Le siècle de Louis XIV a donc en tout la destinée des siè- cles de Léon X, d'Auguste, d'Alexandre. Les terres qui firent naître dans ces temps illustres tant de fruits du génie avaient été longtemps préparées auparavant. On a cherché en vain dans les causes morales et dans les causes physiques la raison de cette tardive fécondité, suivie d'une longue stérilité. La vé- ritable raison est que, chez les peuples qui cultivent les beaux- arts, il faut beaucoup d'années pour épurer la langue et le goût. Quand les premiers pas sont faits, alors les génies se développent; l'émulation, la faveur publique prodiguée à ces nouveaux efforts, excitent tous les talents. Chaque artiste sai- sit en son genre les beautés naturelles que ce genre comporte. Quiconque approfondit la théorie des arts purement de gé- nie doit, s'il a quelque génie lui-môme, savoir que ces pre- mières beautés, ces grands traits naturels qui appartiennent à ces arts, et qui conviennent à la nation pour laquelle on 396 SIECLE DE LOUIS XIV travaille, sont eu petit nombre. Les sujets et les embellisse- ments propres aux sujets ont des bornes bien plus resserrées qu'on ne pense. L'abbé Dubos, homme d'un très grand sens, qui écrivait son traité sur la poésie et sur la peinture vers l'an 1714, trouva que dans toute l'histoire de France il n'y avait de vrai sujet de poème épique que la destruction de la ligue par Henri le Grand*. Il devait ajouter que les embellis- sements de l'épopée, convenables aux Grecs, aux Romains, aux Italiens du quinzième et du seizième siècle, étant pros- crits parmi les Français, les dieux de la Fable, les oracles, les héros invulnérables, les monstres, les sortilèges, les mé- tamorphoses, les aventures romanesques n'étant plus de sai- son, les beautés propres au poème épique sont renfermées dans un cercle très étroit. Si donc il se trouve jamais quelque artiste qui s'empare des seuls ornements convenables au temps, au sujet, à la nation, et qui exécute ce qu'on a tenté, ceux qui viendront après lui trouveront la carrière remplie.
Il en est de même dans Fart de la tragédie. Il ne faut pas croire que les grandes passions tragiques et les grands sen- timents puissent se varier à l'infini d'une manière neuve et frappante. Tout a ses bornes.
La haute comédie a les siennes. Il n'y a dans la nature hu- maine qu'une douzaine, tout au plus, de caractères vraiment comiques et marqués de grands traits. L'abbé Dubos, faute de génie, croit que les hommes de génie peuvent encore trou- ver une foule de nouveaux caractères; mais il faudrait que la nature en fit. Il s'imagine que ces petites différences qui sont dans les caractères des hommes peuvent être maniées aussi heureusement que les grands sujets. Les nuances, à la vérité, sont innombrables, mais les couleurs éclatantes sont en petit nombre; et ce sont ces couleurs primitives qu'un grand ar- tiste ne manque pas d'employer.
L'éloquence de la chaire, et surtout celle des oraisons fu- nèbres, sont dans ce cas. Les vérités morales une fois annon- cées avec éloquence, les tableaux des misères et des faibles- ses humaines, des vanités de la grandeur, des ravages de la mort, étant faits par des mains habiles, tout cela devient lieu commun: on est réduit ou à imiter ou à s'égarer. Un nombre 1. 0 Henri le Grand. » Nous n'avons admettre pour cette raison que les dans notre langue qu'un poème épi- sujets épiques manquent dans notre que, la Henriade.^isàs il ne faut pas histoire.
CHAPITRE XXXH 397 suffisant do fables étant composé par un la Fontaine, tout ce qu'on y ajoute rentre dans la même morale, et presque dans It's mémos aventures. Ainsi donc le j^énio n'a qu'un siècle, après quoi il faut qu'on dégénère^.
Los genres dont les sujets se renouvellent sans cosse, comme l'histoire, les observations physiques, et qui no deman- dent que du travail, du jugement et un esprit commun, pou- vent plus aisément se soutenir; et les arts do la main, comme la pointure, la sculpture, peuvent no pas dégénérer, quand ceux qui gouvernent ont, à roxemple do Louis XIV, l'atten- tion de n'employer que les meilleurs artistes. Car on peut, on peinture et en sculpture, traiter cent fois les mêmes sujets: on peint encore la sainte Famille, quoique Raphaël ait déployé dans ce sujet toute la supériorité de son art; mais on ne se- rait pas reçu à traiter Cinna, Andromaque, VArt poétique, le Tartufe.
Il faut encore observer que le siècle passé ayant instruit le siècle présent, il est devenu si facile d'écrire des choses mé- diocres, qu'on a été inondé de livres frivoles, et, ce qui est en- core pis, de livres sérieux inutiles; mais parmi cette multitude de médiocres écrits, mal devenu nécessaire dans une ville immense, opulente et oisive, où une. partie des citoyens s'oc- cupe sans cesse à amuser l'autre, il se trouve de temps on temps d'excellents ouvrages, ou d'histoire, ou do réflexions, ou de cette littérature légère qui délasse toutes sortes d'es- prits.
La nation française est de toutes les nations colle qui a produit le plus de ces ouvrages. Sa langue est devenue la langue de l'Europe: tout y a contribué; les grands auteurs du siècle de Louis XIV, ceux qui les ont suivis; les pasteurs calvinistes réfugiés, qui ont porté l'éloquence, la méthode dans les pays étrangers; un Baylc surtout, qui, écrivant on Hollande, s'est fait lire de toutes les nations; un Rapin de Thoyras, qui a donné en français la seule bonne histoire d'Angleterre; un Saint-Evremond, dont toute la cour de Lon- dres recherchait le commerce; la duchesse do Mazarin, à qui l'on ambitionnait de plaire; madame d'Olbreuse, devenue du- chesse de Zell, qui porta en Allemagne toutes les grâces de 1. Voltaire a mieux dit en écrivant nouvelle forme de gouvernement, ne ailleurs: « Il sera difficile désormais donnent un tour nouveau aux csqu'il s'élève des génies nouveaux,.! prils. » C'est ce qui est arrivé après moins que de nouvelles mœurs, une la Révolution.
23 SIECLE DE LOUIS XIV sa patrie. L'esprit de société est le partage naturel des Fran- çais: c'est un mérite et un plaisir dont les autres peuples ont senti le besoin. La langue française est de toutes les lan- gues celle qui exprime avec plus de facilité, de netteté et de délicatesse tous les objets de la conversation des honnêtes gens; et par là elle contribue dans toute l'Europe à un des plus grands agréments de la vie.
CHAPITRE XXXIII s LITE DES ARTS A l'égard des arts qui ne dépendent pas uniquement do l'esprit, comme la musique, la pointure, la sculpture, Tarchi- tecture, ils n'avaient ûiit que de faibles progrès en France, avant le temps qu'on nomme le siècle de Louis XIY. La mu- sique était au berceau: quelques chansons languissantes, quelques airs de violon, de guitare et de téorbo, la plupart même composés en Espagne, était tout ce qu'on connaissait. Lulli étonna par son goût et par sa science. Il fut le premier en France qui fit des basses, dos milieux et des fugues. On avait d'abord quelque peine à exécuter ses compositions, qui paraissent aujourd'hui si simples et si aisées. Il y a de nos jours mille personnes qui savent la musique, pour une qui la savait du temps de Louis XIII; et l'art s'est perfectionné dans cotte progression. Il n'y a point de grande ville qui n'ait dos concerts publics; et Paris mémo alors n'en avait pas. Vingt-quatre violons du roi étaient toute la musique de la France.
Les connaissances qui appartiennent à la musique et aux arts qui en dépendent ont fait tant de progrès, que sur la fin du règne de Louis XIY on a inventé l'art de noter la danse; de sorte qu'aujourd'hui il est vrai de dire qu'on danse à livre ouvert.
Nous avions eu de très grands architectes du temps de la régence de Marie de Médicis. Elle fit élever le palais du Luxcmboui'g dans le goût toscan, pour honorer sa patrie et CHAPITRE XXXIII 399 pour embellir la notre. Le môme de Brosse dont nous avons le portail de Saint-Gervais, bâtit le palais de cette reine, qui n'en jouit jamais. Il s'en fallut beaucoup que le cardinal de Richelieu, avec autant de î^randcur dans l'esprit, eût autant de goût qu'elle. Le Palais-Cardinal, qui est aujourd'hui le Palais-Royal, en est la preuve. Nous conçûmes les plus gran- des espérances quand nous vîmes élever cette belle façade du Louvre, qui fait tant désirer l'achèvement de ce palais. Beau- coup de citoyens ont construit des édifices magnifiques, mais plus recherchés pour l'intérieur que recommandables par des dehors dans le grand goût, et qui satisfont le luxe des parti- culiers encore plus qu'ils n'embellisent la ville.
Colbert, le Mécène de tous les arts, forma une Académie d'architecture en 1671. C'est peu d'avoir des Yitruves, il faut que les Augustes les emploient.
Il faut aussi que les magistrats municipaux soient animés par le zèle et éclairés par le goût. S'il y avait eu deux ou trois prévôts des marchands comme le président Turgot, on ne reprocherait pas à la ville de Paris cet hôtel de ville mai construit et mal situé; cette place si petite et si irrégulière, qui n'est célèbre que par des gibets et des petits feux de joie; ces rues étroites dans les quartiers les plus fréquentés, et enfin un reste de barbarie au milieu de la grandeur et dans le sein de tous les arts.
La peinture commença sous Louis XIII avec le Poussin. Il ne faut point compter les peintres médiocres qui l'ont pré- cédé. Nous avons eu toujours depuis lui de grands peintres, non pas dans cette profusion qui fait une des richesses de l'I- talie; mais, sans nous arrêter à un le Sueur qui n'eut d'autre maître que lui-même, à un le Brun^ qui égala les Italiens dans le dessin et dans la composition, nous avons eu plus de trente peintres qui ont laissé des morceaux très dignes de re- cherches. Les étrangers commencent à nous les enlever. J'ai vu chez un grand roi des galeries et des appartements qui ne sont ornés que de nos tableaux, dont peut-être nous ne vou- lions pas connaître assez le mérite. J'ai vu en France refuser douze mille livres d'un tableau de Santerre. Il n'y a guère dans l'Llurope de plus vaste ouvrage de peinture que le pla- fond de le Moine à Versailles; et je ne sais s'il y eu a de 1. Entre le génie de le Briui et cchii iiu critique, il y eut harmonie préc- de Louis XIV, a dit spirituellemeut tablie.
400 SIECLE DE LOUIS XIV plus beaux. Nous avons eu depuis Yanloo, qui, chez les étran- gers mêmes, passait pour le premier de son temps.
Non seulement Colbert donna à l'Académie de peinture la forme qu'elle a aujourd liui, mais en 1667 il engagea Louis XIV à en établir une à Rome. On acheta dans cette métropole un palais, où loge le directeur. On y envoie des élèves qui ont remporté des prix à l'Académie de Paris. Ils y sont conduits et entretenus aux frais du roi: ils y dessinent les antiques; ils étudient Raphaël et Michel-Ange. C'est un noble hommage que rendit à Rome ancienne et nouvelle le désir de l'imiter; et on n'a pas même cessé de rendre cet hommage, depuis que les immenses collections de tableaux d'Italie amassées par le roi et par le duc d'Orléans, et les chefs-d'œuvre de sculp- ture que la France a produits, nous ont mis en état de ne point chercher ailleurs des maîtres.
C'est principalement dans la sculpture que nous avons ex- cellé, et dans l'art de jeter en fonte d'un seul jet des figures équestres colossales.
Si l'on trouvait un jour, sous des ruines, des morceaux tels que les bains d'Apollon, exposés aux injures de l'air dans les bosquets de Versailles; le tombeau du cardinal de Richelieu, trop peu montré au public, dans la chapelle de Sorbonne; la statue équestre de Louis XIV, faite à Paris pour décorer Bordeaux; le Mercure dont Louis XV a fait présent au roi de Prusse, et tant d'autres ouvrages égaux à ceux que je cite; il est à croire que ces productions de nos jours seraient mises à côté de la plus belle antiquité grecque i.
Nous avons égalé les anciens dans les médailles. Warin fut le premier qui tira cet art de la médiocrité sur la fin du règne de Louis XIII 2. C'est maintenant une chose admirable que ces poinçons et ces carrés qu'on voit rangés par ordie historique dans l'endroit de la galerie du Louvre occupé par les artistes. Il y eu a pour deux millions, et la plupart sont des chefs-d'œuvre.
1. La critique de notre temps, plus gouverDcmcnt et le caractère du grand tclairce et plus impartiale que colle roi, lisez louvragc de M. Forloui, les du xvup siècle, ne porlcpas toujours J'itslcs de Versailles.
sur les artistes du temps de Louis XIV, 2. Warin, célèbre graveur en mèaiusi que sur leurs œuvres, le même dailles, né à Liège en 1604, mort jugement que Voltaire. Sur celteques- en 1682. Les pointons et les carrés tion, et pour comprendre le rapport dont parle Voltaire sont aujourd'hui des arts et de la littérature avec le à lliùlel des Monnaies, à Paris.
CIIAPITIIE \ XXIII 'iUl On n'a pas moins réussi dans l'art do jçravcr les pierres précieuses. Celui de multiplier les tableaux, de les éterniser par le moyen des planches en cuivre, de transmettre facile- ment à la postérité toutes les représentations de la nature et de l'art, était encore très informe en France avant ce siècle. C'est un des arts les plus agréables et les plus utiles. On le doit aux Florentins, qui l'inventèrent vers le milieu du quin- zième siècle; et il a été poussé plus loin en France que dans le lieu même de sa naissance, parce qu'on y a fait un plus grand nombre d'ouvrages en ce genre. Les recueils des es- tampes du roi ont été souvent un des plus magnifiques pré- sents qu'il ait faits aux ambassadeurs. La ciselure en or et en argent, qui dépend du dessin et du goût, a été portée à la plus grande perfection dont la main de Thommc soit capable. Après avoir ainsi parcouru tous ces arts, qui contribuent aux délices des particuliers et à la gloire de l'Etat, ne jjas- sons pas sous silence le plus utile de tous les arts, dans le- quel les Français surpassent toutes les nations du monde; je veux parler de la chirurgie, dont les progrès furent si rapides et si célèbres dans ce siècle, qu'on venait à Paris des bouts de l'Europe pour toutes les cures et pour toutes les opérations qui demandaient une dextérité non commune. Non seulement il n'y avait guère d'excellents chirurgiens qu'en France, mais c'était dans ce seul pays qu'on fabriquait parfai- tement les instruments nécessaires; il en fournissait tous ses voisins; et je tiens du célèbre Cheselden, le plus grand chirurgien de Londres, que ce fut lui qui commença à faire fabriquer à Londres, en 1715, les instruments de son art. La médecine, qui servait à perfectionner la chirurgie, ne s'éleva pas en France au-dessus de ce qu'elle était en Angleterre, et sous le fameux Boerhaave^ en Hollande; mais il arriva à la médecine, comme à la philosophie, d'atteindre à la perfection dont elle est capable, en profitant des lumières de nos voi- sins 2.
Voilà en général un tableau fidèle des progrès de l'esprit humain chez les Français dans ce siècle, qui commença au temps du cardinal de Richelieu, et qui finit de nos jours. Il 1. Chez les Holliindais, la diphlou- perfection du temps de Voltaire, et giie oc se prononce ou. [v.] bien qu'elle ait fait d'immenses pro- grès depuis cette époque, il est à 2. La médecine, comme les sciences croire qu'elle en est encore fort éloi- oxpérimentalcs, n'avait pas atteint la gnéc.
402 SIECLE DE LOUIS XIV sera difficile qu'il soit surpassé; et s'il l'est en quelques genres, il restera le modèle des âges encore plus fortunés qu'il aura fait naître.
CHAPITRE XXXIV DES BEAUX-.VRTS EX EUROPE DIT TEMPS DE LOUIS XIV Nous avons assez insinué, dans tout le cours de celte his- toire, que les désastres publics dont elle est composée, et qui se succèdent les uns aux autres presque sans relâche, sont à la longue effacés des registres des temps. Les détails et les ressorts de la politique tombent dans l'oubli: les bonnes lois, les instituts, les monuments produits par les sciences et par les arts subsistent à jamais.
La foule des étrangers qui voyagent aujourd'hui à Rome, non en pèlerins, mais en hommes de goût, s'informe peu de Grégoire VU et de Boniface YIII; ils admirent les temples que les Bramante et les Michel-Ange ont élevés, les tableaux des Raphaël, les sculptures des Bernini; s'ils ont de l'esprit, ils lisent lArioste et le Tasse, et ils respectent la cendre de Galilée. En Angleterre on parle un moment de Cromwell; on ne s'entretient plus des guerres de la Rose blanche, mais on étudie Xewton des années entières; on ne s'est point étonné de lire dans son épitaphe qu'il a été la gloire du genre humain, et on le serait beaucoup si on voyait en ce pays les cendres d'aucun homme d'Etat honorées d'un pareil titre.
Je voudrais ici pouvoir rendre justice à tous les grands hommes qui ont, comme lui, illustré leur patrie dans le der- nier siècle. J'ai appelé ce siècle celui de Louis XIV, non seulement parce que ce monarque a protégé les arts beau- coup plus que tous les rois ses contemporains ensemble, mais encore parce qu'il a voulu renouveler trois fois toutes les générations des princes de l'Europe. J'ai fixé dette épo- que à quelques années avant Louis XIV et à quelques années après lui; c'est en effet dans cet espace dd tciùps que l'esprit humain a fait les plus grands progrès.
CHAPITRE XXXIV 403 Les Anglais ont pins avancé vers la perfection presque en tous les geni»es depuis 1660 jusqu'à nos jours, que dans tous les siècles précédents. Je ne répéterai point ici ce que j'ai dit ailleurs de Millon. Il est vrai que plusieurs critiques lui re- prochent la bizarrerie dans ses peintures, son paradis des sots, ses murailles d'albâtre qui entourent le paradis ter- restre; ses diables qui, de géants qu'ils étaient, se transfor- ment en pygmées pour tenir moins de place au conseil, dans une grande salle toute d'or, bâtie en enfer; les canons qu'on tire dans le ciel, les montagnes qu'on s'y jette à la tête; des anges à cheval, des anges qu'on coupe en deux, et dont les parties se rejoignent soudain. On se plaint de ses longueurs, de ses répétitions; on dit qu'il n'a égalé ni Ovide ni Hésiode dans sa longue description de la manière dont la terre, les animaux et l'homme furent formés. On censure ses disserta- tions sur l'astronomie, qu'on croit trop sèche, et ses inven- tions, qu'on croit plus extravagantes que merveilleuses, plus dégoûtantes que fortes; telles sont une longue chaussée sur le chaos; le Péché et la Mort amoureux l'un de l'autre, et la Mort qui lève le nez pour renifler à travers l'immensité du chaos, le changement arrivé à la terre, comme un corbeau qui sent les cadavres; celte Mort qui flaire l'odeur du Péché, qui frappe de sa massue pétrifique sur le froid et sur le sec; ce froid et ce sec, avec le chaud et l'humide, qui, devenus quatre braves généraux d'armée, conduisent en bataille des embryons d'atomes armés à la légère. Enfin on s'est épuisé sur les critiques, mais on ne s'épuise pas sur les louanges. Milton reste la gloire et l'admiration de l'Angleterre: on le compare à Homère, dont les défauts sont aussi grands; et on le met au-dessus du Dante, dont les imaginations sont encore plus bizarres.
Dans le grand nombre des poètes agréables qui décorèrent le règne de Charles II, comme les Waller, les comtes de Dor- set et de Rochester, le duc de Buckingham, etc., on distingue le célèbre Dryden*, qui s'est signalé dans tous les genres de poésie: ses ouvrages sont pleins de détails naturels à la fois et brillants, animés, vigoureux, hardis, passionnés, mérite qu'aucun poète de sa nation n'égale, et qu'aucun ancien n'a l.Drvden (1631-1700). après Shakos- çons de Villcuiaîn sur la liftcratiirc poarc et Milton le plus <;rnnd poète anp;laisc après les Stiiarts (7a/^/caM rfc anglais du xvii"-- siècle. — Lire les le- la Uttcratiirc an dix-huitiiinc sicclc)i 404 SIÈCLE DE LOUIS XIV surpassé. Si Pope, qui est venu après lui, n'avait pas, sur la fin de sa vie, fait son Essai sur l'homme, il ne serait pas comparable à Dryden.
Nulle nation n'a traité la morale en vers avec plus d'éner- ,çie et de profondeur que la nation anglaise: ccst là, ce me semble, le plus grand mérite de ses poètes.
Il V a une autre sorte de littérature variée, qui demande un esprit encore plus cultivé et plus universel: c'est celle qu'Ad- dison a possédée. Non seulement il s'est immortalisé par son Caton, la seule tragédie anglaise écrite avec un élégance et une noblesse continues; mais ses autres ouvrages de morale et de critique respirent le goût: on y voit partout le bon sens paré des fleurs de l'imagination; sa manière d'écrire est un excellent modèle en tout pays. Il y a du doyen Swift plu- sieurs morceaux dont on ne trouve aucun exemple dans l'an- tiquité; c'est Rabelais perfectionné.
Les Anglais n'ont guère connu les oraisons funèbres; ce n'est pas la coutume chez eux de louer des rois et des reines dans les églises; mais l'éloquence de la chaire, qui était très grossière à Londres avant Charles II, se forma tout d'un coup. L'évêque Buruet avoue dans ses Mémoires que ce fut en imitant les Français.
Il est encore remarquable que ces insulaires, séparés du reste du monde et instruits si tard, aient acquis pour le moins autant de connaissances de l'antiquité qu'on en a pu rassembler dans Rome, qui a été si longtemps le centre des nations. Marsham a percé dans les ténèbres de l'ancienne Egypte; il n'y a point de Persan qui ait connu la religion de Zoroastre comme le savant Hyde. L'histoire de Mahomet et des temps qui le précèdent était ignorée des Turcs, et a été développée par l'Anglais Sale, qui a voyagé si utilement en Arabie.
11 n'y a point de pays au monde où la religion chrétienne ait été si fortement combattue, et défendue si savamment qu'en Angleterre. Depuis Henri YIII jusqu'à Cromwell, on avait disputé et combattu comme cette ancienne espèce de gladiateurs qui descendaient dans larène un cimeterre à la main et un bandeau sur les yeux.
C'est surtout en philosophie que les Anglais ont été les maîtres des autres nations. Il ne s'agissait plus de systèmes ingénieux. Les fables des Grecs devaient disparaître depuis longtemps, elles fables des modernes ne devaient jauiiiis pa- CHAPITRE XXXIV 405 lailrc. Le chancelier Bacon avait commencé par dire qu'on devait interroger la nature d'une manière nouvelle, quil fal- lait faire des expériences. Baylc passa sa vie à en faire. Ce n'est pas ici le lieu d'une dissertation physique; il suffit de dire qu'après trois mille ans de vaines recherches, Newton est le premier qui ait découvert et démontré la grande loi de la nature par laquelle tous les éléments de la matière s'atti- rent réciproquement, loi par laquelle tous les astres sont re- tenus dans leur cours. Il est le premier qui ait vu en effet la lumière; avant lui on ne la connaissait pas.
Ses principes mathématiques, où règne une physique toute nouvelle et toute vraie, sont fondés sur la découverte du calcul qu'on appelle mal à propos de l'infini, dernier effort de la géométrie, et effort qu'il avait fait à vingt-quatre ans. C'est ce qui a fait dire à un grand philosophe, au savant Hal- ley, qu'il n'est pas permis à umnortel d'atteindre de plus près à la divinité.
Une foule de bous géomètres, de bous physiciens, fut éclai- rée par ses découvertes et animée par lui. Bradlcy ^ trouva enfin l'aberration de la lumière des étoiles fixes, placées au moins à douze millions de millions de lieues loin de notre petit globe.
Ce même Halley que je viens de citer eut, quoique simple astronome, le commandement d'un vaisseau du roi en 1698. C'est sur ce vaisseau qu'il détermina la position des étoiles du pôle antarctique, et qu'il marqua toutes les variations de la boussole dans toutes les parties du globe connu. Le voyage des Argonautes n'était en comparaison que le passage d'une barque d'un bord de rivière à l'autre. A peine a-t-on parlé dans l'Europe du voyage de Halley.
Cette indifférence que nous avons pour les grandes choses devenues trop familières, et cette admiration des anciens Grecs pour les petites, est encore une preuve de la prodi- gieuse supériorité de notre siècle sur les anciens. Boileau en France, le chevalier Temple en Angleterre, s'obstinaient à ne pas reconnaître cette supériorité: ils voulaient dépriser leur siècle, pour se mettre eux-mêmes au-dessus de lui. Cette dispute entre les ancieus et les modernes est enfin décidée, du moins en philosophie. Il n'y a pas un ancien philosophe 1. Bradlcy (1692-17C2), cclcbrc astronome. — Halloy (1656-1742), célcbrc astronome.
406 SIECLE DE LOUIS XIV qui serve aujourdhui à linstructiou de la jeunesse chez les nations éclairées.
Un homme qui saurait tout Platon, et qui ne saurait que Pla- ton, saurait peu et saurait mal. C'était à la vérité un Grec élo- quent; son apologie de Socrate est un service rendu aux sages de toutes les nations: il est juste de le respecter puisqu'il a rendu si respectable la vertu malheureuse, et les persécu- teurs si odieux. On crut longtemps que sa belle morale ne pouvait être accompagnée d'une mauvaise métaphysique; ou en fit presque un Père de l'Eglise, à cause de son Ternaire, que personne n'a jamais compris. Mais que penserait-on au- jourd'hui d'un philosophe qui nous dirait qu'une matière est Vautre, que le monde est une ligure de douze pentagones, que le feu, qui est une pyramide, est lié à la terre par des nombres? Serait-on bien reçu à prouver l'immortalité et les métempsycoses de l'àme, en disant que le sommeil naît de la veille et la veille du sommeil, le vivant du mort et le mort du vivant? Ce sont là les raisonnements qu'on a admirés pen- dant tant de siècles.
Si l'on veut achever de voir en quoi ce dernier siècle l'em- porte sur tous les autres, on peut jeter les yeux sur l'Alle- magne et sur le Xord. Un Hevelius, à Dantzick, est le pre- mier astronome qui ait bien connu la planète de la lune; aucun homme avant lui n'avait mieux examiné le ciel. Parmi les grands hommes que cet âge a produits, nul ne fait mieux voir que ce siècle peut être appelé celui de Louis XIV. Hevelius perdit par un incendie une immense bibliothèque: le mo- narque de France gratifia l'astronome de Dantzick d'un pré- sent fort au-dessus de sa perte.
Mercator, dans le Holstein, fut en géométrie le précurseur de Newton; les Bernouilli ^, en Suisse, ont été les dignes dis- ciples de ce grand homme. Leibnitz- passa quelque temps pour son rival.
Ce fameux Leibnitz naquit à Leipsick: il mourut en sage à Hanovre, adorant un Dieu comme Newton. C'était peut-être le savant le plus universel de l'Europe. Historien infatigable dans ses recherches, jurisconsulte profond, éclairant l'étude du droit par la philosophie, tout étrangère qu'elle paraît à cette élude; métaphysicien assez délié pour vouloir réconci- 1. Les Bernouilli, famille de sa- 2. Leibnitz (16'i6-1716,)run des plus vants distingués en Suisse. grands philosophes modernes.
CHAPITRE XXXIV 407 lier la ihéologio avec la métaphysique; poète latin iiu'ine, et enfin mathématicien assez bon pour disputer au grand Newton l'invention du calcul de l'infini, et pour faire douter quelque temps entre Newton et lui.
C'était alors le bel Age de la géométrie: les mathématiciens s'envoyaient souvent des défis, c'est-à-dire des problèmes ù résoudre, à peu près comme on dit que les anciens rois de l'Egypte et de l'Asie s'envoyaient réciproquement des énigmes à deviner. Les problèmes que se proposaient les géomètres étaient plus difficiles que ces énigmes; il n'y en eut aucun qui demeurât sans solution en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en France. Jamais la correspondance entre les philoso- phes ne fut plus universelle; Leibuitz servait à l'animer. On a vu une république littéraire établie insensiblement dans l'Europe malgré les guerres et malgré les religions différen- tes. Toutes les sciences, tous les arts ont reçu ainsi des secours mutuels; les académies ont formé cette république. L'Italie et la Russie ont été unies par les lettres. L'Anglais, l'Alle- mand, le Français, allaient étudier à Leyde. Le célèbre méde- cin Boerhaave était consulté à la fois par le pape et par le czar. Ses plus grands élèves ont attiré ainsi les étrangers, et sont devenus en quelque sorte les médecins des nations; les véritables savants dans chaque genre ont resserré les liens de cette grande société des esprits répandue partout, et partout indépendante. Cette correspondance dure encore; elle est une des consolations des maux que l'ambition et la politique ré- pandent sur la terre.