Le contrôleur général Desmarets, neveu de l'illustre Col- bert, ayant en 1708 succédé à Chamillart, ne put guérir un mal que tout rendait incurable.
La nature conspira avec la fortune pour accabler l'Etat. Le 1. Il est dit dans l'histoire écrite France. Il payait, outre cela, lo change, parla Hode, et rédigée sous le nom de qui allait à cinq ou six pour cent de laMartinière, qu'ilen coûtait soixante perte; et le liauquier était obligé, et douze pour cent pour le change malgré sa promesse, de solder son dans les guerres d'Italie. C'est une compte en argent avec l'étranger: ce absurdité. Le fait est que M. de Cha- qui produisait une perte considéramillart. pour payer les armées, se ser- ble. [v.] vait du crédit du chevalier Bernard.
Ce ministre croyait, par un ancien pré- 2. Mesure déplorable à laquelle on jugé, qu'il ne fallait pas que l'argent eut plus d'une fois recours pendant ce sortît du royaume: comme si l'on don- régne. Colbert lui-même, pressé par nait cet argent pour rien, et comme le besoin d'argent, qui était la suite s'il était possible qu'une nation débi- des excessives dépenses du roi, avait trice à une autre, et qui ne s'acquitte fait le trafic des offices industriels. II pas eneilcts conimerçables, ne payât arriva, pour plusieurs de ces oflices, point en argent comptant: ce minis- qu'après les avoir vendus, on les suptre donnait au banquier huit pour cent prima tout à coup afin d'obliger les de profit, à condition qu'on payât lé- possesseurs à les racheter une seconde tranger sans faire sortir de l'argent de fois!
374 SIECLE DE LOUIS XIV cruel liivcr de 1709 força le roi de remettre aux peuples ncut millions de taille, dans le temps qu'il n'avait pas dequoipayer ses soldats. La disette des denrées fut si excessive, qu'il en coûta quarante-cinq millions pour les vivres de larmée. La dépense de cette année 1709 montait à deux cent vingt et un millions, et le revenu ordinaire du roi n'en produisit pas qua- rante-neuf. Il fallut donc ruiner l'Etat pour que les ennemis ne s'en rendissent pas les maîtres. Le désordre s'accrut telle- ment, et fut si peu réparé, que, longtemps après la paix, au commencement de l'année 1715, le roi fut obligé de faire négocier trente-deux millions de billets, pour en avoir huit en espèces. Enfin il laissa, à sa mort, deux milliards six cents millions de dettes, à vingt-huit livres le marc, à quoi les espèces se trouvèrent alors réduites; ce qui fait environ quatre milliards cinq cents millions de notre monnaie cou- rante en 1760.
Il est étonnant, mais il est vrai, que cette immense dette n'aurait point été un fardeau impossible à soutenir, s'il y avait eu alors un commerce florissant, un papier de crédit établi, et des compagnies solides qui eussent répondu de ce papier, comme en Suède, eu Angleterre, à Venise et en Hollande- Car, lorsqu'un Etat puissant ne doit qu'à lui-même, la con- fiance et la circulation suffisent pour payer. Mais il s'en fal- lait beaucoup que la France eût alors assez de ressorts pour faire mouvoir une machine si vaste et si compliquée, dont h- poids l'écrasait.
Louis XIV, dans son règne, dépensa dix-huit milliards; ce qui revient, année commune, à trois cent trente millions d'au- jourd'hui, en compensant l'une par l'autre les augmentations et les diminutions numéraires des monnaies.
Sous l'administration du grand Colbcrt, les revenus ordi- naires de la couronne n'allaient qu'à cent dix-sept millions à vingt-sept livres, et puis à vingt-huit livres le marc d'argent. Ainsi tout le surplus fut toujours fourni en affaires extraor- dinaires. Colbert, le plus grand (?nnemi de cette luneste res- source, fut obligé d'y avoir recours pour servir proniptement'. Il emprunta huit cents millions, valeur de notre temps, dans la guerre de 1672. Il restait au roi très peu d'anciens domaines de la couronne. Ils sont déclarés inaliénables par tous les parlements du royaume; et cependant ils sont presque tous 1. Pour subvenir promptcment aux dépenses.
CHAPITRE XXX 375 aliénés. Le revenu du roi consiste aujourd'hui dans celui do ses sujets; c'est une circulation perpétuelle de dettes et de payements. Le roi doit aux citoyens plus de millions numé- raires par an, sous le nom de rentes de l'hôtel de ville, qu'au- cun roi n'en a jamais retiré des domaines de la couronne.
Pour se faire une idée de ce prodigieux accroissement de taxes, de dettes, de richesses, de circulations et en même temps d'embarras et de peines, qu'on a éprouvé en France et dans les autres pays, on peut considérer qu'à la mort de Fran- çois 1er l'État devait environ trente mille livres de rentes per- pétuelles sur l'hôtel de ville, et qu'à présent il en doit plus de quarante-cinq millions.
Ceux qui ont voulu comparer les revenus de Louis XIV avec ceux de Louis XV ont trouvé, en ne s'arrêtant qu'au revenu fixe et courant, que Louis XIV était beaucoup plus riche en 1683, époque de la mort de Colbert, avec cent dix- sept millions de revenu, que son successeur ne l'était, eu 1730, avec près de deux cents millions: et cela est très vrai, en ne considérant que les rentes fixes et ordinaires de la couronne. Car cent dix-sept millions numéraires au marc de vingt-huit livres sont une somme plus forte que deux cents millions à quarante-neuf livres, à quoi se montait le revenu du roi en 1730: et de plus, il faut compter les charges augmentées par les emprunts de la couronne. Mais aussi les revenus du roi, c'est-à-dire de l'État, se sont accrus depuis; et l'intelligence des finances s'est perfectionnée au point que, dans la guerre ruineuse de 1741, il n'y a pas eu un moment de discrédit. On a pris le parti de faire des fonds d'amortissement*, comme chez les Anglais: il a fallu adopter une partie de leur système de finance.
Il y avait environ cinq cents millions numéraires d'argent monnayé dans le royaume en 1683; et il y en avait environ douze cents en 1730, de la manière dont on compte aujour- d'hui. Mais le numéraire, sous le ministère du cardinal de Fleuri, fut presque le double du numéraire du temps de Colbert. Il paraît donc que la France n'était environ que d'un sixième plus riche en espèces circulantes depuis la mort de Colbert. Elle l'est beaucoup davantage en matières d'argent et d'or travaillées et mises en œuvre pour le service et pour le luxe. Il n'y en avait pas pour quatre cents millions de no- 1. C'est mettre de côte chaque année des sommes pour éteindre les rentes en les remboursant.
376 SIÈCLE DE LOUIS XIV tre monnaie d'aujourd'hui, en 1690; et, vers l'an 1730, on en possédait autant que d'espèces circulantes. Rien ne fait voir plus évidemment combien le commerce, dont Colbert ouvrit les sources, s'est accru lorsque ses canaux, fermés par les guerres, ont été débouchés. L'industrie s'est perfectionnée,, malgré l'émigration de tant d'artistes que dispersa la révo- cation de ledit de Nantes; et cette industrie augmente en- core tous les jours. La nation est capable d'aussi grandes choses, et de plus grandes encore, que sous Louis XIY, parce que le génie et le commerce se fortifient toujours quand on les encourage.
A voir l'aisance des particuliers, ce nombre prodigieux de maisons agréables bâties dans Paris et dans les provinces, cette quantité d'équipages, ces commodités, ces recherches qu'on nomme luxe, on croirait que l'opulence est vingt fois plus grande qu'autrefois. Tout cela est le fruit d'un travail ingénieux, encore plus que de la richesse. Il n'en coûte guère plus aujourd'hui pour être agréablemnet logé, qu'il n'en coû- tait pour l'être mal sous Henri lY. Une belle glace de nos manufactures orne nos maisons à bien moins de frais que les petites glaces qu'on tirait de Venise. Nos belles et parantes étoffes sont moins chères que celles de l'étranger, qui ne les valaient pas.
Ce n'est point en effet l'argent et l'or qui procurent une vie commode, c'est legcnie. Un peuple qui n'aurait que ses métaux: serait très misérable; un peuple qui sans ces métaux mettrait heureusement en œuvre toutes les productions de la terre serait véritablement le peuple riche. La France a cet avantage, avec beaucoup plus d'espèces qu'il n'en faut pour la circulation.
L'industrie, s'étant perfectionnée dans les villes, s'est ac- crue dans les campagnes. Il s'élèvera toujours des plaintes sur le sort des cultivateurs. On les entend dans tous les pays du monde; et ces murmures sont presque partout ceux des oisifs opulents, qui condamnent le gouvernement beaucoup plus qu'ils ne plaignent les peuples. Il est vrai que, presque en tout pays, si ceux qui passent leurs jours dans les travaux rustiques avaient le loisir de murmurer, ils s'élèveraient contre les exactions qui leur enlèvent une partie de leur subs- tance. Ils détesteraient la nécessité de payer des taxes qu'ils ne se sont point imposées, et de porter le fardeau de l'Etat sans participer aux avantages des autres citoyens. Il n'est pas du ressort de l'histoire d'examiner comment le peuple CHAPITRE XXX 377 CHAPITRE XXX 377 doit contribuer sans être foulé, et de marquer le point précis, si difficile à trouver, entre l'exécution des lois et Tabus des lois, entre les impôts et les rapines; mais l'histoire doit faire voir qu'il est impossible qu'une ville soit florissante sans que les campagnes d'alenlour soient dans l'abondance; car certainement ce sont ces campagnes qui la nourrissent. On entend, à des jours réglés, dans toutes les villes de France, des reproches de ceux à qui leur profession permet do déclamer en public contre les différentes branches de con- sommation, auxquelles on donne le nom de luxe. Il est évi- dent que les aliments de ce luxe ne sont fournis que par le travail industrieux des cultivateurs, travail toujours chère- ment payé.
On a planté plus de vignes, et on les a mieux travaillées: on a fait de nouveaux vins qu'on ne connaissait pas aupa- ravant, tels que ceux de Champagne, auxquels on a su donner la couleur, la sève et la force de ceux de Bourgogne, et qu'on débite chez l'étranger avec un grand avantage: celte aug- mentation des vins a produit celle des eaux-de-vie. La cul- ture des jardins, des légumes, des fruits, a reçu de prodigieux accroissements, et le commerce des comestibles avec les co- lonies de l'Amérique en a été augmenté: les plaintes qu'on a de tout temps fait éclater sur la misère de la campagne ont cessé alors d'être fondées. D'ailleurs dans ces plaintes vagues on ne distingue pas les cultivateurs, les fermiers d'avec les manœuvres. Ceux-ci ne vivent que du travail de leurs mains, et cela est ainsi dans tous les pays du monde, où le grand nom- bre doit vivre de sa peine. Mais il n'y a guère de royaume dans l'univers où le cultivateur, le fermier, soit plus à son aise que dans quelques provinces de France; et TAngleterre seule peut lui disputer cet avantage. La taille proportion- nelle, substituée à l'arbitraire dans quelques provinces, a con- tribué encore à rendre plus solides les fortunes des cultiva- teurs qui possèdent des charrues, des vignobles, des jardins.
Le manœuvre, l'ouvrier, doit être réduit au nécessaire pour travailler; telle est la nature de l'homme. Il faut que ce grand nombre d'hommes soit pauvre, mais il ne faut pas qu'il soit misérable.
Le moyen ordre s'est enrichi par l'industrie. Les ministres et les courtisans ont été moins opulents, parce que, l'argent ayant augmenté numériquement de près de moitié, les appoin- tements et les pensions sont restés les mêmes, et le prix des ■378 SIÈCLE DE LOUIS XIY denrées est monté à plus du double: c'est ce qui est arrivé dans tous les pays de TEurope. Les droits, les honoraires, sont partout restés sur l'ancien pied. Un électeur qui reçoit l'investiture de ses Etats ne paye que ce que ses prédéces- seurs payaient du temps de l'empereur Charles lY^, au quator- zième siècle, et il n'est dû qu'un écu au secrétaire de l'Empe- reur dans cette cérémonie.
Ce qui est bien plus étrange, c'est que, tout ayant augmenté, valeur numéraire des monnaies, quantité des matières d'or et d'argent, prix des denrées, cependant la paye du soldat est res- tée au même taux qu'elle était il y a deux cents ans: on donne cinq sous numéraires au fantassin, comme on les donnait du temps de Henri IV. Aucun de ce grand nombre d'hommes ignorants qui vendent leur vie si bon marché ne sait qu'at- tendu le surhaussement des espèces et la cherté des denrées, il reçoit environ deux tiers moins que les soldats de Henri IV. S'il le savait, s'il demandait une paye de deux tiers plus haute, il faudrait bien la lui donner: il arriverait alors que chaque puissance de l'Europe entretiendrait les deux tiers moins de troupes; les forces se balanceraient de même; la cul- ture de la terre et les manufactures en profiteraient.
Il faut encore observer que les gains du commerce ayant augmenté, et les appointements de toutes les grandes char- ges ayant diminué de valeur réelle, il s'est trouvé moins d'o- pulence qu'autrefois chez les grands, et plus dans le moyen ordre; et cela même a mis moins de distance entre les hom- mes. Il n'y avait autrefois de ressource pour les petits que de servir les grands: aujourd'hui l'industrie a ouvert mille che- mins qu'on ne connaissait pas il y a cent ans. Enfin, de quel- que manière que les finances de l'État soient administrées, la France possède dans le travail d'environ vingt millions d'habi- tants un trésor inestimable.
1. C'est en effet Ciiarles IV de 1350, dans la constitution de l'empire, Luxembourg qui, par la bulle d'or de fixa les droits des électeurs.
CHAPITRE XXXI 379 CHAPITRE XXXI DES SCIENCES Le chancelier Bacon ^ avait montré de loin la roule qu'on pouvait tenir; Galilée avait découvert les lois de la chute des corps; Torricelli commençait à connaître la pesanteur de l'air qui nous environne: on avait fait quelques expériences à Magdebourg. Avec ces faibles essais, toutes les écoles res- taient dans l'absurdité, et le monde dans l'ignorance. Des- cartes^ parut alors; il fit le contraire de ce qu'on devait faire: au lieu d'étudier la nature, il voulut la deviner. Il était le plus grand géomètre de son siècle; mais la géométrie laisse l'esprit comme elle le trouve. Celui de Descartes était trop porté à l'invention. Le premier des mathématiciens ne lit guère que des romans de philosophie. Un homme qui dédaigna les expériences, qui ne cita jamais Galilée, qui voulait bâtir sans matériaux, ne pouvait qu'élever un édifice imaginaire.
Ce qu'il y avait de romanesque réussit; et le peu de vé- rités mêlé à ces chimères nouvelles fut d'abord combattu. Mais enfin ce peu de vérités perça, à l'aide de la méthode qu'il avait introduite: car avant lui on n'avait point de fil dans ce labyrinthe, et du moins il en donna un, dont on se servit après qu'il se fut égaré. C'était beaucoup de détruire les chimères du péripatétisme, quoique par d'autres chimè- res. Ces deux fantômes se combattirent. Ils tombèrent l'un après l'autre; et la raison s'éleva enfin sur leurs ruines. Il y avait à Florence une académie d'expériences sous le nom del Cimento, établie par le cardinal Léopold de Médicis, vers l'an 1655. On sentait déjà, dans cette patrie des arts, qu'on ne pouvait comprendre quelque chose du grand édifice de la nature, qu'eu l'examinant pièce à pièce. Cette académie, après les jours de Galilée, et dès le temps de Torricelli^, rendit de grands services.
1. Bacon (né en 1560, mort on 1626), rement. Voir l'Histoire du cartèsiasdans son yof^uin organum, a indiqué «i.y/«e, par Boni llet.
la méthode des sciences physiques 3. Torricelli (1608-164T) découvrit la et naturelles. pesanteur de l'air et construisit le 2 Descartes est jugé ici bien légè- premier baromètre.
380 SIÈCLE DE LOUIS XIY Quelques philosophes en Angleterre, sous la sombre ad- ministration de Cromwell, s'assemblèrent pour chercher en paix des vérités, tandis que le fanatisme opprimait toute vérité. Charles II, rappelé sur le trône de ses ancêtres par le repentir et par l'inconstance de sa nation, donna des lettres patentes à cette académie naissante; mais c'est tout ce que le gouvernement donna. La Société royale, ou plutôt la So- ciété libre de Londres, travailla pour l'honneur de travailler. C'est de son sein que sortirent de nos jours les découvertes sur la lumière, sur le principe de la gravitation, sur l'aberra- tion des étoiles fixes, sur la géométrie transcendante, et cent autres inventions qui pourraient à cet égard faire appeler ce siècle le siècle des Anglais, aussi bien que celui de Louis XIV.
En 1666, M. Colbert, jaloux de cette nouvelle gloire, vou- lut que les Français la partageassent; et, à la prière de quelques savants, il fit agréer à Louis XIV l'établissement d'une Académie des sciences. Elle fut libre jusqu'en 1699 comme celle d'Angleterre, et comme l'Académie française- Colbert attira d'Italie Dominique Cassini, Huyghens de Hol- lande, et Roëmer de Danemark, par de fortes pensions. Roë- mer détermina la vitesse des rayons solaires; Huyghens découvrit l'anneau et un des satellites de Saturne, et Cassini les quatre autres. On doit à Huyghens, sinon la première invention des horloges à pendule, du moins les vrais princi- pes de la régularité de leurs mouvements, principes qu'il déduisit d'une géométrie sublime. On acquit peu à peu des connaissances de toutes les parties de la vraie physique, en rejetant tout système. Le public fut étonné de voir une chimie dans laquelle on ne cherchait ni le grand œuvre, ni l'art de prolonger la vie au delà des bornes de la nature; une astro- nomie qui ne prédisait pas les événements du monde; une médecine indépendante des phases de la lune. La corruption ne fut plus la mère des animaux et des plantes. Il n'y eut plus de prodiges dès que la nature fut plus connue. On l'é- tudia dans toutes ses productions.
La géographie reçut des accroissements étonnants. A peine Louis XIV a-t-il fait bâtir l'Observatoire, qu'il fait commen- cer en 1669 une méridienne par Dominique Cassini et par Picard. Elle est continuée vers le nord en 1683 par la Hire; et enfin Cassini la prolonge en 1700 jusqu'à l'extrémité du Roussillon. C'est le plus beau monument de l'astronomie, et il suffit pour éterniser ce siècle.
CHAPITRE XXXI 381 On envoie eu 1672 des physiciens à la Cayenne, faire des observations utiles. Ce voyage a été la première origine de la connaissance de l'aplatissement de la terre, démontré de- puis par le grand Newton; et il a préparé à ces voyages plus fameux qui depuis ont illustré le règne de Louis XY.
On fait partir en 1700 Tournefort pour le Levant. Il y va recueillir des plantes qui enrichissent le Jardin royal, au- trefois abandonné, remis alors en honneur, et aujourd'hui devenu digne de la curiosité de l'Europe. La Bibliothèque royale, déjà nombreuse, s'enrichit sous Louis XIV de plus de trente mille volumes; et cet exemple est si bien suivi de nos jours, qu'elle en contient déjà plus de cent quatre-vingt mille. Il fait rouvrir l'école de droit, fermée depuis cent ans. Il établit dans toutes les universités de France un profes- seur de droit français. Il semble qu'il ne devrait pas y en avoir d'autres, et que les bonnes lois romaines, incorporées à celles du pays, devraient former un seul corps des lois de la nation.
Sous lui les journaux s'établissent. On n'ignore pas que le Journal des savants^, qui commença en 1665, est le père de tous les ouvrages de ce genre dont l'Europe est aujourd'hui remplie, et dans lesquels trop d'abus se sont glissés, comme dans les choses les plus utiles.
L'Académie des belles-lettres, formée d'abord en 1663 de quelques membres de l'Académie française, pour transmettre à la postérité par des médailles les actions de Louis XIY, devint utile au public depuis qu'elle ne fut plus uniquement occupée du monarque, et qu'elle s'appliqua aux recherches de l'antiquité et à une critique judicieuse des opinions et des faits. Elle fit à peu près dans l'histoire ce que l'Académie des sciences faisait dans la physique: elle dissipa des er- reurs.
L'esprit de sagesse et de critique, qui se communiquait de proche en proche, détruisit insensiblement beaucoup de su- perstitions. C'est à cette raison naissante qu'on dut la décla- ration du roi de 1672, qui défendit aux tribunaux d'admettre les simples accusations de sorcellerie. On ne l'eût pas osé 1. Le premier journal fondé en Roret reprit l'idée de Rcnaiidot, et France est dû au médecin Théophraste publia une gazette hebdomadaire en Renaudot, en 1C31. Il portait le titre vers burlesques sous le titre de Muse de Gazette de France. Cette publica- historique. C'est Denis de Sallo qui tien cessa au bout de peu de temps, fonda le Journal des savants.
382 SIECLE DE LOUIS XIV sous Henri lY ^ et sous Louis XIII; et si depuis 1672 il y a eu encore des accusations de maléfices, les juges n'ont con- damné d'ordinaire les accusés que comme des profanateurs qui d'ailleurs employaient le poison.
Il était très commun auparavant d'éprouver les sorciers en les plongeant dans l'eau, liés de cordes; s'ils surnageaient, ils étaient convaincus. Plusieurs juges de province avaient ordonné ces épreuves; et elles continuèrent encore longtemps parmi le peuple. Tout berger était sorcier; et les amulettes, les anneaux constellés, étaient en usage dans les villes. Les effets de la baguette de coudrier, avec laquelle on croit dé- couvrir les sources, les trésors et les voleurs, passaient pour certains, et ont encore beaucoup de crédit dans plus d'une province d'Allemagne. Il n'y avait presque personne qui ne se fit tirer son horoscope. On n'entendait parler que de secrets magiques; presque tout était illusion. Des savants, des ma- gistrats, avaient écrit sérieusement sur ces matières. On dis- tinguait parmi les auteurs une classe de démonographes. Il y avait des règles pour discerner les vrais magiciens d'avec les faux; enfin jusque vers ces temps -là on n'avait guère adopté de l'antiquité que des erreurs en tout genre.
Les idées superstitieuses étaient tellement enracinées chez les hommes, que les comètes les effrayaient encore en 1680, On osait à peine combattre cette crainte populaire. Jacques Bernouilli, l'un des grands mathématiciens de lEurope, ea répondant, à propos de cette comète, aux partisans du pré- jugé, dit que la chevelure de la comète ne peut être un signe de la colère divine, parce que cette chevelure est éternelle; mais que la queue pourrait bien eu être un. Cependant ni la tète ni la queue ne sont éternelles. Il fallut que Bayle éci'ivit contre le préjugé vulgaire un livre fameux, que les progrès de la raison ont rendu aujourd'hui moins piquant qu'il ne l'était alors.
Il faut avouer que cet esprit raisonnable qui commence à présider à l'éducation dans les grandes villes n'a pu empê- cher les fureurs des fanatiques des Cévennes, ni prévenir la démence du petit peuple de Paris autour d'un tombeau à Saint-Médard-, ni calmer des disputes aussi acharnées que 1. En 1609, six cents sorciers furent trie, rapporte neuf cents arrêts rendus condamnis dans le ressort du parle- en quinze ans contre des sorciers ment de Bordeaux, et la plupart brù- dans la seule Lorraine, les. Nicolas Ilemi, dans sa Dcmonold- 2. Autour du tombeau du diacre CHAPITRE XXXII 383^ finvoles entre des hommes qui auraieut dû être sages. Mais, avant ce siècle, ces disputes eussent causé des troubles dans l'État; les miracles de Saint-Médard eussent été accrédités par les plus considérables citoyens; et le fanatisme renfermé dans les montagnes des Cévennes se fût répandu dans les villes.
Tous les genres de science et de littérature ont été épui- sés dans ce siècle; et tant d'écrivains ont étendu les lumières de l'esprit humain, que ceux qui en d'autres temps auraient passé pour des prodiges ont été confondus dans la foule. Leur gloire est peu de chose à cause de leur nombre; et la gloire du siècle eu est plus grande.
CHAPITRE XXXII DES BEAUX-ARTS La philosophie ne fît pas en France d'aussi grands progrès qu'en Angleterre et à Florence^; et si lAcadémie des sciences rendit des services à l'esprit humain, elle ne mit pas la France au-dessus des autres nations. Toutes les grandes inventions et les grandes vérités vinrent d'ailleurs.
Mais dans l'éloquence, dans la poésie, dans la littérature,, dans les livres de morale et d'agrément, les Français furent les législateurs de l'Europe. Il n'y avait plus de goût en Italie. La véritable éloquence était partout ignorée. Les prédicateurs étaient Virgile et Ovide; les avocats, saint Augustin et saint Jérôme. Il ne s'était point encore trouvé de génie qui eût donné à la langue française le tour, le nombre, la propriété du style et la dignité. Quelques vers de Malherbe faisaient sentir seulement qu'elle était capable de grandeur et de force^ mais c'était tout. Les mômes génies qui avaient écrit très Paris. On y vint grimacer et convul- Voltaire oublie- la Méthode de Dessionner d'une manière si ridicule, que cartes, la Recherche de la vérité de l'autorité ordonna la fermeture du ci- Malebranche, le traité de la Connaismetière en 1T32. Les prétendus mira- sance de Dieu et de soi-même de Boscles cessèrent aussitôt. suet, la Démonstration de l'existence 1. « En Angleterre et à Florence. » de Dieu de Fcnelon.
384 SIECLE DE LOUIS XIV bien en latin, comme un président De Thou, un chancelier de l'Hospital, n'étaient plus les mêmes quand ils maniaient leur propre langage, rebelle entre leurs mains. Les Français n'é- taient encore recommandables que par une certaine naïveté, qui avait fait le seul mérite de Joinville, d'Amyot, de Marot, de Montaigne, de Régnier, de la Satire Ménippée. Cette naï- veté tenait beaucoup à l'irrégularité, à la grossièreté.