faisant bâtir ce Louvre dont l'achèvement est tant désiré 2, en faisant une ville à Versailles près de ce chà- 1. Le récit de Voltaire est inexact, mécontenté tout le monde: il avait Le Bernin vint en France; il présenta fort maltraité particulièrement Man- .1 Colbert et au roi un dessin qui fut sard et Perrault. Il fit un buste de accepté, et qu'on peut voir sur le re- Louis XIV qu'on peut voir à Versail- vcrs d'une médaille du cabinet de la les, où l'on trouve les défauts et les Bibliothèque nationale. Mais à peine qualités de sa manière. Quant à la le Bernin eut-il quitté Paris qu'on statue équestre dont Voltaire parle abandonna l'exécution d'un pi-ojet plus haut, et qu'il envoya de Piome à dont on reconnut les défauts. Les tra- grands frais, elle fut d'une exécution vaux commencés furent interrompus si mauvaise que le roi ordonna qu'on et plus tard détruits. La colonnade du changeât la téte,'et qu'on mit celle de Louvre, d'après les plans de Charles quelque personnage romain. Perrault, que le roi adopta avec em- pressement, fut élevée sur de nouvel- 2. La gloire d'avoir terminé ce ma- ies fondations. — Pendant son séjour gnifique palais estdueàNapoléon III; a Paris, le Bernin, par son insolence un décret du 18 mars 1852 a ordonné <-t son excessive présomption, avait l'achèvement du Louvre, et en 1856 352 SIECLE DE LOUIS XIY teau qui a coûté tant de millions, en bâtissant Trianou, Marly, et en faisant embellir tant dautres édifices, fit élever l'Obser- vatoire, commencé en 1666, dès le temps qu'il établit l'Aca- démie des sciences. Mais le monument le plus glorieux par son utilité, par sa grandeur et par ses difficultés, fut ce canal du Languedoc qui joint les deux mers, et qui tombe dans le port de Cette, construit pour recevoir ses eaux. Tout ce tra- vail fut commencé dès 1664, et on le continua sans interrup- tion jusqu'en 1681. La fondation des Invalides et la chapelle de ce bâtiment, la plus belle de Paris, rétablissement de Saint-Cyr, le dernier de tant d'ouvrages construits par ce monarque, suffiraient seuls pour faire bénir sa mémoire^. Quatre mille soldats et un grand nombre d'officiers, qui trou- vent dans Fun de ces grands asiles une consolation dans leur vieillesse, et des secours pour leurs blessures et pour leurs besoins; deux cent cinquante filles nobles qui reçoivent dans l'autre une éducation digne d'elles, sont autant de voix qui célèbrent Louis XIV. L'établissement de Saint-Cyr sera sur- passé par celui que Louis XY vient de former pour élever cinq cents gentilshommes 2; mais, loin de faire oublier Saint- Cyr, il en fait souvenir: c'est l'art de faire du bien qui s'est perfectionné.
Louis XIY voulut en même temps faire des choses plus grandes et d^une utilité plus générale, mais d'une exécution plus difficile: c'était de réformer les lois. Il y fit travailler le chancelier Séguier, les Lamoignon, les Talon, les Bignon, et surtout le conseiller d'État Pussort. Il assistait quelquefois à leurs assemblées. L'année 1667 fut à la fois l'époque de ses premières lois et de ses conquêtes. L'ordonnance civile parut d'abord, ensuite le code des eaux et forêts, puis des statuts pour toutes les manufactures; l'ordonnance criminelle; le code du commerce, celui de la marine 3; tout cela se suivit presque d'année en année. Il y eut même une jurisprudence nouvelle, établie en faveur des nègres de nos colonies, espèce d'hommes qui n'avait pas encore joui des droits de l'humanité.
lous les grands travaux de maçonne- 3. Lordonnance de la marine consrie et de sculpture étaient achevés. tituc un des titres de gloire de Col- 1. L'abbé de Saint-Pierre critique bert. Ce code, auquel la France dut la cet établissement, que presque toutes prospérité de sa marine tant que vê- les nations ont imité, [v.] eut le grand ministre, est plein de 2. L'Ecole militaire, élevée en 1751, sages dispositions que les étrangers à l'extrémité sud du Champ-de-Mars, lui ont plus tard empruntées à Paris.
CHAPITRE XXIX 353 Une connaissance approfondie de la jurisprudence n'est pas le partage d'un souverain. Mais le roi était instruit des lois principales; il en possédait l'esprit, et savait ou les sou- tenir ou les mitiger à propos. Il jugeait souvent les causes de ses sujets, non seulement dans le conseil des secrétaires d'État, mais dans celui qu'on appelle le conseil des parties^. Il y a de lui deux jugements célèbres, dans lesquels sa voi.v: décida contre lui-même.
Dans le premier, en 1680, il s'agissait d'un procès entre lui et des particuliers de Paris qui avaient bâti sur son fonds. Il voulut que les maisons leur demeurassent avec le fonds qui lui appartenait, et qu'il leur céda.
L'autre regardait un Persan, nommé Roupli, dont les mar- chandises avaient été saisies par les commis de ses fermes, en 1687. Il opina que tout lui fût rendu, et y ajouta un pré- sent de trois mille écus. Roupli porta dans sa patrie son ad- miration et sa reconnaissance. Lorsque nous avons vu depuis à Paris l'ambassadeur persan Mehemet Rizabeg, nous l'avons trouvé instruit dès longtemps de ce fait par la renommée.
L'abolition des duels fut un des plus grands services ren- dus à la patrie. Ces combats avaient été autorisés autrefois par les rois, par les parlements mêmes; et, quoiqu'ils fussent défendus depuis Henri IV, cette funeste coutume subsistait plus que jamais. Le fameux combat des la Frette, de quatre contre quatre, en 1663, fut ce qui détermina Louis XIV à ne plus pardonner. Son heureuse sévérité corrigea peu à peu notre nation, et même les nations voisines, qui se conformè- rent à nos sages coutumes, après avoir pris nos mauvaises. Il y a dans lEurope cent fois moins de duels aujourd'hui que du temps de Louis XIII.
Législateur de ses peuples, il le fut de ses armées. Il est étrange qu'avant lui on ne connût point les habits uniformes dans les troupes. Ce fut lui qui, la première année de son administration, ordonna que chaque régiment fût distingué par la couleur des habits ou par différentes marques; règle- ment adopté bientôt par toutes les nations. Ce fut lui qui 1. « Conseil des parties, » ou conseil second cas, lorsque le roi était absent, privé, scclion du conseil d'État qui le conseil décidait seul, mais après était présidée ou censée présidée par avoir discuté en se tournant toujours le roi: dans le premier cas, les con- vers le fauteuil du roi, et comme si seillcrs n'avaient que voix consulta- l'on parlait au roi hii-mèmc. tive, et le roi prononçait seul; dans le 554 SIÈCLE DE LOUIS XIV institua les brigadiers*, et qui mit les corps dont la maison du roi est formée sur le pied où ils sont aujourd'hui. Il fit une compagnie de mousquetaires des gardes du cardinal Ma- zarin, et fixa à cinq cents hommes le nombre des deux com- pagnies, auxquelles il donna l'habit qu'elles portent encore.
Sous lui plus de connétable, et après la mort du duc dEper- non, plus de colonel général de l'infanterie; ils étaient trop maîtres; il voulait Têtre, et le devait. Le maréchal de Gra- mont, simple mestre de camp des gardes françaises sous le duc d'Épernon, et prenant l'ordre de ce colonel général, ne le prit plus que du roi, et fut le premier qui eût le nom do colonel des gardes. Il installait lui- même ces colonels à la tête du régiment, en leur donnant de sa main un hausse-col doré, avec une pique et ensuite un es ponton, quand l'usage des pi- ques fut aboli^. Il institua les grenadiers, d'abord au nombre de quatre par compagnie dans le régiment du roi, qui est do sa création; ensuite il forma une compagnie de grenadiers dans chaque régiment d'infanterie; il en donna deux aux gardes françaises; maintenant il y en a dans toute rinfanterie, une par bataillon. Il augmenta beaucoup le corps des dra- gons, et leur donna un colonel général. Il ne faut pas oublier rétablissement des haras en 1667. Ils étaientabsolument aban- donnés auparavant; et ils furent d'une grande ressource pour remonter la cavalerie. Ressource importante, depuis trop né- gligée.
L'usage de la baïonnette au bout du fusil est de son institu- tion. Avant lui on s'en servait quelquefois; mais il n'y avait que quelques compagnies qui combattissent avec cette arme. Point d'usage uniforme, point d'exercice; tout était abandonné à la volonté du général. Les piques passaient pour l'arme la plus redoutable. Le premier régiment qui eut des baïonnettes et qu'on forma à cet exercice fut celui des fusiliers, établi en La manière dont l'artillerie est servie aujourd'hui lui est due tout entière. Il en fonda des écoles à Douai, puis à Metz et à Strasbourg; et le régiment d'artillerie s'est vu enfin rempli d'officiers presque tous capables de bien conduire un ^/nmiw, ne parle que de cette institu- pique, longue de sept pieds et demi tion de brigadiers, et oublie tout ce (2 mètres 44 centimètres). L'esponton que Louis XIV fit pour la discipline était encore en usage du temps de imlitaire. [v.J Louis XV.
CHAPITRE XXIX 355 siège. Tous les magasins du royaume étaient pourvus, et on y distribuait tous les ans huit cents milliers de poudre. Il forma un régiment de bombardiers et un de houssards: avant lui on ne connaissait les houssards que chez les ennemis.
Il établit en 1688 trente régiments de milice fournis et équi- pés par les communautés*. Ces milices s'exerçaient à la guerre sans abandonner la culture des campagnes.
Des compagnies de cadets^ furent entretenues dans la plu- part des places frontières: ils y apprenaient les mathéma- tiques, le dessin et tous les exercices, et faisaient les fonctions de soldats. Cette institution dura dix années. On se lassa enfin de cette jeunesse trop difficile à discipliner; mais le corps des ingénieurs, que le roi forma, et auquel il donna les règle- ments qu'il suit encore, est un établissement à jamais durable. Sous lui l'art de fortifier les places fut porté à la perfection par le maréchal de Yauban et ses élèves, qui surpassèrent le comte de Pagan^. Il construisit ou répara cent cinquante pla- ces de guerre.
Pour soutenir la discipline militaire, il créa des inspecteurs généraux, ensuite des directeurs, qui rendirent compte de l'état des troupes; et on voyait par leur rapport si les com- missaires des guerres avaient fait leur devoir.
Il institua l'ordre de Saint-Louis ••, récompense honorable, plus briguée souvent que la fortune. L'hôtel des Invalides mit le comble aux soins qu'il prit pour mériter d'être bien servi.
C'est par de tels soins que, dès Tan 1672, il eut cent quatre- vingt mille hommes de troupes réglées, et qu'augmentant ses forces à mesure que le nombre et la puissance de ses enne- mis augmentaient, il eut enfin jusqu'à quatre cent cinquante mille hommes en armes, en comptant les troupes de la ma- rine.
Avant lui on n'avait point vu de si fortes armées. Ses enne- mis lui en opposèrent à peine d'aussi considérables; mais il fallait qu'ils fussent réunis. Il montra ce que la France seule pouvait; et il eut toujours ou de grands succès ou de gran- des ressources.
1. <! Los commuaautés, c'est-à- étaient des pépinières d'officiers, dire « les communes «, expression au- 3. Ingénieur célèbre alors, né en jourd'hui inusitée dans ce sens. 1604, mort en 1665.
2. C'étaient des cadets de famille 4. Cetordre fut institué en 1695 pour de gentilshommes. Ces compagnies récompenser les services militaires.
356 SIECLE DE LOUIS XIV Il fut le premier qui, en temps de paix, donna une image et une leçon complète de la guerre. Il assembla à Compiègne soixante et dix mille hommes, en 1698. On y fit toutes les opé- rations d'une campagne. C'était pour l'instruction de ses trois petits-fils. Le luxe fit une fête somptueuse de cette école mi- litaire ^.
Cette môme attention qu'il eut à former des armées de terre nombreuses et bien disciplinées, même avant d'être en guerre, il l'eut à se donner l'empire de la mer. D'abord le peu de vaisseaux que le cardinal Mazarin avait laissé pourrir dans les ports sont réparés. On en fait acheter en Hollande, en Suède; et, dès la troisième année de son gouvernement, il envoie ses forces maritimes s'essayer à Gigeri, sur la côte d'Afrique. Le duc de Beaufort purge les mers de pirates dès l'an 1665; et deux ans après la France a dans ses ports soixante vaisseaux de guerre. Ce n'est là qu'un commence- ment; mais tandis qu'on fait de nouveaux règlements et de nouveaux efforts, il sent déjà toute sa force. Il ne veut pas consentir que ses vaisseaux baissent leur pavillon devant celui de l'Angleterre. En vain le conseil du roi Charles II insiste sur ce droit que la force, l'industrie et le temps avaient donné aux Anglais. Louis XIV écrit au comte d'Estrades, son ambassadeur: « Le roi d'Angleterre et son chancelier peu- vent voir quelles sont mes forces; mais ils ne voient pas mon cœur. Tout ne m'est rien à l'égard de l'honneur. » Il ne disait que ce qu'il était résolu de soutenir; et en effet l'usurpation des Anglais céda au droit naturel et à la fermeté de Louis XIY. Tout fut égal entre les deux nations sur la mer. Mais tandis qu'il veut l'égalité avec l'Angleterre, il sou- tient sa supériorité avec l'Espagne. Il fait baisser le pavillon aux amiraux espagnols devant le sien, en vertu de cette pré- séance solennelle accordée en 1662.
Cependant on travaille de tous côtés à l'établissement d'une marine capable de justifier ces sentiments de hauteur. On bâtit la ville et le port de Rochefort, à l'embouchure de la Charente. On enrôle, on enclasse des matelots qui doi- vent servir tantôt sur les vaisseaux marchands, tantôt sur les flottes royales. Il s'en trouve bientôt soixante mille d'en- classés^.
1. Voir Saint-Simon sur la magni- 2. II s'agit ici des classes, qui fu- ficence du camp de Compiègne. rcnt essayées pour la première fois CHAPITRE XXIX 357 Des conseils de coustruclioa sont établis dans les ports pour donner aux vaisseaux la forme la plus avantageuse. Cinq arsenaux de marine sont bâtis à Brest, à Rochefort, à Toulon, ùDunkerque, au Ilavre-de-Gràce. Dans Tannée 1672, on a soixante vaisseaux de ligne et quarante frégates. Dans l'année 1681, il se trouve cent quatre-vingt-dix-huit vaisseaux de guerre, en comptant les allèges; et trente galères sont dans le port de Toulon, ou armées ou prêtes à l'être. Onze mille hommes de troupes réglées servent sur les vaisseaux; les galères en ont trois mille. Il y a cent soixante-six mille hom- mes d'enclassés pour tous les services divers de la marine. On compta, les années suivantes, dans ce service, mille gen- tilshommes ou enfants de famille, faisant la fonction de sol- dats sur les vaisseaux, et apprenant dans les ports tout ce qui prépare à l'art de la navigation et à la manœuvre: ce sont les gardes-marines; ils étaient sur mer ce que les cadets étaient sur terre. On les avaient institués en 1672, mais en petit nombre. Ce corps a été l'école d'où sont sortis les meil- leurs officiers de vaisseaux.
Il n'y avait point eu encore de maréchaux de France dans le corps de la marine; et c'est une preuve combien cette partie essentielle des forces de la France avait été négligée. Jean d'Estrées fut le premier maréchal, en 1681. Il paraît qu'une des grandes attractions de Louis XIV était d'animer, dans tous les genres, cette émulation sans laquelle tout lan- guit.
Dans toutes les batailles navales que les flottes françaises livrèrent, l'avantage leur demeura toujours, jusqu'à la journée de la Hogue. en 1692, lorsque le comte de Tourville, suivant les ordres de lu cour, attaqua, avec quarante -quatre voiles, une flotte de quatre-vingt-dix vaisseaux anglais et hollan- dais: il fallut céder au nombre; on perdit quatorze vaisseaux du premier rang, qui échouèrent, et qu'on brûla pour ne pas laisser au pouvoir des ennemis. Malgré cet échec, les forces maritimes se soutinrent toujours dans la guerre de la Succession. Le cardinal de Fleury les négligea depuis, dans le loisir dune heureuse paix, seul temps propice pour les rétablir.
Ces forces navales servaient à protéger le commerce. Les par Colbcrt en 1665, et qui ont été l'origine de notre admirable institu- tion de l'inscription maritime.
358 SIECLE DE LOUIS XIY colonies de la Martinique, de Saint-Domingue, du Canada, auparavant languissantes, fleurirent, mais avec un avantage qu'on n'avait point espéré jusqu'alors; car, depuis 1635 jus- qu'à 1665, ces établissements avaient été à charge.
En 1664, le roi envoie une colonie à Cayenne, bientôt après une autre à Madagascar. Il tente toutes les voies de réparer le tort et le malheur qu'avaient eus'si longtemps la France de négliger la mer, tandis que ses voisins s'étaient formé des empires aux extrémités du monde.
On voit, par ce seul coup d'oeil, quels changements Louis XIV fit dans l'État; changements utiles, puisqu'ils sub- sistent. Ses ministres le secondèrent à Tenvi. On leur doit sans doute tout le détail, toute l'exécution; mais on lui doit l'arrangement général. Il est certain que les magistrats n'eussent pas réformé les lois, que l'ordre n'eût pas été remis dans les finances, la discipline introduite dans les armées, la police générale dans le royaume; qu'on n'eût point eu de flottes, que les arts n'eussent point été encouragés; et tout cela de concert, et en même temps, et avec persévérance, et sous différents ministres, s'il ne se fût trouvé un maître qui eût en général toutes ces grandes vues avec une volonté ferme de les remplir.
Il ne sépara point sa propre gloire de l'avantage de la France, et il ne regarda pas le royaume du même œil dont un seigneur regarde sa terre, de laquelle il tire tout ce qu'il peut, pour ne vivre que dans les plaisirs. Tout roi qui aime la gloire aime le bien public: il n'avait plus ni Colbert ni Louvois, lorsque, vers lan 1698, il ordonna, pour l'instruc- tion du duc de Bourgogne, que chaque intendant fit une des- cription détaillée de sa province i. Par là on pourrait avoir une notice exacte du royaume et un dénombrement juste des peuples. L'ouvrage fut utile, quoique tous les intendants n'eussent pas la capacité et l'attention de M. de Lamoignon de Bàville. Si on avait rempli les vues du roi sur chaque pro- vince, comme elles le furent par ce magistrat dans le dénombre- ment du Languedoc, ce recueil de mémoires eût été un des plus beaux monuments du siècle. Il y eu a quelques-uns do bienfaits; mais on manqua le plan, en n'assujettissant pas 1. Lc9. Mémoires des intendants for- adonné une analyse en trois volii- maicnt quarante-deux volumes in- mes in-folio, sous le tilre d'£ïai de /a folio. Le comte de Boulainvilliers en France.
CHAPITRE XXIX 359 tous les intendants au même ordre. Il eût été à désirer que chacun eût donné par colonnes un état du nombre des habi- tants de chaque élection', des nobles, des citoyens, des la- boureurs, des artisans, des manœuvres, des bestiaux de toute espèce, des bonnes, des médiocres et des mauvaises terres, de tout le clergé régulier et séculier, de leurs revenus, de ceux des villes, de ceux des communautés.
Tous ces objets sont confondus dans la plupart des mé- moires qu'on a donnés: les matières y sont peu approfondies et peu exactes; il faut y chercher souvent avec peine les connaissances dont on a besoin, et quun ministre doit trou- ver sous sa main et embrasser d'un coup dœil, pour décou- vrir aisément les forces, les besoins et les ressources. Le projet était excellent, et une exécution uniforme serait de la plus grande utilité.
Voilà en général ce que Louis XIY fit et essaya pour ren- dre sa nation plus florissante. Il me semble qu'on ne peut guère voir tous ces travaux et tous ces efforts sans quelque reconnaissance, et sans être animé de l'amour du bien public qui les inspira. Qu'on se représente ce qu'était le royaume du temps de la Fronde, et ce qu'il est de nos jours, Louis XIV fit plus de bien à sa nation que vingt de ses prédécesseurs ensemble; et il s'en faut beaucoup qu'il fit ce qu'il aurait pu. La guerre qui finit par la paix de Rysvick commença la ruine de ce grand commerce que son ministre Colbert avait établi; et la guerre de la Succession l'acheva.
S'il avait employé à embellir Paris, à finir le Louvre, les sommes immenses que coûtèrent les aqueducs et les travaux de Maintenon, pour conduire des eaux à Versailles, travaux interrompus et devenus inutiles; s'il avait dépensé à Paris la cinquième partie de ce qu'il en a coûté pour forcer la nature à Versailles, Paris serait, dans toute son étendue, aussi beau qu'il l'est du côté des Tuileries et du Pont-Royal, et serait devenu la ville la plus magnifique de l'univers.
C'est beaucoup d'avoir réformé les lois, mais la chicane n'a pu être écrasée par la justice. On pensa à rendre la jurispru- dence uniforme; elle l'est dans les affaires criminelles, dans celles du commerce, dans la procédure-: elle pourrait l'être 1, « Élections. » On nommait ainsi, dont les cours des aides connaissaient avant 1789: Iodes juridictions royales en appel; 2» les portions de territoire instituées pour connaître, en première qui ressortissaient à ces juridictions, instance, de la plupart des matières 2. Les dépenses de ces travaux s'é- 360 SIECLE DE LOUIS XIV clans les lois qui règlent les fortunes des citoyens. C'est un très grand inconvénient qu'un même tribunal ait à prononcer sur plus de cent coutumes différentes. Des droits de terres, ou équivoques, ou onéreux, ou qui gênent la société, subsis- tent encore comme des restes du gouvernement féodal qui ne subsiste plus: ce sont des décombres d'un bâtiment gothi- que ruiné.
Ce n'est pas qu'on prétende que les différents ordres de l'État doivent être assujettis à la même loi. On sent bien que les usages de la noblesse, du clergé, des magistrats, des cul- tivateurs, doivent être différents; mais il est à souhaiter, sans doute, que chaque ordre ait sa loi uniforme dans tout le royaume, que ce qui est juste ou vrai dans la Champagne ne soit pas réputé faux ou injuste en Normandie. L'uniformité en tout genre d'administration est une vertu; mais les difficultés de ce grand ouvrage ont effrayé.
Louis XIY aurait pu se passer plus aisément de la ressource dangereuse des traitants, à laquelle le réduisit l'anticipation qu'il fit presque toujours sur ses revenus, comme on le verra dans le chapitre des finances.
La France cependant, malgré ses secousses et ses pertes, est encore un des plus florissants pays de la terre, parce que tout le bien qu'a fait Louis XIY subsiste, et que le mal, qu'il était difficile de ne pas faire dans des temps orageux, a été réparé. Enfin la postérité, qui juge les rois, et dont ils doi- vent toujours avoir le jugement devant les yeux, avouera, en pesant les vertus et les faiblesses de ce monarque, que, quoi- qu'il eût été trop loué pendant sa vie, il mérita de l'être à jamais, et qu'il fut digne de la statue qu'on lui a érigée à Montpellier, avec une inscription latine dont le sens est: A Louis le Grand après sa mort^. Don Ustariz, homme d'Etat, qui a écrit sur les finances et le commerce d'Espagne, appelle Louis XIY uji homme prodigieux.
Tous les changements qu'on vient de voir dans le gouver- nement et dans tous les ordres de l'État en produisirent nélevèrent à 8,886,265 livres, monnaie le laconisme ni la précision qu'il padu temps, [v.] raît lui supposer; elle est au contraire- fort longue, et relate que la statue a 1, « Louis le Grand après sa mort. » été décrétée par la ville pondant la vie Il y a là une erreur de Voltaire; lins- de Louis XIV, et posée depuis sa mort: criptiou serait fort belle, comme il la Supcrstiti dccrcverc...ex oculis sublato rapporte, mais cette inscrii)tion n'a ni posucre, dit le texte.
CHAPITRE XXIX 3G1 •cessaircmcnt un très grand dans les mœurs. L'esprit de fac- tion, de fureur et de rébellion, qui possédait les citoyens depuis le temps de François II, devint une émulation de servir le prince. Les seigneurs des grandes terres n'étant plus canton- nés chez eux, les gouverneurs des provinces n'ayant plus de postes importants à donner, chacun songea à ne mériter de grâces que celles du souverain: et l'Etat devint un tout régu- lier, dont chaque ligne aboutit au centre.
C'est là ce qui délivra la cour des factions et des conspira- tions qui avaient troublé l'Etat pendant tant d'années. Il n'y •eut sous l'administration de Louis XIV qu'une seule conjura- tion, en 1674, imaginée par la Truaumont, gentilhomme nor- mand, perdu de débauches et de dettes, et embrassée par un homme de la maison de Rohan, grand veneur de France, qui avait beaucoup de courage et peu de prudence. La hauteur et la dureté du marquis de Louvois l'avaient irrité au point qu'en sortant de son audience il entra tout ému et hors de lui-même chez M. de Caumartin, et se jetant sur un lit de repos: « Il faudra, dit-il, que ce...Louvois meure, ou moi. » Caumartin ne prit cet emportement que pour une colère pas- sagère; mais le lendemain ce même jeune homme lui ayant demandé s'il croyait les peuples de Normandie affectionnés au gouvernement, il entrevit des desseins dangereux. « Les temps de la Fronde sont passés, lui dit-il; croyez-moi, vous vous perdrez, et vous ne serez regretté de personne. » Le chevalier ne le crut pas; il se jeta à corps perdu dans la cons- piration de la Truaumont. Il n'entra dans ce complot qu'un chevalier de Préaux, neveu de la Truaumont, qui, séduit par son oncle, séduisit sa maîtresse, la marquise de Villiers. Leur but et leur espérance n'étaient pas et ne pouvaient être de se faire un parti dans le royaume. Ils prétendaient seulement "vendre et livrer Quillebeuf aux Hollandais, et introduire les ennemis en Normandie. Ce fut plutôt une lâche trahison mal ourdie qu'une conspiration. Le supplice de tous les coupa- bles fut le seul événement que produisit ce crime insensé et inutile, dont à peine on se souvient aujourd'hui.